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Ut pictura poiesis et tout ça quoi.

  • DCCCLXVIII. - Ballade...

    Où un réseau-social, ayant mis sous les yeux de l'Auteur une photo qu'il prit d'un immeuble voisin il y a cinq ans de cela, pense au temps et à des poètes pendus sur un verre de rosé.

    Dites-moi où, n'en quel pays,
    Est Tomek le beau Polonais,
    Monsieur Dalloway, et la truie
    Qu'une nuité on besognait,
    Morgan, parlant quant bruit on mène
    Dessus concert ou sur écran,
    Qui fumée fit plus que peine ?
    Mais où sont les hommes d'antan ?

    Où est le très sage Fabrice,
    Pour qui fut hardé mainte poigne,
    Et ce bavard à Saint-Sulpice ?
    Pour un plan cessa d'être moine.
    Semblablement, où est la roine
    Qui commanda que Buridan
    Le baisât tout à sec sans peine ?
    Mais où sont les hommes d'antan ?

    Le belge Eric aux blanches cuisses,
    Qui chantait à voix de sirène,
    Jean au grand pied, Steve, Alexis,
    Antoine et Paul aimant les scènes,
    Et Jacques, la bonne poulaine,
    Pour qui tant brûlèrent mes veines ?
    Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
    Mais où sont les hommes d'antan ?

    Prince, n'enquerrez de semaine
    Où hommes sont, ni de cet an,
    Que ce refrain ne vous remaine :
    Mais où sont les hommes d'antan ?

  • DCCCXLVIII. - Atelier d'écriture : Déménagement.

    En utilisant essentiellement la forme infinitive, décrire un personnage dans une situation soit d’emménagement soit de déménagement, dans un appartement vide.

    Vous avez 1h30.

    *

    Etre en boule. S’arrondir sur les couvertures. Sentir les pieds qui aussi s’étirent, tremblent, recherchent le matin. Frémir doucement hors du rêve. Tirer une patte. Tirer l’autre patte. Bâiller. S’étirer. Vérifier que je me suis étiré. Se dresser. Se redresser dos rond.

    Voir le pied qui bouge. Ah ah ! Coincé entre les deux pattes. Il se déplace. Vlan ! Glissé boulé sur la couette, reprise de volée et pied de nouveau coincé. Pas d’impair.

    S’éjecter quand la couverture vole. Attendre devant la porte. Avoir le ventre rond entre les pattes. L’air de rien comme si j’allais me lécher. Que tu crois.

    T-shirt pris ? Bon.

    Se lancer. Trottiner. Montrer où est la cuisine. Viens viens viens viens. Viens !

    Vérifier qu’il met des croquettes. Vérifier qu’il met de la pâtée. Aussi. Miauler syndicalement pour être sûr. Confirmé qu’il avait oublié, le salaud. Dire que ça fait au moins une semaine qu’il n’y a pas eu de Sainte Terrine.

    Guider vers la plante au coin du meuble. Se détourner quand il pose à côté. Tu m’as posé la gamelle, ah bon ? S’indifférer. Dessous la table le monde est mieux.

    Surveiller qu’il part. Tête tendu sous la nappe. Sentir dans ses coussinets les craquements du plancher.

    Zut il revient.

    S’étirer. Etre patient. Des croquettes ? Tu rigoles ? Je suis un pur esprit. Un animal de race.
    Courir se jeter s’accroupir s’installer attraper des babines croquer craquer éclater sous les dents déglutir avaler reprendre frémir de la queue mordiller reprendre goinfrer empiffrer bâfrer y revenir un peu en faire tomber ignorer continuer manger manger manger.

    S’arrêter. Tousser.

    Vomir.

    Etre étonné que ça puisse être comme ça, là. S’en détourner.

    S’éloigner dans la dignité.

    Le voir qui part. Vérifier que la porte a claqué. Se frotter contre pour la protéger. Faire un tour. Vérifier qu’il n’y a pas d’autre gamelle planquée. S’étonner.

    Quelle ingratitude.

    Protester dans l’appartement vide. Etre au milieu du couloir. Sentir la lumière du soleil dans le bureau.

    Deviner quelque poussière qui flotte dans le rai. Le chasser d’une patte hésitante. Réfléchir, patte droite en l’air.

    Chercher les meubles. Chercher son odeur. Se frotter le museau à chaque étape. Plisser les yeux pendant le câlin contre un chambranle. Y revenir. Puis aller vers la place du fauteuil. Hésiter. Tendre le cou. Tendre les narines.

    Sentir précautionneusement l’absence de mobilier. Lever la tête. Chercher le fauteuil. Tourner en rond.

    C’est là qu’il doit être.

    Il n’y est pas.

    Détourner la tête. Aller ailleurs. Ne pas trouver cela important.

    Et dans le couloir feuler la solitude.

    S’asseoir. Se lécher le ventre. Faire de grands gestes de tête. Atteindre les cuisses. Tendre la patte.

    Nettoyer sous la queue. Suspendre. Quelque chose.

    Non.

    Vérifier. Assis jambes tendues.

    Bruit ? Non.

    Reprendre la besogne. Lécher. Léchouiller. Lisser. Mordiller entre les griffes. Un grain de litière. Coquin, va.

    Ah ! Propre !

    Avancer jusqu’au salon. Conquérir son territoire. Vérifier l’Empire. Quêter l’impôt.

    Découvrir que le salon est toujours vide. S’indigner. Bureau et salon. Trouver cela fichtrement impoli.

    Sentir sous ses pattes le parquet plus souple. Plus grande résonnance  sans le poids des meubles.

    S’émerveiller de cette souplesse. S’arrêter. Confirmer qu’autour de soi il n’y a rien. Une patte. L’autre.
    Parquet en ressort. Oh Sainte Terrine ! S’enfuir. Courage.

    Chercher le dessous de la table basse. Lui aussi disparu. Que faire.

    Vérifier derrière soi que le parquet ne me poursuit pas.

    Bon, tout est ok.

    Aller vers le coin interdit. En profiter. Renifler dans l’ombre. Goûter entre les lattes les vieilles odeurs de pipi. S’émerveiller d’être là sans recevoir une torgnole. Songer.

    Se demander si un petit pipi ne ferait pas de mal. Resserrer la tête entre les épaules. Avoir mal en pensant à la punition. Ignorer l’abjecte condition de servitude.

    Dommage. Il n’y a plus de rideau. Il ne pourra pas sentir. Empester. Se noircir d’urine qui remonterait lentement puis sécherait. Lâchant durant plusieurs semaines des effluves d’ammoniaque lourde.

    Seul le parquet demeure. C’est toujours ça.

    Gratter autour. Affirmer qu’on est civilisé malgré ce qui vient de se passer.

    Deviner sur un rebord de fenêtre une tache rouge. Mon coussin ! Ils l’ont planqué !

    Se dresser sur les pattes arrière. Renifler. Tendre les oreilles. Chercher dans le frémissement de l’air s’il y a un piège. Se reprendre. Se concentrer. Tortiller du cul. Viser. Viser. Viser.

    Sauter !

    Pattes qui ripent. Se rattraper. Gniii-euh !

    Ah, coussin.

    Coussin ?

    Une ombre. Un pigeon sur le lampadaire. Marcel ! Je t’aurai.

    Gigoter. Pousser la fenêtre. Hésiter devant le carreau. Poser la patte sur la vitre. Oulah c’est froid.

    Mesurer le vide entre fenêtre et lampadaire. Miaulouner pour que le pigeon se rapproche de la patte.

    Il a l’air vieux et sec ce pigeon. Ça vaut pas le coup.

    Monter sur le coussin. Le masser. Le tripoter. Le réchauffer.

    Et lentement, dormir au soleil.

    *

    Ouvrir les yeux. Bruit ? Bof.

    *

    Ouvrir les yeux. Odeurs ? Bof.

    *

    S’étirer se redresser s’arquer s’arcbouter se vérifier bâiller se détendre. Odeurs changées. Surveiller.

    Epier. Rien. Se frotter le museau contre la vitre au cas où. Descendre du coussin. Sauter en bas. Se ramasser. Ecouter.

    Silence.

    L’air encore plus vide. Comme tout prêt à résonner.

    Partir inspecter les croquettes. Elles ne sont plus là. Osciller. Ni table. Ni plante.

    Se retrouver au milieu du salon, la queue dressée comme un radar. Pour mesurer l’espace vide là où il y avait la table.

    Faillir courir. Se rappeler qui on est. Vérifier uniquement.

    L’Empire est vide. Même plus de couverture dans la chambre.

    Même plus de serviette dans la salle de bain.

    Même plus de câbles télé où se planquer.

    Même plus de sac de croquettes.

    Même plus… ah, si. La litière. Youpi.

    Avancer le museau. Renifler, circonspect.

    Reculer soudain. La vache, c’est pas de la rose.

    Regretter qu’il n’y ait personne sur qui protester. S’attrister de l’indifférence humaine.

    Sentir à ce moment l’escalier qui vibre. Les pas qui se rapprochent. C’est leur pas. Ah ils vont voir tiens.

    Courir vers la porte pour leur apprendre. Se frotter contre le placard. Elle s’ouvre, oui ?

    Oh putain ils ont pris la boîte.

    Oh putain putain putain putain putain.

    Fuir courir chercher pas un endroit repartir essayer non déguerpir tourner zigzaguer s’échapper s’évader glisser s’affaler se dresser pattes de devant les autres traînant encore repasser entre les jambes slalomer déraper se reprendre se coincer se retourner faire face se pelotonner gronder menacer cracher sortir les griffes serrer la queue cracher glisser sur le parquet peau du coup prise vouloir transformer le parquet en copeaux plutôt que céder résister se tendre tirer le dos étirer les pattes vouloir s’enfuir ruer tressauter résister voir la boîte approcher ah non donner un coup de rein cracher encore tenir des quatre pattes au rebord chercher à mordre être retourné tête en avant avoir les pattes tenues sentir au moins le plaisir d’un peu de sang qui coule jurer miauler feuler hurler noooon ! Tomber.

    Odeurs des peurs précédentes grille qui se ferme.

    Perdre tous ses poils.

    Etre soulevé. Tanguer. Osciller. Glisser dans la boîte. Etre mouillé de peur.

    Voir la porte qui s’ouvre. Découvrir le palier. Détailler distinctement chacune des faïences moches. Les haïr.

    Claquement de la porte de l’Empire. Oh mon Dieu Sainte Terrine.

    Grondement horrible d’une mécanique. Etre porté dans la machine. Hurlements sinistres du monde qui glisse, qui s’écroule.

    Coups de tête contre la porte de la boîte. Nez qui frotte. Nez qui sera en sang.

    Je veux rentrer chez moi.

  • DCCCXLIV. - Atelier d'écriture : "Portrait, en insistant sur l'aspect beau, avec le regard de l'autre sexe".

    Ici, le sujet était : "Faire le portrait de quelqu'un, en le présentant selon un jour favorable, et en utilisant un narrateur qui est d'un autre sexe que le vôtre." - Ce à quoi j'ai rajouté, pour une logique propre à l'atelier d'écriture, la contrainte d'avoir un frigo dans l'affaire.

    Temps : 45 minutes.

    *****

    Pour moi, il dort. Ses nuits sont des hibernations. Etendu dans le vallon de son lit, il a deux traits blancs au côté droit. Ponctuation des dernières heures. Il dort, il est loin sur son ventre. Sa respiration l’évade et soulève ses fesses. Je ne vois qu’elles quand je me lève. Elles que je serrais tout à l’heure.

    Dans la chambre où le frigo gémit, où le temps se compte aux gouttes du robinet, l’amoncellement de ces ustensiles nécessaires à ce qu’il me plaise, comme une étrangeté.

    Au pied du lit, il y a ma culotte, sa chaussette, d’autres choses que j’oublie. Le couloir tracé sur le tapis entre des guitares-basses, une chicha, une table de fer-blanc ramenée un soir d’un bar. Ses mégots, la longue cendre alignée de la cigarette empruntée, morte dans mon rouge à lèvre.

    Le vieux paravent domine le chapeau qui ne s’y est pas accroché. Il y a aussi un vieux foulard qu’il dit ne mettre jamais. Je ne sais pas encore.

    Il respire à peine, immobilité sculptée de marbre éteint. Autour de lui son studio respire encore de la nuit où le temps était une atmosphère. Je regarde la chambre comme s’il me souriait. Je me trouve pleine de ses objets comme de lui. Son regard. Ses lèvres.

    Dessus la cheminée dans une pile je prends un livre. Je me demande si par une nuit d’hiver un voyageur entrait, il bougerait.

    Pour moi, il fume. Lui et son tabouret ont les jambes croisées. Il est nu, porte son chapeau. Derrière lui sur l’ordinateur les musiques qu’il me montre. A son poignet le bracelet de métal oscille aux déviations de l’univers – de la cigarette qui rejoint sa bouche et qu’il aspire.

    Non. Pas vraiment. Il se respire lui-même, il avale l’univers avec l’amplitude des immensités. Il transporte l’équilibre du monde dans son poignet. L’instant est mort pendant qu’il inspire. Le coussin contre mon ventre se fige.

    Il expire lentement de ses lèvres qu’un souffle entrouvre. La fumée semble un écran de passé où erre le vert de ses yeux.

    Je crois que je dois avoir mal. Lenteur de la blancheur qui se déroule, s’évide, monte, disparaît.
    Du bout de sa main de la cendre est tombée, je l’ai vue osciller quelque part. Ma vie s’est allégée entre ses doigts.

    Le temps revient, de nouveau je sens son parfum lourd et sucré sur les draps autour de moi. Quelque part sur la cheminée un livre commence une lente glissade, qui finira à la prochaine bouffée.
    Une goutte est tombée du robinet.

    Pour moi, il est.

  • DCCCXXXII. - Odéon.

    Il se dit que le soleil craque le ciel. Tout le monde dit que ses rayons déchirent les nuages mais c'est faux. Le soleil tout comme le temps est poussé, et le ciel craque lentement sous la pression. Des fissures plus haut. Des lézardes qui brisurent tout le ciel, joue pressée par un poing. C'est ce qui doit se passer plus haut, croit-il, car il est loin de cela, vidé. Vidé dans le métro qui transite loin, passe et étouffe sur les rails. Dans ses mains, du papier-cadeau encore emballé, neuf certainement. Un sceptre de majesté, dérisoire. Qu'il agite au rythme du métro d'en face. Ce n'est pas le matin, c'est le soir. Peut-être le matin encore. Pas celui où il y a de l'aurore encore. Celui du métro qui commence à digérer.

    Il n'aime pas ces pis-allers de digestion. Trop facile. Le boyau, les hoquets, les vomissures, les hurlements. Le vent qui hésite à grands à-coups et les papiers gras qui s'agrippent aux fauteuils entre deux traînures d'air. Vagues, pulsions. Soulèvements de paroles qui circulent, étouffées, dans les rames. Des chaussures trop violettes sous un corps étouffé de cuirs. Eux parlent d'un film de la veille. Il a une barbe de chien mal rasé. Mollets mis à l'envers. Il rit là où il pense.

    Lui porte la longue tubulure d'un sac de cuir transformé pour la ville. Pull de laine aux larges boutons qui se crantent, qu'il tripote, qu'il défait. Cherche son téléphone. Sourcils allongés sur la patience des mensonges qu'il échange.

    Il se dit que le soleil défait lentement la pelure des nuages. Son pouce gigantesque arrache les peaux. Son monde s'éteint, peau morte effilochée autour de lui. Il ne sait pas. Samedi soir, matin ? Les sciures du métro entraînent dans les lézardes des fenêtres des couples achevés par la nuit. Des torses sont ouverts par la transpiration, des moiteurs gluantes se reposent. Le verrou de la fatigue a sauté. Les paresses s'abandonnent dans les premières aigreurs de l'alcool. Celui-là est collé à sa chemise blanche, transparente. Grise. Son torse est plissé, flagellé de ses cheveux à elle.

    Le fauteuil n'est pas fait pour qu'on s'y assoie. Coque orange qui se contraint dans un sourire. Ni pour enserrer.Le plastique autour du papier-cadeau se plisse et se ferme, tendu. Couleurs verte, jaune, noire, blanche. Pourquoi avoir encore ça ? Toute la largeur du quai autour de lui sans ami, sans rien.

    Il entre dans la rame. Le vent trébuche.

  • DCCCVI. - Air matin.

    L'air ce matin orangé translucidé de blanc. Air comme celui d'avant l'orage, passants rosis dans le calme. Les rues silencieuses, étouffées de l'air, ou plutôt posées dans l'air. Les voitures s'effacent, leur chemin est une absence. Sur la place, deux hommes observent. Eux aussi sont sous l'air, enfouis d'orange comme si on priait pour eux.

  • DCCLIX. - En finir avec l'irritabilité du dimanche soir.

     

     

    Il n'est bien sûr pas question de référence à l'existence.

  • DCCLVIII. - Au passage d'une lecture.

    Je me contente de noter, dans la toile d'un passage sur le net, un peu comme en note à moi-même, qu'écrire sur l'art bute souvent semble-t-il sur les superlatifs. Dans un de ces moments incongrus que j'affectionne, j'avais acheté au Louvre Les Vies de Vasari. Après tout, à force d'en entendre parler, il faut bien s'instruire, et ce peut être toujours l'occasion d'apprendre quelque chose de croustillant, que l'on pourra sortir à la pause café, en forçant un tantinet la conversation dans le sens qu'il faut. J'ai bien dû déjà une fois sortir l'histoire de la signature de Zeuxis (mais est-ce bien lui ?), maintenant je peux faire un court sur l'O de Giotto.

    En fait, à lire cette sélection des Vies (un aller-retour sur un site encyclopédique collaboratif m'ayant appris que l'autre George en avait écrit bien plus), j'ai bien évidemment le plaisir de retrouver des toiles que je connais, d'une façon ou d'une autre. Une partie du trajet de ce soir a d'ailleurs été passée à corner les pages décrivant certaines que j'avais pu voir - toujours pratique, lorsqu'on a à fanfaronner devant sa Zaza di Napoli privée sur l'art de la figure chez Fra Angelico et le drame de la perspective chez Masaccio. On ne se refait pas.

    Pourtant, en aboutissant justement à la Vie de l'autre Père dominicain, j'étais étonné par l'accumulation de référence à la douceur des peintures, à l'excellence de la sainteté et de l'amour chrétien qui était supposé ressortir de ses fresques. Je ne vais pas chercher à critiquer Fra Angelico, il suffit de s'être trouvé un instant de sa vie à San Marco, plein de honte, pour s'en souvenir suffisamment. Vasari pourtant me semble attribuer conjointement et à l'auteur et à son oeuvre ce qu'on n'attend ni de l'un de l'autre, mais plutôt de l'état général du prêtre : dévot, obéissant, chaste et doux. L'anecdote quant au refus de Fra Angelico de recevoir la crosse épiscopale car se considérant comme trop indigne est si bien taillée dans le marbre de l'Antique que même un vieux ronchon comme Tite-Live se serait bien marré en l'écrivant.

    De Donatello, Vasari glisse comme une merveille sur sa Marie-Madeleine pénitente, qui m'avait suffisamment marqué pour que son air émacié de rescapée des camps nazis me revienne encore sans trop de peine. Bref, tout est plus beau, plus magnifique, plus splendide, plus beau que toute chose jamais faite et toujours à l'égale de l'Antique (pas encore si bien connu, le souligne Vasari - les Vies que je lis actuellement se situant entre 1300 et 1420, j'attends donc le cap du Cinquecento pour éprouver son nouveau jugement).

    Je fais là un procès d'intention certain, pour un homme qui n'a jamais fait que chercher à récapituler une trace de ce qui était à l'époque tout juste des artisans, à peine des artistes, et qui ont été les révolutionnaires de notre pensée. Bien facile de rigoler sur les premiers essais de perspective, quand on oublie la révolution que cela fut. Surtout que je passe mes pauses cafés à tracer de grands traits d'Histoire entre Rome et désormais, le sud de la Loire et la barbarie, la vigne et la civilisation. Pour l'anecdote, un collègue voulant me flatter a évoqué mon "attitude de jugement et d'esprit romain" ; il est arrivé à me flatter.

    De là cependant à tout qualifier d'admirable... On ne peut rien faire d'autre ; Vasari a choisi les meilleurs, c'est un peu le Hall of Fame de l'époque qu'il nous offre, le coquin. Un peu comme si on mettait Lady Gaga et Ayrton Senna dans la même pièce, j'imagine. Pourtant, je me demande comment traiter des toiles, alors, de la merveille tulipéenne du Dôme de Florence et des multiples miracles que je ne devine pas encore là-bas, si on veut se passer de la simple critique descriptive ou analytique et des éloges à n'en plus finir.

  • DCCLI. - César lui-même en parlait...

    (et je m'en aperçois au cours de mes (re)lectures, quand César, franchissant le Rhin pour aller taquiner le Teuton en l'an 53, se mit à décrire la faune et la flore locale, pour faire du son et lumière vu le peu de succès de sa promenade de santé)

    "Il y a aussi les animaux qu'on appelle élans. Ils ressemblent aux chèvres et ont même variété de pelage. Leur taille est un peu supérieure, leurs cornes sont tronquées et ils ont des jambes sans articulations : ils ne se couchent pas pour dormir, et, si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent se mettre debout ni même se soulever. Les arbres leur servent de lits : il s'y appuient et c'est ainsi, simplement un peu penchés, qu'ils dorment.

    "Quand, en suivant leurs traces, les chasseurs ont découvert leur retraite habituelle, ils déracinent ou coupent au ras du sol tous les arbres du lieu, en prenant soin toutefois qu'ils se tiennent encore debout et gardent leur aspect ordinaire. Lorsque les élans viennent s'y accoter comme à leur habitude, les arbres s'abattent sous leur poids, et ils tombent avec eux."

    Jules César, La guerre des Gaules, VI, 27.

    ... du dahu !

    E je dirai même que César décrit une variété assez rare, le dahutus camporum dextro-levogyrus.

  • DCCL. - Impressions.

    i. Des chaussures usées rangées sur un banc, dans la rue. Il y en a trois paires : des baskets, des écrase-merde et des escarpins. Au retour, il n'y en aura plus que deux paires, les escarpins auront été pris par un passant, qui a pourtant redisposé autrement les chaussures.

    ii. Dans le métro, un enfant au ticheurte remonté par une épée de plastique. Il se met entre deux voitures, là où il y a des soufflets de caoutchoux, pour tanguer au galop de son cheval. Son bras peine à sortir l'arme de son fourreau, tant elle est grande. Il raidit le coude, son cheval se cabre. Voilà, l'épée est au clair. Les quillons brillent d'or à son poing couvert par les fronces de son pull trop grand, qui lui font un gant d'escrimeur. On est déjà à Vincennes, il n'a plus qu'à prendre le château. Àaaaaaa l'attaque !!! Les parents derrière doivent tirer la tortue et le bélier dans une poussette.

    iii. J'entre. Il est assis, à un angle. Il a la beauté impériale de Pharaon. Au bout d'une station, je le vois. Il me regarde, détourne la tête. Je regarde le mur derrière lui, à l'autre bout du quai. Ses yeux coulissent à leur tour vers moi. Je n'ai pas lu Proust, donc je ne sais pas ce que fait Charlus avec Jupien. Pourtant il y a certainement de cela, dans nos regards qui s'évitent, se frôlent, se retouchent, se rivent. Se rivent. Se rivent. Nous replongeons, moi dans mon magazine, lui dans son écran de téléphone. La beauté d'un pharaon. Je lève les yeux. Il est là à me regarder. C'est sa station. Il part.

    iv. Nous aurons passé un après-midi ou presque, assoupis l'un dans l'autre. Je crois que j'ai beaucoup hurlé.

  • DCCXIII. - Citation.

    "Le vin a le rouge des roses, le verre est plein de l'eau des roses... peut-être !

    Dans l'écrin de cristal est un rubis très-pur... peut-être !

    Dans l'eau est un diamant liquide... peut-être !

    Le clair de lune est le voile du soleil... peut-être !"

    Omar Khayyam

  • DCLV. - En étant photographié, en se regardant.

    Il y a quelques mois, un MySpacien m'avait entraîné dans une proposition de séance photo, pas loin du Père-Lachaise. J'étais fiévreux (l'angine se déclarait le soir même), le soleil était encore un soleil d'octobre. Des fenêtres on voyait le boulevard qui longe le cimetière et, à l'angle, un café. Je me souviens, montant les escaliers, avoir croisé une très belle femme.

    Je viens d'en recevoir quelques photos. J'allais dire émouvant, mais on va m'accuser de nombrilisme. Je vais donc dire : c'est étrange, de se voir avec un autre regard. Pas déstabilisant, non, mais penser : je ressemble aussi à ça ?

    Ben pour une fois je suis flatté.



  • DLVIII.



    Ecrivez-moi ces mots que j'attends
    Il suffit de ce mot que je ne vous ai pas dit
    Ecrivez, écrivez, s'il vous plaît
    Ce mot faiseur de merveilles

    Venez sans ce mot que j'attends
    Mais venez, soyez présents
    Devant ma porte dès cette nuit
    Au lieu de mes insomnies

    Ecrivez-moi ces mots que j'attends
    Et tendez-les moi sans me voir
    Comme toujours

  • DXLIII. - Infos partisanes.



    Saint-André a sorti son premier album le 15 octobre... j'ai eu la chance de les voir en concert courant septembre, belgeomanie oblige, et j'avais assez accroché au mélange étrange de cette voix de chanteur à voix et le peps de la zique. La reprise de Comme ils disent avait de quoi faire vaciller tout Pigalle en déferlante sonore : du rock chez papy Charles, ça défrisait.

    Alors...



    Et, tant qu'on est dans la belgitude, hop, un p'tit Jeronimo ?



    Moi aussi j'voudrais...

  • DXLII. - Eté 67 le 10 novembre à la Flèche d'Or.



    Je fais à peine de la pube pour mes Liégeois préférés...



    P.S. : Mistress Delphine m'ayant fait une scène, ce sera le festival des Inrocks, Gossip et Yelle à place. C'est vrai que j'ai déjà vu deux fois Eté 67, fanitude oblige.


  • DXXXI. - Sorties de la semaine.



    - 1 -

    Conversations avec ma mère


    La semaine a été sage et culturelle. Je deviens sage et culturel. C'est une des meilleures choses que je sache faire : être sage et culturel.

    Sageons et culturellons donc. Et parlons, pour occuper cet almanach et les milliers de Lecteurs qui viennent le consulter, frétillants et inquiets, dès que l'aube glauque lève sa paupière hésitante sur son oeil qui ne l'est guère plus, de ma sageance et de ma culturellance.

    Ores donc, oyez ! Car mardi au soir, alors que la pluie embrouillardait l'univers et que la maréchaussée se disait que c'était vraiment un sale temps pour les rafles (on pouvait y choper un rhume à défaut d'un sans-papier), je me trouvais à errer dans les rues d'Aubervilliers. Y'a pas à dire, s'il y a une chose pire que tout, c'est la banlieue : c'est urbain mais y'a jamais de panneau indicateur. Il faut toujours marcher cent mètres dans chaque rue à partir du métro avant de trouver la bonne direction.

    Ores donc, oyez ! Ayant battu Stanley découvrant les sources du Zambèze et les précipices du Congo par mon héroïsme urbain, je trouvais le Théâtre de la Commune, et dedans le sieur J.-B.***, qui m'y avait convié. Comme quoi, ça sert, d'avoir un blog.

    Et voici : j'ai rencontré le sieur J.-B.*** et voici encore : j'ai pu entrer gratis dans un théâtre, repaire de faignants, de traîne-misère, de bouffeurs de subsides, d'arracheurs de pépettes, d'exproprieurs de capital, de vendeurs de vents, de souffleurs de futilités sans compter les femmes et les petits enfants. Quoi, une merveille.

    Conversations avec ma mère est tiré d'un film, Conversaciones con Mama, et mis en scène par Didier Bezace (avec D. Bezace et Isabelle Sadoyan). Ca se passe en Argentine, sur fond de banqueroute de l'Etat et de mainmise du FMI sur ce pays (bientôt : le remake avec la France). Jaime, la cinquantaine, vient voir son octogénaire de mère, qu'il héberge dans un appart qu'il possède. Et essaie de lui faire comprendre qu'il faudrait qu'elle quitte l'appart pour venir vivre chez eux : il n'a plus un rond, il vient d'être licencié, le pognon de la masure l'aiderait fichtre bien.

    Ores donc, oyez ! L'histoire est simple : pourtant, il faudra six "conversations" pour que les relations avec sa mère évoluent, prennent sens, fluctuent... jusqu'à ce que le rapport des forces et des hommes évolue. C'est tendre, doux, amer - drôle. Il y a dans cela une tendresse & une tristesse lancinantes qui persistent. Une certaine ironie.

    Et voici : honnêtement ? J'ai trouvé Didier Bezace épatant. Isabelle Sadoyan, pour moi, l'était moins. Il y a quelque chose qui me gêne toujours dans la représentation de la vieillesse : soit elle est aigre et détestable de mesquinerie, soit elle est irésistible de tendresse et de détachement du monde. La mise en scène, ici, choisissait un parti pris Arsenic et vieilles dentelles dans la gestuelle de la vieille dame. Ce que je trouve un peu dommage. D'autant plus que le texte semble aller dans le sens d'une vieille dame très vieille, détachée du monde par sénilité, non par imbécillité ou charité chrétienne (ce qui caractérise plus les vieilles tantes de Cary Grant).

    La mise en scène a fait le choix du monumental et de la sobriété - ce qui fait parfois regretter une plus grande symétrie (le cendrier qui n'est pas tout à fait au centre de la table), mais là je chipote et suis au bord de la mauvaise foi. Surtout que la scène finale est une merveille de technique, de bonne idée et, simplement, d'émotion.

    Ores donc, oyez : cela vaut le coup d'oeil.






    - 2 -

    Alexandre Varlet


    C'est Mistress D*** qui m'y attira. Spontanément, je ne serais pas allé voir Alexandre Varlet. Tout juste je connaissais son single, qu'on entend à la radio ces temps-ci, et au plus lui aurais-je accordé une attention polie pour ne pas dire moins.

    Hier soir fut donc confirmé que Mistress D*** et moi n'avons pas du tout, mais pas du tout les mêmes goûts. Pour moi ?

    Pour moi, Alexandre Varlet a certes une voix intéressante. Il sait qu'existent Benjamin Biolay et Radiohead : il tente de faire le pont entre les deux. Mais, crooner boyscout du XVI° arrondissement qui s'essayer à la cold wave, il ne sait jamais que faire une récitation scolaire de ce qu'il croit être une exigence du rock. C'est patent, c'est visible. Au pire, au comble de l'énervement, c'est drôle au septième degré.

    Il essaie de parler au public, façon rock : ça fait pschiiiit tellement c'est faux.

    Il essaie de se dessaper progressivement : ça fait pschiiiit tellement c'est faux.

    C'est indéniable que Varlet est dans son monde ; il se paie un orgasme à chaque note. Si seulement il y avait plus de trois accords par zique, ce serait sympa... À moins qu'il tente de battre les records de Nirvana.

    Enfin, les lumières étaient à chier, et l'ordre des musiques totalement contraire à ce qu'il convient pour un concert. Je soupçonnerai ce brave garçon d'essayer peut-être de détruire de façon dostoïevskienne son propre concert, je serais gentil : lorsqu'il déclare, avec une phrase d'un ridicule achevé, qu'il s'est cassé l'ongle, je n'ai pu qu'avoir un rire nerveux. Je sais bien que l'état des ongles sans mediator pour jouer à la guitare est fondamental, mais là... ça faisait adolescent attardé à la fête annuelle de Janson de Sailly.

    Non, mais franchement, il croyait faire mouiller des minettes en Cyrillus ou quoi ? Il voulait nous la refaire âme trop torturée de la mort qui tue genre Nicola Sirkis ? Pasque dans le public, en fin de compte, ça papotait pas mal et écoutait peu. Et la fin du concert a été lamentable. J'en avais presque mal de participer à ce ridicule.

    Si jamais j'ai été attentif à la deuxième partie du concert, c'est uniquement parce que je me rinçais l'oeil avec le p'tit guitariste brin au si beau nez qui a rejoint Varlet en cours de programme.

    Une bonne épitaphe funèbre entendue à la sortie : "le navet de la cold wave".

    Je pense que Mistress D*** va me haïr.






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    Six Feet Under


    Oui, bon, on se moque pas, je viens juste de découvrir et c'est pas désagréable, surtout en repassant. Bizarre : alors que j'aime bien les formats courts, genre qui ne vous occupent pas toute la soirée, je n'ai jamais regardé de série.

    Erreur réparée.