11.11.2009
DCCLXXXI. - Liste de lectures.
i. Petit Déjeuner chez Tiffany et autres nouvelles, de Truman Capote. Ce n’est pas le premier livre de Capote que je lis ; j’avoue que mon jugement reste encore suspendu : j’ai un peu l’impression qu’il ya quelque chose dans son écriture qui est suspendu, justement, comme on abouti. Ou comme si à chaque fois Capote avait entendu quelque chose et l’avait figé, derrière une glace, sans que je le comprenne. Dans cette histoire de midinette dont les aspects troublent progressivement la vie tranquille de son voisin (narrateur étrangement indifférent au charme de Holly) jusqu’au moment où ce qui l’entoure de présent devient prégnant et surgisse comme un fond qui remonte à la surface, on voit la trace du souvenir : le narrateur se souvient, le narrateur se rappelle. Mais à quoi bon ? Peut-être est-ce mon fait, aussi : je n’anticipais que ce n’était qu’une nouvelle, et je croyais que celle qui suivait était le deuxième chapitre du Petit Déjeuner, un peu comme si du souvenir on allait verser dans le retour de Holly. Que nenni : le petit déjeuner se finissait, on passait à l’histoire suivante. D’où rupture, rappel à la réalité, sentiment d’avoir été dupé par ses propres attentes – et à y bien réfléchir le Lecteur fait certainement ce défaut d’attendre d’un livre, et du coup de lui en vouloir de n’avoir pas répondu à ses attentes. Eu. Damned. Mais bon, eu… Est-ce que se faire avoir par Capote vaut le coup, tant que son écriture ne m’emballe pas plus que cela. Ah, si, la nouvelle Un Souvenir de Noël, avec sa nostalgie et sa description de cette petite vieille grand-mère enfantine. Oui, tout est poli chez Capote, recherché. Trop, peut-être, pour moi, qui le lit dans le métro.
ii. Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale. Parlons sérieux, après l’ironie douce-amère de M. Capote. Voilà un petit fascicule que j’avais envie de m’offrir depuis un temps – depuis que j’avais lu et relu les articles sur Wikipédia et sur la typographie ou l’histoire de l’imprimerie. Encore de ces sujets que je compulsais gravement, petit, les deux tomes du Larousse 1934 de mon grand-père me faisant des traces sur les cuisses. Bref. Les règles de typographie : la bible de Gutenberg et de ses fils, en somme. J’ai failli forcer tous mes assistants à l’acheter, et j’y parviendrai, n’était leur incurie crasse à reconnaître leurs erreurs magistrales en terme de pagination, contre laquelle je me bats régulièrement dès qu’il s’agit de rendre un rapport ou un petit memorandum. C’est que Charles-Édouard n’entrave pas le principe de la justification de la casse à gauche et à droite, tandis que Philippe-Ernest ne conçoit pas l’uniformisation des titres. Si le Lexique ne se trouve pas chez tous les bons libraires (ils n’existent plus, ma brave dame), celui-ci doit pourtant se trouver dans toutes les bibliothèques, bonnes ou pas. Enfin j’ai pu comprendre la numérotation des arrondissements et des armées dans les livres d’Histoire, éclaircir les titres d’ouvrages et l’art de la ponctuation et des choses aussi simples que l’agencement d’un paragraphe. Cela semblerait bourrin, dubitatif et peu miséricordieux Lecteur, si je ne pouvais affirmer que la moindre de tes lettres (et je ne parle pas de tes textos) contient à elle seule de quoi faire mourir le premier ouvrier typographe venu. Conclusion : ça s’achète, ça se lit et on me fait pas chier. Surtout pour une dizaine d’euros.
iii. La République, 1880-1932, de Maurice Agulhon. Diantre, que cela fait du bien de se rappeler sa vert jeunesse, non celle où j’errais parmi les chevau-légers à l’Assemblée que régissait ce petit Monsieur Thiers (homme qui non seulement nous a laissé après les massacres de ..la Commune.. une République, ce qui montre malgré tout une certaine notion pratique du goût, ce que ne confirmerait cependant pas l’hétéroclite de sa collection qu’il légua au Louvre et qu’on peut voir dans le pavillon des objets d’art, à l’exception, trouvé-je, d’un saint Sébastien d’ivoire un brin tourmenté pour pas dire exhibitionniste, mais dont la finesse de travail – notamment au niveau des mains – et un prouesse technique admirable que seul l’ivoire permet), mais où j’étudiais les arcanes de ..la Troisième.. (pas ..la Guerre.. punique, incultes ignares, mais ..la République.., celle qui commença pour devenir une monarchie et s’essouffla dans les chrysanthèmes d’Albert Lebrun) dans l’optique inespérée et lamentablement ratée d’entrer à Ulm (non, dégénérés cérébraux primesautiers, pas la victoire napoléonienne ou la ville, il s’agit d’une métonymie désignant par la rue parisienne l’école normale supérieure, celle où l’on trouve des barbus et des livres vénérables narrant le quotidien d’abbayes du XVII° dans la bibliothèque ainsi qu’une édition assez intéressante des Fleurs du mal que j’eusse volontiers chouravé si la honte ou la peur du gendarme ne m’avait pas retenu dans mes ébats), bref ce livre fait du bien. D’autant plus qu’Agulhon a la parenthèse intéressante – j’ai tout particulièrement apprécié sa comparaison entre Herriot et Laval, fondée sur le port de la moustache et la coupe des cheveux, entièrement éclairante sur le caractère des personnages quoi qu’on dise et blague mise à part – et qu’il a cette intelligence admirable de cesser son premier tome non pas avec ....la Grande.. Guerre.., mais au tournant du Mur d’argent et des changements dans les équipes dirigeantes lors des années trente. Foutriquet et palsambleu, pourquoi ne l’ai-je pas lu il y a dix ans de cela ? Peut-être eussé-je compris alors ce magnifique sujet, que je soumets à votre sagacité, Lecteur : « ....La Troisième.. République.. et l’arbitrage des intérêts particuliers. » - sujet de l’année 1999, auquel je n’ai toujours rien compris. Intérêts privés, encore. Mais intérêts particuliers !
iv. Comme un roman, de Daniel Pennac. C’est bien le seul Pennac que j’ai lu à ce jour, bordel de nom de moi. Il conviendra que je m’essaie aux messieurs Malaussène. Ici il s’agit d’un essai, où l’on essaie d’être intelligent pour discuter de l’art de lire et des droits du lecteur. Rien de bien original, d’autant plus que le plan glisse subrepticement de l’apprentissage de la lecture et du goût de la lecture durant l’enfance et l’adolescence à la responsabilité professorale pour s’achever sur les droits du lecteur. Cependant c’est bien écrit, agréable – ça se parcourt en un jour dans le métro – et les idées si elles ne sont pas révolutionnaires sont au moins plaisantes. A retenir cependant le résumé de Guerre et Paix (« c’est l’histoire d’une femme qui aime un homme et en épouse un troisième », magistral !) et la scène du prof qui lit le début du Parfum à sa classe : qui n’a pas eu envie d’avoir un prof comme ça ? Un brin démago comme thématique, mais c’est vrai que…
v. La Nausée, de Jean-Paul Sartre. Ayé, j’ai lu du Sartre. Ô miracle. Ce n’est pas aussi mauvais que je me l’imaginais : forcé de m’entendre seriner qu’il fallait ab-so-lu-ment avoir lu Saaaaartre adolescent, je suis sujet à des chocs anaphylactiques dès qu’on me parle de bidon de ferraille à Boulogne-Billancourt. Cependant, j’aurais un avis mitigé sur l’affaire Roquentin. Le début n’est pas inintéressant ; la description mezza voce de cet univers un peu miteux des bars où l’on sent le costume élimé et crasseux au coude, les odeurs de rôti pas très frais et les relents des toilettes, donne envie. Les passages sur la nausée, avec cette majuscule nauséabonde pour pas dire complètement cuistre, laissent sur la faim, surtout lorsqu’on a lu William Styron et son autrement plus percutant (et court !) Face aux ténèbres. Les délires philosophiques lâchés comme une fiente de poule sur un œuf lassent un tantinet – il ya d’autres moyens de déclarer la notion de nausée, de dégoût, de tædium vitæ et tutti quanti (pensez à Bartleby, zut !). Les scènes finales avec ce pauvre autodidacte (le grand discours avec l’autodidacte supposé être là pour supporter les quatre vérités de Roquentin et faire face au dégoût de la vie – Le Loup des mers est déjà passé par là, merci – et la découverte de l’homosexualité dans la bibliothèque) alourdissent plus le tout qu’autre chose. Bref, j’ai eu l’impression de lire un collage de romans déjà lus, sans grande nouveauté. Y’a du bon, mais faut revoir la copie et couper là-dedans.
vi. Malatesta, de Henri de Montherlant. Vu qu’au moment où j’écris ce paragraphe je viens de finir de revoir la seconde saison de Rome, avec ce moment un tantinet glorieux du triomphe de César Auguste sur l’Égypte et cette Déjanire, cette Phrynée, cette débauchée de Cléopâtre et le non moins félon et traître aux mœurs romaines de Marc-Antoine, vous m’excuserez d’être un tantinet lyrique sur les bords. D’autant plus que Malatesta, quand on y regarde, est baigné de cette culture. C’est un soudard, un reître accroché à ses trois villages de Rimini et à son bout de mer, qui s’emporte pour un rien et veut d’un moment à l’autre, pour une vétille, aller à Rome et poignarder le pape de sa main. Un cœur d’enfant dans la maniaquerie d’un condottiere, cultivé cependant et d’esprit fin. Un vrai paradoxe, ce Sigismond-là. Je l’ai bien aimé, en un sens – le type qui cherche toujours et pour lequel rien ne se passe comme il le souhaite : il veut tuer le Pape, chevauche des nuits et des jours pour parvenir devant la mule du Pape déterminé et les yeux injectés de sang et finalement s’écrouler en larmes en demandant pardon de son intention. Son astre alors s’incline sur les cieux, et le Pape lui ayant offert une retraite dorée pour le maintenir mieux sous contrôle, il décline lentement. Et s’il revient en vacances à Rimini, auprès de ses terres et de sa chapelle, c’est pour mourir empoisonné. Magnifiquement tragique, désespérément ridicule. Médiéval imbibé d’antiquité en mosaïque mal digérée. Bref, ce Malatesta je m’y suis un brin reconnu, et c’est mal de s’identifier aux personnages, c’est une chose à ne jamais faire, pour apprécier un livre. S’identifier aux personnages, c’est le crime de bovarisme. Et il n’y a rien de plus risible que le bovarisme, ah ah ah. C’est tellement simple et de bon ton en un sens de rire de la vieille Emma, et après tout elle l’a bien cherché, non ? Je dirais même que ça sent un tantinet le sentimentalisme bon marché, le roman de quai de gare, les SAS et autres de Villiers. Et ceux qui se gobergent des excellentissimes ouvrages de madame Angot, qui ne raconte en rien des bassesses sentimentales mais les avatars d’une femme dérangée selon une plume à faire frémir Virgile et Homère, conspuant l’inutilité servile de ces romains prescrits à la chaîne dans les librairies du métro et non dans les boudoirs germanopratins, où l’on baise le médecin aux yeux bleus plutôt que le Bruno hip-hoppeur sarkozyste, ont certainement raison. Cela va se soi.
vii. Plaisir d’humour, de Alphonse Allais. Ce sont des choses amusantes ou plutôt souriantes que les textes d’Allais. En entendre autant parler par les Papous dans la tête à l’époque où je me levais tôt le dimanche pour repasser le stock de chemises hebdomadaires donne envie toujours d’en prendre un peu lorsqu’on en trouve chez son bouquiniste préféré (un havre de luxure, où le problème est de s’arrêter de creuser lorsqu’on tombe sur un filon, et l’on quitte la queue devant la caisse en voyant un stock de Jules Verne dépasser d’une caisse, pour revenir les bras chargés d’une deuxième pile de poches et qu’en plus en me voyant désespéré le patron des fois me fait un ou deux bouquins à 50 cents, ce qui me laisse accroire que je pourrais négocier sans problème aucun des achats de Kalachnikov dans un souk à Téhéran), ce que je fis donc. Pour être honnête, je n’en ai pas gardé un souvenir particulier. C’est un peu comme ces gâteaux que l’on mange et dont on ne se souvient pas du goût (les gâteaux américains, avec leur sorte de mousse légère qui a toujours le même goût, quelle qu’en soit la couleur). J’ai dû le reprendre sur le bureau où les livres non encore racontés poirautent à côté du PC et le feuilleter pour que quelques histoires m’en reviennent à l’esprit. C’est dire. Bref, c’est léger, doucement drôle et incongru, mais pas à la hauteur des espérances que je lui avais confiées. Sauf une, peut-être, vraiment tragique, vraiment marquante : Lex. L’histoire d’une mère dont le bambin est atrocement malade et que seul des bains d’eau de mer peuvent guérir ; sauf qu’un pandore, pour des raisons légales obscures, interdit à la désespérée de puiser quelques seaux dans le vaste océan – jusqu’à ce que folle de douleur elle coure en portant son enfant mort, entrant en furie dans la mer.
viii. La Reine morte, de Henri de Montherlant. Ah mais diantre, pourquoi ne nous parle-t-on pas de Montherlant à l’école plutôt que de nous seriner mille et mille fois avec Racine et Corneille ? Certes, je ne doute pas que Racine et Corneille n’auraient rien été sans Montherlant, ou l’inverse, mais c’est vraiment dommage qu’on l’oublie autant. Son roi du Portugal est une crevure magnifique. Son prince héritier un niais décati, lâche, imbécile, qui prend à peine un sursaut de grandeur et de majesté lorsqu’il ne court plus de danger. On n’est plus chez le Cid et ses stances délirantes, on n’est plus dans les colères séniles de vieillards pathétiques qui entraînent l’univers dans le carnage et le chaos pour des histoires de soufflets de lauriers gagnés dans les vertes années sans rage ni désespoir. Là, on est dans un palais sombre, où le cadavre est bien là et pue vraiment. Où les squelettes ne sont pas dans les placards mais traînés à pourrir pour qu’on leur pose sur leur crâne dégarni les couronnes qu’ils n’ont pas eu de leur vivant. Il s’agit de raison politique, de noirceur et de cruauté, de cette vraie violence qui s’impose sur les autres pour des raisons de calcul. Ah, quel salopard, ce Ferrante ! Mais quel salopard ! Parfois il semble se laisser fléchir, vaguement attendrir, par les soubresauts de l’agnelle Inès qu’il tient sous son couteau, et qui fait l’innocente mais ne l’est pas tant que ça lorsqu’on y regarde un peu. Elle aussi joue. Elle aussi a une forme de cruauté, avec ses grands yeux clairs qui essaient d’amadouer le monstre avec son petit ventre rond. Salope. Une vraie traînée en plus, de celles qui se donnent dans les mariages morganatiques, de celles qui espèrent que leur ventre sera leur pouvoir, en un sens. Mais moins tragique, car plus lucide et plus ouverte au monde que l’autre connasse d’Infante, une sale gamine pourrie-gâtée jusqu’aux dents, geignarde, criarde, réclameuse et en fin de compte tout aussi élégante qu’une harengère des Halles. C’est vraiment un univers sombre, que je vois tout juste troublé par les lampions de quelques chandelles, avec des recoins de fenêtre creusés dans des murailles épaisses de plusieurs mètres. Ah que ça pue ! Ah, que c’est bien !
ix. La Conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole. J’avoue que c’est une relecture. Je suis donc enclin, pour la partie commentaire, à vous renvoyer à l’article de juillet 2004 qui y fait référence (je vous souhaite bien du courage, les versions archivées de mes almanachs s’arrêtent à décembre 2005), si vous le trouvez, vous. Je ne pense pas que mon jugement ait beaucoup changé depuis, dans la mesure où (1) ça reste un chef-d’œuvre monumental d’écriture, de style, de drôlerie noirâtre et clownesque et (2) je le relis. Vous pourrez noter, Lecteur, qu’au vu de la pile de livres qu’il me reste à lire – entre la vingtaine que j’ai achetés et qui n’ont pas encore été ouverts et l’infinité dont je n’ai pas encore conçu l’existence – la simple relecture d’un livre montre la considération que je lui accorde et le plaisir que j’ai à le fréquenter. C’est un peu comme les amants, en somme : c’est agréable de les renouveler pour découvrir les joies de nouveaux corps et de nouvelles formes, mais ce n’est pas messéant au contraire de revenir vers quelques amitiés pour se lover contre elles le soir sur le canapé, et les embrasser plus tendrement. Quoi, vous ne l’avez pas lu ? Vous ne savez même pas ce que c’est ? Vous êtes impardonnable, et vous méritez qu’on vous fouette les parties honteuses jusqu’à l’évanouissement.
x. Nos Voisins du dessous, chroniques australiennes, de Bill Bryson. Ce n’est pas un roman, ce sont plutôt des chroniques de quelques voyages faits par Bill Bryson en Australie, ce pays étrange perdu là-bas, tellement perdu qu’on ne sait pas grand-chose de lui sorti du fait que sa capitale n’est pas Sidney et qu’à Sidney on fait du surf et de l’opéra. C’est une somme de connaissances ludiques et inutiles, comme l’histoire de cette expédition qui un jour du XIX° siècle est partie de Sidney pour tenter de traverser les montagnes et qui était si longue qu’elle mit deux jours à défiler entièrement aux portes de la ville ; ils avaient pris de tout : des meubles, des moustiquaires, des canapés et des divans, même du rhum pour mettre dans le café, bref tout ce qu’il faut pour être un homme civilisé dans les lieux les plus terrifiants et les plus durs de la planète… s’ils avaient pensé à prendre de l’eau et de la bouffe. Sont vraiment bizarres les explorateurs australiens. De toute manière ça a l’air d’être un pays invraisemblable, où l’on se perd pour des riens, mais où l’on voit aussi jaillir en titubant un mec hilare, portant une pépite de 40kgs qu’il a trouvée comme ça, posée sur le sol. Un pays fait de miraculeux micro-climats et profondément, entièrement dangereux jusqu’à la moelle, où la moindre araignée a suffisamment de venin pour buter toute la population d’une petite ville à elle seule. Charmantes bébêtes. Je crois que ça m’a donné des idées pour mes prochaines vacances. Reste plus qu’à trouver quelqu’un qui veut faire de la voiture avec moi à l’autre bout du globe.
xi. Larousse universel en deux volumes, A-K, édition de 1922. Cela doit faire étrange au Lecteur de voir cet ouvrage trôner ici. Il a son importance cependant : c’est l’encyclopédie de mon grand-père, et c’est là-dedans entre autres que j’ai appris à lire. Je ne vous raconte pas les après-midi d’enfance avec ce volume (et son petit frère, L-Z, mais je l’ai pas encore récupéré) qui me sciait les cuisses et à le parcourir. C’est une encyclopédie ancien format, de celles qui mélangent les noms communs et les noms propres, avec plein de gravures partout. Il y a des planches de reproductions de toiles célèbres, en noir et blanc mais en photo (imaginez ! en 1922 !), qui sont à la base de mes connaissances de peinture. Il y a même des partitions, lorsqu’on se demande comment se chante l’Internationale ou l’hymne américain (avec, chose admirable, le texte sous les notes… en français), des détails pratiques… une somme comme on en imagine plus, et des informations qu’on ne trouve plus. Il y a aussi un parti pris troublant parfois. Par exemple, l’article Grande Guerre : « La cause de cette guerre a été l’ambition de l’Allemagne, qui, en réclamant sa « place au soleil », entendait asseoir sa domination sur tout le globe terrestre… ». Tant pis. Ce n’est pas ailleurs que je trouverai un portrait du général Dragomirov. Ou, tout simplement, coincé à sécher entre les pages, une fleur de pensée posée là par mon grand-père. Régulièrement il en mettait dans les lettres qu’il nous envoyait.
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06.09.2009
DCCLXII. - Liste de lectures de la semaine.
Cette semaine, je me suis mis aux textes brefs.
i. Les Dollars des sables, de Jean-Noël Pancrazi. Ecriture précieuse sur le thème de l'occidental qui s'essaie aux amours impossibles et nécessairement tarifés auprès de prestataires occasionnels et pères de famille, nécessairement dans les pays pauvres. Ici, la République Dominicaine. Sorti d'une page ou deux où le narrateur imagine l'un de ses chéris mourant dans la barcasse supposée l'amener en fraude dans un pays de Cocagne, j'ai trouvé tout cela bien long et bien besogneux. Peut-être ces amours-ci sont-ils d'une sensibilité qui n'est plus la mienne, et parle plus à des quinquagénaires, qui se souviennent encore des années de sanisette et de frôlements obscurs. Mais bon. Pour avoir lu des nouvelles similaires (de Elroy ?) il y a un an, avec des histoires d'amour en Crète, je trouve que cela fait resucée, sans grand intérêt quant au style...
ii. Silbermann, de Jacques de Lacretelle. Je sais bien que des gens plus cultivés que moi ont lu Silbermann tout petiots. Ben moi non. J'ai un grand manque à la culture, j'essaie de le rattraper tant que faire se peut. Qu'en dire ? Franchement, bon livre, on accroche. Style qui sent la communale peut-être ou plutôt forme de style si propre aux années 20-40 de ces écrivains qui savent écrire et décrire les errances de la pensée et les indécisions sociales. Mais pour un roman de 1922, l'analyse des mouvements antisémites français, de ces mouvances des Ligues, de la bonne pensée si française face à l'ennemi intérieur est vraiment très très bien vu. Et les quelques pages d'adoration à la lecture, aux bibliothèques et aux auteurs valent l'arrêt.
iii. Le Livre de sable, de Jorge Luis Borges. Je n'avais jamais lu de Borges, c'est le premier, donc ; un autre attend sagement dans un coin. Mon avis pour l'instant reste dubitatif. Peut-être n'avais-je pas entièrement la tête à ce livre quand je m'y attardais. Sorti d'une nouvelle qui faisait très à la manière de Lovecraft, je n'ai trop su qu'en penser. On sent comme une lourdeur, une certaine ambiance, comme si on lisait du Gabriel Garcia Marquez à travers trois vitres fumées. Elle nous échappe malgré tout, certainement à cause des reflets. Certaines histoires m'ont laissé avec une question en tête : "Bon, et alors ?". Comme si quelque chose m'avait écvhappé, de loin. J'attends le prochain Borges, pour m'arrêter.
iv. Firmin, de Sam Savage. Malgré la réclame faite autour dans tout le métro, on sort du livre avec l'impression que c'est moins Firmin, ce rat qui sait lire et vivote dans les plafonds d'un libraire d'une banlieue en pleine rénovation architecturale, que l'auteur, qui a une écriture trouducultoire, pleine de poncifs, de lourdeurs et de fatuité. Ca se veut comme une ode à la lecture, un hymne d'amour aux grignotages de pages, et en fin de compte l'incipit foire lamentablement. Ca pourrait être un exercice de style, en fin de compte ça traîne. Le seul moment qui importe et emporte est celui où Firmin quitte la bibliothèque pour le bouge d'une sorte de clochard céleste, où l'on parle moins de livres que de pinard et de poussière. C'est révélateur pour l'ensemble du livre.
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29.08.2009
DCCLXVII. - Liste de lecture de l'été.
I. LECTURES
Pour ceux que cela intéresse, les lectures de l'été.
i. Relation commentée de la guerre des Gaules, de Jules César.
"La Gaule est divisée en trois parties..."
ii. La mauvaise vie, suite..., de Frédéric Mitterrand.
Je précise que j'ai commencé ce livre avant que Frédéric Mitterrand ne soit nommé ministre, c'est dire le retard dans mes listes de lecture. Sorti de son style, qui est très bon, cela fait plus name-dropping qu'impression cannoise. Cependant, des pages sont pas mal écrites. Je suppose que Proust faisait de même.
iii. Perte et fracas, de Jonathan Tropper.
Bon petit livre de détente, mais de là à y trouver une citation...
iv. Excusez les fautes du copiste, de Grégoire Polet.
Bof. Mais vu que c'est A*** qui me l'a filé, dans l'un de ses sacs plastiques miraculeux, et que c'est carrément édité chez la NRF...
v. Méridien de sang, Cormac McCarthy.
"C'est vrai que les Saintes Ecritures cosidèrent la guerre comme un mal. N'empêche que c'est plein de sang et d'histoires de guerre dans la Bible."Peu importe ce que les hommes pensent de la guerre, dit le juge; La guerre est éternelle. Autant demander aux hommes ce qu'ils pensent des pierres. Il y a toujours eu la guerre ici-bas. Avant que l'homme existe la guerre l'attendait. Le métier suprême attendait son suprême praticien. Il en a toujours été et il en sera toujours ainsi. Ainsi et pas autrement."
vi. La vie sexuelle à Rome, de Géraldine Puccini-Delbey.
Je ne vais pas vous faire un cours sur la sexualité romaine, regrettée et pleurée hélas, d'autant plus que cet ouvrage reprend beaucoup de la thèse L'érotisme masculin dans la Rome antique, de Thierry Eloi et Florence Dupont, déjà citée quelque part dans cet almanach.
vii. A Year in the Merde, de Stephen Clarke.
"The only difficulty with beign tough on everyone was that they were all so damned polite, almost ritually s. Marc and Bernard always shook my hand the first time they saw me in the day. They all say "Bonjour" every morning, and asked if "ça va", and when we parted, they wished me "bonne journée" - have a nice day - or if it was the afternoon, "bonne après-midi", or if it was later, "bonne fin d'après-midi" - have a nice rest-of-the-afternoon. If we met forst the first time after about 5pm, they said "bonsoir" instead of "bonjour". And if one or other of us was on our way home, we separated with "bonne soirée" - have a good evening. This was without all the "bon week-end" stuff on Fridays, and Monday's "bonne semaine" (have a good week). It was Oriental in its complexity."
viii. Baudolino, de Umberto Eco.
"Prends alors un flacon vide, immerge-le dans l'eau, le col en bas. L'eau n'entre pas, parce qu'il y a l'air. Suce l'air du flacon, ferme-le avec un doigt pour qu'il n'en pénètre plus, immerge-le dans l'eau, ôte ton doigt, l'eau entrera là où tu as créé du vide.
"- L'eau monte parce que la nature agit de sorte que ne se crée par le vide. Le vide est contre nature, étant contre nature il ne peut exister dans la nature.
"- Mais tandis que l'eau monte, elle ne le fait pas d'un coup, qu'y a-t-il dans la partie du flacon qui n'est pas encore remplie, vu que tu y as ôté l'air ?
"- Quand tu suces l'air, tu n'élimines que l'air froid qui se meut lentement, mais tu y laisses une partie d'air chaud, qui va vite. L'eau entre et fait aussitôt fuir l'air chaud.
"- Maintenant, reprends ce flacon plein d'air..."
ix. La Rôtisserie de la reine Pédauque, d'Anatole France.
Décevant, tout de même... moi qui m'attendait à une grande pantalonnade, et qui me retrouvait face à une resucée des romans de formation du Grand Siècle...
"Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils, j'approuve la conduite de cette sainte [Marie l'Egyptienne]. Elle est une leçon aux honnêtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur altière vertu. [...] Sainte Marie l'Egyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu'il y aurait trop de superbe à s'arrêter dans son saint pélerinage pour une chose indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier, loin d'être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où elle accomplit des travaux merveilleux.
"- Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes trop savant pour moi.
"- Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je vous apporterai un tout béni, ma bonne dame.
"Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique."
x. Le Pont de la rivière Kwaï, de Pierre Boule.
"En paix avec sa conscience, avec l'Univers et avec son Dieu, les plus clairs que le ciel des tropiques après un orage, goûtant par tous les pores de sa peau rouge la satisfaction du repos bien gagné que s'accorde le bon artisan après un travail difficile, fier d'avoir surmonté les obstacles à force de courage et de persévérance, orgueilleux de l'oeuvre accomplie par lui-même et par ses soldats dans ce coin de Thaïlande qui lui semble maintenant presque annexé, le coeur léger à la pensée d'avoir été digne de ses ancêtres et d'avoir ajouté un épisode peu commun aux légendes occidentales des bâtisseurs d'empires, fermement convaincu que personne n'aurait pu faire beaucoup mieux que lui, retranché dans sa certitude de la supériorité dans tous les domaines des hommes de sa race, heureux d'en avoir fait en six mois une éclatante démonstration, gonflé de cette joie qui paie toutes les peines du chef lorsque le résultat triomphant se dresse à portée de la main, savourant à petites gorgées le vin de la victoire, pénétré de la qualité de l'ouvrage, désireux de mesurer une dernière fois, seul, avant l'apothéose, toutes les perfections accumulées par le labeur et l'intelligence et aussi de passer une ultime inspection, le colonel Nicholson s'avançait à pas majestueux sur le pont de la rivière Kwaï."
xi. La Conspiration des milliardaires, de Gustave Le Rouge.
Pas particulièrement intéressant, franchouillard à mort, et pompeur de Jules Verne à outremort (Les Cinq cent millions de la Bégum on me la fait pas à moi !). Pourtant, l'idée de base était marrante : des milliardaires américains qui veulent au XIX° siècle favoriser la croissance de leur belle nation en réduisant par plein d'armes infectes la vieille et civilisée Europe.
"Bien souvent, le reporter américain devance la police, et découvre avant elle l'assassin, dont son journal publiera le lendemain le portrait, la biographie et l'interview sensationnels.
"A-t-il découvert quelque chose ? Le reporter se précipite au télégraphe.
"Il l'accapare. Et l'histoire est bien connue de cet enragé qui, froidement, un jour, se mit, pour garder la première place, à télégraphie des versets de la Bible, à raison de dix dollars le mot, pendant que ses concurrents se morfondaient.
"Un crime, un suicide viennent-ils d'avoir lieu ?
"Jouant des coudes, et criant bien haut qu'il est médecin, un homme fend la foule des curieux, maintenue par des policemen.
"Il se faufile, s'introduit auprès de la victime, console les parents éplorés, examine sérieusement la blessure, tout en inspectant soigneusement les lieux, questionne sans relâche, puis tout à coup, sous un prétexte quelconque, disparaît.
"Il a son information.
"C'était un reporter."
xii. Les Chouans, de Honoré de Balzac.
Tellement inintéressant que je n'y ai même pas trouvé de quoi faire une citation. C'est un sous-Quatre-Vingt-Treize au pays des Bretons, ou un Dune sous la guillotine.
xiii. William Conrad, de Pierre Boulle
"Tous les peuples libres ont du goût pour les "conférences". Les nègres d'Afrique, les Chinois, les Français et les Anglais en sont particulièrement friands. Mais l'esprit anglo-saxon attache au mot une signification presque opposée à celle qui lui est attribuée par les races barbares. Les différences sont profondes. Dans une "conférence" entre gentlemen, les idées sont REELLEMENT examinées. Chacun des participants est prié A SON TOUR d'exprimer librement son opinion. - Une conférence réunit rarement plus d'une dizaine d'individus. - Les auditeurs essaient VRAIMENT de suivre la pensée de l'orateur, en faisant abstraction de leurs propres sentiments, et s'efforcent de COMPRENDRE son "point". Des silences réfléchis remplissent l'intervalle entre chaque allocution. Quand tout le monde a parlé, une décision est prise, celle précisément qui s'est révélée dans la discussion comme la plus utile."
xiv. What is Orthodoxy ? A Short Explanation of the Essence of Orthodoxy and of the Differences between the Churches, de Peter A. Botsis.
"[...] we can easily understand why the Church rejected all those who tried to falsify or refused to accept the truth of the Curch, those who tried to add or to omit something from the Church, which is Christ Himself. The Church rejected them as heretics not because she lacked love for men but, on the contrary, because of excessive love for them, for outside the Church, far off the truth, ther is no salvation.The Church cannot compromise or sacrifice the truth and the orthorodx faith, because she will lose her identity and catholicity."
xv. Le Colosse de Maroussi, de Henry Miller.
"Voici donc Agamemnon et son épouse. Que préférez-vous ? Le menu ou un festin en règle, un gueuleton de roi, comme qui dirait ? Où est la carte des vins ? Un bon vin frais serait de rigueur, en attendant. Katsimbalis claque les lèvres, il a la dalle sèche. Nous nous laissons choir sur la pelouse, et Agamemnon nous apporte le livre d'un archéologue anglais, édition de luxe. C'est ce qui sert de hors-d'oevure, apparemment au salaud de touriste anglais. Le livre pue l'érudition ; on y parle de strates supérieures et inférieures, d'ornements pectoraux, d'os de poulet et de reliques tombales. Je le jette de côté dès qu'Agamemnon a tourné le dos. C'est un tendre, cet Agamemnon, presque un diplomate par la force de l'habitude. Sa femme a l'allure d'une bonne cuisinière. Katsimbalis pique un somme sous un gros arbre. Un petit groupe d'Allemands, mangeurs de choucroute déguisés en êtres humains, sont assis à une table sous un autre arbre. ils ont l'air affreusement savant et répugnant : enflés qu'ils sont comme des crapauds."
xvi. Le Roi des aulnes, de Michel Tournier.
"Un soir qu'il s'attardait dans l'ombre dorée de l'écurie où flottait l'odeur sucrée du purin, en regardant les croupes luisantes onduler de stalle en stalle, il vit la queue de Barbe-Bleue se dresser, légèrement de biais, en sa racine, découvrant l'anus, bien maronné, petit, saillant, dur, hermétiquement fermé et plissé en son centre, comme une bourse à coulants. Et aussitôt la bourse s'extériorisa, avec la vitesse d'un bouton de rose filmé en accéléré, se retourna comme un gant, déployant au-dehors une corolle humide, du centre de laquelle il vit éclore des balles de crottin toutes neuves, admirablement moulées et vernissées, qui roulèrent une à une dans la paille sans se briser."
xvii. Au guet !, de Terry Pratchett.
"Les livres gauchissent le temps et l'espace. Une des raisons pour lesquelles les bouquinistes, dans les petites boutiques exigües et pleins de recoins dont on a déjà parlé, ont toujours l'air de tomber du ciel, c'est que nombre d'entre eux débaruent effectivement d'ailleurs, qu'ils se sont égarés chez nous après avoir pris un mauvais embranchement dans leurs propres librairies, sur des mondes où l'on estime de bon ton pour la profession l'habitude de porter en permanence des pantoufles et d'ouvrir à la clientèle uniquement quand on en a envie."
xviii. Η Καινη Διαθικη.
Bon, j'avoue que je n'ai pas lu. Mais ça a tout de même de la gueule maintenant d'avoir le Nouveau Testament orthodoxe en grec dans sa bibliothèque, tout droit venu du monastère où Sainte Pélagie eut la révélation de la cachette de l'icône miraculeuse de Tinos.
II. CINEMATURES
Pour ceux qui seraient inconsidérément intéressés, les films de la semaine :
i. Inglorious Basterds, de Quentin Tarentino. Splendide, mais on se demande si Tarentino ne commence pas à vouloir faire à tout prix du Tarentino.
ii. Number 9, de Shane Acker. Histoire cucul, images splendides.
iii. Là-Haut, de Pete Docter et Bob Peterson, encore le couple du vieux grincheux et du jeune frais et innocent, mais pourtant..
iv. Brüno, de Larry Charles. OVNI qu'on ne sait juger, et pourtant j'y ai ri.
v. Les Derniers jours du monde, de Jean-Marie et Arnaud Larrieu. Une bonne merde parisienne trop longue de deux heures trente.
vi. Little New York, de James de Monaco. Aaaah bah en voilà un petit film de mafiosi sympathique !
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02.06.2009
DCCXLVII. - Liste de lecture.
i. Le Seigneur des Anneaux, de John Ronald Reuel Tolkien. Certes, je l'avais lu jeune - il y a quatre ans de cela, quand les films sont sortis et que je croyais encore à des choses comme l'amour et aux croissants sans margarine, innocence propre à la jeunesse. Cela fait toujours sourire de voir un cravaté attaché-casé avec ce genre de livre à la main dans le métro, ou pire encore une bédé. Menfous. Cette relecture fut salutaire : j'avais trop les films en tête la première fois, trop ce côté carton-pâte, trop ce côté maquillage et crocs de plastique des Orques qui masquait la simplicité du livre. Certes, Théoden-Roi qui charge sur les plaines du Pelennor en hurlant
Debout, debout, Cavaliers de Théoden !
Des événements terribles s'annoncent : feux et massacres !
La lance sera secouée, le bouclier volera en éclats,
Une journée de l'épée, une journée rouge, avant que le soleil ne se lève !
Au galop, maintenant, au galop ! À Gondor !
ça a de la gueule et ça vous donne envie de retourner en Islande sabre au clair et nasal du casque tanguant contre le nez pendant la chevauchée. Ca vous donne un petit air shakespearien qui vous donne envie d'être un homme lorsqu'on secoue la lance en hurlant. J'ai toujours aimé les livres d'aventures, ceux de cape et d'épée : on ne me refera pas.
Pourtant, si on regarde un peu tout ça, l'écart entre le film et le livre est patent, écrasant : la magie est très peu présente, en fait... Il s'agit éventuellement d'un livre de fantasy, mais Gandalf en use peu : contre le Carradras, dans la Morria et lorsqu'il chevauche pour retrouver Boromir. La Tour Sombre elle-même n'a pas ce côté de périscope de sous-marin à l'oeil rouge que lui ont donné les films : c'est un lieu de ténèbres, mais un lieu somme toute banal, si ce n'est qu'il est sinistre.
Le plus patent en somme restent les personnages : les deux seuls éléments réellement fantastiques sont le Balrog et le Nazgûl : le Balrog est effectivement un être de flammes noires, indescriptible et terrible. Le Seigneur des Nazgûl est un regard cruel dans un vide :
Sur son dos se tenait une forme enveloppée d'un manteau noir, énorme et menaçante. Elle portait une couronne d'acier, mais entre le bord de celle-ci et le vêtement ne se voyait rien d'autre qu'une lueur sinistre d'yeux : le Seigneur des Nazgûl.
Les autres personnages ne sont jamais décrits, quand on y regarde bien : les Elfes sont en général grands et minces, et sont de "belles gens". Les Nains sont petits, les Orques ont des oreilles rêches. Parmi les Hommes, les Dunedains sont plus perspicaces et dotés d'une plus longue longévité. Bref, j'étais surpris d'y trouver si peu de magie : plus importante est l'apparence (quand Gandalf ou Frodon s'énerve, doté d'un pouvoir magique, il paraît plus grand, il n'est pas forcément plus grand). Après tout, ce monde de la Terre du Milieu m'a bien rappelé les champs de bataille des Chroniques de Saxo Grammaticus, un état miédéval complexe fait de différentes "races", aux caractéristiques et aux moeurs différentes, mais peu atteint par le monde de la magie. À croire que les lectures que l'on fait de cette Trilogie sont trop souvent perverties par un regard de geek amateur d'Orques à la peau verte.
ii. Bonjour tristesse, de Françoise Sagan. Il y arnaque sur la marchandise, je le dis tout de go. Un livre révolutionnaire ? Un livre marquant ? Que nenni ! Un ton qui sent la communale, légèrement teintée d'un bon vieux bachot de philo des familles. Au pire une légère introspection du côté d'un esprit, et encore - au mieux, le personnage le plus intéressant reste Cyril, le falot amant de Cécile. Le reste, bof...
iii. De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman. Oui, je sais, Attentif Lecteur, je l'ai déjà lu, j'en ai donc déjà parlé. Et alors ? C'était là c'est dire si ça remonte à loin. À mon âge vénérable, trois ans, c'est suffisant pour assister à une destruction complète de la moitié du système neuronal. Quant à mon lecteur, je profite de son temps de cerveau disponible pour lui en remettre une couche, après tout c'est en serinant qu'on fait apprendre aux besogneux (dont je ne doute point que tu fais partie, Lecteur, à te tripoter la nouille de la main gauche tout en bavant d'admiration devant l'excellence de ma prose, schlika schika schlika ragnagnaaaaaa pouf pouf pouf raaaaaah). Ores donc : la fin du monde est pour dans onze ans. L'Antéchrist doit apparaître dans une maternité paumée du fin fond de l'Angleterre, et pour ça c'est Rampa, un démon, un ange déchu (trébuché, plutôt), doit refiler l'Adversaire, le Destructeur de Rois, l'Ange de l'Abîme sans Fond, la Grande Bête nommée Dragon, le Prince de ce Monde, le Père du Mensonge; l'Engeance de Satan et Seigneur des Ténèbres, bref le chiard dans son moïse à l'heureuse famille qui sans trop le savoir devra l'élever. Sauf que son pote Azipharale, un ange avec lequel Rampa est plutôt en bons termes (pensez, six mille ans à se battre l'un l'autre Ici-Bas, ça vous rapproche) essaie vaguement de s'en mêler. Onze années passe, le Molosse annonçant l'Apocalypse sort enfin des Enfers pour seconder l'Adversaire, le Destructeur de Rois, etc., mais l'Antéchrist en question préfère l'appeler Toutou et faire apparaître des baleines un peu partout. L'Apocalypse s'annonce mal, en fait, sans compter qu'il faut rajouter une descendante professionnelle (pas toujours facile d'être l'héritière d'une prophétesse du XVI°) et un Inquisiteur de première classe... Ah, oui, la Mort, la Pollution, la Famine et la Guerre pour faire bonne mesure, mais on trouve toujours n'importe quoi pour annoncer la fin du monde...
iv. Le Droit pénal, de Jean Larguier. Depuis que je me suis mis à lire régulièrement le blog de Maître Eolas, je me suis mis à m'intéresser au droit... ce petit bouquin me semblait un bon moyen de comprendre vaguement les notions de base du droit pénal. Si il annonce la couleur d'emblée : le droit pénal n'est pas que plaidoiries brillantes et crimes de sang - je m'attendais tout de même à une petite partie sur la procédure pénale. Ici, il s'agit plutôt d'établir les distinctions qui constituent le droit pénal (ce qu'est le pénal, le crime, le délit, l'infraction, la victime, la peine, l'indulgence...). Cependant, c'est salutaire, et de loin, bien qu'on reste sur sa faim, attendant de plus longs détails, de plus longues dissertations. Tant pis, ce sera pour le prochain livre.
v. Des Souris et des hommes, de John Steinbeck. 'ttention, klassik, commondit. C'est fort court et c'est cinglant. Après Les Raisins de la Colère, je m'aperçois que j'ai commencé Steinbeck dans le mauvais sens ; j'aurais d'abord dû lire celui-ci en premier. C'est dommage de se dire qu'à force d'avoir été seriné sur les 'ttensionchèfdeuvres à l'école on en garde comme un léger goût de méfiance, une résistance, une réticence : on va y trouver de quoi s'ennuyer derechef sur des questions humaines moult fois soulevées, le néant, le tragique, l'absurde. Rah, qu'on est bête quand on a trente ans (pas encore, ça approche). C'est l'histoire de deux types, un peu Vladimir et Estragon, qui sont de voyage plus par hasard et par habitude que par réelle volonté. L'un aime les choses douces, l'autre aimerait bien avoir la paix... Sauf que lorsqu'une robe et une vieille chienne se mettent dans les parages, les choses ne seront pas simples, dans ce pays lointain-ci. Il y a peu de place pour les sentiments et les descriptions ; tout est réservé aux actes, et aux silences de ces êtres qui ont tout juste de quoi remplir une vieille caisse à pommes clouée dessus un vieux lit plein de puces et de punaises. Une chienne accouche, une femme s'accote au chambranle, cherchant son mari. Le temps passe, il suffit de quelques heures pour faire des morts et des larmes.
vi. Le Capitaine Alatriste, de Arturo Pérez-Reverte. J'avais été catégorique pour cette pauvre libraire, mince comme une anorexique qu'on aurait mis à sécher sur une corde à linge de vieux fer verdâtre : je voulais un livre d'aventure, de préférence un livre de pirates - ou de cape et d'épée. Je connaissais Falkner, je connaissais Swift, j'avais lu l'essentiel de Jules Verne, c'est pas avec Defoe qu'elle pourrait m'appâter. De la cape ! de l'épée ! et du soleil, diantre ! Elle avait cherché un peu, proposé deux-trois choses que je connaissais (pas facile, au bout d'un temps...), quand elle m'a brandit la tronche de Viggo Mortensen en pleine poire. Ah ! Y'avait même une coquille de rapière bien visible, avec un tantinet de snag coagulé dessus ! En plus, il est vrai que lorsque le film était sorti, je m'étais promis de lire l'ouvrage. Hop, vendu. C'est un petit 264 pages (format classique) qui se lit en deux jours (format classique). Cela veut tout dire et rien dire. En somme, c'est un roman qui se lit vite, et dont on sent qu'il sert plus à poser de nombreux personnages pour une longue série, lucrative de préférence. Il cherche à tracer les bas-côtés et les ruelles du Siècle d'Or, il y a pas mal de didactique dans tout ça. Même l'égoïsme cruel et carnassier, chose attendue dans ce genre de livres écrit fin XX°, prend un peu trop ses aises dans les descriptions d'auberge aseptisée. Comment dire - le décor est léché, trop. Et les personnages un peu trop emblématique, jusqu'à ces deux Anglais qui débarquent à Madrid et qu'Alatriste doit tuer.
vii. Le Chancellor, de Jules Verne. Prenez un classique de la peinture, et un tragique de l'histoire navale : La Méduse. Histoire qui rappelait un peu à une France qui croyait rétablis l'ordre et la morale, les institutions pérennes et la compétence des êtres moralement destinés aux meilleurs postes n'empêchaient pas l'archaïsme, l'incompétence et la lâcheté (toute référence avec un temps présent quelconque, etc.). Mettez-le dans les mains d'un de nos plus grands écrivains d'aventure, et ça vous donne ceci : Le Chancellor, navire marchand de Sa Gracieuse Majesté, part des Etats-Unis pour une traversée banale de l'Atlantique. Du moins est-ce ce que le passager Karzallon espère en commençant son journal de bord. Mais progressivement, la température monte étrangement dans les cabines ; le plancher du pont chauffe lentement, et l'équipage semble se comporter étrangement, de nuit. Le feu est à bord ! Le feu couve ! Et les milliers de ballot de coton de la cale lentement se consument, rongeant le bateau de l'intérieur... des îles basaltiques apparaissent, aussi. L'Atlantique devient décidément un Océan étrange. Karzallon n'est plus sur un bateau ; il est sur un radeau, et une partie de l'équipage avec lui. Comment sont-ils arrivés là ? Va savoir... mais un nouvel arrivant est grimpé à bord du radeau, pourtant perdu sur le désert liquide : la Faim.
"Au moment de ramener sur le cadavre les vêtements qui vont lui servir de linceul, je ne puis retenir un geste d'horreur. Le pied droit manque, la jambe n'est plus qu'un moignon sanglant !
[...]
"Hobbart ne l'entend pas ainsi. Il saisit ma main et cherche à me reprendre le morceau de lard, mais sans parler ; il ne veut pas attirer l'attention de ses camarades.
"J'ai le même intérêt que lui à me taire. Il ne fat pas que d'autres viennent m'arracher cette proie ! Je lutte donc silencieusement mais avec d'autant plus de rage que j'entends Hobbart dire entre ses dents : "Mon dernier morceau ! Ma dernière bouchée !"
"Sa dernière bouchée ! Il me la faut à tout prix, je la veux, je l'aurai ! Je prends à la gorge mon adversaire, qui râle sous ma main et reste bientôt sans mouvement !
"Et moi, je broie ce morceau de lard entre mes dents, tandis que je tiens Hobbart renversé...
"Puis, lâchant le malheureux, je rampe de nouveau, et je reviens prendre ma place à l'arrière.
"Personne ne m'a vu. J'ai mangé !"
viii. Le Puits des histoires perdues, de Jasper Fforde. Capacité à prendre des séries dans le mauvais sens, de préférence par la fin. J'avais parlé du dernier épisode des aventures de Thursday Next, voici l'avant-dernier. En résumé : dans le Monde des Livres, Thursday Next s'est trouvé un roman policier de rayon B pour y prendre quelques vacances, et finir sa grossesse, accompagnée de son dodo domestique (qui oublie régulièrement de couver son oeuf). Mémé Next débarque, vêtue intégralement de Vichy. Et on annonce qu'après CavernBarbouillePro, TabletArgil V2.1, MANUSCRIT ("qui remporta tous les concours et subit huit mises à jour jusqu'à la version V3.5") et LIVRE V1, le Grand Central des Livres veut lancer UltraWord, un tout nouveau concept de livre. Bref : ça ne casse pas trois pattes à un canard, et il vaut mieux en apprécier l'humour anglais (ou gallois), le sens du nonsense et la satire cultivée que l'intrigue, qu'on a vite tendance à oublier tant elle est décousue. Pour la plage, en somme.
ix. Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson. La trilogie Millenium, c'est un peu comme Harry Potter : à force de voir tout le monde le lire dans le métro, de la secrétaire de conférence au cadre design à boucle de ceinture Gary Cooper, un film par-dessus le marché (ou plutôt bien entièrement dans le marché), on se dit qu'il va falloir s'y mettre, au moins pour ne pas paraître trop bête lorsqu'autour de la machine à café une pause se fait entre la Coupe de la Ligue et la défaite des Girondins. Oui, bon, ben voilà : c'est un hybride entre Dallas et un bon vieux plongeon dans l'Histoire. Le succès est attribué à la critique d'un modèle social larvaire actuellement présent en Suède ; je n'en suis pas intégralement convaincu, tant les incises en somme sont peu fréquentes (l'antiquité nazie de la Suède, la Guerre d'Hiver, le système social de gestion des handicapés). Au moins ont-elles le mérite d'exister, il faut reconnaître que c'est une des rares choses que j'ai trouvées intéressantes dans ce livre. Quant à l'histoire principale, en l'occurrence l'enquête, c'est une mauvaise série B : les intuitions révélatrices, l'histoire d'amour retardée, le gentil monsieur qui se révèle l'ignoble méchant avec une base souterraine et des chaînes... Allez, tout de même : j'ai bien aimé la partie où Mikaël Blomkvist tire à boulet rouge sur les journalistes économiques. Sorti de ça... Le film, quant à lui, est plus simpliste encore : la vague relation entre Vanger et l'industriel que poursuit Blomkvist disparaît complètement, ce qui anéantit directement le début d'unification des deux intrigues esquissé par le roman. Les diverses conquêtes du journaliste (la nièce Vanger, la rédactrice en chef, la punkette) sont aplanies pour ne laisser place qu'à un vague sulfureux avec la punkette seule, plus à même de convaincre tous les publics sans entacher la morale. Divertissant, et encore, sans génie.
x. Histoire de la laïcité en France, de Jean Baubérot. Un simple Que sais-je ? sur lequel je suis tombé dans une de mes errances dans une librairie universitaire. Comme tous les Que sais-je ?, cela trace bien les grands axes, est synthétique, mais parfois attend du Lecteur un peu trop de connaissances historiques (ça va, je les ais, mais le tout-venant, qui n'a pas eu la chance de chausser à sa naissance ma doudoune ventrale et mes petits bourrelets ?),sans compter qu'il est un peu dommage que les trois "seuils" de la laïcité française ne soient pas plus clairement identifiés (à l'exception du dernier). On sent le vieux prof, qui oublie parfois d'être concis, à force de ruminer son sujet d'année en année...
xi. Un Loup est un loup, de Michel Folco. Diantre ! Pas facile d'être fils de sabotier dans le Rouergue des Lumières... enfin, les Lumières : quand on habite à Racleterre, à l'ombre du castel des Armogastes, louvetiers royaux, et qu'en plus au terme d'une longue journée de travail votre femme vient d'accoucher d'un, non, de deux, non, de trois, non, de quatre. Non, de cinq ! enfants, voilà de quoi déstabiliser Clovis Tricotin ou n'importe quel homme de bon ou de mauvais sens. Sauf qu'à peine remis de son coup quintuple, voilà qu'un traîneur de sabre vient lui chercher des noises, et le provoquer en duel. Et ce n'est que le début : il y a des vaches qui se comportent bizarrement, et surtout ces quintuplés si étranges, si merveilleux que le Roy lui-même envoie un parchemin pour féliciter l'heureuse et fertile famille. Il y a Clodomir, Pépin, Dagobert, Clotilde et surtout Charlemagne, celui qui est venu en dernier... et donc entré le premier chez Maman, déclare la châtelaine, qui en fait l'aîné et son filleul. Voilà Charlemagne né, voilà Charlemagne et sa tripotée de frères et soeur qui grandit, pas toujours évidents à supporter pour la famille voire la ville : le clocher municipal y laissera des plumes et un tocsin, quelques rabateurs des Armogastes leur jambe, d'autre simplement la vie. Jusqu'à ce que Charlemagne, un peu pourchassé, un peu par envie, se retrouve ermite au plein coeur de la forêt, territoire des loups...
xii. En Avant comme avant ! , de Michel Folco. Charlemagne a grandi... et il vient juste de donner au Pibrac, Justinien le Troisième, maître exécuteur héréditaire de la baronnie de Bellerocaille, le tout devant vingt-six familles de bourreaux qui ont bravé l'exécrable réseau routier du Royaume pour la cérémonie. Bref, ça s'annonce mal, on dira même que ça sent la galère un tantinet. Ou la Bastille. Ou le duel. Charlemagne n'en loupe pas une, il va même empêcher le Roy de finir de grignoter ses croquants aux amandes et de tirer les chats sur les toits de Versailles. Avec En Avant comme avant ! Michel Folco continuait les histoires d'humour noir et férocemment amatrices de vie, de sang et d'os des familles Tricotin et Pibrac (Dieu et nous seuls pouvons), spécialistes en dévastation en tout genre, qu'il a plus ou moins conclues avec un peu moins de succès et avec le récent Même le mal se fait bien. Y'a pas à tortiller : c'est une vraie jouissance que de lire ça, ça se dévore et ça se baffre. Ne serait-ce que la scène du pilori, qui m'a donné une de ces tortores :
"cinq tranches de pain couvertes depâté de lièvre, une omelette de dix oeufs aux champignons découpée en cinq parts et cinq cabecous bien durs enroulés dans des feuilles de vigne. Pour boisson, une outre pleine d'eau mêlée à du vin était suspendue à la ridelle. [...] L'avocat apportait du poulet rôti, du pain blanc encore chaud qui sortait de son "four à pain pour tous", et cinq chopines de clairet. [...] pâté de perdreau, semelles de faisan à l'espagnole, cailles à l'estouffade, plus quelques filets mignons de sanglier sauce poivrade. [...] Les vêpres allaient sonner d'un moment à l'autre quand l'oncle Félix Ciamboulives se voitura un passage dans le bruyant va-et-vient animant la place. L'oncle Félix immobilisa sa charrette le long du pilori et tira de sous la banquette un panier contenant une tarte au miel et aux amandes qui en fit loucher plus d'un. [...] La tarte achevée, l'oncle Félix sortit du panier dix beignets au sucre et fit apparaître, toujours de sous la banquette, une dame-jeanne de vin de La Valette. [...] Puis ce fut Culat qui se présenta avec un panier débordant de charcutailles."
xiii. Watchmen, de Alan Moore et Dave Gibbons. Le film, magistrale surprise, n'avait pu que m'inciter à tomber sur la bédé avec la grâce d'une chouette asthmatique sur le loir assoupi qui rote son roquefort au fond des bois. Avec le recul, j'avoue que je l'avais déjà traficotée - Dieu sait où, mais j'avais pris le Hibou d'alors pour une mauvaise chouette de roman pour enfant en manque d'imagination. Fatale erreur. C'est un pavé complexe qui fait bien ses 300 pages, et on est prié de ne pas en louper une seule. La première lecture, faite affalé dans le canapé avec un bon bol de thé et des Speculoos, avait été sautillante, comme je commence toujours avec les bédés. Du coup, j'avais loupé les quelques cases essentielles, celles qui sont bien masquées : les incises de textes, d'articles, et, point magique, la bédé dans la bédé avec l'histoire de pirates que lit l'ado à côté du vendeur de journaux. Au début, ça a l'air totalement gratuit, jusqu'à ce que cette histoire donne une toute autre dimension aux actes d'Adrian Veid. Ca parle de fin du monde, d'ère post-atomique dans un univers parallèle où Nixon est président pour la cinquième fois. Les super-héros ont réellement existé, mais une loi en 1977 leur a interdit d'exercer leur profession... profession ? Passe-temps, plutôt, semble-t-il, de trentenaires qui trouvaient alors du plaisir à se déguiser et à prendre la cape. Ils ont cinquante ans maintenant, et sont un peu désabusés, vivant dans l'anonymat de maisons de retraite ou de centres de recherches, savourant une tisane bien sucrée en se rappelant comment en 1940 ils explosaient à coup de poing la gueule à Moloch. Sauf un : Rorschach, qui refuse de croire que les morts parmi les anciens super-héros soient des morts naturelles. Et là, ce n'est plus dramatique, c'est profond. Bouvard et Pécuchet au pays des collants, mais pas que ça...
Pendant que j'écris cela, à la télé passe un Don Giovanni, donné à Rennes... Les personnages sont devenus des hybrides de marionnettes et de Commedia dell'Arte. Dommage.
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24.03.2009
DCCXXXI. - Liste de lecture.
i. Trois Soeurcières, de Terry Pratchett. Dans cet univers un peu étrange qu'un Dieu qui rigolait un brin des blagues de Galilée a décidé de faire plat, couché comme une huître ouverte repue sur le dos de quatre éléphants un peu serrés eux sur la carapace d'une tortue ineffable qu'est le Disque-Monde, pas loin du Moyeu trois sorcières se souviennent vaguement qu'à l'école on leur avait parlé, peut-être, de Macbeth. Non qu'elles y tiennent particulièrement, surtout Mémé Ciredutemps, qui a de la dignité et qui sait se tenir, mais il paraît que faire un convent, un sabbat régulièrement, ça fait pas de mal et que c'est bon pour l'image de marque. Rapport à la clientèle. Mémé Ciredutemps n'aime pas trop ces choses, mais ça sent toujours moins la modernité que le nouveau Roi. Il paraîtrait qu'il aurait tué l'ancien roi d'un poison dans l'oreille ou en haut de l'escalier, mais ça fait partie des risques du métier - c'est pas ça le plus dangereux. Le plus dangereux, c'est qu'il a oublié le respect. Et là, tout roi qu'il est, si trois sorcières, dont une encore pucelle, et un fantôme au rabais, s'en mêlent, ça risque de tintinabuler plus que les clochettes tristounettes du fou local, qui gambade plus par habitude professionnelle que par envie. Sans compter qu'il va falloir repérer les citations de Shakespeare : pas toujours évident...
ii. Pyramides, de Terry Pratchett. Cette fois, c'est l'histoire d'un voleur, diplômé s'il vous plaît (encore que : tout juste, ça n'a pas été évident, notamment l'épreuve de grimpé de cheneaux), qui apprend que son père est mort. Normal, en général ça arrive souvent aux pères, encore plus lorsqu'ils sont pharaons - mais là, pas de messager : c'est juste que le soleil se lève bizarrement et que Teppicymon XXVIII (semble-t-il, en tout cas la numérotation n'a pas eu le temps de sécher) voit des fleurs pousser partout où il marche. C'est ce qui arrive, y paraît, quand on devient pharaon. Le problème des pharaons cependant est qu'ils ont plein de choses à faire : permettre au soleil de se lever tous les matins, honorer les femmes du harem, et suivre les conseils du Grand Pêtre. Car dans ce pays collé sur son fleuve comme la sangsue au crocodile, les Grands Prêtres sont là pour faire respecter la Tradition. Important, la Tradition. Sauf quand les Dieux se mettent à réellement exister, et le ciel à être remplacé par une grande femme bleue avec des étoiles sur le corps.
iii. Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq. Nul. Verbeux. Latinisant à tout bout de champ, sans gain. Paroles perdues. Analyses creuses. Ne vaut pas du tout Le Désert des Tartares, auquel il m'a fait penser au début. En fin de compte : lâché avant le dernier chapitre, où j'ai craqué.
iv. Sauvez Hamlet, de Japser Fforde. Un petit moment de détente agréable, sans plus : les personnages ne sont pas suffisamment fouillés pour que ce soit ébouriffant. C'est l'histoire d'un service brit chargé du maintien de l'ordre dans le monde des livres. Un truc pas toujours facile, surtout quand un Minotaure s'enfuit pour se glisser dans un roman des années 1930 où on parle de cow-boys... L'affaire est presque réglée, notamment grâce à l'intervention de l'Empereur Jark - autre agent de la Jurifiction qui cependant apprécie particulièrement de dégommer une vingtaine de planètes à chaque petit déjeuner. Bref, Thursday Next règle l'affaire et peut prendre quelques congés. Sauf qu'on lui colle un prince danois un peu versé en procrastination dans les pattes, un dodo ressuscité avec un pois chice dans le crâne et pour finir un personnage de fiction échappé illégalement d'un roman de gare et qui tente de transformer l'Angleterre en dictature... Je vous rassure, à la fin, l'Amiral Nelson retrouve Lady Hamilton, au grand dam d'Hamlet.
v. Quatrains, Omar Khayyam. Epatant... Je m'y suis "retrouvé", c'est donc que cela m'a fait réagir, et donc que c'est de la bonne poésie... À quand bien même je me doute bien que, de traduction en traduction, on a perdu. Je ne lis pas le persan : il faut l'admettre. J'aime cette sagesse cependant à voir notre destin commun, et à boire, dans la désillusion, en ne laissant pas le temps faire, mais en faisant en sachant l'inutilité. Inutilité dans laquelle on trouve pourtant la beauté, l'or et le sang, le rubis, le diamant.
"Aujourd'hui refleurit la saison de ma jeunesse
"J'ai le désir de ce vin d'où me vient toute joie
"Ne me blâme pas - même après il m'enchante
"Il est âpre parce qu'il a le goût de ma vie"
Je pense que ce livre longtemps traînera dans mes poches.
vi. Le Montespan, de Jean Teulé. Madame de Montespan n'était pas une damoiselle ni une pucelle, quoi que Sa Majesté, Louis le Quatorzième qui se l'est tout de même illégitimement tringlée 21 ans durant, eût aimé la chair fraîche. Elle était marié à Louis-Henri de Pardaillan, de Gondrin marquis de Montespan et accessoirement (pas tant que ça tout de même) Gascon. Sans compter hobereau local toujours au bord de la saisie judiciaire, qu'on se demande comment une Rochechouart-Mortemart comme Françoise a pu un jour accepter de l'épouser, sinon par amour. Amour il y avait, en tout cas c'est ce que clamait le marquis. Amour donc qui le fit mal accepter que Sa Majesté daignât trempouiller et retrempouiler son sceptre dans le giron de la Françoise (Athénaïs pour les intimes). En ce temps, on se battait pour mettre sa femme dans le plumard royal, histoire de recueillir les avantages d'une nuit une vie durant : pension, prébendes, titres, etc. Point n'en veut l'irascible Louis-Henri, qui ira limite engueuler le royal amant en pleine Galerie des Glaces, ornant son blason comme son carosse des cornes de son cocufiage. Promesses, menaces, prisons, rien n'y fera : il refusera tant qu'on ne lui rendra pas sa Françoise chérie... qui à Versailles ne s'agenouille pas que devant le Saint Sacrement. Un bon p'tit moment de détente que ce livre, pas la verve du Magasin des Suicides ou de la noirceur de Michel Folco, pourtant... sur un sujet similaire, en terme de personnages terribles.
vii. Benito Cereno et autres contes de la véranda, de Herman Melville. Dans ce recueil de nouvelles, dont la plus célèbre est Bartleby l'écrivain, Melville change du registre où je le connaissais mieux : on n'est plus dans la marine et les délires pour savoir si une baleine est un poisson ou pas (de toute manière Ismaël en fin de compte décidait qu'une baleine était un poisson... parce que ça lui plaisait comme idée), mais c'est tout le contraire : La Véranda commence comme une histoire bourrée de références féériques, à vous couper le souffle et le reste, tant cela fourmille et c'est brillant. On sent son Shakespeare, mais un Grand Bill maîtrisé, refait, réinterprété - transposé en terres sauvages et ricaines. Mais la féérie choit brusquement, soudainement, sans pitié : vous voilà signifié, il n'y a plus d'espoir, plus de fées, plus de bois sympathiques. À vous désormais de rejoindre Bartleby l'écrivain qui se nourrit de petits gâteaux au gingembre en regardant le mur de briques en face de la fenêtre, ne bougeant plus, préférant ne pas faire... Ne plus rien faire, jusqu'à ce que contre cette montagne d'atonie la patience du notaire de l'étude s'efforce, s'arcboute, puis s'épuise.
La nouvelle suivante est plutôt un long article de journal (peut-être en est-ce un, d'ailleurs, publié en feuilleton, cela se pourrait, à voir l'architecture), qui parle des Îles Enchantées. Encore un nom de rêve : on se croirait peut-être chez Stevenson - et on connaît le paysage, quoi qu'on dise, pour peu qu'on soit allé jusqu'en Terminale ; il s'agit des Galapagos. Cet univers de pierres noires et de vagues cinglantes où seuls survivent quelques oiseaux et des lézards qui permirent à Darwin de délirer. C'est bien avant Darwin et son Beagle, c'est déjà un univers sans pitié, sans espoir, sans horizon, fait de marins qui échouent pour éviter la corde, d'hommes desséchés par le sel, de femme qui voit ses frères mourir dans les vagues. La visite de cet univers halluciné s'achève dans le cimetière des Escanditas, comme un couperet : décidément, avec Melville, tout n'est pas si beau... je vais finir par le croire plus noir que London.
Vieux frèr' qui passes par ici,
J'étais pareil à toi jadi'.
Aussi gaillard, aussi faraud,
Ma paye, asteur elle est finie :
J'n'vois plus rien par mes fafiots :
Me voilà pieuté dans les scories !
Benito Cereno est le retour à la mer et aux pirates - l'histoire d'un brave capitaine américain qui porte secours à un étrange bateau espagnol, chargé d'esclaves qui se promènent librement sur le pont, et doté d'une proue qui semble faite d'un squelette humain. Le San Dominick est un étrange bateau, et son capitaine, Don Benito, un étrange homme. Moins que l'histoire, ce qui est admirable est la manière dont Melville fait lentement monter la tension, dès l'instant où le fantomatique bateau de Don Benito apparaît dans la brume jusqu'au moment où le brave capitaine comprend à quelle échelle de coupée sa charité l'a fait monter...Pourquoi cette rangée d'homme qui polit des haches rouillées par le sel ? Pourquoi cet esclave noué ce chaînes d'acier qui vient toutes les heures demander pardon à Don Benito ? Pourquoi cet autre esclave qui souvent porte secours aux faiblesses du capitaine malade ? Pourquoi cette ombre dans les haubans quand le capitaine américain se penche par la coursive de poupe ? Pourquoi Don Benito doit-il se faire raser dans un drapeau espagnol ?
Le Campanile enfin est la dernière plongée dans la noirceur - étrange pour une ville qui se contente d'édifier un campanile, haut, immense, par un bâtard magnifique, Bannadonna, encore plus déjanté, cruel et parjure que Benvenuto Cellini le jour où il coula son Persée. C'est un conte moral, mais un conte souverain qui clôt ce livre.
"[...] Comme celle de Babel, sa base fut jetée en une heure d'exaltation de la terre rénovée, après le second délugen quand les eaux des Sombres Ages eurent été taries et qu'à nouveau parut la verdure. Point de merveille qu'après une submersion si longue et si profonde, la jubilante espérance de la race prit essor, comme jadis dans le sein des fils de Noé, en de senaariennes aspirations.
"Pour la ferme résolution, point d'homme dans toute l'Europe qui, en ce temps, passât Bannadonna. L'Etat où il vivait, enrichi par le commerce avec le Levant, ayant décidé d'avoir le plus noble clocher d'Italie, sa réputation le désigna pour en être l'architecte.
"Pierre par pierre, mois après mois, la tour monta. Plus haut, toujours plus haut ; limaçon pour l'allure, mais torche ou fusée pour l'orgueil."
Notule : Avant moi, ce livre a appartenu à une Joséphine, en 1991. J'aime ce genre de détails.
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23.01.2009
DCCXV. - Liste de lectures.
i. La Femme en vert, de Arnaldur Indridason. C'est dans un jardin aux limites de Reykjavik que l'on trouve un bébé en train de mâchouiller un drôle d'objet, qui ressemble un tantinet à une côté d'os. Plus tard, dans les fondations que l'on creuse pour une maison du nouveau quartier, un squelette est trouvé. Bizarrement couché.
Le commissaire Erlendur et ses pulls improbables dirige les fouilles. Mais, se promenant à la fraîche près d'un bouquet de groseillers, il sent son pied buter contre une petite pierre... qui sera le doigt d'un squelette, enterré main en l'air comme s'il se débattait pendant qu'on jetait la terre sur lui.
Bref, deux squelettes pas très nets, vieux d'un bon demi-siècle, peut-être trois, et voilà Erlendur avec encore une enquête improbable sur les bras.
L'histoire commence très fort, on entend le vent froid de l'Islande et la neige épaisse de l'hiver entre les vrombrissements de quelque chose qui sent un peu la guerre, aussi, les réservoirs de gaz de fin du monde et la faim terrible d'enfants qu'on perd dans la neige.
Dommage que la fin, comme écrite à la va-vite, oublie de résoudre toute l'affaire, et laisse de l'improbable à une histoire qui partait si bien ficelée : on a encore un mort sur les bras, et on ne sait pas qu'en faire, sans que ni le narrateur ni Erlendur ne s'en occupent : y'a souci, je dis.
"Il remarqua qu'il s'agissait d'un os humain dès qu'il l'enleva des mains de l'enfant qui le mâchouillait, assis par terre."
ii. Le Livre des darons sacrés ou La Bible en Argot, de Pierre Devaux. Le genre de livre improbable, qu'on ne trouve jamais que par hasard et fortune, chez un bouquiniste. Imaginez simplement que le Vénéré Daron, parce qu'il voudrait bien rigoler à plusieurs et partager l'oignon croquignolet, se mette à créer de ses paluches formidables le premier Miroton... et c'est là que commencèrent tous les blèmes, de Noé contraint de se faire une barcasse des plus olpiches, Holopherne renquillé à Béthulie par cette grosse cochonne de Judith, Jonas en pitaine de baleine contraint d'avaler du jus de parapluie, la coquinasse reine Esther qui se fait piler le marcotin par Assuérus, sans compter Joseph refilé à Putiphar par ses frangins, bref toute la lerhistoidu pas ligodu du trêpe d'Israël. Une petite merveille, à vous faire danser les valseuses et donner des louises de contentement.
"Au commencement, notre Vénéré Daron goupilla la Terre et les Cieux. À l'époque, la Terre, qui se baguenaudait tristrement dans les Ténèbres, épousait pas encore c'te belle rondeur qui, par la suite, créa tant d'emmouscaillures à c'te pauvre Galilée, l'inventeur de l'étourdissement."
iii. Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary, de Philippe Doumenc. Emma va mal : elle se meurt. Charles est à son chevet, affolé ; ses talents, conjugués à ceux de Homay, ont plus nui à son état que combattu le mal. On appelle le curé, qui maugrée, face à ce qui ressemble fort à un suicide. On va jusqu'à Rouen chercher deux sommités médicales : elles arrivent, tard dans la nuit - rien n'y fait. Si ce n'est que le docteur Canivet, se penchant sur la jeune femme, entend ses dernières paroles : "Assassinée, pas suicidée".
Il en faut pour qu'on envoie de Rouen deux souliers à clou pour élucider le mystère. Car la jeune femme avait beaucoup de relations, un peu trop pour une si jeune personne, dans un village où tout se sait. Elle trompait son mari, elle avait des amants... Non loin du village il y a le "château" de Rodolphe, un cynique libertin, sans compter que le pharmacien, à trop se mêler de la vie des autres, semble bien concupiscent. Ni le mari cocu.
Bref, l'enquête dans la campagne normande ne s'avère pas facile...
"Après cette folle journée de la veille passée à courir dans la neige et la boue, après ces supplications vaines, ces menaces, ces refus grossiers auxquels elle s'était heurtée, elle avait enfin compris qu'elle était vaincue."
iv. RN 86, de Jean-Bernard Pouy. Lucie est partie faire un stage, Lucie est revenue. Lucie est repartie faire un stage, Lucie n'est pas revenue tout de suite. Il lui a fallu un bon mois. Et, un mois plus tard, sa voiture fonce sur un camion, comme perdant le contrôle. Léonard, son mari, ne comprend pas. Est complètement perdu. Perdu de douleur, perdu d'incompréhension.
Alors il reprend la RN 86 du stage pour essayer de comprendre. Un peu comme un deuil. Un peu comme une enquête. Non loin du pont du Gard, entre une officine de gendarmes qui regardent avec mépris ce quadra jouant à Colombo, et un écrivain obèse qui siphonne tout ce qui passe, pourvu que ce soit bon.
"On a les madeleines qu'on mérite."
v. Physiologie du goût, de Jean-Anthelme Brillat-Savarin. Il fallait bien que l'on passât par ce monument de la gastronomie. C'est quelque chose d'étrange, que ces Méditations de Brillat-Savarin, ce livre fondateur en toutes choses, admiré par MM. Alexandre Dumas et Roland Barthes themselves. C'est un mélange de textes pontifiants, de déclamations et de verbiages, de textes de chasse sans grand intérêt littéraire, et d'impertinence, d'humour, de dérision - on ne peut croire que la description du professeur assis à son fauteuil, digérant, soit sérieux. Mais il y a aussi ces grandes sentences qui n'inventent rien, si ce n'est d'énoncer des vérités millénaires (chose qui élève peut-être, en un sens, Brillat-Savarin au rang des moralistes).
Il y a des fulgurances chez Brillat-Savarin, il y a cette volonté de transformer les plaisirs de la table une science, des anecdotes savoureuses, et cette fabuleuse recette de l'omelette au thon, que j'ai bien envie d'essayer, sans compter voir un jour l'effet des plats d'anguille.
"I. L'univers n'est rien que par la vie, et tout ce qui vit se nourrit.
II. Les animaux se repaissent ; l'homme mange ; l'homme d'esprit seul sait manger."
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17.01.2009
DCCXII. - En se demandant bien pourquoi.
1. - Alexandra a été ma plus longue relation, la plus étrange, la plus aléatoire, à travers les années et nos couples respectifs. Je l'ai aimée, elle a fini par me dire qu'il fallait cesser, parce que j'étais gay.
2. - Anne-Sophie a réussi deux choses : avoir mon pucelage hétéro, bien après qu'un autre ait - et me donner un profond dégoût de moi.
3. - Antoine-Florian reste anecdotique, si ce n'est qu'il n'avait pas fini de grandir, et qu'il s'habillait en Cyrillus.
4. - Arnaud agitait ses chevilles avant de sortir, disant qu'il fallait s'échauffer pour marcher, sinon courir.
5. - Arnaud avait décidé qu'il m'aimait, et que je devais l'aimer ; il m'a harcelé.
6. - Auguste cherchait à avoir de la distance et du jugement, il a surtout laissé plein de poussière de tabac fripé partout.
7. - Aurélie m'a embarqué dans un tourbillon, je crois qu'avec elle j'ai commencé à deviner ce que pouvait être l'affection. Mais je jouais plus que je ne ressentais, et n'en avais pas conscience. En un sens, je m'admirais, alors qu'il n'y avait qu'à pleurer de moi.
8. - Axel était trop vieux pour ne pas être innocent, nous étions trop jeunes pour comprendre. Il a été le premier, sur tout. Depuis, je ne peux pas écouter un certain opus de Schubert sans réagir.
9. - Benjamin a été l'un de ses rares potes-amants que l'on conserve un temps ; nous avons frotté nos solitudes un bon temps, puis nous nous sommes disputé, sans le savoir, la même personne. J'ai perdu.
10. - Benoit travaillait au BHV : il avait quitté son école, pour se consacrer à la musique, qu'il faisait répétitive. Il m'a permis de m'affirmer;
11. - Benoit voulait que je lui déclare je ne sais quoi ; je l'ai nourri, nous avons fait ce que l'on devait.
12. - Cédéric ne traîtait les gens que parce qu'ils portaient, sa gloire étant de servir, oui, mais de servir une femme quelconque d'un homme politique quelconque.
13. - Cédric avait un sourire magnifique.
14. - Charlie a été un amant, puis un pote, puis de nouveau un amant. Ces derniers moments ont conclu notre relation, en somme.
15. - Cyprien est le premier, en un sens, avec lequel j'ai fait autre chose que… comment dire… un câlin du tout venant ?
16. - David, je ne sais pourquoi, me rappelait l'un de mes responsables. Ca l'a vexé.
17. - Didier m'a donné sans compter son amitié, sa tendresse, sa fidélité. C'est un ami.
18. - Dominique vendait des voitures, il s'est jeté sur moi. Il gémissait alors.
19. - Emilion venait de réussir l'école normale ; il jouait au grand, avec le temps je continue de me demander si je n'étais pas dans les premiers. En tout cas, il récitait une leçon, chapitre à chapitre.
20. - Eric a été mon amour de Belgique. Je l'ai aimé, profondément, entièrement.
21. - Félix était malade, et moi je finissais de l'être.
22. - Florent était si jeune que je me suis mis à avoir de la tendresse ; pourtant, le matin, je me suis réveillé seul.
23. - François, comme beaucoup de musiciens, hésitait entre sa passion et le devoir de survivre. Il buvait du champagne, importait du thé au goût de paille, alors qu'il n'en avait pas l'argent.
24. - Fred m'a permis d'être infect : il voulait - découvrir, ce que c'était sans les filles. Etrange, d'être professeur, ici.
25. - Frédéric me parlait de savon hindoustani au santal, et tenait son corps comme un élément qu'on pose en décoration n'importe où.
26. - Grégory n'aimait pas le café et le thé ; mais il aimait que les voisins nous regardent, par les fenêtres sans rideaux.
27. - Guillaume a été désiré, peut-être moins pour ce qu'il était que sa beauté : moi aussi, je voulais me prouver que je pouvais draguer quelqu'un d'aussi beau. Il est étrangement devenu un collègue.
28. - Jean-Charles avait du charme, de la minceur - notre rencontre a été gâchée par les impératifs du calendrier.
29. - Jean-François (Jeff) aimait fumer fenêtres ouvertes après ; il avait un tatouage dans le dos, au bas. J'ai découvert ce que c'était qu'un amant avec lui.
30. - Jean-Yves m'a donné lentement à voir la richesse qu'il pouvait y avoir dans des relations entre hommes. C'est un ami.
31. - Jérémy critiquait les dessins-animés de Corto Maltese, auxquels il avait participé. J'ai aimé laisser mes mains dans le poil épais de son torse et son ventre.
32. - Jessy reste ma relation la plus étrange à ce jour : il massait. Il masse encore, je crois.
33. - Johann était une rencontre à côté d'une fontaine, je l'ai suivi dans son escalier - il possède encore le livre que je lisais, s'il ne l'a pas jeté depuis.
34. - Long ricanait nerveusement, et s'accrochait. Sa chambre sentait le riz cuit, ce que je n'aime pas.
35. - Luc avait des scarifications, issues de son lointain pays, et reste le plus… impressionnant que j'ai vu. Il reste aussi le seul à avoir usé de poppers.
36. - Matthias fumait trop, n'écoutait pas, passait son temps à affirmer des choses. Je l'ai quitté pour redevenir hétéro.
37. - Mickaël m'a parlé longtemps du fonctionnement d'un appareil de projection, au cinéma.
38. - Morgan étudiait les Lettres ; nous sommes restés ensemble un temps raisonnable, puis il est devenu lâche. J'ai failli l'aimer.
39. - Mourad était doux et grand, il riait doucement - étrangement, parfois il me rappelait A***. J'aimais quand il fumait à la fenêtre, en slip.
40. - Nicolas portait son portable à la ceinture ; des fois, je le comprenais mal, quand il parlait.
41. - Nicolas, je l'ai désiré, je l'ai aimé. Je l'aime encore - différemment, avec une énorme tendresse. C'est un ami.
42. - Paul était biologiste, mais surtout d'un très grand charme, il m'arrive encore de le regretter.
43. - Philippe m'a fait comprendre ma proximité à Pasolini - cette affection pour les corps de liane, la jeunesse et la minceur.
44. - Philippe restait tremblant de sa propre honte, et ne me regardait pas.
45. - Pierre faisait son école de commerce, il a fait aussi de la confiture avec moi, dont les derniers pots me restent.
46. - Ronan était gêné par notre rencontre, et riait sans arrêt. Il demandait plus, dans ses gestes, que ce que j'étais prêt à pouvoir donner.
47. - Shaunaq était mon melting-pot à moi, il était passé d'Inde aux USA avant de débarquer en France. Il buvait le blanc dans des verres à Bourgogne.
48. - Simon cherchait à devenir puériculteur ; nous avons parlé trop longtemps pour peu de choses, décevantes.
49. - Stéphane, je m'en souviens à peine.
50. - Steve a été l'occasion de détruire un couple, dont je ne sais s'il faut que je sois fier ou honteux. Il a joué avec moi, puis la feuille au vent est partie.
51. - Steve est celui qui m'a donné une crise de fou rire lorsqu'il a fallu passer aux choses sérieuses ; il en a été extrêmement vexé. Je riais de lui.
52. - Taka avait un futon, et déjà un appartement, en rez-de-jardin. Il a été fou d'amour pour moi durant un mois, avant de rencontrer quelqu'un d'autre : un bel exemple.
53. - Yoann avait pour tout mérite d'être danseur, et que je l'ai peint.
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28.12.2008
DCCIX. - Liste de lectures.
i. Le Meunier hurlant, de Arto Paasilinna. Comme toujours, il s'agit de l'un de ces livres de Paasilinna qui donne envie d'aller couper du bois en Finlande (à défaut de chevaucher dans les verts hauts-plateaux islandais), et de surveiller le soleil de minuit, vers juin, pour les quelques heures où il se cache derrière l'horizon, pour voir s'il ne laisse pas deviner le rayon vert - d'ailleurs, pourquoi pas la Finlande, pour mes prochaines expéditions bobo ? Pour autant, c'est un Paasilinna étrange : il se finit presque mal - il se finit étrangement, en déliquescence, en surprise, en silence, en légende en somme - ce qui surprend pour un écrivain toujours si ancré dans la réalité, si proche du bois, des varlopes et des chasses à ski.
Gunnar Hutunen est un meunier qui a décidé de s'installer dans un village près de la rivière de la Bouche, après les guerres finno-russes des années quarante. Il achète un vieux moulin délabré, le retape plus ou moins, et essaie de s'inserrer dans la communauté. C'est un homme entreprenant, bûcheur, bosseur, un peu rustre et maigre - bref, un personnage de Paasilinna.
Mais Gunnar a un problème : quand il est content, quand il est triste - bref, quand il a une émotion un tantinet forte, il l'exprime en hurlant. Sans compter qu'il est assez bon pour imiter les villageois façon animaux. Ce qui parfois peut déranger, voire être de moins en moins apprécié... sauf, à la rigueur, par la conseillère rurale Sanelma Käyrämö.
Si vous aimez crapahuter dans les marais en portant des alambics pas très légaux, ou chier sur des planches au-dessus de rivière, si vous aimez les montagnes avec des loups et les boîtes postales faites de cartons posés en pleine forêt, ce livre est fait pour vous...
ii. Polichinelle, de Pierric Bailly. Ce livre était ma concession à la rentrée littéraire, suite à recommandation de journaux divers sans compter les quelques magazines qu'il m'arrivait d'acheter pour animer les soirées festives du Boeing entre Athènes et Paris.
Tout ce que je peux dire, c'est qu'il y a quelque chose qui m'a échappé dans ce livre. Pour pas dire tout.
À tout le moins ai-je compris que cela se passait parmi une bande de jeunes, pas loin de Lons-le-Saunier, durant l'été : l'ennui mortel d'ados qui trippent, hip-hoppent et détruisent tout ce qui passent à portée de main afin que ça ne leur échappe pas, ou peut-être dans l'espoir d'une punition qui donnerait justification à leur existence. Il y a de la débilité, dans ces corps, du mariage cousine-cousin sur plusieurs générations, des coups qui se perdent jamais et beaucoup de piscines qui servent de dépotoir à télé.
Mais il y a aussi une succession d'images dont on se demande ce qu'elles font dans un roman - le poétiser ? À quoi servent ces tulipes, et cette image du bus dans le champ ? Pourquoi toutes ces histoires qui ne commencent même pas, d'autres qui s'achèvent tout juste - si ce n'est peut-être pour donner le sentiment d'une impermanence continue, d'une insatisfaction qui n'arrive même pas à prendre conscience, à s'exprimer ? D'un ennui total, dont le prurit n'est calmé parfois que par une violence puérile ?
iii. La chasse au tatou dans la pampa argentine, de Jean-Bernard Pouy. C'est une succession de nouvelles assez brèves de M. Pouy que cet ouvrage. De la belle facture, comme toujours, où l'on voit un duo de papis dézinguer des décanilleurs de lapins provençaux, un trio de broques tenter de dévaliser une banque en ignorant ce qu'il arrive aux tatous dans la pampa, un mono de caissière d'autoroute qui se met à couper un canon de fusil avec une scie de ménage, un chien qui en a marre de fureter sous les canapés du métro et Dieu qui n'en peut plus de conduire son bus. Faut aimer l'humour noir, les enfants, format encre de Chine concentrée.
iv. Histoire d'Alexandre, Quinte-Curce. 'videmment, on n'est pas plus dans un univers policé avec le Macédonien qu'a mis les Perses à genoux et à Gaucamèles. Le livre n'est pas entier, la faute à ces barbares qui se sont vengés qu'on leur apprenne la civilisation en paumant nombre de nos ouvrages à nous qu'on a écrit avec nos calames persos. On sent pourtant que Quinte-Curce a un rapport zarbi à l'Alexandre le Grand.
C'est un être impétueux, couvert par la chance, la fortune et le destin plus assurément que par n'importe quel contrat d'assurance. C'est un être courageux, noble, digne des plus grands héros - c'est aussi un ordonnateur, un bâtisseur de villes. Mais c'est aussi un tyran, un type emporté, qui picole grave, force à se prosterner devant ses petons divins le tout-venant et transperce ses amis à coups de javelot quand ça lui chante sans compter qu'il a un goût douteux pour les mésalliances et la polygamie.
Franchement, la mort de Perdicas a quelque chose de monstrueux. D'inexplicable. On a envie de prendre Alexandre par le col de la cuirasse et de lui envoyer un bon paquet d'allers-retours rien que pour lui apprendre la vraie vie, la dignité. Bordel, quand on a eu Aristote comme prof, on fait pas ça !!!
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22.11.2008
DCXCIX. - Liste de lectures.
i. Les Raisins de la colère, de John Steinbeck. J’ai pris ce livre comme un devoir de maison : après avoir parcouru sans conviction Faulkner, je me disais qu’il convenait de voir ce que c’était, le Steinbeck. Il y a des auteurs qu’on met à l’école sur la même étagère des cours d’histoire : Faulkner – Steinbeck - Dos Passos. À tant faire qu’on les confond, et qu’on ne sait plus trop qui a écrit quoi.
Surtout lorsqu’il arrive, incongrûment, qu’on échange avec un faulknérien extrémiste, et que Sanctuaire vous a laissé l’impression d’un foutage de gueule de première (pourtant, Dieu sait combien de fois vous avez eu à en traduire l’incipit, au lycée, en prépa, en école, sans jamais rien en retenir).
Remercions là encore l’éditeur, qui m’a eu par les mêmes sentiments qu’il m’avait attiré, il y a des années de cela, vers Mishima : la couverture, ma bonne amie, tout simplement la couverture, avec l’une de ces photos de Dorothea Lange qu’on peut trouver à la Bibliothèque du Congrès.
Scié, j’ai été. Entièrement scié, du haut en bas, en travers et en biais.
C’est énervant, en un sens, de ne pouvoir que se cantonner à l’épatement, à l’ébahissement, à l’admiration : il est toujours plus facile de critiquer quelque chose qui n’a pas été apprécié, car on peut en prendre n’importe quel bout pour le rendre ridicule à tout jamais, le faire porter à faux, même s’il faut de la mauvaise foi ou en tout cas de l’acharnement. Ici, la plus intrinsèque honnêteté interdit, à moins de cuistrerie, l’analyse détaillée. Non par respect devant un monument poussiéreux et admirable (au sens premier : à admirer parce qu’il le faut, comme une étape du Baedecker), mais car cela foisonne, par, s’enchevêtre, tout aussi bien par la force de mise en chair, du rendu des personnages, des histoires, des paroles, la force poétique de ces chapitres intermédiaires, mi-évocation poétique, mi-analyse socio-économique.
Ce livre est un traité, et ce livre est un roman, et ce livre est un poème – jusqu’à la scène finale ( ?) qui laisse écraser par la pluie cet univers de désespoir, où la famille se délite avec les eaux qui détruisent tout, unissant en quelques pages les conséquences extrêmes du capitalisme moderne, le déluge biblique et la caritas romaine.
Tout ce que je peux faire, je crains, est de le hisser tout en haut, où certes il était déjà : au Panthéon, trônant sans orgueil avec l’Illiade, le Maître et Marguerite, La Conjuration des imbéciles, Les Frères Karamazov, Le Livre de ma mère et quelques autres. Heureux les hommes qui ont la chance de pouvoir découvrir de si précieuses merveilles.
ii. L’Amour aux temps du choléra, de Gabriel García Márquez. Ce n’est jamais que « mon » deuxième Márquez, j’aurais du mal donc à prétendre « là encore on s’inscrit dans une histoire qui défie le temps ». Il s’agit encore de nombreuses années au cours d’un siècle, au point que celui-ci à son tour se délite, jusqu’à n’être plus qu’un vaste fleuve, dépeuplé et boueux, où les bateaux errent à la recherche de leur propre image.
Il y a de l’étrangeté dans ce livre – comme s’il était lui-même une parenthèse, un codicille à un autre livre qu’on ne connaîtra pas, interrompu par la mort du docteur Juvénal Urbino à quatre heures et sept minutes un dimanche de Pentecôte : adieu, pour savoir quelle était la lettre laissée par le joueur d’échecs qui s’était suicidé, le matin même, au cyanure d’or, et ce qu’elle contenait pour que le docteur en fin de compte n’aille pas à la messe du dimanche matin.
En revanche, ce que l’on sait, c’est que le jour même des funérailles du docteur, la veuve Fermina Daza se verra faire une déclaration d’amour par un vieux monsieur qui l’attend depuis leurs seize ans. Et qui attendra encore des années, s’il le faut.
Il faut se plonger dans la moiteur des Caraïbes – j’ai imaginé que c’était dans une île, peut-être était-ce ailleurs, plus sur le continent, mais qu’importe : il y a un port, des marais, le choléra qui rôde régulièrement, la pesanteur bourgeoise et les amours désillusionnées de tous. Il y a des vice-rois qu’on prend garde à ne pas réveiller de leurs sépulcres, des phénomènes étranges qui ne se passent pas vraiment, et de longues lettres qu’on s’échange durant des années, pour ne plus se parler durant des décennies. Et il y a cet amour de fourmi ouvrière qui ne se réalise que lorsque seule la mort devient possible.
« ״ Et jusqu’à quand vous croyez qu’on va pouvoir continuer ces putains d’allées et venues ?״ demanda-t-il.
« Florentino Ariza connaissait la réponse depuis cinquantre-trois ans, sept mois, onze jours et onze nuits.
« ״Toute la vie״, dit-il. »
iii. Histoire du snobisme¸ de Frédéric Rouvillois. On va éviter d’office les petits traits d’esprit ridicules sur le thème « mais moi-même ne suis-je pas snob, ou n’est-ce pas snob de lire ce livre, et d’ailleurs qui n’est pas snob ? » C’est de la fausse mise en abyme, de la modestie sans intérêt.
D’ailleurs, ce livre s’en approche assez. Pour ma défense : il m’a été offert (avec une intention à la clef, certainement). À ma charge : j’en avais lu des comptes-rendus suffisamment élogieux pour avoir retenu le nom, et être content qu’on me l’offre.
Verdict : bah.
D’abord, les trois premiers chapitres n’en apprennent pas plus que les deux articles de Wikipédia sur la noblesse et l’héraldique.
Ensuite, le reste est un simple catalogue thématique (religion, décoration, vêtements, alimentation, sports, voitures…), avec un seul axe : est snob celui qui tente de se hisse au-dessus de sa condition sociale en cherchant à prendre l’apparence de la classe qu’il considère comme étant supérieure. Avec bien téléguidée en fin la question de la fin du snobisme dans nos sociétés dites démocratiques par l’auteur, plutôt de consommation de masse.
On sent qu’avec les chapitres l’auteur s’est trop pris au jeu du catalogue, sans passer à l’analyse réelle. Bref, ça manque le sujet, mais ça permettra toujours de briller en ville. Objectif atteint, peut-être.
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19.10.2008
DCXCIII. - Liste de lectures.
Admire, ô Lecteur, mes lectures de la semaine. Esbaudis-toi du nombre, et pense à ce que cela suppose, pour le reste de la vie privée et publique.
i. Le culte des dupes, de Dominique Muller. Un nom en appelant un autre, j'étais passé par Papoulâtrie (profitant ici pour saluer l'inaltérable émission Des Papous dans la tête sur France Cul', qui m'est resté longtemps un rendez-vous sacré, avant que mon emploi du temps et ma capacité à casser les radios ne m'empêchent de l'écouter avec la même régularité qu'en ma verte jeunesse), je glissais de Jean-Bernard Pouy (Papou) à Dominique Muller (autre Papou), me disant que de l'un à l'autre il devait y avoir le même festival de déconne littéraire. Que nenni - j'ai été très déçu.
Certes, j'avais la voix, assez aiguë et précieuse, de D. Muller en tête, et c'est avec cette voix que je lisais. Il faut avouer, hélas, que ce polard à l'époque des basques (sans Patxi : les basques, pans de veste, et pas pan dans le reste) est poussif, long, chargé, sans grande intrigue. On peut chercher la phrase : on l'y trouve. Mais à trop vouloir reprendre le style du deuxième Grand Siècle (là, juste un peu avant que Louis XV n'allume sur l'interrupteur des Lumières), on s'y lasse aussi - à ne lire qu'en diagonale en fin.
ii. 1275 âmes, de Jim Thompson. Cela ne t'es pas une surprise, Lecteur, qu'ayant parcouru 1280 âmes je tente derechef de trouver le numéro 1000 de la Série Noire. Diantre. Tudieu. Même armé de l'analyse de texte et de Pouy, que cela ne suffit pas du tout à s'y retrouver sans blessure dans ce bouquin noir comme le Texas en pleine nuit lors d'une éclipse solaire. C'est donc l'histoire de Nick Horrey, sheriff en chef de Pottsville, village perdu Dieu sait où, tout aussi proche du trou de balle de la Création qu'on pourrait être sans se faire mordre un doigt. Un pauvre type dont tout le monde se fout, que les autres sheriffs bottent au cul et que sa femme-par-accident maltraite sans cesse. Il n'aime pourtant que deux choses, Rick : dormir, manger, et baiser. Ce qui en fait trois, mais il ne faut pas trop demander - Nick sait qu'il n'est pas malin, tout ce qu'il cherche à faire c'est de se tenir loin des coups tordus et ne pas se montrer lorsqu'il y a du grabuge. Mais voilà qu'en rentrant de visite de courtoisie, quelque chose semble avoir changé dans la tête du sheriff... quelque chose qu'aura à charrier la rivière locale, celle qui passe à côté du train. Les règlements de compte, sordides, glauques, machiavéliques, vont progressivement s'inscrire dans les mécanismes tendancieux du rouage que dresse le sheriff au bout de tout.
"Je suis entré dans cette maison, dans celle-ci et dans des douzaines d'autres pareilles, peut-être plus de cent fois. Mais jamais auparavant je n'avais réalisé ce qu'elles sont. Pas des foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien. Des planches de sapin assemblées autour du vide. Pas de tableaux, pas de livres - rien à regarder, rien pour s'occuper le cerveau. Que du vide, un vide qui, petit à petit, s'infiltre en moi.
"Et, tout d'un coup, ce vide n'est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons. Et en même temps, il se remplit de bruit, de visions et de fureur, de toutes les choses affreuses et sinistres que ce vide a provoquées.
"Les pauvres petites filles sans défense qui pleurent en voyant leur père se glisser dans leur lit. Les hommes qui battent leur femme et les femmes qui hurlent des supplications. Les gosses qui pissent au lit, d'angoisse et de peur, et leurs mères qui les punissent en les aspergeant de poivre rouge. Les visages hâves, ravagés par le ténia et le scorbut. La sous-alimentation, les dettes toujours plus fortes que le crédit. La hantise, comment on va manger, où on va dormir, comment on va couvrir nos pauvres culs tout nus. Le genre d'obsession qui fait que, quand on n'a rien d'autre dans la tête, mieux vaux être mort. Parce que c'est le vide des idées, quand on est déjà mort dedans, et qu'on ne fait plus que répandre la saloperie, la terreur, les larmes, les cris, la torture, la faim et la honte de sa propre mort. De son propre vide.
"Je frissonne, en songeant à la grande bonté du Seigneur qui a créé tant d'abominations dans ce monde, afin qu'une chose comme un meurtre paraisse bien bénigne en comparaison."
Faulkner n'a plus qu'à aller bouffer son pain de maïs.
iii. Espèce d'espaces, de Georges Perec. Une semaine placée sous l'égide involontaire de l'OuLiPo ne pouvait se vivre sans un cierge allumé à Saint G.P. (un des rares saints laïcs, avec Albert Saint Einstein et Martin). Dans cet chose qui n'est ni roman ni essai ni poème mais tout à la fois, Perec cherche à dénombrer toutes les caractéristiques de l'espace.
Ca foisonne - bien que le plan suive une forme exponentielle à filer le tournis au ciron de Pascal : partant de la page écrite sur son lit, où il a passé nombre d'heures couché sur le ventre à lire, Perec finit dans l'univers, comptant les distances en papier de cigarettes plié. Entre cela, de nombreuses tentatives d'épuisement (la description d'une journée d'un appartement), une revue - passionnante pour ma part, mais je sais que mes lubies des listes tu les suis rarement, Lecteur - des façons de détourner l'usage des pièces d'un appartement, l'humour sinistre et noir de SS qui voulaient mettre des fleurs sur les fours d'Auschwitz qui lentement sourd pour rejoindre ce qui me semble le Problème perecquien par essence : le délitement de la mémoire, qu'on tente sans arrêt d'arrêter par les énumérations, les définitions, les circonscriptions circonspects - sans y croire pour autant.
"J'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :
"Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l'arbre que j'aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts...
"De tels lieux n'existent pas, et c'est parce qu'ils n'existent pas que l'espace devient question, cesse d'être évidence, cesse d'être incorporé, cesse d'être approprié. L'espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête.
"Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l'oubli s'infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n'y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : "Ici, on consulte le Bottin" et "Casse-croûte à toute heure".
"L'espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l'emporte et ne m'en laisse que des lambeaux informes :
"Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes."
Vlan. Là, les enfants on savoure encore mieux que du Chablis. Vous venez de lire quelques phrases d'un des Grands du XX° français. Et pas encore Panthéonisé, la preuve.
iv. Les Roubignoles du destin, de Jean-Bernard Pouy. Premier constat : Pouy n'écrit pas roubignolles comme moi. Second constat : malgré le trouble noir du souvenir d'H4 blues, Pouy confirme sa capacité à faire du texte noir, lugubre, plein d'encre et avec peu de blanc pour la page, là où la merde est fréquente et la désespérance fréquemment alerte. C'est une douzaine de nouvelles, où l'on découvre que le Destin, pourvu de doigts malhabiles et balourds, n'hésite pas à frapper d'un coup de roubignolles un vieux con, une petite fille, un mangeur de mogettes, des barbares étrangement NRF dans un VIII° arrondissement d'après-apocalypse ou un professeur désespéré qui file son fils pour mieux le comprendre. Ca poinçonne pas toujours que les tickets, pas mal de murs qui ont pas vu de Calgon depuis un bail sont repeints à la cervelle ou aux boyaux, ça équarrit et ça tronçonne, le Pape s'en prend une au passage, un Poulidor batave perd sa soeur parce que des Ibères un peu rudes se réunissent devant la télé et un écrivain tente de se débarasser d'un colleur de première au bord d'un quai quand le train arrive.
Tout ceci fini quand Glen Gould achève les Variations Goldberg et la soupe potiron-haricots blancs en voie de digestion.
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