04.02.2012
DCCLXXXVIII. - Thérèse Raquin, et l'Assommoir, et puis tiens encore, La Bête humaine, d'Emile Zola. Et puis Solaris, au passage.
Je sais que j'écris souvent ces notes de lecture avec pas mal de retard, voire que j'en oublie souvent. Après tout, celle-ci ne tombe pas trop mal dans son retard, puisque nuos revenons de la très bonne exposition au Carnavalet sur le peuple de Paris au XIXe siècle (clic), où sans trop de mal j'ai retrouvé l'univers de l'Assommoir.
L'Assommoir, il n'y a pas à tortiller, c'est du bon et du lourd. Une collègue, qui me voyait me hissant du métro à son perchoir, au deuxième étage de l'immeuble, le livre à la main et le souffle coupé par la graisse, me disait que c'était tout de même fatiguant, Zola : ses personnages qui s'enfoncent de plus en plus dans la misère et la crasse, et qu'à peine ils s'en sortent paf ils s'y enferrent plus loin encore pour finalement en crever, c'est désespérant et usant. Certes et nenni.
L'Assommoir, on s'y prend, on s'y colle, et de toute manière ça vous colle aux pieds comme de la boue bien gluante dans les faubourgs de Paris. C'est de la tripe, et ça se bouffe comme un rien, n'est-ce pas, et on n'en peut que faire autre chose que suivre cette pauvre Gervaise durant quoi, quelques vingt ans, de sa jeunesse déjà pas bien follichonne avec ses chiards aux jupons à sa vie balancée de coups de poings en coups de poings entre Lantier et Coupeau. Coupeau, c'est l'ignoble, le pas beau, le franchement dégueulasse. Celui qu'on sent pas net depuis le début. Au moins, Lantier on devine tout de suite le serpent, celui qui s'installe auprès du feu et ronge. Mais Coupeau, rah, qu'est-ce qu'on a envie de le baffer. Et qu'est-ce que j'ai aimé le discours indirect libre. La préface d'Orgueils et préjugés me l'avait promis. Ici, point de préface - avantage des livres de poche publiés durant les années soixante - mais j'en ai eu mon soûl, et mon bonheur. On s'en gave. Au début c'est un peu perturbant, n'est-ce pas, mais peu à peu cela se glisse, cela se prend, et on est déjà sans le savoir avec Gervaise en train de se dandiner de gêne de peur que des copeaux d'or se collent aux pantoufles dans la tanière des Lorilleux.
Bref, ceux qui n'ont pas aimé L'Assommoir n'ont pas trente-six solutions : l'excommunication ou le gosier droit sous l'alambic du Père Colombe. Vlan. Ca leur apprendra, à ces apaches.
Thérèse Raquin, là, c'est moins ça. Déjà parce que je suis un garçon, et qu'un livre qui commence par un nom de fille, ça sent l'esbrouffe. Et puis c'est pas manque d'y croire, mais franchement c'est qu'une histoire de fille : elle aime pas, elle aime, elle tue, elle est malheureuse. Mimile disait dans son introduction qu'il ne cherchait jamais qu'à montrer des personnages tout à leur passion, entiers sentiments tendus à l'extrême. Ca, on le sent. Mais à force de faire du sentiment, l'action avec les chevaliers qui grimpent au donjon et les dragons qui s'enfuient, elle manque un peu, l'action.
Thérèse Raquin, c'est un livre qui se lit comme une besogne. On se croirait d'ailleurs penché sur le comptoir de Thérèse, dans l'ombre glauque de son passage du Pont-Neuf. C'est humide, c'est lent, et ça essaie de rêver. À tout casser, avec le recul, on n'est peut-être pas loin de l'univers insupportable de Sanctuaire. Plus descriptif, plus naturaliste, peut-être. Comme si dès qu'il s'agit de passer au pur jus des sentiments, des passions, des nerfs, on avait besoin d'une histoire policière : Les Frères Karamazov et autres dostoievskismes ne sont pas autres choses. Mais Mimile était jeune quand il a couché la Thérèse sur le papier, et ça se sent, et ça se sent...
Bizarrement et hasard de la pile de livres à lire qui est planquée sous la télévision, le livre suivant était Solaris de Stanisław Lem. Je parle de hasard car en fait ce livre n'est jamais qu'une continuité ou un répondant certain au bouquin de Mimile. Je ne sais pas si Stan dans sa lointaine Cracovie a parfois pu goûter d'autre vodka que la sienne pour s'aventurer du côté des alambics de Zola, mais on s'y retrouve un tantinet : exagération de l'imagination, bousculade des nerfs dans un univers qui reste celui du huis clos, qu'il soit au passage du Pont-Neuf ou près d'une planète à des parsecs de chez nous.
Je n'avais pas vu le film avec le Docteur Ross qui reproduisait le bouquin de Lem : j'étais donc avec le seul préjugé que c'était un livre suffisamment de bonne tenue pour avoir inspiré un auteur hollywoodien. Ce qui est parfois un préjugé suffisant pour s'attendre à du boum-scraaaaatch-sgouiiing avec des épées laser, et donc être un brin désappointé quand, sortant de l'attente de Thérèse Raquin, je me retrouvais dans l'univers tout aussi carcéral et hystérique de Solaris. Ce fut presque long à lire. Je devais attendre trop du livre ; ou peut-être n'était-ce pas le bon temps.
Quand on vous dit dès le début que Thérèse est une salope, il faut le croire : non seulement elle vous pourrit un livre, mais elle englue le suivant.
Bref, tout ça pour dire quoi ? Qu'in fine j'en suis venu à La Bête humaine, toujours de Mimile himself. On est déjà treize ans après L'Assommoir (1877 vs. 1890 m'apprend Wikipédia), et la mécanique a remplacé l'univers de la Fabrique parisienne. Pour être honnête, où est-on ? A mi-chemin entre L'Assommoir et Thérèse Raquin. C'est du nerf, mais il y a du prenant. Il y a la chute de l'Empire, que l'on sent craquer, et ces êtres comme sortis du bois que sont Flore et Cabuche. Ca grouille, dans ce livre, ce ne sont qu'histoires secondaires qu'on essaie de suivre autour de ce qui n'est jamais qu'un thriller sordide, une succession de viols, de châteaux pleins de parties fines menées par les magistrats à rosette, d'assassinats et de morts. Sauf qu'en somme aucune de ces affaires n'est vraiment résolue - si ce n'est par la mort suivante - et que seule la débâcle semble satisfaire. La machine l'emporte, mais on ne sait pas trop pour quoi.
Ce bouquin, c'est comme une chaudière de locomotive qui explose, mais dont l'explosion est figée. On déplace la caméra autour, on regarde des fragments du carnage, qui s'innocente de son immobilité.
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19.12.2011
DCCLXXXVI. - Orgueil et Préjugés, de Jane Austen.
Il y a toujours un moment dans sa vie où l’on lit Jane Austen. D’abord parce que ça fait bien, ensuite parce qu’on a aimé Bridget Jones ou qu’on continue d’aimer Colin Firth si on porte jupon, sinon parce qu’après tout il faut bien comprendre ce qui touche ce qui porte jupon quand on est atteint de métrosexualité sensible. N’étant rien de tout cela, et ayant en plus eu une enfance malheureuse, je n’ai même pas eu le mérite d’avoir « un grand roman de la littérature mondiale » à lire quand j’étais au lycée, où l’on se contentait de m’asséner, alors que je n’y comprenais foutre rien par manque de maturité, des « grands romans de la littérature française ». Bref, je n’ai pas pu dire à mes collègues, qui souriaient de me voir avec ce livre dont le titre (et la première de couverture) fleurent bon le sentiment et les cravates blanches à jabot, que je relisais Jane Austen. Non, non, je le lisais. Bien pire encore en somme.
De ces trois bonnes semaines de lecture, que faut-il retenir ? La première chose est que décidément je lis de moins en moins rapidement dans le métro, la seconde qu’il est tout de même appréciable d’avoir en tête un film avec Hugh Grant en tête pour continuer au-delà des premières pages. Ce qui est tricher, puisque (a) le film de Ang Lee n’est pas sur Orgueil et Préjugés et (b) parce qu’en vérité si j’ai continué au-delà des premières pages, ce n’est pas grâce à la préface, que j’ai eu le tort de lire (on a toujours tort de lire une préface avant que de lire ce qui la suit) et qui portait aux nues le bouquin avec la même élégance académique qu’un vendeur de voitures d’occasion vanterait un percheron bon pour l’abattoir, mais par ce bête, stupide et vil orgueil rapace qui me fait finir un livre simplement parce que je l’ai payé.
Arpargonerie à part, il est vrai qu’il n’est pas facile d’entrer dans Orgueil et Préjugés. Déjà, cinq filles, ça en fait deux de trop, et sur les trois qui restent j’en ai confondu deux (Jane et Elizabeth) durant un bon paquet de paragraphes. En plus, ce sont des filles, vous excuserez du peu. Et puis simplement le début, il est longuet, alleeeeez, vous n’allez pas prétendre le contraire, hein ?
L’excellence du discours indirect libre, j’avoue y avoir été peu sensible, malgré les 15 pages de la préface qui prétendraient que rien que cela méritait mon attention. Non, non, non. En revanche, les petites piques ironiques et le dessin en arrière-plan de l’hystérie maritale qui ferait passer pour une comédie de boulevard la pire des émissions télévisuelles a quelque chose de suffisamment touchant. En fait, j’ai accroché grâce à M. Collins. Ce brave Collins, bête, stupide, infatué et poussif qui devient l’élément déclencheur de la vraie sottise de madame Bennett mère et, par ricochet, de Lydia. Ce n’est jamais qu’à partir de son apparition qu’on voit s’épanouir la fleur délicate du ridicule consommé, et qu’on se surprend à lire, tout marchant, jusqu’au travail. Remercions donc M. Collins, qui en plus permet à la narratrice de nous introduire auprès de Lady Catherine.
Quant à Darcy et son Pemberley… évolution raisonnable ? Elle apparaît si brusquement qu’elle surprend, et que Pemberley, absent durant tout le début du bouquin, répété toutes les dix pages ensuite, semble être un Xanadu mirifique. Très franchement, à Elizabeth et Darcy j’ai largement préféré les éléments brouillons bouillonnant tout autour, cet univers de petits riens et d’hésitations qu’on retrouve si facilement en fait dans les conversations inquiètes des déjeuners professionnels (un tel m’a dit que…) et dans les cours de récréation. Peut-être est-ce ça, l’angle d’attaque de Orgueil et Préjugés, mais peut-être est-aussi la dernière page de la préface qui en parlait, celle que j’ai sautée.
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27.08.2011
DCCLXXXV. - Le Carnet noir du bourreau, de Jean Ker et André Obrecht.
André Obrecht n'est pas forcément le genre d'homme connu, ou du moins pas aussi célèbre que son oncle même pour ceux qui au détour d'un cours un tantinet appuyé d'Histoire de France en sont descendus jusqu'aux détails des faits divers des années vingt avec l'affaire Landru ou quand notre Administration républicaine prenait soin de fournir nombre de condamnés aux statistiques de l'amitié franco-allemande. Je crois que nos grands-parents se souviennent plus de Marcel Petiot et des Chauffeurs de la Drôme que de celui qui les a exécutés : lisant dans le métro ce livre noir au titre rouge (il faut bien alpaguer le chaland) que mon père vient de me donner, je voyais le papi à ma gauche pencher régulièrement la tête pour choper le titre. Au bout d'un moment, je lui montrais le titre, c'était plus simple. Le vieillard crut que c'était l'histoire d'un assassin.
"Non, c'est la biographie de l'avant-dernier bourreau.
- Ah bon, il y a eu des bourreaux ? Il raconte les exécutions ?
- Oui, certaines, mais c'est aussi une façon de voir comment il ressentait et vivait ça. Pas toujours facile.
- Il a dû tuer beaucoup de monde.
- Plus de 300 exécutions.
- Ca en fait des criminels.
- Pas que ça. Vous savez, il y a eu pas mal d'exécutés durant la Seconde guerre ou la guerre d'Algérie.
- Ah oui, les Allemands, c'est ça ?
- Non, c'est Vichy qui fournissait.
- Ah..."
En quittant le métro il m'a souhaité de bien dormir malgré tout.
Peut-être n'est-ce pas mal qu'on ne se souvienne pas des noms des bourreaux, ni qu'il y en a eu, en somme. Il y a quelque chose qui rend la peine de mort de l'ordre du théorique, et même si les sondages la souhaitent toujours pour les derniers crimes de fait divers (les tueurs d'enfants, les terroristes, etc.), le temps depuis l'abolition, et déjà avant l'effacement de la guillotine dans les cours des prisons en ont fait quelque chose de lointain, d'ignoré, et peut-être d'irréalisable. On peut toujours rêver.
Officiellement, ce livre est de Jean Ker seul, un journaliste de Paris-Match, ce qui situe de très loin le niveau d'écriture. L'exécuteur est par tradition tout comme requis judiciaire astreint au secret professionnel. Ca augmente les phantasmes, ça réduit le délire. Obrecht, une fois l'abolition votée, a cédé aux instances du journaliste. Il semblerait que le livre ait été écrit sur la base d'entretiens ou de journaux intimes. Allez savoir - du point de vue strict de l'écriture, c'est très inégal, et j'ai eu du mal à savoir si les derniers chapitres étaient plus "bruts" du fait de l'âge avancé d'Obrecht à la fin de la rédaction (dans les 83 ans) ou simplement parce que Ker cherchait à éditer rapidement et a donc moins réécrit, patiné, amoindri, adouci, bref paris-matché le style qu'au début.
Style à part, photos à part (bien évidemment qu'on les regarde avec l'envie du détail, la recherche de Weidmann sur la bascule pendant que Desfourneaux essaie de s'activer), un livre comme celui-ci amène à la réflexion : évidemment qu'Obrecht est un homme - évidemment qu'il a souffert du "préjugé" - évidemment qu'être le neveu de Deibler incitait à reprendre le flambeau (si j'ose dire). En-dehors de cela, Obrecht reste d'une franchise simple : il est devenu bourreau car ça payait bien ; il ne l'aurait pas fait bénévolement. Et l'exécution n'est jamais qu'un lieu de dédoublement de personnalité. Ce métier-là semble à la fois être celui d'une passion et d'une mise à distance au bord de l'insensible.
Après tout, alors qu'il avait démissionné pour partir au Maroc, Obrecht est revenu à toute vitesse à Paris quand la place d'exécuteur est redevenue vacante afin de la réclamer : passion. Et, en bon ouvrier de précision, on comprend indirectement à travers quelques incises qu'il a travaillé à améliorer la mécanique : une fois, il indique qu'il l'avait allégée de 300 kilos, une autre fois il travaille clairement avec des services militaires pour en construire une nouvelle, destinée à l'Algérie. Passion, encore.
Mais autant Obrecht serine à son honneur les chants de l'indignation patriotique quand il évoque la période de Vichy, où l'exécuteur principal envoyait le couperet sur des résistants, des communistes ou de simples mortels qui avaient eu le tort d'être au mauvais endroit au mauvais moment, et indique bien évidemment qu'il avait démissionné de son poste d'aide (pour reprendre le poste une fois la guerre finie), autant on note avec une certaine gêne qu'en fin de compte il n'a jamais démissionné qu'en 1943, tandis que les exécutions massives des tribunaux militaires sur les FLN d'Algérie ne semblent guère le toucher. Peut-être la République à l'époque respectait-elle plus les formalités que Vichy (notamment le délai pour demander la grâce du chef de l'Etat), ce qui suffisait peut-être à rassurer notre bourreau, un tantinet formaliste quand il le faut. Insensibilité, là.
Je suppose en somme que tout un chacun prend ce livre avec un mélange de curiosité macabre et en se demandant ce que c'est qu'être bourreau.
On essaie alors de capter l'homme. Pour Weidmann il recule de trois pas pour n'être pas éclaboussé par le sang. Pour tel autre il note que le condamné s'est bien présenté, ou complètement mal : "coupe" bien faite ou ratée. Parfois il donne son avis - à peine, il l'esquisse. Et surtout il commente avec un mélange d'irritation et d'amusement le regard d'autrui sur sa si particulière activité : non, il n'est pas couperosé, non il ne ressemble et ses aides non plus ne ressemblent pas forcément à des maquignons, non ils n'exécutent pas en bleu de chauffe mais en costume. Persistence de l'image.
On a un peu pénétré dans le sujet, mais en fin de compte on ne sait toujours pas. Le bourreau est un être à part, et il le restera. Dans les mémoires, dans l'imaginaire, dans l'Histoire. Espérons (voeux pieux) qu'il reste une curiosité historique, désormais.
Noter que ce livre est une rareté : il avait coûté 95 francs à l'époque, il en coûte 90 d'euros maintenant. J'ai une bibliothèque de riche.
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21.08.2011
DCCLXXXIII. - Liste de lectures.
i. Le Chercheur d'or, de Jean-Marie Gustave Le Clézio.
ii. Barry Lyndon, de William Makepeace Thackeray - ou plutôt Les Mémoires de Barry Lyndon du Royaume d'Irlande, contenant le récit de ses aventures extraordinaires, de ses infortunes, de ses souffrances au service de feu sa majesté prussienne, de ses visites à plusieurs cours de l'Europe, de son mariage, de sa splendide existence en Angleterre et en Irlande et de toutes les cruelles persécutions, conspirations et calomnies dont il a été victime, ce qui est un titre qui en déchire autrement plus.
iii. Le Pianiste, de Wladyslaw Szpilman.
iv. Deux ans de vacances, de Jules Verne.
v. Stratégie - les 33 lois de la guerre, de Robert Greene.
vi. Le Trône de fer, de George R. R. Martin.
vii. Les Hauts de Hurle-Vent, de Emily Brontë.
viii. Joseph Balsamo, d'Alexandre Dumas.
ix. L'Exécution, de Robert Badinter.
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06.05.2011
DCCLXXXII. - Gilbert Sinoué, "L'Enfant de Bruges".
Orthographié L'enfant de Bruges en couverture, au mépris des sacro-saintes règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale, ça commençait nécessairement mal. Dommage pourtant pour un livre offert par ma tendre et chère moitié, un peu comme un hommage propitiatoire aux souvenirs de ce week-end que nous avions passé presque main dans la main dans la Venise du nord, en novembre dernier.
Certes, il y a un peu de Prinsenhoff, un chouïa de Halle aux draps et un tantinet de Van Eyck dans tout ça. On dirait même qu'il y a beaucoup de ça : certains paragraphes sont mis là bien en évidence, comme pour montrer qu'on est bien là dans l'époque, hein, aux dernières lueurs du Moyen-Âge, et qu'on va te le montrer en faisant une petite récitation encyclopédique sur Ghiberti, une autre sur Santa Maria del Fiore et la troisième sur Donatello. Halte, vas-tu me dire, Lecteur, on est à Bruges, non à Florence. Bon, prenons les mêmes, dans le nord : une récitation encyclopédique sur l'imprimerie, la distinction entre la caraque et la caravelle et les foires de Flandres.
Amateur comme je prétends l'être de Jules Verne, et de romans historiques (saint Dumas, priez pour moi), on pourrait s'attendre à ce que je fusse servis. Oui, mais non. C'est lourd. C'est pesant. Non pas d'une ambiance lourde et pesante. D'une écriture qui m'a fait penser à Christian Jacq à ses grandes heures, sans réelle profondeur psychologique, avec des charnières qui grincent bien fort à chaque fois qu'on passe à une étape suivante de l'histoire. Et qu'on fait rencontrer les enfants et les puissants, l'orphelin de Bruges et le maître de Florence, et que l'enfant il a des intuitions sublimes à peine téléphonées depuis 20 pages qu'on se demande comment l'auteur arrive autant à tirer à la ligne, et que le complot il est oulalah méchant et que franchement les Lumières et la Renaissance c'est bien... Bref, une psychologie d'Odile Weulersse : c'est bien quand on a dix ans, pour rêver rapidement, mais en livre de poche pour adulte, c'est affligeant quand ce n'est pas du second degré pour soirée Casimir et les Bisounours.
J'avoue n'avoir tenu que pour voir aboutir l'enquête policière - à croire que pour les écrivains modernes, écrire sur l'Histoire ne se peut concevoir que si on prétend soulever le sombre voile obscur et noirâtre qui masquait ténébreusement les caveaux souterrains où croupissent dans leurs cercueils les secrets les plus tus et les plus ignobles de l'Histoire cachée (là, je vais presque vous sortir les Templiers). Ah. Tout ça pour ça ? À la dernière page, assis dans l'herbe du parc de Bercy, je n'étais pas mécontent que le téléphone sonne pour aller boire une bière avec mon Doudou.
On ne va pas râler : T* au début cherchait, dit-il, Les Quarante-cinq de Dumas, en souvenir cette fois de notre escapade à Blois à monter et descendre et remonter l'escalier hélicoïdal juste pour comparer les salamandres - Blois est au passage une ville où les premiers étages de cinq pièces dans des hôtels particuliers du XVIIIe se louent à 600 € le mois, ce qui laisse songeur au regard des chambres de bonne qu'on peine à s'offrir au même prix à Paris. Je l'aurai certainement lors de notre prochaine excursion ; ne reste plus qu'à trouver une destination.
Entretemps, repensons au moins à Bruges au format du vrai Van Eyck, ça tout de même plus de gueule. Rien qu'en regardant la façon dont Van Eyck avait peint le tapis, j'avais envie de me pendre à penser que jamais je ne saurais le faire ainsi.
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Jan Van Eyck, La Vierge au chanoine Joris Van der Paele, 1436.
Groeningemuseum, Bruges
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15.02.2011
DCCLXXXI. - Liste de lectures, en retard.
Je crains avoir trop de retard dans l'étalage de mes vantardises et autres succès ultra-livresques pour détailler les dernières lectures, vous donner mon avis, vous détailler mon opinion définitive et mes enthousiasmes mal étayés. Ce prolégomène à caractère d'excuse ou de circonstanciation fait, liste des lectures dernières :
i. La Promesse de l'aube, de Romain Gary - et pourtant je me suis retenu une grosse larme de chez larmiche à la fin.
ii. Cinq semaines en ballon, de Jules Verne - et pourtant c'est étrange que je n'ai pas lu ça plus tôt.
iii. Curieux Curiosa, onzième colloque des Invalides du 9 novembre 2007 - et pourtant c'est un Gingembre qui me l'a offert.
iv. Clochemerle, de Gabriel Chevallier - et pourtant ça pourrait être un hommage aux encyclopédies en ligne, qui donnent des envies de lecture.
v. Marcovaldo, d'Italo Calvino - et pourtant j'ai beaucoup aimé cet enchaînement des saisons.
vi. Le Chevalier de Maison-Rouge, d'Alexandre Dumas - et pourtant ça m'a lancé dans une grande aventure révolutionnaire, avec recherche de sites et livres lugubres qui suivent.
vii. Quatre-vingt-treize, de Victor Hugo - et pourtant je l'ai déjà lu il y a quatorze ans, il y a encore la dédicace dessus. Pas de Totor, mais de ma Tantine qui me l'avait offert.
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15.01.2011
DCCLXXVIII. - Giorgio Vasari, Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes.
On va être honnête, parce qu'il le faut bien, Lecteur, même si dans l'honnêteté l'impudeur qu'on y met reste toujours marqué d'afféterie et de pose, mais à force de sillonner cette voie facile de la critique et de l'autodistanciation je me demande ce que je mets en distance. Bref. Donc, il y a toujours de la pose à se lancer dans ces grands ouvrages que l'Histoire et tous les livres de bon ton, sans compter les cartels d'exposition d'histoire de l'art, recommandent. Celui de Vasari en fait partie. C'est celui que l'on cite de partout dès qu'il s'agit de titiller la peinture à l'huile, le passage à la fresque, le Dôme de Florence ou la vie sentimentale de Michel-Ange.
On s'y est donc lancé. C'est le mot, car quoi qu'il arrive enchaîner les vies, hommes illustres ou pas, c'est une gageure qu'on ne peut faire qu'avec de grandes respirations. entre deux grands ahans de brasse papillon où l'on se tire des épaules et des omoplates pour aller jusqu'à la page suivante, de merveille en merveille. On a ce plaisir badin de l'Anglais qui visite comme les souvenirs d'un antique musée, Baedeker en main, et s'aperçoit avec le même sourire qu'on goûte une vieille prune que le tableau du guide est là, et bien là, même s'il est un peu poussiéreux et si les dorures du cadre ne lui conviennent pas nécessairement. Manque de pot, on n'est pas chez James Ivory et ses adaptations surannées, ici.
Les Vies s'annoncent comme toute vie : une succession de petits chapitres, d'inégale longueur selon tant le mérite de l'auteur que ce que l'artiste en question avait à l'époque de Vasari laissé dans les mémoires. J'avoue cependant qu'au bout d'un temps on décroche. On a beau se dire qu'on ne lira qu'un chapitre ou deux entre deux autres livres, justement pour ne pas reproduire l'erreur qu'on a fait plus jeune, quand tout fier on parcourait Euripide et qu'on oubliait qui d'Hercule ou d'Orphée descendait aux enfers dans telle pièce à tout lire d'affilée.
Ceci n'empêche pas l'autre : Vasari utilise la grammaire critique de son époque, qui est celle des superlatifs. Tel est celui auquel la Nature a donné les plus grandes qualités et celui-ci est l'artiste qui a mené telle chose au plus haut point, si bien que cela est incomparable. À tant de perfection, de vie en vie, on se demande bien où on est tombé, et si en fin de compte on ne lit pas le compte-rendu d'une émission de Jean-Pierre Foucault.
J'attendais un peu de croustillant. Sorti de l'O de Giotto, je suis resté sur ma faim - ou j'ai abandonné trop tôt. Pourtant j'ai craqué aux deux-tiers, en plein milieu de la vie de Michel-Ange. C'était le pompon. Je me disais qu'il y aurait de vagues allusions cochonnes ou au moins un petit jet sur le caractère colérique du maestro. Que nenni, bast et niquedouille. Aussi le dernier plaisir qui reste est de se dire qu'ah oui cette toile ou cette sculpture on l'a vue et l'on sait où elle est. L'on s'en souvient, et voici que de manière très lapidaire on dit sa fabrication. On reste là encore affamé : vive la mémoire, car sans cela on ne comprendrait pas grand'chose des descriptions sommaires de Vasari.
Dernier point qui m'a semblé surgir en tout cela : Vasari met le dessin par-dessus tout, et pour lui n'est bon peintre que le bon dessinateur. Homme de son temps en cela, mais loin déjà de moi quand je pense à Caravage (un autre Michel-Ange, tiens) ou Rembrandt.
Dommage, j'aurai été déçu. Ca arrive.
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19.12.2010
DCCLXXVI. - Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer
Je ferai le prolégomène que le premier qui me sort que ce genre d'ouvrage est pour les zenfants et qu'il faut bien être un enfant attardé pour savourer dans le métro ce genre d'inepties n'a aucune chance de recevoir mon poing dans la gueule, mais celui-ci ne devra pas être surpris s'il se réveille en pleine nuit dans la Seine ou le Mississippi avec des chaussures en béton taille 43 fillette. 43 car je subodore, ingrat lecteur, que tu demeures mon semblable, et tant qu'à farfouiller dans l'incongruité de mon intimité, autant que tu saches quelle taille quérir quant tu m'offriras des Weston ou autre rêves de l'embourgeoisé aux heures fécondes où il digère le pâté du midi et le bourguignon de la veille.
Bref, Tom Sawyer - c'est l'Amééérique, le symbol' de la Libertéeuh - oui, moi aussi j'ai trente ans (et un peu plus) et je me souviens de la course dégingandée qui entamait par-dessus les barrières l'apparition de tous les petits héros, et je vous assure que ce n'est pas la peine d'enchaîner avec les Mystérieuses Cités d'Or (Enfaaaant du Soleeeeeil). D'abord, j'ai eu une enfance malheureuse, et en plus j'allais chercher l'eau au puits nu sous ma chemise durant l'hiver quatre-vingt cinq qu'est-ce qu'il faisait froid alors.
Le plus affligeant, en un sens, étant qu'on fait maintenant des soirées uniquement avec ces musiques de génériques nippons des années 80.
Bref, là n'est pas le propos, la seule proximité entre l'oeuvre (majeure, bien sûr) de Twain et le scénario nippon étant à la rigueur que j'ai dû me taper un caprice chez le bouquiniste, ma moitié s'étant emparé de mon bouquin, unique exemplaire au passage, et empressé de le planquer juste pour me contrarier, l'avait laissé tomber dans une bonne caisse de livres à l'encan. Brouille pour de rire et moquette salie par les grosses larmes de mon chagrin plus tard, j'entamais quelques jours après le livre dans le métro.
C'est tout simplement fameux. Bon, il y a bien Joe l'Indien et on se dit que c'est juste pour faire frémir, et que franchement on le plaindrait presque à quand bien même ce serait un monstre de cruauté. Joe l'Indien, c'est juste le méchant parce qu'il faut un méchant et qu'on est sur les bords du Mississipi - le symbol' de la Libértéeuh - oui, oui, on sait. Ce qui reste le plus charmant est la manière dont le narrateur arrive à capturer les petits moments secrets de l'enfance. Sérieux, je ne sais pas trop quel âge a Tom. Des fois il pourrait avoir 8 ans, d'autres 15. C'est tout simplement non pas malicieux, ni bien troussé. Je dirais que c'est bien décrit, même si c'est un peu facile de dire cela - bien peint.
L'ancien du précambrien que je suis soulignerais bien évidemment qu'il s'est souvenu de ces petits moment où tout roussi de colère il s'était promis d'abandonner père et mère, allant vivre dans le terrain vague où il chipait des griottes aux arbres abandonnés, pas loin du tennis. Ou de ces moments, plus récents après tout, où en plein Orléanais un bâton a suffit à me transformer en chevalier. Là, avec Tom, c'est plus grave cependant : on est pirate, et on a forcément les mains sanglantes que c'en est terrible. Les scarabées qu'on maîtrise à coups d'épingle prédisent l'avenir et ce que dira le maître d'école (qui est tout prêt). Les points qu'on échange permettent d'avoir des Bibles sans qu'on les mérite, et y'a pas à dire il y a toujours des techniques fameuses pour apprendre à peindre une clôture (ça ne coûte jamais qu'un chat mort). Toutes les maisons abandonnées ont des chances d'être hantées, et d'avoir un trésor sous la cheminée.
Le pire est que ça arrive des fois. Quelle merveille.
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28.11.2010
DCCLXXIV. - Robin des bois, le prince des voleurs, d'Alexandre Dumas et autres livres.
Au moment où j'essayais de faire la note de ce livre, "on" s'efforçait de me demander mon avis sur un plan potentiel de Paris - une façon de dessiner la ville en perspective. Mon avis était fondamental, pour l'histoire future de la topographie à la main, et je pensais alors que je ne pourrai srien écrire sur Robin des bois... Ce fut vrai, puisque la première phrase de cette note est déjà vieille de quelques mois, et qu'entretemps la topographie de Paris et celle de Brugges ont beaucoup requis de moi. Sans compter l'histoire de la Lorraine, qu'on est les plus forts et qu'on en a vraiment pas mal bavé si un roi polonais n'était venu nous sauver la mise... Voilà bientôt onze mois que nous sommes ensemble, et mon petit bout de chou n'est guère plus facile à vivre que je ne le suis : ça en demande du temps, un couple, et surtout les hésitations qui vont avec. Les soirs, aussi courts soient-ils grâce aux joies du travail, ne peuvent qu'être un enchaînement rapide d'un moment partagé et d'un repas fait quasi ensemble (moi plus souvent aux fourneaux que lui, mais qu'y puis-je si je préfère comme ça, mon côté dictatorial), alors, retourner sur les ondes électroniques pour s'y épancher, en somme on y pense encore mais on ne le fait guère.
Mon Doudou en plus a de ces côtés enfantins qui charment, mais avec lesquels il faut bien vivre : pas question d'être trop dans son coin, par exemple de chercher à parler sur internet dans le vide des puces. Souvent il viendra se vautrer sur le canapé, sa tête blonde dépassant de mon côté, la joue sur les bras pour me demander quelque chose. Il se compare à un chat, je crois que ce n'est pas faux. Il en voudrait un d'ailleurs. Pas toujours évident de céder à la tentation du cadeau de Noël...
Ce n'est pas si important ainsi de parler de Robin des bois, puisque de toute manière ça a été une vraie souffrance de le lire. Il paraît que des fois Dumas pissait de la ligne à force de café, un peu comme Balzac. Ce ne doit pas être trop faux, tant ce livre-là est mauvais, et ennuyeux, et mal cousu. C'est une succession d'épisodes dans un Moyen-Âge d'opérette ficelé comme une paupiette de chez Auchan. Robin rigole, parle comme un joli seigneur, apprend qu'il en est un et fait une action en justice pour gagner son droit et les années passent. Un vieillard tyrannique s'agite tellement et change tant d'avis qu'on dirait un hystérique de dessin animé du lundi matin. On entend sans trop de souci la voie suraiguë qu'on croit d'usage pour animer les plus basses animations japonaises. Enfin, ça se finit comme je ne sais pas trop quoi, si ce n'est que Dumas ne devait pas avoir beaucoup de succès dans son feuilleton pour le clôre ainsi. À éviter donc, même si cela coûte de le dire.
Après un petit épisode bédé sur lequel je passerai un silence pudique, non parce qu'il est honteux d'en lire mais plutôt parce que j'en ai tant dévoré que j'aurais du mal à me rappeler tout (Le Dernier homme, peut-être, de Brian K. Vaughan et Pia Guerra, quelques Will Eisner), je me suis attelé au Vicomte de Bragelonne. Et là, mes aïeux, disons-le, c'est tout autre chose.
D'accord, cela n'a pas la force des deux précédents opus - tenir aussi fort sur trois tomes de 800 pages chacun, ç'aurait été une gageure. Les amours de Louis XIV et de La Vallière, on s'en tape un peu pour tout dire. Le désespoir amoureux de Raoul de Bragelonne un peu aussi parfois. Mais cette grandeur déchue des quatre amis, désormais quasi des vieillards cacochymes bien qu'ils s'efforcent de se la jouer vieux beaux, a quelque chose d'intense. Dumas le fait sentir : avec Louis XIV et son apprentissage du pouvoir un siècle s'effondre, celui qu'il racontait déjà dans la Reine Margot et dans les aventures des mousquetaires : le siècle de l'épée et de l'indépendance d'esprit. Fouquet, aussi noble qu'il soit, est un homme qui ruine la France - Colbert, aussi fourbe qu'il soit, la relèvera d'une autre façon, et les autres hommes n'auront plus qu'à se retirer, mourir, ou se laisser enfermer. Ainsi arrivera-t-il à ce Philippe ce destin tragique, qui apparaît de loin en loin, de la Bastille à Pignerol. Maudit, se dit-il la dernière fois qu'on le voit, sous son masque de fer, et d'Artagnan tout comme Athos ne peuvent que frémir. Car il n'y a pas que lui de maudit dans cette histoire de trente ans : d'Artagnan survit d'une drôle de façon, Aramis devient jésuite mais définitivement perdu, Athos meurt de désespoir même si on ne l'admet pas, et Porthos meurt seul de manière sublime. Les livres précédents étaient déjà dans le noir et le terrifiant. Là, on est dans la perte finale. Doudou s'est moqué de moi quand je lui ai dit que Porthos était mort, et pourtant j'étais vraiment touché. Comprendre aussi ce qu'est devenu Aramis la dernière fois qu'il descend de carrosse, il y a là aussi quelque chose d'amer. Ah ce n'est pas une façon de finir les livres, ça !
Dumas a bien mérité sa place au Panthéon, le coquin, allez.
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18.09.2010
DCCLXXIII. - Avec vue sur l'Arno, d'E. M. Forster.
J'ai acheté ce livre parce que je l'ai trouvé par hasard, à Nantes, tandis que des bouquinistes d'occasion renfermaient leurs cartons, et parce que quelques années plus tôt j'ai vu sans le vouloir le film de James Ivory : je repassais une chemise et c'était pour m'occuper. En fait, j'y ai passé l'après-midi, suivant les aventures de cette pauvre Lucy.
Pauvre Lucy car elle ne souffre pas, dans cet univers victorien où tout est impossible - où l'extrémité du monde aventureux est une pension anglaise à Florence, où elle part, faisant là tout son tour d'Europe, chaperonnée par sa cousine, une vieille fille si compliquée mais si convenable qu'elle refuse les chambres avec vue sur l'Arno parce que deux hommes les leur proposent, préférant en quelque sorte la vue sur les poubelles et la convenance. La vie est compliquée, mais il faut surtout rester digne.
Pourtant, Lucy malgré elle s'irrite contre le jeune Emerson, cet homme si inconvenant à force d'être obligeant, et qui visite Florence sans Baedecker (le Guide vert de l'époque). Il y a une colline pas loin de Florence, vers Fiesole (là où les dernières troupes de Catilina ont été massacrées, mais le roman ne le dit pas), où il y a des fleurs, un cocher, et de vieilles anglaises qui s'assient sur un caoutchoux pour ne pas gâter leur robe.
Le lecteur n'aura pas la moindre difficulté à en conclure : elle aime le jeune Emerson. Mais à la place de Lucy le lecteur aurait eu bien des difficultés. La vie se raconte aisément - vivre déconcerte davantage.Les "nerfs" ou toute autre expression banale, masquant et désignant à la fois nos désirs personnels, sont alors bienvenus. Lucy aimait Cecil ; George la rendait nerveuse ; le lecteur sera-t-il assez bon pour l'inviter à intervertir les termes ?
Car de retour en Angleterre Lucy se trouve fiancée à Cecil parce que Cecil est convenable et qu'il lui a demandé sa main. C'est si bien, d'autant plus qu'ils sont du même rang, ma foi, on ne peut guère demander mieux. Cecil a tellement de relations - avec ces dîners qu'il organise avec des petits-fils de célébrités.
Le conflit opposait non point l'amour et le devoir - on peut douter que pareil conflit existe - mais la réalité et l'illusion voulue. Pour un premier but, Lucy avait sa propre défaite. En un instant, les nuées accourues, l'ombre effaça le souvenir des paysages, les mots du livre s'évanouirent et Lucy retrouva sa vieille explication : les nerfs. Elle "domina sa faiblesse", autrement dit, à force de manipulations, elle oublia jusqu'à l'existence de la vérité.
Mais après tout c'est un hasard si regrettable, que l'arrivée du jeune Emerson dans les environs, dans cette villa si horrible que loue un lordillon local. Un bon, très bon livre. Non pas enthousiasmant, mais très juste, ne frôlant pas la caricature (si facile, dès qu'on parle de l'époque de la doulce Victoria au prince Albert si doté), mais donnant, je pense, une certaine image, juste, de ce que c'était. Et à quand bien même cela n'était pas, je m'en moque, le livre, lui, est juste. Donc, à lire. C'est un ordre.
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28.08.2010
DCCLXXI. - Liste de lectures : Vingt ans après, d'Alexandre Dumas.
Une fois qu'on a commencé une saga, il est toujours de mauvais goût de s'arrêter en si bonne route. D'autant que la saga n'est pas écrite par Danielle Steel mais par M. Dumas soi-même. Tout juste adolescent, je n'avais pas pu lire jusqu'au bout : quelque chose m'avait terrifié déjà à la mort de Milady, j'étais terrorisé quand Mordaunt confessait le pauvre bourreau de Béthune, et je m'arrêtais là. Il suffit de peu, quand on n'a pas douze ans et que les murs grincent dans le Lyonnais profond.
Maintenant, je suis grand, et j'avais un chalet du Jura (où il pleut : je crois qu'il ne fait que pleuvoir au Jura ou faire froid, en somme c'est un pays étrange pour des gens bizarres) tout entier pour le lire, pendant que les trombes d'eau se déversaient comme le jugement dernier. Il y a quelque chose de vaguement culpabilisant et de doucement régalant que de passer un après-midi entier vautré dans un canapé contre une fenêtre, pendant qu'un chat de loin en loin pointe sa tête rouquine dessus son coufin, à voir s'enchaîner les nouvelles aventures anglaises de nos amis.
Pour les béotiens et les lecteurs du Reader's Digest qui nous regardent, certes Vingt ans après se passe vingt ans après, tiens donc, mais surtout avec des mousquetaires vieillis. Pas facile certes pour Dumas de refaire rencontrer nos amis, seul d'Artagnan désormais blanchi sous le harnois étant encore repéré et repérable. Cela prendra un peu de temps, et permettra un peu de verve comique au narrateur, déjà noircie cependant par les éclats noirs des apparitions de Mordaunt, ou les passages (un brin caricatural ?) sur le cardinal. Car on est encore à faire avec un cardinal, mais pas le grand, là, le Richelieu, auquel tout le monde une fois mort reconnaît de la grandeur, mais Mazarin, qui est bien pratique pour lancer la Fronde et contester le dernier essort de l'absolutisme royal.
D'Artagnan a vieilli, et ses amis aussi. C'est un univers désillusionné, un peu celui des derniers sursauts de la dignité, de l'honneur et de la noblesse. Un univers plus sombre, plus équivoque, aussi, avec le personnage d'Aramis qui devient nettement plus ambigu et cynique, expéditif dès que de besoin. Il s'agit encore de sauver une reine ou un roi, bref, quelqu'un auquel on doit un tantinet allégeance, mais cette fois-ci personne n'y croit plus trop - surtout que désormais les quatre ex-mousquetaires sont scindés entre deux camps, ceux qui sont pour la Fronde et ceux qui sont pour Mazarin, et ceux qui sont pour Charles d'Angleterre et ceux qui sont pour Cromwell. Bast, c'est point facile, et on sent que le roman est fait surtout pour faire de Charles I un roi martyr et de Mazarin un avare fourbe et lâche - mais l'honneur, qui reste malgré tout le dernier rempart de l'éthique nobiliaire, tentera de nouveau de mettre les choses au clair. Pas tant que ça, après tout, puisque les quatre compères en viendront à user d'expédients qu'ils eussent certes réprouvés durant leur jeunesse : l'enlèvement, le coup d'Etat, la séquestration.
Ici, il ne s'agit pas d'un livre de la victoire, du moins n'est-elle pas aussi nette que dans Les Trois mousquetaires - c'est presque une défaite, et la mort de Mordaunt a quelque chose d'horrible, de noir, pour ne pas dire de fantastique. Ce qui se marie très bien avec des journées de pluies déluviennes et des chats qui errent en faisant le gros dos, poils hérissés.
Bref, à peine de retour à Paris, j'ai acheté le Vicomte de Bragelonne. Vu pourtant qu'il y avait un Robin des bois, prince des voleurs que j'ignorais dans l'oeuvre de Dumas, je vous en parlerai après celui-ci. En plus, ça permettra de mieux clarifier pour ma petite mémoire les histoires de chacun. Un pour tous...
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21.08.2010
DCCLXX. - Liste de lectures polonaises.
i. Marta Washington - le rêve américain, de Frank Miller et Dave Gibbons. J'avoue avoir acheté cette bédé non pas pour le thème, mais plutôt pour l'argument publicitaire sous-jacent : l'auteur de 300, de Sin City, du Dark Knight et autres merveilles graphiques, allié au dessinateur de Watchmen, cela pouvait toujours donner quelque chose d'intéressant - même s'il faut reconnaître que la grande force de Watchmen est plus dans son scénario que son dessin. Mea maxima, ma lecture peut-être inattentive m'a conduit à une certaine déception. C'est comme s'il y avait des bonnes idées, des émergences qui n'aboutissent pas. Pourquoi pas une sorte de chirurgien dément qui voudrait réduire à coup de bistouri toutes les maladies sociales ou des multinationales qui se tailleraient des part de hamburger dans le territoire américain - ou encore plus parlant il faut l'avouer ce personnage de président mégalomane post-Reaganien et populiste-sécuritaire qui évque tant ? Mais pourquoi ces sortes de chars d'assaut / poupées géantes ou ces personnages d'indien ou de mutant ? Il y a quelque chose dans l'économie de l'histoire qui fait bancal, pour ne pas dire dans sa psychologie. L'alimentaire existerait-il aussi dans le monde des comics ? Je le croyais réservé à l'édition française.
ii. L'élégance du hérisson, de Muriel Barbery. Ca s'est acheté parce que ça se trouvait en tête de gondole chez un dealer quelconque de livres : il m'arrive aussi de céder aux facilités du merchandising. Et aussi, malgré tout, car j'avais vu le film et la citation de Tolstoi, qui m'avait fait autant tilter que cette pauvre madame Michel. Résonnance des cultures qui est en fait une résonnance des fatuités, ce plaisir de la citation, il faut l'avouer. C'est un roman qui se lit vite (deux jours), et qui montre rapidement ce qu'est l'auteur : une philosophe, ce que vient tout juste de me confirmer Wikipédia, avec cette petite satisfaction du philosophe à placer sa matière au-dessus de toute autre, sa compréhension faisant automatiquement du maître ès philos un modèle de connaissance humaine.
Autant j'ai lu ce bouquin comme un moment de détente, autant en écrivant cette notule je me demande s'il n'y a pas beaucoup de présupposés dans l'histoire, en-dehors de l'archétype crapaud qui cache un coeur d'or et de princesse ou du plaisir particulier qu'on a toujours à voir les puissants ridiculisés dans leurs plus intimes faiblesses, et les modestes et les minables se révéler être les principaux parangons d'humanité. Car c'est en somme l'histoire de ce livre. C'est peut-être pour cela qu'il a eu du succès.
Car l'ouvrage suppose que Renée, si elle est autodidacte, ne s'intéresse qu'à la culture classique, académique, universitaire. Oh, certes, elle connaît le cinéma d'Ozu. Mais après tout ça continue à traîner entre la Sorbonne et Saint-Germain, tout ça. De là à dire que pour le narrateur la seule culture qui vaille est celle-ci, et renier à Renée (beurk comme phrase) ou à la culture en général la possibilité de s'étendre à des petites merveilles d'art contemporain pur jus ou du rock qui descend tout sanglant de la guitare. Ecrit-on pour son public ? En tout cas, Ozu met dans ses gogues le Confutatis de Mozart, ça sent tout de même sa culture (de Requiem, il est connu que seul Mozart en a fait, les éditions Atlas vous le confirmeront et le tout-venant avec), et ça évite d'aller plus loin. Un peu de dissertation philosophique sur Kant ou Hegel pour impressionner le chaland (tout le monde sait que Hegel est imbittable, suffit de tirer sur l'ambulance), et une bonne vieille opposition culture / sous-culture au nom du syncrétisme, mettant dans l'unique paquet de la sous-culture Blade Runner (sauvé des eaux dieu sait par quel miracle) et mes goûts personnels (c'est tout de même scandaleux que Arcade Fire ne soit pas cité par Madame Michel, zut). À tout faire, j'en suis au stade où m'irritant tout seul en écrivant, je m'acharne et je me demande s'il n'y a pas un tantinet de condescendance démagogique chez le narrateur - jusqu'à citer parmi ses personnages des noms de "vraies" familles, sans que ce soit nécessaire pour autant à l'économie de l'histoire (les Broglie). Ah oui, il y a le Japon - mais le Japon est tellement la source des plaisirs de l'instant, de l'effleurement de la beauté, ça se porte si bien depuis qu'on importe les films de Kurozawa en France.
Allez, c'est de la bonne détente, on va pas lui ôter ça.
iii. Les trois mousquetaires, d'Alexandre Dumas. Avec une énaurme phôte de typographie offerte par Gallimard (Les Trois Mousquetaires - je suis en mode méchant, décidément), ce petit pavé a pas mal enchanté mon périple polonais. Certes, il avait été lu, gamin, et certes j'ai retrouvé avec un plaisir gourmand cette phrase croquignolette :
"[...] dans cette époque de liberté moindre mais d'indépendance plus grande."
Erreur de mémoire, elle n'est pas attribuée à d'Artagnan recevant une bourse du Cardinal, mais parle de Porthos. Ce que c'est que le cerveau ; cependant, dix-huit années séparant par leur gouffre les deux lectures, j'ai le droit à l'erreur. Contrition faite, admirons de nouveau la phrase :
"[...] dans cette époque de liberté moindre mais d'indépendance plus grande."
Que c'est joli ! Que c'est bien troussé ! Que c'est juste ! Rah, ce Dumas méritait décidément bien qu'on le mît au Panthéon, et j'ai eu tort de passer à côté de son cortège funèbre, il y a quelques années de cela, sans le saluer. La jeunesse est stupide, l'ignorance imbécile. Depuis cette année que je le découvre, avec son cycle sur les Valois et sur Cagliostro, j'avoue que je le dévore. Bien sûr, on peut ressortir la totale : Maquet et les nègres, la facilité du roman qui en somme le démarque peu semble-t-il des romans de gare. Eh non je ne suis pas d'accord : j'ai lu du Gustave Le Rouge, et je vous assure que c'est autrement mal écrit. J'ai aussi lu des Harlequin (si, si, aux heures nocturnes d'une adolescence qui cherchait de l'excitation où elle espérait en trouver entre romans roses et dessous couleur chair du catalogue de La Redoute, bien avant le net 2.0 et les sites pornographiques, jeunes béotiens dépravés que je vous envie), et pour le coup au moins les histoires d'amour de Dumas on y croit.
Oui, les personnages sont "poussés", oui le niveau de finesse psychologique est moindre que celui qu'on trouvera dans la noirceur de la Reine Margot, oui Aramis est aussi cureton que Porthos est un matamore, oui Athos est trop souvent triste. Mais Aramis est drôlissime de rechuter dans la foi à chaque retard d'une lettre de sa cousine de Tours, Athos est grand car il boit bouteilles sur bouteilles, et Porthos ma foi ne manque pas de panache dans ses malheurs et ses oeillades à sa duchesse. Et d'Artagnan : quelle cruauté met ce petit con à se faire passer pour de Wardes et séduire Milady. Quel courage il a face au Cardinal. Quelle subtilité d'esprit il a d'ailleurs, ce Richelieu, qui loin d'être un sinistre tortionnaire (merci Hollywood) sait préserver la vie d'hommes de valeur. Ou manipule à souhait le roi pour amener l'histoire des ferrets sur la table.
Quant à Milady, c'est un monstre de noirceur, et la façon dont elle arrive à enivrer Felton pour buter Buckingham est une prouesse. Sa cruauté est sans-pareille, et j'applaudis.
Les grincheux diront qu'il y a des incohérences : d'Artagnan apprend une fois qu'il intègre le corps des mousquetaires mais redevient garde du roi, puis redevient mousquetaire quelques 400 pages plus loin. Milady est enfermée en hiver, met quinze jours à retourner Felton, et Buckingham meurt en août. Le bourreau final est miraculeusement celui qui a marqué Milady, ce qui sent trop son Deus ex machina. Mais tant pis. Une semaine et demie pour lire 800 pages, le tout en passant ses journées à sillonner la Pologne, est une preuve suffisante de la façon dont j'ai dévoré tout ça.
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19.07.2010
DCCLXIII. -Liste de lectures
i. L'Armée romaine, de Pierre Cosme. J'avais acheté ce livre il y a quelques temps déjà, lors de ces coups de folie qui me font farfouiller des plombes durant sur le ouèbe pour m'instructionner à propos des secrets pas connus encore des Romains qu'étaient un peu plus nos ancêtres que les Goths, les Gaulois et les Gothiques dont il est question. Je m'attendais à un manuel détaillé (Cursus, l'éditeur, ayant causé bien des cauchemars à ma jeunesse estudiantine - dix ans déjà), parlant tant des subtilités de l'administration et de la logistique que de la tactique et du quotidien du militaire.
Mon petit côté fashionista escomptait en sus quelque merveille quant à la description des cuirasses des beaux tribuns (rooooôh). Que nenni. Quasi que de l'intendance et de la logistique. L'Auteur prétendra ce qu'il veut, je suppute le collage de plusieurs articles universitaires, de différents niveaux et lectorats (au vu des différentiels de style et de quantité de latin employé), un brin dans l'urgence et sans sérieuse relecture : on se répète (paiement de la solde traité et répété à plusieurs endroits).
Je serais cruel, je dirais que le livre a un peu manqué le sujet. Je suis cruel : le livre a manqué le sujet. Quand on voit un titre sur l'armée romaine, on attend des éléments sur (1) la constitution de l'armée, (2) l'armement, (3) la logistique, (4) la tactique, (5) la stratégie, (6) le quotidien du soldat, (7) l'armée et la cité. On a ici un chouïa de (1), un peu plus de (3), à peine du (7). On reste sur sa faim.
ii. Et maintenant, allongez-vous ! de Ralf König. Dernière livraison de monsieur König, parlant moins de pédés et de fist que ses opus les plus connus des connaisseurs (Dilate-moi le sphincter ou Dernier train pour Uranus), et surtout consacrés aux dramuscules de ces hétéros qui baisent si mal qu'ils en sont malheureux, avec le pédé-bon-copain-qui-veut-du-bien-et-qui-donne-plein-de-conseils-à-la-pouffe-en-manque-de-cunni-non-elle-n'est-pas-gouine, cet album décent (donc) se retrouve ainsi à la Fnac et même dans les librairies. Ca change mais c'est un peu dommage. Non pas que M. König perde à être connu (pensons aux magistraux Lysistrata, Passe-moi le gel et Iago), mais il mériterait d'être connu pour mieux. L'alimentaire, mon cher Watson, l'alimentaire... On sourit, on ne se poile pas. Ou l'on n'est pas touché, mais ça doit être parce qu'avec un homme à la maison on devient moins sensibles aux thématiques des bonnets C.
iii. Kick-Ass, de Mark Millar et John Romita, Jr. Raaaaah, ben voilà du bon. Les personnes du parti des honnêtes gens ont certes déjà vu le film, et l'on même bissé (si, si, j'avoue, non mea culpa est, sed fuit ut luxuriam et ne me demandez pas si c'est correct ça fait quinze ans que j'ai pas touché un Gaffiot), la bédé est disponible. Elle l'était il y a trois mois, mais uniquement en anglais, pour beaucoup plus cher, et encore le prix était en dollars, je vous raconte pas, depuis que l'euro bat de l'aile on sent que le pouvoir d'achat est resté pioncer au Fouquet's. Sauf que le film était hollywoodien, et que la bédé, ça peut se permettre bien plus : du trash, du sinistre, du laid, du poisseux et du vrai sang qui fait vraiment mal, sans maman venant souffler sur le bobo. On est loin du déjà plus qu'honnête (pour une fois) Nicolas Cage jouant les flics en quête de vengeance, qui se déguise en chauve-souris post-moderne. Ici, l'histoire est plus sordide : dès le début le courant passe. D'ailleurs, les deux électrodes d'une batterie de voiture sont connectées sur les couilles de Kick-Ass, c'est pratique pour se souvenir. Massu en savait quelque chose, ici on passe au cas pratique.
iv. Corto Maltese, la jeunesse, d'Hugo Pratt. Je l'avais parcouru, il fallait le lire. Il paraît que c'est la guerre, quelque part entre la Russie et le Japon, on sait pas trop où en tout cas. C'est encore de cette époque où les journalistes se contentaient de boire un drink au bar de l'hôtel le plus huppé à proximité, et cueillaient l'air des batailles dans le sang doré qui coulait des bouteilles de whiskey. Désormais, ils agitent le micro et disent toujours ce qu'on leur demande de dire, ça s'appelle un journaliste embedded, mais c'est pareil. La guerre se finit, et Jack London est sur le front. Ce n'est pas facile de finir une guerre : des soldats refusent de s'arrêter, d'autres continuent de déserter. Quoi faire des déserteurs ? Quoi faire de ce pays, des Chinois, des Hollandais, des Russes, des Américains, des Japonais ? C'est un peu tout, dans ses villes dévastées, et Jack London essaie d'écrire ses articles, les premiers qui auront pour encre la boue des tranchées. Vous allez me dire, depuis, il y a eu Hemingway. Oui, mais depuis Hemingway, il y a eu quoi ? Vous allez alors me dire : et Corto, dans tout ça ? Corto, et bien, c'est une autre histoire...
v. La Véritable histoire du dernier roi socialiste, de Roy Lewis. Bon, celui-là, je crois que j'en ai déjà parlé, car je l'avais lu. Je vous y renvoie donc.
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29.06.2010
DCCLXI. - Liste de lectures.
Je m'aperçois - enfin, je le savais déjà, y pensant parfois dans mes maintes occupations - que cela fait un bail que je n'ai rien tapoté par ici. Par ailleurs non plus. Ce que c'est que le temps. Au mieux, y notai-je au fur et à mesure de mes lectures les livres, me promettant promijuré de les préciser, de les formaliser, d'asséner du jugement et de la valeur.
Sauf qu'après quatre mois (ou plus ?), la liste s'est considérablement allongée, et que je me vois mal passer encore une journée pleine à radoter sur mon avis, dont tout le monde se fout, on est bien d'accord. Et plus personne ne lit Dumas, Pratt, Calvino ou Gary, donc à quoi bon parler plus avant d'auteurs si perdus, alors que le dernier épisode de Gossip Girl vient de sortir ?
Pour ceux que ça n'intéresse pas, ma bibliothèque est actuellement composée de 1169 titres, et je vous emmerde.
i. La Jeunesse, 1904-1905, de Hugo Pratt.
ii. Les Celtiques, de Hugo Pratt.
iii. Fable de Venise, de Hugo Pratt.
iv. La Maison dorée de Samarkand, de Hugo Pratt.
v. Les Helvétiques, de Hugo Pratt.
vi. Mû, de Hugo Pratt.
vii. Les Aventures d'Alice au pays des merveilles, de Lewis Caroll.
viii. La Dame de Monsoreau, d'Alexandre Dumas.
ix. L'Archipel en feu, de Jules Verne.
x. Le Festival de la couille et autres histoires vraies, de Chuck Palahniuk.
xi. Le Montespan, de Jean Teulé (bis).
xii. Le Collier de la reine, d'Alexandre Dumas.
xiii. Un dernier verre avant la guerre, de Dennis Lehane.
xiv. Ben Hur, de Lewis Wallace.
xv. La Croisade de Carmody, de JohnTittensor.
xvi. La Route, de Cormac McCarthy.
xvii. Les Têtes de Stéphanie, de Romain Gary.
xviii. Cosmicomics, d'Italo Calvino.
xix. Rainbows End, de Vernor Vinge.
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28.02.2010
DCCLV. - Liste de lectures.
i. Montaillou, village occitan, de 1294 à 1324, d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Classique. Grand classique. De ceux qu’il est convenu de lire, soit parce qu’on se frotte d’un peu de culture, soit parce qu’on vient du deuxième sud de la France (le premier sud, le vrai sud, restera toujours la Narbonnaise républicaine et romaine, réceptacle d’une mère des civilisations jusqu’au feu exclusive). Bref, inexpugnable. Et en même temps pas trop mal écrit, avec une dosette d’humour, il faut le reconnaître tant cela est notable et rare pour un livre de… euh… anthropologie historique ? Sociologie médiévale ? ethnologie antédéluvienne ? Certes, on peut noter certaines lourdeurs de style (par exemple, lorsque Le Roy Ladurie traite du personnage de Pierre Maury et de ses activités pastorale en usant et abusant de la périphrase « le bon pasteur », ce qui non seulement est lourd au bout d’x itérations mais en plus sent le procès de non-intention : on sent de quel côté penche l’Auteur, entre Bélibaste et Maury, quoi qu’on puisse dire), ou certaines répétitions d’un chapitre à l’autre, mais après tout ce n’est pas là le plus important du propos, je pense.
Car après tout l’essentiel reste de parler de ce village vérolé par le catharisme sur lequel l’évêque de Pamiers va exercer ses talents d’inquisiteur et de futur pape (qu’on n’y voit pas malice : après tout, c’est parce que Jacques Fournier est devenu pape qu’on a eu des traces des procès de Montaillou, en un sens) : le carnage inquisitoire, les séances de questions, les condamnations au mur, à l’arrachage de langue, au port de la croix jaune, au petit ou au grand bûcher, qui décimeront ce village avec la rigueur et l’enthousiasme d’une foi pas si éteinte que ça encore de nos jours (même si l’imbécillité trouve d’autres domaines d’exercices), anéantissant une population, nous laissent cependant les traces de sa vie. C’est en parlant des moments où ils rencontrent les Parfaits que les paysans de Montaillou laissent deviner à l’Auteur leur cadre de vie, leurs coutumes, leurs usages. Et là, il faut reconnaître que le travail de Le Roy Ladurie impressionne. Je ne suis pas apte à juger ou critiquer – mais en tout cas je peux ôter le chapeau, messer.
ii. The Dark Knight Returns, de Frank Miller, Klaus Janson et Lynn Varley. Wayne est vieux, il s'est même rangé des voitures il y a dix ans de ça. Batman n'existe plus, et Wayne a une vague nostalgie de violence dans un Gotham City envahi par une nouvelle espèce de gang : les Mutants, simplement des ados qui s'emmerdent et s'occupent en tarabustant le bourgeois aux soirées glauques. Le Joker est dans un état catatonique à Arkham, son sourire a disparu : il ne se met plus de rouge à lèvres. Bref, le monde a vieilli, mais il reste d'une violence extrême. Les Mutants, moitié parce qu'ils s'emmerdent, moitié parce qu'après tout ce sont les plus forts dans un univers bourgeois terrorisé où les politiques se contentent d'ahaner les sempiternelles promesses devant les médias et à rouler les mécaniques, essaient de prendre le contrôle de la cité. À leur manière, qui est un peu sale et nécessite quelques écrasements de dents. Sauf qu'entre deux crises cardiaques Wayne ressort son matos et va à l'assaut. Une nouvelle violence apparaît, et Wayne essaie de croire qu'en un sens c'est la bonne. Non qu'elle résoudra le problème est permettra de canaliser le bordel pour instaurer la paix : simplement parce que c'est sa violence, celle de Batman. Au point que les Mutants se transformeront en Fils de Batman, se peinturlurant la tronche d'une chauve-souris bleuâtre sans vraiment changer d'activité.
C'est un univers sordide que celui de Miller, toujours, et celui de Batman, aussi. Sauf que là ce n'est plus violence contre violence, folie contre force. C'est dans un monde dégénéré, avec des médias imbéciles et un président fictrement reaganien, que le besoin de violence et de cruauté de Batman se développe... réveillant étrangement le Joker, qui devient en quelque sorte son alter ego, renversant en quelque sorte le schéma classique de la "naissance" de Batman (le Joker qui serait à l'origine de Batman après avoir tué les parents Wayne, mais peut-être ai-je trop vu le film de Tim Burton petit). C'est un monde où en fait la violence est surtout celle de Batman, et la folie celle de ce vieillard qui refuse l'évolution du monde, ou d'une façon qui s'en contente bien, juste parce qu'il croit ou espère que c'est là-dedans qu'il trouvera une certaine délivrance. C'est sale, c'est glauque, et c'est magistral.
iii. Contes à faire rougir les petits chaperons, de Jean-Pierre Enard. Ce livre est d'une nullité crasse. On saluera tout juste l'effort méritoire de l'élève, qui s'est essayé au jeu de mot entre Louise et Carole qui encadrent la petite Alice, qui aurait grandit depuis l'affaire du miroir.
iv. Le Chevalier inexistant, d’Italo Calvino. Agilulfe Edme Bertrandinet des Guildivernes et autres de Carpentras et Syra, chevalier de Sélimpie Citérieure et de Fez, est un des paladins de Charlemagne. Mais pas n'importe lequel. Celui qui a la plus belle armure, la plus blanche, la plus propre : celle où les joints sont huilés quotidiennement, où les boulons glissent sur des pas graissés avec une attention quasi inhumaine. Agilulfe est un être précautionneux : dans cette armée crasseuse où les armures sont pas mal cabossées à force de guerroyer, où les plumets des casques sont soit déchiquetés par le Sarrasin soit abîmés par la poussière, il est l'homme qui a l'oeil à tout, de la part de brouet distribuée aux rêtres jusqu'aux dates précises et aux mensurations des dragons divers butés par les valeureux héros. Chose pas toujours appréciée, lorsqu'il s'avère que tel dragon occis par tel preux était un enfançon dragonnet sans écaille car c'était l'époque de la mue... et que ça arrangerait bien Roland qu'on dise que ce dragon faisait la taille d'un donjon ou un peu plus. Car Agilulfe est un être précis, un être de détail. Il n'existe que par ça, dirait-on : celui qui s'essaierait d'ouvrir le bec de son heaume n'y trouverait que du vent ! L'armure d'Agilulfe est vide, et ce chevalier-là qui bouge n'existe pas.
C'est merveilleux, ça joue avec tous les clichés des romans chevaleresques, des barbes fleuries à l'administration impériale quand les heaumes se soulèvent et que sous les fières armures apparaissent de vieux morses moustachus attachés aux préséances et aux règlements dans les batailles. Agilulfe énerve de tant d'exactitude, mais son petit personnage désagréable touche tant on le sent solitaire dans ce monde de chair et de pieds mal lavés. J'en ai presque envie de ressortir Le Baron perché, du coup.
v. Les Olympiques, de Henry de Montherlant. Je ne sais trop s'il s'agit d'articles, de poèmes en prose ou de simples notules faites comme cela, à la gloire du sport. C'est qu'il m'a presque donné envie de me mettre au foot, l'Henry. Notamment quand il décrit ces moments de plaisir terrible, au pied des yeuses, dans les banlieues quand elles avaient encore des terrains et de la verdure. Cette simplicité, aussi, qu'il y a à se prêter ses crampons, ses chaussures - si simple à cette époque où ce qui différenciait une chaussure d'une autre n'était après tout qu'à peine la taille des pieds. Ou cette mère qui ne comprend à ce qu'est son fils. Après tout ce doit être plus agréable de courir dans l'air sec et froid, avec des personnes que l'on apprécie, que de regarder un match à la télé, même quand il s'agit de la défaite de l'Algérie face à l'Egypte.
Ah, cette jeunesse des années vingt ! Ah, ce sport et cet esprit d'équipe - si loin pourtant des esprits de campagne et de guerre, que l'Henry nous rappelle parfois, au détour d'une blessure qui le fait ralentir.
"Comme il est jeune ! Comme je suis âcre, déjà, à côté de lui ! Est-ce que je ne vais pas le contaminer ?
"Il pourrira, lui aussi. Quelle honte ! Des postes d'observation j'interrogeais l'étendue, me demandant à quel endroit le prochain obus allait tomber : ainsi je cherche sur son corps le point par où il sera attaqué et détruit. Le coeur ? le cerveau ? l'estomac ? les intestins ?
"Je mourrai avant lui. La nature a voulu que nous nous attachions davantage à ceux qui nous suivent, pour que nous puissions croire que nous n'aurons pas à les pleurer."
Il est fort, l'Henry. Et irritant : car à le lire, cet auteur, on s'aperçoit soudain qu'il est jeune - plus jeune que moi. Et que lui qui se considérait vieux, et était considéré comme tel par ses camarades, n'avait - quoi - que vingt-six ans.
"Pourquoi la piste, aujourd'hui, a-t-elle pour moi l'attirance d'un abîme ?
"Si elle était de cendre, je prendrais un peu de sa cendre et la laisserais couler entre mes doigts. À la dérobée, comme si je faisais quelque chose de suspect."
vi. Maurice, de Edward Morgan Forster. Je l'avais acheté parce que je voulais trouver Avec vue sur l'Arno, qu'on ne trouvait pas à cette époque dans les librairies. Comme quoi les petits films qui passent des fois à la télé le samedi aprèm peuvent réserver de bonnes surprises. Je me souviens : j'étais encore seulâbre, et je m'étais concocté un menu des familles à bâffrer devant un film. J'allume la télé, je m'embarque pour mettre le dévédé, et pouf je tombe sur un film débutant à propos d'histoire au tournant du XX° siècle. Et me voilà suivre les affaires sentimentales de Hugh Grant durant deux bonnes heures, me répétant régulièrement qu'il fallait que j'aille m'acheter un costume - chose que je me promets régulièrement et la tenue de cette promesse se voit à l'état de ma garde-robe. Bref, j'ai carrément accroché à cette midinetterie victorienne.Je la cherchais donc et, hop, je suis tombé sur le gay-friendly Maurice, bien planqué tout de même au deuxième rang des bouquins.
Je l'avais déjà feuilleté à peine acheté (feuilleté est hypocrite : j'en avais lu plusieurs dizaines de pages, voire une bonne moitié), et je l'ai emporté, un peu par vice, chez mes parents à Noël. Et diantre, c'était très juste, comme livre. De Maurice qui se laisse draguer par un animal qui en somme se contente d'être un pédé de salon, juste pour le plaisir de l'hellénisme et du socratisme à la petite semaine... à Maurice qui comprend qu'au fond de lui se sont réveillé des masses sombres et obscures, qui ne lui rendront pas la vie facile, le dépassent et le maîtrisent plus que tout. Jusqu'à ce que dans cet univers policé et clair de la vie victorienne lentement il remarque le garde-chasse. Cliché ? Peut-être désormais que l'on baise avec les plombiers et les livreurs de pizza dans les pornos du tout venant. Génial à l'époque : la révolution de l'affection sexuelle confortée par celle des relations inter-classe. La fin est d'un hollywoodien scabreux et magnifique à vous tirer des larmes dans les chaumières, j'ai dû me planquer pour extraire les miennes et relire une deuxième fois le passage. Ce livre est un scandale, il est sain qu'il n'ait pas été publié du vivant de l'auteur.
vii. Le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier. Fracasse, je l'avais côtoyé gamin, en version Redux pour enfançons. De celles de la Bibliothèque verte, celle des miséreux et des honteux. En lisant récemment Le Roman de la momie, j'ai extrait de ma bibliothèque la version abrégée que j'avais étudiée en sixième, et, franchement, l'abrégé n'ôte que de l'essentiel pour ne pas laisser grand'chose. L'abrégé, c'est considérer d'office que le Lecteur est définitivement un crétin et qu'on peut même à sa place décider des passages qu'il sauterait éventuellement.
Bref, Fracasse, c'est du bon gros bouquin de cape et d'épée avec le rouge qui tache et les soubrettes qui sourient où il faut. Des morts tragiques dans la neige, et des châteaux magnifiques en banlieue de Paris. Des arbres qu'on dessoude à coups de rein pour leur faire franchir des fossées, qu'on escaladera, rapière à la main et amour en bandoulière. Etrangement (erreur des abrégé, certainement), je me souvenais de la scène du médecin comme un moment où il écartait avec sa petite spatule les dents de Vallombreuse, c'est-à-dire forçait un trou entre les deux incisives, non écartait les dents.
J'aime la cape et l'épée. De toute manière, je suis bon public. Je ne suis pas un lecteur critique, je suis un esprit simple qu'il suffit de faire rêver. Certes, la description initiale du Château de la misère a de quoi remontrer aux plus longues pages du Père Goriot. Une fois les pages de bravoure passées, et l'accent romantique et misérabiliste, Dieu qu'est-ce qu'on accroche facilement à tout ça ! L'Isabelle fait des oeillades, certes, mais on a connu pire par ailleurs, alors...
viii. Petits suicides entre amis, d’Arto Paasilinna. La Finlande, un été, la Saint-Jean. Trois raisons d'avoir un peu de vague-à-l'âme, surtout quand Onni Rellonen, entrepreneur à bout de souffle voit qu'il a trop bu et que sa femme ne le remarque pas. Le voilà parti pour se suicider, un peu comme on se soulage d'un mauvais rhume : parce qu'on n'en peut plus, non pas parce qu'on est désespéré. Sauf que dans la grange où il aimerait bien finir ses jours se trouve un colonel en vacances, qui lui aussi va s'essayer à se pendre. Diantre. Voilà les hommes qui sympathisent, se disant qu'après tout que tant qu'à se tuer, aujourd'hui ou demain, c'est pareil. D'autant plus qu'il paraît qu'en Finlande le nombre de candidats au suicide est suffisamment impressionnant pour qu'on se demande s'il ne faudrait pas apporter un peu d'aide à tout ces désespérés, au moins en trouvant en commun le moyen d'exprimer leur peine, leur douleur, voire se tuer ensemble. Ca aurait de la gueule. Voici donc les deux compères partis pour monter un club de suicidés, qui rencontre un succès foudroyant. De quoi remplir un grand car de tourisme, format compète, de toute une palanquée de candidats au suicide. Et les voici maintenant en direction vers le Cap Nord, pour s'aller suicider en s'abîmant dans les eaux de la Mer Blanche. Sauf qu'il y fait froid, dans le Cap Nord. Les voici donc partis pour la Suisse : un ravin ou un gouffre, c'est tout aussi confortable que la mer pour mourrir... Et puis les voici partis pour le Portugal, où l'on dit que la mer est plus chaude. Colonel, entrepreneur, professeur d'économie ménagère sillonnent l'Europe et se battent contre les hordes de skins tout ne rêvant de suicide. Comme toujours avec Paasilinna, c'est féroce et ça donne envie de vivre, quoi.
ix. Un Métier de seigneur, de Pierre Boulle. Lui, c'est Cousin. On dira qu'il s'appelle ainsi, et que c'est un intellectuel, de ceux dont les écrits révèlent de façon opiniâtre et étrangement élégante les profondeurs de l'âme. De ceux aussi qui croient que la guerre est d'une certaine façon le meilleur moyen de révéler la grandeur des esprits - ou plutôt la réalité de tout un chacun. Cousin est un officier pris dans la débâcle, qui se trouve fuir devant la Werhmacht et espère malgré tout redresser la roue du sort. Amené par miracle en Angleterre, il espère reprendre le combat et, d'un coup de génie sublime, renverser la partie. Cousin est donc envoyé avec un jeune Breton monter un réseau d'espionnage en France. Cela marche un temps, mais le contre-espionnage allemand est efficace, et la torture arrive à faire parler l'un d'entre eux. Cousin ? Le radio breton ? On ne sait, mais Cousin survit en s'enfuyant, et le réseau tombe dans un grand coup de filet de la Gestapo.
L'espionnage est un métier de seigneur, un métier réservé aux êtres les plus fins, les plus puissants intellectuellement : c'est ce que Cousin fait valoir, tant il meurt d'envie de retourner se battre contre l'Allemagne. Avec ses armes : l'esprit, l'âme, la force. On accepte... mais on le surveille. On l'analyse, on l'ausculte. Et c'est un vrai chef-d'oeuvre d'espionnage et de finesse intellectuelle, psychologique, qui en quelques centaines de pages se monte autour de Cousin et de l'illusion d'un monde de grandeur. Quant à savoir si le premier réseau est tombé à cause de Cousin ou du Breton, lequel a cédé face à la torture, c'est une autre paire de manches. L'intrigue fait un peu cousu de fil blanc, peut-être, mais quel machiavélisme dans ce docteur Fog, tranquillement assis dans son bureau londonien...
x. La Reine Margot, d'Alexandre Dumas. Ici on passe à un autre registre... quoi que ! Ce bouquin en somme est moins un livre de fureur et de sexe, comme la très mauvaise adaptation de Chéreau, qu'un monument de psychologie, d'esquive, de passes terribles où les épées sont encore moins mouchetées que les phrases. Je ne sais si le livre est de Maquet ou de Dumas vraiment, mais je sais sur quoi Dune a été pompé maintenant. La reine Catherine est un monument de cruauté, de froideur, de hideur abjecte. Franchement, j'adore. Une caricature, peut-être (j'en ai un à la maison qui régulièrement essaie de m'en convaincre, mais qui a bien fini par me pécho le livre aussi pour se l'envoyer), mais une merveille de littérature, aussi. Lorsqu'elle bute le pauvre petit Othon juste pour lire une lettre un instant... quelle salope, mais quelle salope !
Peut-être l'inclination brusque de Margot pour le parti de Henri de Bourbon, uniquement due à quelque chose comme le devoir du mariage et le respect en soi-même de la dignité royale facilite-t-elle dès le début l'économie du roman, mais elle ne glisse pas si facilement que cela. Sorti de ça, qu'est-ce que c'est magnifiquement cruel et paranoïaque : jusqu'à ce vacillement de La Môle, causé jamais que parce qu'il n'a pas serré une main.
La Reine Margot, c'est aussi un livre qui finit étrangement - de manière noire, de manière inachevée. La Môle est mort, Coconas est mort, et Henri de Bourbon s'enfuit. Certes, on "sait" que ça ne se finira pas comme ça, que l'Henri il va devenir roi et tout et tout. N'empêche. Ca finit mal et on s'en sort avec une légère crispation de la bouche, peut-être un goût de sang. Ou d'ail. Il paraît que c'est le goût de l'arsenic.
xi. Le Roman de la momie, de Théophile Gautier. Là, on fait dans le classique, dans le retour aux sources, aussi. Le Roman de la momie, c'est un des premiers livres que j'ai eu à étudier en sixième. C'est mignon, mais ça reste bien écrit : prenez garde à la colère de Pharaon ! Car il est immobile, seul son bras se lève et foudroie, ainsi que dans les reliefs des temples oubliés que l'on commençait tout juste à concevoir, quand Gautier écrivait. L'intérêt premier du livre étant de me faire voir combien sont inutiles les versions expurgées, les romans mutilés aux versions non intégrales. Je me suis amusé à comparer la version que j'avais en sixième, et le livre de poche que j'avais trouvé pour quelques centimes d'euros chez un revendeur. Impressionnant et affligeant, tant non seulement les coupures de texte ôtent une partie notoire du sens, voire le pervertissent, mais en plus ne font rien pour "simplifier". Comme si les expurgateurs à la petite semaine étaient perdus entre la volonté de prendre le Lecteur enfançon pour un crétin et leur propre désir de se vouloir intelligent, pertinent, en fait fat.
Sérieux, le texte intégral, ça reste tout de même bath.
xii. Le Dernier des Mohicans, de James Fenimore Cooper. Oui, bon, là, déçu. Non seulement je ne sais pas ce que j'ai pu bien lire ado tant le livre était loin de mon souvenir (ou peut-être me souvenais-plus du film avec Daniel Day-Lewis, et de ses fusils-haches), mais en plus s'il y a des rebondissements continus d'intrigue, ça fait tout de même très lâche comme histoire. Oeil-de-Faucon qui répète à longueur de roman qu'il est de sang pur, non mêlé, ça va un moment mais on voit pas ce que ça lui rajoute comme qualités en tant que personnage. Je n'ai toujours pas compris l'intérêt de buter le petit poney avant de traverser la rivière, (qui semble pourtant vital aux personnages), ni comment on peut bien prendre un village de castors pour un village indien, et j'ai beau eu lire et relire la description de l'île aux grottes en plein milieu de la rivière, je n'y ai toujours foutre rien compris. Comme roman d'aventures, j'ai connu mieux. P'têt ben que le succès du livre est dû au long tomahawk d'Uncas, y'en a que ça doit faire tripper.
xiii. Hôtel de Dream, de Edmund White. Honnêtement, j'ai acheté ce poche à cause de sa couverture - mon côté midinette, sûrement. Je m'attendais à une petite historiette, de celles qui détendent l'esprit et raniment le corps après des lectures aussi éprouvantes pour l'estime de soi que le bouquin de Fenimore Cooper. Et bien non, aimable et infidèle Lecteur, et bien non ! C'est plutôt de la belle saloperie, de celle à deux niveaux : un écrivain qui se meurt de consomption et essaie désespérément d'écrire un livre - de ces livres qu'on n'écrit qu'au seuil de la mort, parce qu'on n'a plus rien à perdre et qu'après tout l'oeuvre due est déjà écrite, et qu'il reste à écrire l'oeuvre que l'on se doit - et son livre, qui n'est après tout que l'histoire d'un garçon qu'il a croisé il y a quelques années de ça. Une histoire tragique, un peu comme si on était dedans La Confusion des sentiments, version intime : on est au début du XX° siècle, et un banquier père de famille tombe amoureux d'un vendeur de journaux qui se prostitue à Wall Street. Leur histoire se trace, entre jalousies, impossibilité de l'amour, et mafiosi amoureux de manière incendiaire et dévastatrice. Il y a dees travestis pathétiques, des drag-queen d'époque et des petits bébés joufflus qui aiment les régiments, à défaut de pleurer et de penser à ce qu'ils sont. L'écrivain, lui, meurt lentement de phtisie, de tuberculose, de fatigue et peut-être de littérature quand on voit combien ses discussions avec Henry James sont délicates et mal pesées. Pas facile d'écrire un livre aussi brûlant à une époque où la seule brûlure autorisée est celle de la fièvre.
En tout cas ce qu'on comprend, c'est que White n'aime pas Henry James... Je vous laisse découvrir l'horrible reste.
xiv. Pantaleón et les visiteuses, de Mario Vargas Llosa. On arrête les drames et l'aventure, pour rejoindre le délire.
Délire d'une histoire : dans l'Amazonie péruvienne, il fait si chaud, l'air est si particulier que les soldats de la Nation ne pensent qu'à baiser sans fin, jusqu'à ce que les généraux de Lima décident de nommer le meilleur des capitaines de l'Intendance pour monter le Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés. Des femmes compréhensives qui viendront calmer les ardeurs des soldats qui se sacrifient aux frontières... et feront bouillir les esprits de la région. Pas facile de monter un service de prestations dans un pays qui continue de rester catholiquement profond, et sans marcher sur les plates-bandes des maquereaux locaux... jusqu'à ce que ça devienne une affaire florissante, trop florissante, même. C'est que le capitaine Pantaleon Pantoja a clairement le génie de l'organisation.
Délire d'une autre histoire : dans cette même Amazonie, un frère s'essaie à devenir Messie, incitant les fidèles à planter des croix partout, et à y crucifier tout ce qui tombe sous leurs mains zélées. Ca commence par des chats et des hiboux, jusqu'à ce que l'on crucifie un enfant, vite devenu martyr de la nouvelle religion (ah, les fous !), des vieux... et des militaires. Et là, faut pas déconner.
Délire d'une écriture : je ne sais fichtre pas d'où lui est venue l'idée de ce style, à Vargas Llosa, et j'ignore s'il écrit toujours comme ça. Franchement, c'est scandaleux tellement c'est génial. Systématique, certes, mais génial.
xv. Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonen, d'Arto Paasilinna. Franchement, le Lecteur comprendra que je commence à fatiguer de raconter les quinze derniers livres lus - à quand bien même il s'agit uniquement de ma faute, à lire tant et ne plus me connecter pour raconter aux foules impatientes ce qu'il faut lire au coin du feu. C'est qu'on est occupé, ma brave dame. Si, je vous jure. Entre la hausse du prix du pétrole et la baisse de celui du gouvernement, on ne sait plus à quel saint se vouer.
Broum broum. Ici Paasilinna (pour la petite histoire, c'est le premier roman de lui dont j'avais entendu parler, à l'heure où il était publié en France, mais je n'allais pas alors mettre vingt euros dans un livre, et donc j'achetais la version poche d'Un Homme heureux), Paasilinna donc nous fait un petit pasteur d'un petit village, du genre le pasteur qui tonne le dimanche et pétrifie les ouailles, qui, bien que pas bien méchantes, ont forcément quelque chose à se reprocher. Jusuq'à ce que la mort tragique d'une traîteuse de village, accrochée à un pylône électrique (rien que ça, ça vaut le détour) ne le conduise à hériter d'un ours. Pas en peluche. Un vrai, un qui mort et qui hiberne en hiver. Entre le tempérament de l'explosif pasteur et le paterne courte-queue, l'histoire les mènera loin. Un peu en Russie. Et même à Malte. À croire avec le temps que Paasilinna aime faire voyager ses Finlandais en-dehors de la Finlande. Et faire aux pasteurs des choses pas très avouables.
xvi. L'Etoile du sud, de Jules Verne. Allez, il me faut bien céder à mes lubies verniennes. Surtout lorsque le livre me coûte tout juste un petit euro cinquante à la devanture d'un retapasseur de littérature. Etonnant comme les poches édités dans les années soixante gardent un charme indéfinissable - ne serait-ce bien sûr que du fait des gravures encore imprimées en leur sein (je n'ai plus trop l'impression maintenant que dans les Verne modernes on mette des gravures, peut-être ai-je tort).
Ici il s'agit d'un méritant jeune homme, bien évidemment un ancien élève de l'école des Mines et sorti second de Polytechnique, perdu quelque part dans le Griqualand, charmante contrée d'Afrique du Sud qui n'a d'autre mérite d'être un des gros producteurs de diamants mondiaux. Cyprien Méré - car c'est son nom - parce qu'il est français et amoureux de la fille du nabab local, va se lancer dans la construction d'un diamant artificiel... avec un four et un vieux canon. Trop compliqué de creuser la mine, il est vrai, lorsqu'on est dans Jules Verne. Et parce que c'est aussi Jules Verne, on fera du rodéo en autruche et en girafe aussi. Et aussi parce que c'est Jules Verne, toujours, le savant n'est pas si vainqueur que cela à la fin, lorsqu'on y regarde bien... ni les autruches, mais c'est une autre affaire. Une de vivisection. Qu'est-ce qu'il faut pas faire, pour épouser la fille de John Watkins !
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11.11.2009
DCCLXXXI. - Liste de lectures.
i. Petit Déjeuner chez Tiffany et autres nouvelles, de Truman Capote. Ce n’est pas le premier livre de Capote que je lis ; j’avoue que mon jugement reste encore suspendu : j’ai un peu l’impression qu’il ya quelque chose dans son écriture qui est suspendu, justement, comme on abouti. Ou comme si à chaque fois Capote avait entendu quelque chose et l’avait figé, derrière une glace, sans que je le comprenne. Dans cette histoire de midinette dont les aspects troublent progressivement la vie tranquille de son voisin (narrateur étrangement indifférent au charme de Holly) jusqu’au moment où ce qui l’entoure de présent devient prégnant et surgisse comme un fond qui remonte à la surface, on voit la trace du souvenir : le narrateur se souvient, le narrateur se rappelle. Mais à quoi bon ? Peut-être est-ce mon fait, aussi : je n’anticipais que ce n’était qu’une nouvelle, et je croyais que celle qui suivait était le deuxième chapitre du Petit Déjeuner, un peu comme si du souvenir on allait verser dans le retour de Holly. Que nenni : le petit déjeuner se finissait, on passait à l’histoire suivante. D’où rupture, rappel à la réalité, sentiment d’avoir été dupé par ses propres attentes – et à y bien réfléchir le Lecteur fait certainement ce défaut d’attendre d’un livre, et du coup de lui en vouloir de n’avoir pas répondu à ses attentes. Eu. Damned. Mais bon, eu… Est-ce que se faire avoir par Capote vaut le coup, tant que son écriture ne m’emballe pas plus que cela. Ah, si, la nouvelle Un Souvenir de Noël, avec sa nostalgie et sa description de cette petite vieille grand-mère enfantine. Oui, tout est poli chez Capote, recherché. Trop, peut-être, pour moi, qui le lit dans le métro.
ii. Lexique des règles typographiques en usage à l’Imprimerie nationale. Parlons sérieux, après l’ironie douce-amère de M. Capote. Voilà un petit fascicule que j’avais envie de m’offrir depuis un temps – depuis que j’avais lu et relu les articles sur Wikipédia et sur la typographie ou l’histoire de l’imprimerie. Encore de ces sujets que je compulsais gravement, petit, les deux tomes du Larousse 1934 de mon grand-père me faisant des traces sur les cuisses. Bref. Les règles de typographie : la bible de Gutenberg et de ses fils, en somme. J’ai failli forcer tous mes assistants à l’acheter, et j’y parviendrai, n’était leur incurie crasse à reconnaître leurs erreurs magistrales en terme de pagination, contre laquelle je me bats régulièrement dès qu’il s’agit de rendre un rapport ou un petit memorandum. C’est que Charles-Édouard n’entrave pas le principe de la justification de la casse à gauche et à droite, tandis que Philippe-Ernest ne conçoit pas l’uniformisation des titres. Si le Lexique ne se trouve pas chez tous les bons libraires (ils n’existent plus, ma brave dame), celui-ci doit pourtant se trouver dans toutes les bibliothèques, bonnes ou pas. Enfin j’ai pu comprendre la numérotation des arrondissements et des armées dans les livres d’Histoire, éclaircir les titres d’ouvrages et l’art de la ponctuation et des choses aussi simples que l’agencement d’un paragraphe. Cela semblerait bourrin, dubitatif et peu miséricordieux Lecteur, si je ne pouvais affirmer que la moindre de tes lettres (et je ne parle pas de tes textos) contient à elle seule de quoi faire mourir le premier ouvrier typographe venu. Conclusion : ça s’achète, ça se lit et on me fait pas chier. Surtout pour une dizaine d’euros.
iii. La République, 1880-1932, de Maurice Agulhon. Diantre, que cela fait du bien de se rappeler sa vert jeunesse, non celle où j’errais parmi les chevau-légers à l’Assemblée que régissait ce petit Monsieur Thiers (homme qui non seulement nous a laissé après les massacres de ..la Commune.. une République, ce qui montre malgré tout une certaine notion pratique du goût, ce que ne confirmerait cependant pas l’hétéroclite de sa collection qu’il légua au Louvre et qu’on peut voir dans le pavillon des objets d’art, à l’exception, trouvé-je, d’un saint Sébastien d’ivoire un brin tourmenté pour pas dire exhibitionniste, mais dont la finesse de travail – notamment au niveau des mains – et un prouesse technique admirable que seul l’ivoire permet), mais où j’étudiais les arcanes de ..la Troisième.. (pas ..la Guerre.. punique, incultes ignares, mais ..la République.., celle qui commença pour devenir une monarchie et s’essouffla dans les chrysanthèmes d’Albert Lebrun) dans l’optique inespérée et lamentablement ratée d’entrer à Ulm (non, dégénérés cérébraux primesautiers, pas la victoire napoléonienne ou la ville, il s’agit d’une métonymie désignant par la rue parisienne l’école normale supérieure, celle où l’on trouve des barbus et des livres vénérables narrant le quotidien d’abbayes du XVII° dans la bibliothèque ainsi qu’une édition assez intéressante des Fleurs du mal que j’eusse volontiers chouravé si la honte ou la peur du gendarme ne m’avait pas retenu dans mes ébats), bref ce livre fait du bien. D’autant plus qu’Agulhon a la parenthèse intéressante – j’ai tout particulièrement apprécié sa comparaison entre Herriot et Laval, fondée sur le port de la moustache et la coupe des cheveux, entièrement éclairante sur le caractère des personnages quoi qu’on dise et blague mise à part – et qu’il a cette intelligence admirable de cesser son premier tome non pas avec ....la Grande.. Guerre.., mais au tournant du Mur d’argent et des changements dans les équipes dirigeantes lors des années trente. Foutriquet et palsambleu, pourquoi ne l’ai-je pas lu il y a dix ans de cela ? Peut-être eussé-je compris alors ce magnifique sujet, que je soumets à votre sagacité, Lecteur : « ....La Troisième.. République.. et l’arbitrage des intérêts particuliers. » - sujet de l’année 1999, auquel je n’ai toujours rien compris. Intérêts privés, encore. Mais intérêts particuliers !
iv. Comme un roman, de Daniel Pennac. C’est bien le seul Pennac que j’ai lu à ce jour, bordel de nom de moi. Il conviendra que je m’essaie aux messieurs Malaussène. Ici il s’agit d’un essai, où l’on essaie d’être intelligent pour discuter de l’art de lire et des droits du lecteur. Rien de bien original, d’autant plus que le plan glisse subrepticement de l’apprentissage de la lecture et du goût de la lecture durant l’enfance et l’adolescence à la responsabilité professorale pour s’achever sur les droits du lecteur. Cependant c’est bien écrit, agréable – ça se parcourt en un jour dans le métro – et les idées si elles ne sont pas révolutionnaires sont au moins plaisantes. A retenir cependant le résumé de Guerre et Paix (« c’est l’histoire d’une femme qui aime un homme et en épouse un troisième », magistral !) et la scène du prof qui lit le début du Parfum à sa classe : qui n’a pas eu envie d’avoir un prof comme ça ? Un brin démago comme thématique, mais c’est vrai que…
v. La Nausée, de Jean-Paul Sartre. Ayé, j’ai lu du Sartre. Ô miracle. Ce n’est pas aussi mauvais que je me l’imaginais : forcé de m’entendre seriner qu’il fallait ab-so-lu-ment avoir lu Saaaaartre adolescent, je suis sujet à des chocs anaphylactiques dès qu’on me parle de bidon de ferraille à Boulogne-Billancourt. Cependant, j’aurais un avis mitigé sur l’affaire Roquentin. Le début n’est pas inintéressant ; la description mezza voce de cet univers un peu miteux des bars où l’on sent le costume élimé et crasseux au coude, les odeurs de rôti pas très frais et les relents des toilettes, donne envie. Les passages sur la nausée, avec cette majuscule nauséabonde pour pas dire complètement cuistre, laissent sur la faim, surtout lorsqu’on a lu William Styron et son autrement plus percutant (et court !) Face aux ténèbres. Les délires philosophiques lâchés comme une fiente de poule sur un œuf lassent un tantinet – il ya d’autres moyens de déclarer la notion de nausée, de dégoût, de tædium vitæ et tutti quanti (pensez à Bartleby, zut !). Les scènes finales avec ce pauvre autodidacte (le grand discours avec l’autodidacte supposé être là pour supporter les quatre vérités de Roquentin et faire face au dégoût de la vie – Le Loup des mers est déjà passé par là, merci – et la découverte de l’homosexualité dans la bibliothèque) alourdissent plus le tout qu’autre chose. Bref, j’ai eu l’impression de lire un collage de romans déjà lus, sans grande nouveauté. Y’a du bon, mais faut revoir la copie et couper là-dedans.
vi. Malatesta, de Henri de Montherlant. Vu qu’au moment où j’écris ce paragraphe je viens de finir de revoir la seconde saison de Rome, avec ce moment un tantinet glorieux du triomphe de César Auguste sur l’Égypte et cette Déjanire, cette Phrynée, cette débauchée de Cléopâtre et le non moins félon et traître aux mœurs romaines de Marc-Antoine, vous m’excuserez d’être un tantinet lyrique sur les bords. D’autant plus que Malatesta, quand on y regarde, est baigné de cette culture. C’est un soudard, un reître accroché à ses trois villages de Rimini et à son bout de mer, qui s’emporte pour un rien et veut d’un moment à l’autre, pour une vétille, aller à Rome et poignarder le pape de sa main. Un cœur d’enfant dans la maniaquerie d’un condottiere, cultivé cependant et d’esprit fin. Un vrai paradoxe, ce Sigismond-là. Je l’ai bien aimé, en un sens – le type qui cherche toujours et pour lequel rien ne se passe comme il le souhaite : il veut tuer le Pape, chevauche des nuits et des jours pour parvenir devant la mule du Pape déterminé et les yeux injectés de sang et finalement s’écrouler en larmes en demandant pardon de son intention. Son astre alors s’incline sur les cieux, et le Pape lui ayant offert une retraite dorée pour le maintenir mieux sous contrôle, il décline lentement. Et s’il revient en vacances à Rimini, auprès de ses terres et de sa chapelle, c’est pour mourir empoisonné. Magnifiquement tragique, désespérément ridicule. Médiéval imbibé d’antiquité en mosaïque mal digérée. Bref, ce Malatesta je m’y suis un brin reconnu, et c’est mal de s’identifier aux personnages, c’est une chose à ne jamais faire, pour apprécier un livre. S’identifier aux personnages, c’est le crime de bovarisme. Et il n’y a rien de plus risible que le bovarisme, ah ah ah. C’est tellement simple et de bon ton en un sens de rire de la vieille Emma, et après tout elle l’a bien cherché, non ? Je dirais même que ça sent un tantinet le sentimentalisme bon marché, le roman de quai de gare, les SAS et autres de Villiers. Et ceux qui se gobergent des excellentissimes ouvrages de madame Angot, qui ne raconte en rien des bassesses sentimentales mais les avatars d’une femme dérangée selon une plume à faire frémir Virgile et Homère, conspuant l’inutilité servile de ces romains prescrits à la chaîne dans les librairies du métro et non dans les boudoirs germanopratins, où l’on baise le médecin aux yeux bleus plutôt que le Bruno hip-hoppeur sarkozyste, ont certainement raison. Cela va se soi.
vii. Plaisir d’humour, de Alphonse Allais. Ce sont des choses amusantes ou plutôt souriantes que les textes d’Allais. En entendre autant parler par les Papous dans la tête à l’époque où je me levais tôt le dimanche pour repasser le stock de chemises hebdomadaires donne envie toujours d’en prendre un peu lorsqu’on en trouve chez son bouquiniste préféré (un havre de luxure, où le problème est de s’arrêter de creuser lorsqu’on tombe sur un filon, et l’on quitte la queue devant la caisse en voyant un stock de Jules Verne dépasser d’une caisse, pour revenir les bras chargés d’une deuxième pile de poches et qu’en plus en me voyant désespéré le patron des fois me fait un ou deux bouquins à 50 cents, ce qui me laisse accroire que je pourrais négocier sans problème aucun des achats de Kalachnikov dans un souk à Téhéran), ce que je fis donc. Pour être honnête, je n’en ai pas gardé un souvenir particulier. C’est un peu comme ces gâteaux que l’on mange et dont on ne se souvient pas du goût (les gâteaux américains, avec leur sorte de mousse légère qui a toujours le même goût, quelle qu’en soit la couleur). J’ai dû le reprendre sur le bureau où les livres non encore racontés poirautent à côté du PC et le feuilleter pour que quelques histoires m’en reviennent à l’esprit. C’est dire. Bref, c’est léger, doucement drôle et incongru, mais pas à la hauteur des espérances que je lui avais confiées. Sauf une, peut-être, vraiment tragique, vraiment marquante : Lex. L’histoire d’une mère dont le bambin est atrocement malade et que seul des bains d’eau de mer peuvent guérir ; sauf qu’un pandore, pour des raisons légales obscures, interdit à la désespérée de puiser quelques seaux dans le vaste océan – jusqu’à ce que folle de douleur elle coure en portant son enfant mort, entrant en furie dans la mer.
viii. La Reine morte, de Henri de Montherlant. Ah mais diantre, pourquoi ne nous parle-t-on pas de Montherlant à l’école plutôt que de nous seriner mille et mille fois avec Racine et Corneille ? Certes, je ne doute pas que Racine et Corneille n’auraient rien été sans Montherlant, ou l’inverse, mais c’est vraiment dommage qu’on l’oublie autant. Son roi du Portugal est une crevure magnifique. Son prince héritier un niais décati, lâche, imbécile, qui prend à peine un sursaut de grandeur et de majesté lorsqu’il ne court plus de danger. On n’est plus chez le Cid et ses stances délirantes, on n’est plus dans les colères séniles de vieillards pathétiques qui entraînent l’univers dans le carnage et le chaos pour des histoires de soufflets de lauriers gagnés dans les vertes années sans rage ni désespoir. Là, on est dans un palais sombre, où le cadavre est bien là et pue vraiment. Où les squelettes ne sont pas dans les placards mais traînés à pourrir pour qu’on leur pose sur leur crâne dégarni les couronnes qu’ils n’ont pas eu de leur vivant. Il s’agit de raison politique, de noirceur et de cruauté, de cette vraie violence qui s’impose sur les autres pour des raisons de calcul. Ah, quel salopard, ce Ferrante ! Mais quel salopard ! Parfois il semble se laisser fléchir, vaguement attendrir, par les soubresauts de l’agnelle Inès qu’il tient sous son couteau, et qui fait l’innocente mais ne l’est pas tant que ça lorsqu’on y regarde un peu. Elle aussi joue. Elle aussi a une forme de cruauté, avec ses grands yeux clairs qui essaient d’amadouer le monstre avec son petit ventre rond. Salope. Une vraie traînée en plus, de celles qui se donnent dans les mariages morganatiques, de celles qui espèrent que leur ventre sera leur pouvoir, en un sens. Mais moins tragique, car plus lucide et plus ouverte au monde que l’autre connasse d’Infante, une sale gamine pourrie-gâtée jusqu’aux dents, geignarde, criarde, réclameuse et en fin de compte tout aussi élégante qu’une harengère des Halles. C’est vraiment un univers sombre, que je vois tout juste troublé par les lampions de quelques chandelles, avec des recoins de fenêtre creusés dans des murailles épaisses de plusieurs mètres. Ah que ça pue ! Ah, que c’est bien !
ix. La Conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole. J’avoue que c’est une relecture. Je suis donc enclin, pour la partie commentaire, à vous renvoyer à l’article de juillet 2004 qui y fait référence (je vous souhaite bien du courage, les versions archivées de mes almanachs s’arrêtent à décembre 2005), si vous le trouvez, vous. Je ne pense pas que mon jugement ait beaucoup changé depuis, dans la mesure où (1) ça reste un chef-d’œuvre monumental d’écriture, de style, de drôlerie noirâtre et clownesque et (2) je le relis. Vous pourrez noter, Lecteur, qu’au vu de la pile de livres qu’il me reste à lire – entre la vingtaine que j’ai achetés et qui n’ont pas encore été ouverts et l’infinité dont je n’ai pas encore conçu l’existence – la simple relecture d’un livre montre la considération que je lui accorde et le plaisir que j’ai à le fréquenter. C’est un peu comme les amants, en somme : c’est agréable de les renouveler pour découvrir les joies de nouveaux corps et de nouvelles formes, mais ce n’est pas messéant au contraire de revenir vers quelques amitiés pour se lover contre elles le soir sur le canapé, et les embrasser plus tendrement. Quoi, vous ne l’avez pas lu ? Vous ne savez même pas ce que c’est ? Vous êtes impardonnable, et vous méritez qu’on vous fouette les parties honteuses jusqu’à l’évanouissement.
x. Nos Voisins du dessous, chroniques australiennes, de Bill Bryson. Ce n’est pas un roman, ce sont plutôt des chroniques de quelques voyages faits par Bill Bryson en Australie, ce pays étrange perdu là-bas, tellement perdu qu’on ne sait pas grand-chose de lui sorti du fait que sa capitale n’est pas Sidney et qu’à Sidney on fait du surf et de l’opéra. C’est une somme de connaissances ludiques et inutiles, comme l’histoire de cette expédition qui un jour du XIX° siècle est partie de Sidney pour tenter de traverser les montagnes et qui était si longue qu’elle mit deux jours à défiler entièrement aux portes de la ville ; ils avaient pris de tout : des meubles, des moustiquaires, des canapés et des divans, même du rhum pour mettre dans le café, bref tout ce qu’il faut pour être un homme civilisé dans les lieux les plus terrifiants et les plus durs de la planète… s’ils avaient pensé à prendre de l’eau et de la bouffe. Sont vraiment bizarres les explorateurs australiens. De toute manière ça a l’air d’être un pays invraisemblable, où l’on se perd pour des riens, mais où l’on voit aussi jaillir en titubant un mec hilare, portant une pépite de 40kgs qu’il a trouvée comme ça, posée sur le sol. Un pays fait de miraculeux micro-climats et profondément, entièrement dangereux jusqu’à la moelle, où la moindre araignée a suffisamment de venin pour buter toute la population d’une petite ville à elle seule. Charmantes bébêtes. Je crois que ça m’a donné des idées pour mes prochaines vacances. Reste plus qu’à trouver quelqu’un qui veut faire de la voiture avec moi à l’autre bout du globe.
xi. Larousse universel en deux volumes, A-K, édition de 1922. Cela doit faire étrange au Lecteur de voir cet ouvrage trôner ici. Il a son importance cependant : c’est l’encyclopédie de mon grand-père, et c’est là-dedans entre autres que j’ai appris à lire. Je ne vous raconte pas les après-midi d’enfance avec ce volume (et son petit frère, L-Z, mais je l’ai pas encore récupéré) qui me sciait les cuisses et à le parcourir. C’est une encyclopédie ancien format, de celles qui mélangent les noms communs et les noms propres, avec plein de gravures partout. Il y a des planches de reproductions de toiles célèbres, en noir et blanc mais en photo (imaginez ! en 1922 !), qui sont à la base de mes connaissances de peinture. Il y a même des partitions, lorsqu’on se demande comment se chante l’Internationale ou l’hymne américain (avec, chose admirable, le texte sous les notes… en français), des détails pratiques… une somme comme on en imagine plus, et des informations qu’on ne trouve plus. Il y a aussi un parti pris troublant parfois. Par exemple, l’article Grande Guerre : « La cause de cette guerre a été l’ambition de l’Allemagne, qui, en réclamant sa « place au soleil », entendait asseoir sa domination sur tout le globe terrestre… ». Tant pis. Ce n’est pas ailleurs que je trouverai un portrait du général Dragomirov. Ou, tout simplement, coincé à sécher entre les pages, une fleur de pensée posée là par mon grand-père. Régulièrement il en mettait dans les lettres qu’il nous envoyait.
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06.09.2009
DCCLXII. - Liste de lectures de la semaine.
Cette semaine, je me suis mis aux textes brefs.
i. Les Dollars des sables, de Jean-Noël Pancrazi. Ecriture précieuse sur le thème de l'occidental qui s'essaie aux amours impossibles et nécessairement tarifés auprès de prestataires occasionnels et pères de famille, nécessairement dans les pays pauvres. Ici, la République Dominicaine. Sorti d'une page ou deux où le narrateur imagine l'un de ses chéris mourant dans la barcasse supposée l'amener en fraude dans un pays de Cocagne, j'ai trouvé tout cela bien long et bien besogneux. Peut-être ces amours-ci sont-ils d'une sensibilité qui n'est plus la mienne, et parle plus à des quinquagénaires, qui se souviennent encore des années de sanisette et de frôlements obscurs. Mais bon. Pour avoir lu des nouvelles similaires (de Elroy ?) il y a un an, avec des histoires d'amour en Crète, je trouve que cela fait resucée, sans grand intérêt quant au style...
ii. Silbermann, de Jacques de Lacretelle. Je sais bien que des gens plus cultivés que moi ont lu Silbermann tout petiots. Ben moi non. J'ai un grand manque à la culture, j'essaie de le rattraper tant que faire se peut. Qu'en dire ? Franchement, bon livre, on accroche. Style qui sent la communale peut-être ou plutôt forme de style si propre aux années 20-40 de ces écrivains qui savent écrire et décrire les errances de la pensée et les indécisions sociales. Mais pour un roman de 1922, l'analyse des mouvements antisémites français, de ces mouvances des Ligues, de la bonne pensée si française face à l'ennemi intérieur est vraiment très très bien vu. Et les quelques pages d'adoration à la lecture, aux bibliothèques et aux auteurs valent l'arrêt.
iii. Le Livre de sable, de Jorge Luis Borges. Je n'avais jamais lu de Borges, c'est le premier, donc ; un autre attend sagement dans un coin. Mon avis pour l'instant reste dubitatif. Peut-être n'avais-je pas entièrement la tête à ce livre quand je m'y attardais. Sorti d'une nouvelle qui faisait très à la manière de Lovecraft, je n'ai trop su qu'en penser. On sent comme une lourdeur, une certaine ambiance, comme si on lisait du Gabriel Garcia Marquez à travers trois vitres fumées. Elle nous échappe malgré tout, certainement à cause des reflets. Certaines histoires m'ont laissé avec une question en tête : "Bon, et alors ?". Comme si quelque chose m'avait écvhappé, de loin. J'attends le prochain Borges, pour m'arrêter.
iv. Firmin, de Sam Savage. Malgré la réclame faite autour dans tout le métro, on sort du livre avec l'impression que c'est moins Firmin, ce rat qui sait lire et vivote dans les plafonds d'un libraire d'une banlieue en pleine rénovation architecturale, que l'auteur, qui a une écriture trouducultoire, pleine de poncifs, de lourdeurs et de fatuité. Ca se veut comme une ode à la lecture, un hymne d'amour aux grignotages de pages, et en fin de compte l'incipit foire lamentablement. Ca pourrait être un exercice de style, en fin de compte ça traîne. Le seul moment qui importe et emporte est celui où Firmin quitte la bibliothèque pour le bouge d'une sorte de clochard céleste, où l'on parle moins de livres que de pinard et de poussière. C'est révélateur pour l'ensemble du livre.
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29.08.2009
DCCLXVII. - Liste de lecture de l'été.
I. LECTURES
Pour ceux que cela intéresse, les lectures de l'été.
i. Relation commentée de la guerre des Gaules, de Jules César.
"La Gaule est divisée en trois parties..."
ii. La mauvaise vie, suite..., de Frédéric Mitterrand.
Je précise que j'ai commencé ce livre avant que Frédéric Mitterrand ne soit nommé ministre, c'est dire le retard dans mes listes de lecture. Sorti de son style, qui est très bon, cela fait plus name-dropping qu'impression cannoise. Cependant, des pages sont pas mal écrites. Je suppose que Proust faisait de même.
iii. Perte et fracas, de Jonathan Tropper.
Bon petit livre de détente, mais de là à y trouver une citation...
iv. Excusez les fautes du copiste, de Grégoire Polet.
Bof. Mais vu que c'est A*** qui me l'a filé, dans l'un de ses sacs plastiques miraculeux, et que c'est carrément édité chez la NRF...
v. Méridien de sang, Cormac McCarthy.
"C'est vrai que les Saintes Ecritures cosidèrent la guerre comme un mal. N'empêche que c'est plein de sang et d'histoires de guerre dans la Bible."Peu importe ce que les hommes pensent de la guerre, dit le juge; La guerre est éternelle. Autant demander aux hommes ce qu'ils pensent des pierres. Il y a toujours eu la guerre ici-bas. Avant que l'homme existe la guerre l'attendait. Le métier suprême attendait son suprême praticien. Il en a toujours été et il en sera toujours ainsi. Ainsi et pas autrement."
vi. La vie sexuelle à Rome, de Géraldine Puccini-Delbey.
Je ne vais pas vous faire un cours sur la sexualité romaine, regrettée et pleurée hélas, d'autant plus que cet ouvrage reprend beaucoup de la thèse L'érotisme masculin dans la Rome antique, de Thierry Eloi et Florence Dupont, déjà citée quelque part dans cet almanach.
vii. A Year in the Merde, de Stephen Clarke.
"The only difficulty with beign tough on everyone was that they were all so damned polite, almost ritually s. Marc and Bernard always shook my hand the first time they saw me in the day. They all say "Bonjour" every morning, and asked if "ça va", and when we parted, they wished me "bonne journée" - have a nice day - or if it was the afternoon, "bonne après-midi", or if it was later, "bonne fin d'après-midi" - have a nice rest-of-the-afternoon. If we met forst the first time after about 5pm, they said "bonsoir" instead of "bonjour". And if one or other of us was on our way home, we separated with "bonne soirée" - have a good evening. This was without all the "bon week-end" stuff on Fridays, and Monday's "bonne semaine" (have a good week). It was Oriental in its complexity."
viii. Baudolino, de Umberto Eco.
"Prends alors un flacon vide, immerge-le dans l'eau, le col en bas. L'eau n'entre pas, parce qu'il y a l'air. Suce l'air du flacon, ferme-le avec un doigt pour qu'il n'en pénètre plus, immerge-le dans l'eau, ôte ton doigt, l'eau entrera là où tu as créé du vide.
"- L'eau monte parce que la nature agit de sorte que ne se crée par le vide. Le vide est contre nature, étant contre nature il ne peut exister dans la nature.
"- Mais tandis que l'eau monte, elle ne le fait pas d'un coup, qu'y a-t-il dans la partie du flacon qui n'est pas encore remplie, vu que tu y as ôté l'air ?
"- Quand tu suces l'air, tu n'élimines que l'air froid qui se meut lentement, mais tu y laisses une partie d'air chaud, qui va vite. L'eau entre et fait aussitôt fuir l'air chaud.
"- Maintenant, reprends ce flacon plein d'air..."
ix. La Rôtisserie de la reine Pédauque, d'Anatole France.
Décevant, tout de même... moi qui m'attendait à une grande pantalonnade, et qui me retrouvait face à une resucée des romans de formation du Grand Siècle...
"Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils, j'approuve la conduite de cette sainte [Marie l'Egyptienne]. Elle est une leçon aux honnêtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur altière vertu. [...] Sainte Marie l'Egyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu'il y aurait trop de superbe à s'arrêter dans son saint pélerinage pour une chose indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier, loin d'être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où elle accomplit des travaux merveilleux.
"- Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes trop savant pour moi.
"- Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je vous apporterai un tout béni, ma bonne dame.
"Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique."
x. Le Pont de la rivière Kwaï, de Pierre Boule.
"En paix avec sa conscience, avec l'Univers et avec son Dieu, les plus clairs que le ciel des tropiques après un orage, goûtant par tous les pores de sa peau rouge la satisfaction du repos bien gagné que s'accorde le bon artisan après un travail difficile, fier d'avoir surmonté les obstacles à force de courage et de persévérance, orgueilleux de l'oeuvre accomplie par lui-même et par ses soldats dans ce coin de Thaïlande qui lui semble maintenant presque annexé, le coeur léger à la pensée d'avoir été digne de ses ancêtres et d'avoir ajouté un épisode peu commun aux légendes occidentales des bâtisseurs d'empires, fermement convaincu que personne n'aurait pu faire beaucoup mieux que lui, retranché dans sa certitude de la supériorité dans tous les domaines des hommes de sa race, heureux d'en avoir fait en six mois une éclatante démonstration, gonflé de cette joie qui paie toutes les peines du chef lorsque le résultat triomphant se dresse à portée de la main, savourant à petites gorgées le vin de la victoire, pénétré de la qualité de l'ouvrage, désireux de mesurer une dernière fois, seul, avant l'apothéose, toutes les perfections accumulées par le labeur et l'intelligence et aussi de passer une ultime inspection, le colonel Nicholson s'avançait à pas majestueux sur le pont de la rivière Kwaï."
xi. La Conspiration des milliardaires, de Gustave Le Rouge.
Pas particulièrement intéressant, franchouillard à mort, et pompeur de Jules Verne à outremort (Les Cinq cent millions de la Bégum on me la fait pas à moi !). Pourtant, l'idée de base était marrante : des milliardaires américains qui veulent au XIX° siècle favoriser la croissance de leur belle nation en réduisant par plein d'armes infectes la vieille et civilisée Europe.
"Bien souvent, le reporter américain devance la police, et découvre avant elle l'assassin, dont son journal publiera le lendemain le portrait, la biographie et l'interview sensationnels.
"A-t-il découvert quelque chose ? Le reporter se précipite au télégraphe.
"Il l'accapare. Et l'histoire est bien connue de cet enragé qui, froidement, un jour, se mit, pour garder la première place, à télégraphie des versets de la Bible, à raison de dix dollars le mot, pendant que ses concurrents se morfondaient.
"Un crime, un suicide viennent-ils d'avoir lieu ?
"Jouant des coudes, et criant bien haut qu'il est médecin, un homme fend la foule des curieux, maintenue par des policemen.
"Il se faufile, s'introduit auprès de la victime, console les parents éplorés, examine sérieusement la blessure, tout en inspectant soigneusement les lieux, questionne sans relâche, puis tout à coup, sous un prétexte quelconque, disparaît.
"Il a son information.
"C'était un reporter."
xii. Les Chouans, de Honoré de Balzac.
Tellement inintéressant que je n'y ai même pas trouvé de quoi faire une citation. C'est un sous-Quatre-Vingt-Treize au pays des Bretons, ou un Dune sous la guillotine.
xiii. William Conrad, de Pierre Boulle
"Tous les peuples libres ont du goût pour les "conférences". Les nègres d'Afrique, les Chinois, les Français et les Anglais en sont particulièrement friands. Mais l'esprit anglo-saxon attache au mot une signification presque opposée à celle qui lui est attribuée par les races barbares. Les différences sont profondes. Dans une "conférence" entre gentlemen, les idées sont REELLEMENT examinées. Chacun des participants est prié A SON TOUR d'exprimer librement son opinion. - Une conférence réunit rarement plus d'une dizaine d'individus. - Les auditeurs essaient VRAIMENT de suivre la pensée de l'orateur, en faisant abstraction de leurs propres sentiments, et s'efforcent de COMPRENDRE son "point". Des silences réfléchis remplissent l'intervalle entre chaque allocution. Quand tout le monde a parlé, une décision est prise, celle précisément qui s'est révélée dans la discussion comme la plus utile."
xiv. What is Orthodoxy ? A Short Explanation of the Essence of Orthodoxy and of the Differences between the Churches, de Peter A. Botsis.
"[...] we can easily understand why the Church rejected all those who tried to falsify or refused to accept the truth of the Curch, those who tried to add or to omit something from the Church, which is Christ Himself. The Church rejected them as heretics not because she lacked love for men but, on the contrary, because of excessive love for them, for outside the Church, far off the truth, ther is no salvation.The Church cannot compromise or sacrifice the truth and the orthorodx faith, because she will lose her identity and catholicity."
xv. Le Colosse de Maroussi, de Henry Miller.
"Voici donc Agamemnon et son épouse. Que préférez-vous ? Le menu ou un festin en règle, un gueuleton de roi, comme qui dirait ? Où est la carte des vins ? Un bon vin frais serait de rigueur, en attendant. Katsimbalis claque les lèvres, il a la dalle sèche. Nous nous laissons choir sur la pelouse, et Agamemnon nous apporte le livre d'un archéologue anglais, édition de luxe. C'est ce qui sert de hors-d'oevure, apparemment au salaud de touriste anglais. Le livre pue l'érudition ; on y parle de strates supérieures et inférieures, d'ornements pectoraux, d'os de poulet et de reliques tombales. Je le jette de côté dès qu'Agamemnon a tourné le dos. C'est un tendre, cet Agamemnon, presque un diplomate par la force de l'habitude. Sa femme a l'allure d'une bonne cuisinière. Katsimbalis pique un somme sous un gros arbre. Un petit groupe d'Allemands, mangeurs de choucroute déguisés en êtres humains, sont assis à une table sous un autre arbre. ils ont l'air affreusement savant et répugnant : enflés qu'ils sont comme des crapauds."
xvi. Le Roi des aulnes, de Michel Tournier.
"Un soir qu'il s'attardait dans l'ombre dorée de l'écurie où flottait l'odeur sucrée du purin, en regardant les croupes luisantes onduler de stalle en stalle, il vit la queue de Barbe-Bleue se dresser, légèrement de biais, en sa racine, découvrant l'anus, bien maronné, petit, saillant, dur, hermétiquement fermé et plissé en son centre, comme une bourse à coulants. Et aussitôt la bourse s'extériorisa, avec la vitesse d'un bouton de rose filmé en accéléré, se retourna comme un gant, déployant au-dehors une corolle humide, du centre de laquelle il vit éclore des balles de crottin toutes neuves, admirablement moulées et vernissées, qui roulèrent une à une dans la paille sans se briser."
xvii. Au guet !, de Terry Pratchett.
"Les livres gauchissent le temps et l'espace. Une des raisons pour lesquelles les bouquinistes, dans les petites boutiques exigües et pleins de recoins dont on a déjà parlé, ont toujours l'air de tomber du ciel, c'est que nombre d'entre eux débaruent effectivement d'ailleurs, qu'ils se sont égarés chez nous après avoir pris un mauvais embranchement dans leurs propres librairies, sur des mondes où l'on estime de bon ton pour la profession l'habitude de porter en permanence des pantoufles et d'ouvrir à la clientèle uniquement quand on en a envie."
xviii. Η Καινη Διαθικη.
Bon, j'avoue que je n'ai pas lu. Mais ça a tout de même de la gueule maintenant d'avoir le Nouveau Testament orthodoxe en grec dans sa bibliothèque, tout droit venu du monastère où Sainte Pélagie eut la révélation de la cachette de l'icône miraculeuse de Tinos.
II. CINEMATURES
Pour ceux qui seraient inconsidérément intéressés, les films de la semaine :
i. Inglorious Basterds, de Quentin Tarentino. Splendide, mais on se demande si Tarentino ne commence pas à vouloir faire à tout prix du Tarentino.
ii. Number 9, de Shane Acker. Histoire cucul, images splendides.
iii. Là-Haut, de Pete Docter et Bob Peterson, encore le couple du vieux grincheux et du jeune frais et innocent, mais pourtant..
iv. Brüno, de Larry Charles. OVNI qu'on ne sait juger, et pourtant j'y ai ri.
v. Les Derniers jours du monde, de Jean-Marie et Arnaud Larrieu. Une bonne merde parisienne trop longue de deux heures trente.
vi. Little New York, de James de Monaco. Aaaah bah en voilà un petit film de mafiosi sympathique !
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02.06.2009
DCCXLVII. - Liste de lecture.
i. Le Seigneur des Anneaux, de John Ronald Reuel Tolkien. Certes, je l'avais lu jeune - il y a quatre ans de cela, quand les films sont sortis et que je croyais encore à des choses comme l'amour et aux croissants sans margarine, innocence propre à la jeunesse. Cela fait toujours sourire de voir un cravaté attaché-casé avec ce genre de livre à la main dans le métro, ou pire encore une bédé. Menfous. Cette relecture fut salutaire : j'avais trop les films en tête la première fois, trop ce côté carton-pâte, trop ce côté maquillage et crocs de plastique des Orques qui masquait la simplicité du livre. Certes, Théoden-Roi qui charge sur les plaines du Pelennor en hurlant
Debout, debout, Cavaliers de Théoden !
Des événements terribles s'annoncent : feux et massacres !
La lance sera secouée, le bouclier volera en éclats,
Une journée de l'épée, une journée rouge, avant que le soleil ne se lève !
Au galop, maintenant, au galop ! À Gondor !
ça a de la gueule et ça vous donne envie de retourner en Islande sabre au clair et nasal du casque tanguant contre le nez pendant la chevauchée. Ca vous donne un petit air shakespearien qui vous donne envie d'être un homme lorsqu'on secoue la lance en hurlant. J'ai toujours aimé les livres d'aventures, ceux de cape et d'épée : on ne me refera pas.
Pourtant, si on regarde un peu tout ça, l'écart entre le film et le livre est patent, écrasant : la magie est très peu présente, en fait... Il s'agit éventuellement d'un livre de fantasy, mais Gandalf en use peu : contre le Carradras, dans la Morria et lorsqu'il chevauche pour retrouver Boromir. La Tour Sombre elle-même n'a pas ce côté de périscope de sous-marin à l'oeil rouge que lui ont donné les films : c'est un lieu de ténèbres, mais un lieu somme toute banal, si ce n'est qu'il est sinistre.
Le plus patent en somme restent les personnages : les deux seuls éléments réellement fantastiques sont le Balrog et le Nazgûl : le Balrog est effectivement un être de flammes noires, indescriptible et terrible. Le Seigneur des Nazgûl est un regard cruel dans un vide :
Sur son dos se tenait une forme enveloppée d'un manteau noir, énorme et menaçante. Elle portait une couronne d'acier, mais entre le bord de celle-ci et le vêtement ne se voyait rien d'autre qu'une lueur sinistre d'yeux : le Seigneur des Nazgûl.
Les autres personnages ne sont jamais décrits, quand on y regarde bien : les Elfes sont en général grands et minces, et sont de "belles gens". Les Nains sont petits, les Orques ont des oreilles rêches. Parmi les Hommes, les Dunedains sont plus perspicaces et dotés d'une plus longue longévité. Bref, j'étais surpris d'y trouver si peu de magie : plus importante est l'apparence (quand Gandalf ou Frodon s'énerve, doté d'un pouvoir magique, il paraît plus grand, il n'est pas forcément plus grand). Après tout, ce monde de la Terre du Milieu m'a bien rappelé les champs de bataille des Chroniques de Saxo Grammaticus, un état miédéval complexe fait de différentes "races", aux caractéristiques et aux moeurs différentes, mais peu atteint par le monde de la magie. À croire que les lectures que l'on fait de cette Trilogie sont trop souvent perverties par un regard de geek amateur d'Orques à la peau verte.
ii. Bonjour tristesse, de Françoise Sagan. Il y arnaque sur la marchandise, je le dis tout de go. Un livre révolutionnaire ? Un livre marquant ? Que nenni ! Un ton qui sent la communale, légèrement teintée d'un bon vieux bachot de philo des familles. Au pire une légère introspection du côté d'un esprit, et encore - au mieux, le personnage le plus intéressant reste Cyril, le falot amant de Cécile. Le reste, bof...
iii. De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman. Oui, je sais, Attentif Lecteur, je l'ai déjà lu, j'en ai donc déjà parlé. Et alors ? C'était là c'est dire si ça remonte à loin. À mon âge vénérable, trois ans, c'est suffisant pour assister à une destruction complète de la moitié du système neuronal. Quant à mon lecteur, je profite de son temps de cerveau disponible pour lui en remettre une couche, après tout c'est en serinant qu'on fait apprendre aux besogneux (dont je ne doute point que tu fais partie, Lecteur, à te tripoter la nouille de la main gauche tout en bavant d'admiration devant l'excellence de ma prose, schlika schika schlika ragnagnaaaaaa pouf pouf pouf raaaaaah). Ores donc : la fin du monde est pour dans onze ans. L'Antéchrist doit apparaître dans une maternité paumée du fin fond de l'Angleterre, et pour ça c'est Rampa, un démon, un ange déchu (trébuché, plutôt), doit refiler l'Adversaire, le Destructeur de Rois, l'Ange de l'Abîme sans Fond, la Grande Bête nommée Dragon, le Prince de ce Monde, le Père du Mensonge; l'Engeance de Satan et Seigneur des Ténèbres, bref le chiard dans son moïse à l'heureuse famille qui sans trop le savoir devra l'élever. Sauf que son pote Azipharale, un ange avec lequel Rampa est plutôt en bons termes (pensez, six mille ans à se battre l'un l'autre Ici-Bas, ça vous rapproche) essaie vaguement de s'en mêler. Onze années passe, le Molosse annonçant l'Apocalypse sort enfin des Enfers pour seconder l'Adversaire, le Destructeur de Rois, etc., mais l'Antéchrist en question préfère l'appeler Toutou et faire apparaître des baleines un peu partout. L'Apocalypse s'annonce mal, en fait, sans compter qu'il faut rajouter une descendante professionnelle (pas toujours facile d'être l'héritière d'une prophétesse du XVI°) et un Inquisiteur de première classe... Ah, oui, la Mort, la Pollution, la Famine et la Guerre pour faire bonne mesure, mais on trouve toujours n'importe quoi pour annoncer la fin du monde...
iv. Le Droit pénal, de Jean Larguier. Depuis que je me suis mis à lire régulièrement le blog de Maître Eolas, je me suis mis à m'intéresser au droit... ce petit bouquin me semblait un bon moyen de comprendre vaguement les notions de base du droit pénal. Si il annonce la couleur d'emblée : le droit pénal n'est pas que plaidoiries brillantes et crimes de sang - je m'attendais tout de même à une petite partie sur la procédure pénale. Ici, il s'agit plutôt d'établir les distinctions qui constituent le droit pénal (ce qu'est le pénal, le crime, le délit, l'infraction, la victime, la peine, l'indulgence...). Cependant, c'est salutaire, et de loin, bien qu'on reste sur sa faim, attendant de plus longs détails, de plus longues dissertations. Tant pis, ce sera pour le prochain livre.
v. Des Souris et des hommes, de John Steinbeck. 'ttention, klassik, commondit. C'est fort court et c'est cinglant. Après Les Raisins de la Colère, je m'aperçois que j'ai commencé Steinbeck dans le mauvais sens ; j'aurais d'abord dû lire celui-ci en premier. C'est dommage de se dire qu'à force d'avoir été seriné sur les 'ttensionchèfdeuvres à l'école on en garde comme un léger goût de méfiance, une résistance, une réticence : on va y trouver de quoi s'ennuyer derechef sur des questions humaines moult fois soulevées, le néant, le tragique, l'absurde. Rah, qu'on est bête quand on a trente ans (pas encore, ça approche). C'est l'histoire de deux types, un peu Vladimir et Estragon, qui sont de voyage plus par hasard et par habitude que par réelle volonté. L'un aime les choses douces, l'autre aimerait bien avoir la paix... Sauf que lorsqu'une robe et une vieille chienne se mettent dans les parages, les choses ne seront pas simples, dans ce pays lointain-ci. Il y a peu de place pour les sentiments et les descriptions ; tout est réservé aux actes, et aux silences de ces êtres qui ont tout juste de quoi remplir une vieille caisse à pommes clouée dessus un vieux lit plein de puces et de punaises. Une chienne accouche, une femme s'accote au chambranle, cherchant son mari. Le temps passe, il suffit de quelques heures pour faire des morts et des larmes.
vi. Le Capitaine Alatriste, de Arturo Pérez-Reverte. J'avais été catégorique pour cette pauvre libraire, mince comme une anorexique qu'on aurait mis à sécher sur une corde à linge de vieux fer verdâtre : je voulais un livre d'aventure, de préférence un livre de pirates - ou de cape et d'épée. Je connaissais Falkner, je connaissais Swift, j'avais lu l'essentiel de Jules Verne, c'est pas avec Defoe qu'elle pourrait m'appâter. De la cape ! de l'épée ! et du soleil, diantre ! Elle avait cherché un peu, proposé deux-trois choses que je connaissais (pas facile, au bout d'un temps...), quand elle m'a brandit la tronche de Viggo Mortensen en pleine poire. Ah ! Y'avait même une coquille de rapière bien visible, avec un tantinet de snag coagulé dessus ! En plus, il est vrai que lorsque le film était sorti, je m'étais promis de lire l'ouvrage. Hop, vendu. C'est un petit 264 pages (format classique) qui se lit en deux jours (format classique). Cela veut tout dire et rien dire. En somme, c'est un roman qui se lit vite, et dont on sent qu'il sert plus à poser de nombreux personnages pour une longue série, lucrative de préférence. Il cherche à tracer les bas-côtés et les ruelles du Siècle d'Or, il y a pas mal de didactique dans tout ça. Même l'égoïsme cruel et carnassier, chose attendue dans ce genre de livres écrit fin XX°, prend un peu trop ses aises dans les descriptions d'auberge aseptisée. Comment dire - le décor est léché, trop. Et les personnages un peu trop emblématique, jusqu'à ces deux Anglais qui débarquent à Madrid et qu'Alatriste doit tuer.
vii. Le Chancellor, de Jules Verne. Prenez un classique de la peinture, et un tragique de l'histoire navale : La Méduse. Histoire qui rappelait un peu à une France qui croyait rétablis l'ordre et la morale, les institutions pérennes et la compétence des êtres moralement destinés aux meilleurs postes n'empêchaient pas l'archaïsme, l'incompétence et la lâcheté (toute référence avec un temps présent quelconque, etc.). Mettez-le dans les mains d'un de nos plus grands écrivains d'aventure, et ça vous donne ceci : Le Chancellor, navire marchand de Sa Gracieuse Majesté, part des Etats-Unis pour une traversée banale de l'Atlantique. Du moins est-ce ce que le passager Karzallon espère en commençant son journal de bord. Mais progressivement, la température monte étrangement dans les cabines ; le plancher du pont chauffe lentement, et l'équipage semble se comporter étrangement, de nuit. Le feu est à bord ! Le feu couve ! Et les milliers de ballot de coton de la cale lentement se consument, rongeant le bateau de l'intérieur... des îles basaltiques apparaissent, aussi. L'Atlantique devient décidément un Océan étrange. Karzallon n'est plus sur un bateau ; il est sur un radeau, et une partie de l'équipage avec lui. Comment sont-ils arrivés là ? Va savoir... mais un nouvel arrivant est grimpé à bord du radeau, pourtant perdu sur le désert liquide : la Faim.
"Au moment de ramener sur le cadavre les vêtements qui vont lui servir de linceul, je ne puis retenir un geste d'horreur. Le pied droit manque, la jambe n'est plus qu'un moignon sanglant !
[...]
"Hobbart ne l'entend pas ainsi. Il saisit ma main et cherche à me reprendre le morceau de lard, mais sans parler ; il ne veut pas attirer l'attention de ses camarades.
"J'ai le même intérêt que lui à me taire. Il ne fat pas que d'autres viennent m'arracher cette proie ! Je lutte donc silencieusement mais avec d'autant plus de rage que j'entends Hobbart dire entre ses dents : "Mon dernier morceau ! Ma dernière bouchée !"
"Sa dernière bouchée ! Il me la faut à tout prix, je la veux, je l'aurai ! Je prends à la gorge mon adversaire, qui râle sous ma main et reste bientôt sans mouvement !
"Et moi, je broie ce morceau de lard entre mes dents, tandis que je tiens Hobbart renversé...
"Puis, lâchant le malheureux, je rampe de nouveau, et je reviens prendre ma place à l'arrière.
"Personne ne m'a vu. J'ai mangé !"
viii. Le Puits des histoires perdues, de Jasper Fforde. Capacité à prendre des séries dans le mauvais sens, de préférence par la fin. J'avais parlé du dernier épisode des aventures de Thursday Next, voici l'avant-dernier. En résumé : dans le Monde des Livres, Thursday Next s'est trouvé un roman policier de rayon B pour y prendre quelques vacances, et finir sa grossesse, accompagnée de son dodo domestique (qui oublie régulièrement de couver son oeuf). Mémé Next débarque, vêtue intégralement de Vichy. Et on annonce qu'après CavernBarbouillePro, TabletArgil V2.1, MANUSCRIT ("qui remporta tous les concours et subit huit mises à jour jusqu'à la version V3.5") et LIVRE V1, le Grand Central des Livres veut lancer UltraWord, un tout nouveau concept de livre. Bref : ça ne casse pas trois pattes à un canard, et il vaut mieux en apprécier l'humour anglais (ou gallois), le sens du nonsense et la satire cultivée que l'intrigue, qu'on a vite tendance à oublier tant elle est décousue. Pour la plage, en somme.
ix. Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson. La trilogie Millenium, c'est un peu comme Harry Potter : à force de voir tout le monde le lire dans le métro, de la secrétaire de conférence au cadre design à boucle de ceinture Gary Cooper, un film par-dessus le marché (ou plutôt bien entièrement dans le marché), on se dit qu'il va falloir s'y mettre, au moins pour ne pas paraître trop bête lorsqu'autour de la machine à café une pause se fait entre la Coupe de la Ligue et la défaite des Girondins. Oui, bon, ben voilà : c'est un hybride entre Dallas et un bon vieux plongeon dans l'Histoire. Le succès est attribué à la critique d'un modèle social larvaire actuellement présent en Suède ; je n'en suis pas intégralement convaincu, tant les incises en somme sont peu fréquentes (l'antiquité nazie de la Suède, la Guerre d'Hiver, le système social de gestion des handicapés). Au moins ont-elles le mérite d'exister, il faut reconnaître que c'est une des rares choses que j'ai trouvées intéressantes dans ce livre. Quant à l'histoire principale, en l'occurrence l'enquête, c'est une mauvaise série B : les intuitions révélatrices, l'histoire d'amour retardée, le gentil monsieur qui se révèle l'ignoble méchant avec une base souterraine et des chaînes... Allez, tout de même : j'ai bien aimé la partie où Mikaël Blomkvist tire à boulet rouge sur les journalistes économiques. Sorti de ça... Le film, quant à lui, est plus simpliste encore : la vague relation entre Vanger et l'industriel que poursuit Blomkvist disparaît complètement, ce qui anéantit directement le début d'unification des deux intrigues esquissé par le roman. Les diverses conquêtes du journaliste (la nièce Vanger, la rédactrice en chef, la punkette) sont aplanies pour ne laisser place qu'à un vague sulfureux avec la punkette seule, plus à même de convaincre tous les publics sans entacher la morale. Divertissant, et encore, sans génie.
x. Histoire de la laïcité en France, de Jean Baubérot. Un simple Que sais-je ? sur lequel je suis tombé dans une de mes errances dans une librairie universitaire. Comme tous les Que sais-je ?, cela trace bien les grands axes, est synthétique, mais parfois attend du Lecteur un peu trop de connaissances historiques (ça va, je les ais, mais le tout-venant, qui n'a pas eu la chance de chausser à sa naissance ma doudoune ventrale et mes petits bourrelets ?),sans compter qu'il est un peu dommage que les trois "seuils" de la laïcité française ne soient pas plus clairement identifiés (à l'exception du dernier). On sent le vieux prof, qui oublie parfois d'être concis, à force de ruminer son sujet d'année en année...
xi. Un Loup est un loup, de Michel Folco. Diantre ! Pas facile d'être fils de sabotier dans le Rouergue des Lumières... enfin, les Lumières : quand on habite à Racleterre, à l'ombre du castel des Armogastes, louvetiers royaux, et qu'en plus au terme d'une longue journée de travail votre femme vient d'accoucher d'un, non, de deux, non, de trois, non, de quatre. Non, de cinq ! enfants, voilà de quoi déstabiliser Clovis Tricotin ou n'importe quel homme de bon ou de mauvais sens. Sauf qu'à peine remis de son coup quintuple, voilà qu'un traîneur de sabre vient lui chercher des noises, et le provoquer en duel. Et ce n'est que le début : il y a des vaches qui se comportent bizarrement, et surtout ces quintuplés si étranges, si merveilleux que le Roy lui-même envoie un parchemin pour féliciter l'heureuse et fertile famille. Il y a Clodomir, Pépin, Dagobert, Clotilde et surtout Charlemagne, celui qui est venu en dernier... et donc entré le premier chez Maman, déclare la châtelaine, qui en fait l'aîné et son filleul. Voilà Charlemagne né, voilà Charlemagne et sa tripotée de frères et soeur qui grandit, pas toujours évidents à supporter pour la famille voire la ville : le clocher municipal y laissera des plumes et un tocsin, quelques rabateurs des Armogastes leur jambe, d'autre simplement la vie. Jusqu'à ce que Charlemagne, un peu pourchassé, un peu par envie, se retrouve ermite au plein coeur de la forêt, territoire des loups...
xii. En Avant comme avant ! , de Michel Folco. Charlemagne a grandi... et il vient juste de donner au Pibrac, Justinien le Troisième, maître exécuteur héréditaire de la baronnie de Bellerocaille, le tout devant vingt-six familles de bourreaux qui ont bravé l'exécrable réseau routier du Royaume pour la cérémonie. Bref, ça s'annonce mal, on dira même que ça sent la galère un tantinet. Ou la Bastille. Ou le duel. Charlemagne n'en loupe pas une, il va même empêcher le Roy de finir de grignoter ses croquants aux amandes et de tirer les chats sur les toits de Versailles. Avec En Avant comme avant ! Michel Folco continuait les histoires d'humour noir et férocemment amatrices de vie, de sang et d'os des familles Tricotin et Pibrac (Dieu et nous seuls pouvons), spécialistes en dévastation en tout genre, qu'il a plus ou moins conclues avec un peu moins de succès et avec le récent Même le mal se fait bien. Y'a pas à tortiller : c'est une vraie jouissance que de lire ça, ça se dévore et ça se baffre. Ne serait-ce que la scène du pilori, qui m'a donné une de ces tortores :
"cinq tranches de pain couvertes depâté de lièvre, une omelette de dix oeufs aux champignons découpée en cinq parts et cinq cabecous bien durs enroulés dans des feuilles de vigne. Pour boisson, une outre pleine d'eau mêlée à du vin était suspendue à la ridelle. [...] L'avocat apportait du poulet rôti, du pain blanc encore chaud qui sortait de son "four à pain pour tous", et cinq chopines de clairet. [...] pâté de perdreau, semelles de faisan à l'espagnole, cailles à l'estouffade, plus quelques filets mignons de sanglier sauce poivrade. [...] Les vêpres allaient sonner d'un moment à l'autre quand l'oncle Félix Ciamboulives se voitura un passage dans le bruyant va-et-vient animant la place. L'oncle Félix immobilisa sa charrette le long du pilori et tira de sous la banquette un panier contenant une tarte au miel et aux amandes qui en fit loucher plus d'un. [...] La tarte achevée, l'oncle Félix sortit du panier dix beignets au sucre et fit apparaître, toujours de sous la banquette, une dame-jeanne de vin de La Valette. [...] Puis ce fut Culat qui se présenta avec un panier débordant de charcutailles."
xiii. Watchmen, de Alan Moore et Dave Gibbons. Le film, magistrale surprise, n'avait pu que m'inciter à tomber sur la bédé avec la grâce d'une chouette asthmatique sur le loir assoupi qui rote son roquefort au fond des bois. Avec le recul, j'avoue que je l'avais déjà traficotée - Dieu sait où, mais j'avais pris le Hibou d'alors pour une mauvaise chouette de roman pour enfant en manque d'imagination. Fatale erreur. C'est un pavé complexe qui fait bien ses 300 pages, et on est prié de ne pas en louper une seule. La première lecture, faite affalé dans le canapé avec un bon bol de thé et des Speculoos, avait été sautillante, comme je commence toujours avec les bédés. Du coup, j'avais loupé les quelques cases essentielles, celles qui sont bien masquées : les incises de textes, d'articles, et, point magique, la bédé dans la bédé avec l'histoire de pirates que lit l'ado à côté du vendeur de journaux. Au début, ça a l'air totalement gratuit, jusqu'à ce que cette histoire donne une toute autre dimension aux actes d'Adrian Veid. Ca parle de fin du monde, d'ère post-atomique dans un univers parallèle où Nixon est président pour la cinquième fois. Les super-héros ont réellement existé, mais une loi en 1977 leur a interdit d'exercer leur profession... profession ? Passe-temps, plutôt, semble-t-il, de trentenaires qui trouvaient alors du plaisir à se déguiser et à prendre la cape. Ils ont cinquante ans maintenant, et sont un peu désabusés, vivant dans l'anonymat de maisons de retraite ou de centres de recherches, savourant une tisane bien sucrée en se rappelant comment en 1940 ils explosaient à coup de poing la gueule à Moloch. Sauf un : Rorschach, qui refuse de croire que les morts parmi les anciens super-héros soient des morts naturelles. Et là, ce n'est plus dramatique, c'est profond. Bouvard et Pécuchet au pays des collants, mais pas que ça...
Pendant que j'écris cela, à la télé passe un Don Giovanni, donné à Rennes... Les personnages sont devenus des hybrides de marionnettes et de Commedia dell'Arte. Dommage.
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24.03.2009
DCCXXXI. - Liste de lecture.
i. Trois Soeurcières, de Terry Pratchett. Dans cet univers un peu étrange qu'un Dieu qui rigolait un brin des blagues de Galilée a décidé de faire plat, couché comme une huître ouverte repue sur le dos de quatre éléphants un peu serrés eux sur la carapace d'une tortue ineffable qu'est le Disque-Monde, pas loin du Moyeu trois sorcières se souviennent vaguement qu'à l'école on leur avait parlé, peut-être, de Macbeth. Non qu'elles y tiennent particulièrement, surtout Mémé Ciredutemps, qui a de la dignité et qui sait se tenir, mais il paraît que faire un convent, un sabbat régulièrement, ça fait pas de mal et que c'est bon pour l'image de marque. Rapport à la clientèle. Mémé Ciredutemps n'aime pas trop ces choses, mais ça sent toujours moins la modernité que le nouveau Roi. Il paraîtrait qu'il aurait tué l'ancien roi d'un poison dans l'oreille ou en haut de l'escalier, mais ça fait partie des risques du métier - c'est pas ça le plus dangereux. Le plus dangereux, c'est qu'il a oublié le respect. Et là, tout roi qu'il est, si trois sorcières, dont une encore pucelle, et un fantôme au rabais, s'en mêlent, ça risque de tintinabuler plus que les clochettes tristounettes du fou local, qui gambade plus par habitude professionnelle que par envie. Sans compter qu'il va falloir repérer les citations de Shakespeare : pas toujours évident...
ii. Pyramides, de Terry Pratchett. Cette fois, c'est l'histoire d'un voleur, diplômé s'il vous plaît (encore que : tout juste, ça n'a pas été évident, notamment l'épreuve de grimpé de cheneaux), qui apprend que son père est mort. Normal, en général ça arrive souvent aux pères, encore plus lorsqu'ils sont pharaons - mais là, pas de messager : c'est juste que le soleil se lève bizarrement et que Teppicymon XXVIII (semble-t-il, en tout cas la numérotation n'a pas eu le temps de sécher) voit des fleurs pousser partout où il marche. C'est ce qui arrive, y paraît, quand on devient pharaon. Le problème des pharaons cependant est qu'ils ont plein de choses à faire : permettre au soleil de se lever tous les matins, honorer les femmes du harem, et suivre les conseils du Grand Pêtre. Car dans ce pays collé sur son fleuve comme la sangsue au crocodile, les Grands Prêtres sont là pour faire respecter la Tradition. Important, la Tradition. Sauf quand les Dieux se mettent à réellement exister, et le ciel à être remplacé par une grande femme bleue avec des étoiles sur le corps.
iii. Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq. Nul. Verbeux. Latinisant à tout bout de champ, sans gain. Paroles perdues. Analyses creuses. Ne vaut pas du tout Le Désert des Tartares, auquel il m'a fait penser au début. En fin de compte : lâché avant le dernier chapitre, où j'ai craqué.
iv. Sauvez Hamlet, de Japser Fforde. Un petit moment de détente agréable, sans plus : les personnages ne sont pas suffisamment fouillés pour que ce soit ébouriffant. C'est l'histoire d'un service brit chargé du maintien de l'ordre dans le monde des livres. Un truc pas toujours facile, surtout quand un Minotaure s'enfuit pour se glisser dans un roman des années 1930 où on parle de cow-boys... L'affaire est presque réglée, notamment grâce à l'intervention de l'Empereur Jark - autre agent de la Jurifiction qui cependant apprécie particulièrement de dégommer une vingtaine de planètes à chaque petit déjeuner. Bref, Thursday Next règle l'affaire et peut prendre quelques congés. Sauf qu'on lui colle un prince danois un peu versé en procrastination dans les pattes, un dodo ressuscité avec un pois chice dans le crâne et pour finir un personnage de fiction échappé illégalement d'un roman de gare et qui tente de transformer l'Angleterre en dictature... Je vous rassure, à la fin, l'Amiral Nelson retrouve Lady Hamilton, au grand dam d'Hamlet.
v. Quatrains, Omar Khayyam. Epatant... Je m'y suis "retrouvé", c'est donc que cela m'a fait réagir, et donc que c'est de la bonne poésie... À quand bien même je me doute bien que, de traduction en traduction, on a perdu. Je ne lis pas le persan : il faut l'admettre. J'aime cette sagesse cependant à voir notre destin commun, et à boire, dans la désillusion, en ne laissant pas le temps faire, mais en faisant en sachant l'inutilité. Inutilité dans laquelle on trouve pourtant la beauté, l'or et le sang, le rubis, le diamant.
"Aujourd'hui refleurit la saison de ma jeunesse
"J'ai le désir de ce vin d'où me vient toute joie
"Ne me blâme pas - même après il m'enchante
"Il est âpre parce qu'il a le goût de ma vie"
Je pense que ce livre longtemps traînera dans mes poches.
vi. Le Montespan, de Jean Teulé. Madame de Montespan n'était pas une damoiselle ni une pucelle, quoi que Sa Majesté, Louis le Quatorzième qui se l'est tout de même illégitimement tringlée 21 ans durant, eût aimé la chair fraîche. Elle était marié à Louis-Henri de Pardaillan, de Gondrin marquis de Montespan et accessoirement (pas tant que ça tout de même) Gascon. Sans compter hobereau local toujours au bord de la saisie judiciaire, qu'on se demande comment une Rochechouart-Mortemart comme Françoise a pu un jour accepter de l'épouser, sinon par amour. Amour il y avait, en tout cas c'est ce que clamait le marquis. Amour donc qui le fit mal accepter que Sa Majesté daignât trempouiller et retrempouiler son sceptre dans le giron de la Françoise (Athénaïs pour les intimes). En ce temps, on se battait pour mettre sa femme dans le plumard royal, histoire de recueillir les avantages d'une nuit une vie durant : pension, prébendes, titres, etc. Point n'en veut l'irascible Louis-Henri, qui ira limite engueuler le royal amant en pleine Galerie des Glaces, ornant son blason comme son carosse des cornes de son cocufiage. Promesses, menaces, prisons, rien n'y fera : il refusera tant qu'on ne lui rendra pas sa Françoise chérie... qui à Versailles ne s'agenouille pas que devant le Saint Sacrement. Un bon p'tit moment de détente que ce livre, pas la verve du Magasin des Suicides ou de la noirceur de Michel Folco, pourtant... sur un sujet similaire, en terme de personnages terribles.
vii. Benito Cereno et autres contes de la véranda, de Herman Melville. Dans ce recueil de nouvelles, dont la plus célèbre est Bartleby l'écrivain, Melville change du registre où je le connaissais mieux : on n'est plus dans la marine et les délires pour savoir si une baleine est un poisson ou pas (de toute manière Ismaël en fin de compte décidait qu'une baleine était un poisson... parce que ça lui plaisait comme idée), mais c'est tout le contraire : La Véranda commence comme une histoire bourrée de références féériques, à vous couper le souffle et le reste, tant cela fourmille et c'est brillant. On sent son Shakespeare, mais un Grand Bill maîtrisé, refait, réinterprété - transposé en terres sauvages et ricaines. Mais la féérie choit brusquement, soudainement, sans pitié : vous voilà signifié, il n'y a plus d'espoir, plus de fées, plus de bois sympathiques. À vous désormais de rejoindre Bartleby l'écrivain qui se nourrit de petits gâteaux au gingembre en regardant le mur de briques en face de la fenêtre, ne bougeant plus, préférant ne pas faire... Ne plus rien faire, jusqu'à ce que contre cette montagne d'atonie la patience du notaire de l'étude s'efforce, s'arcboute, puis s'épuise.
La nouvelle suivante est plutôt un long article de journal (peut-être en est-ce un, d'ailleurs, publié en feuilleton, cela se pourrait, à voir l'architecture), qui parle des Îles Enchantées. Encore un nom de rêve : on se croirait peut-être chez Stevenson - et on connaît le paysage, quoi qu'on dise, pour peu qu'on soit allé jusqu'en Terminale ; il s'agit des Galapagos. Cet univers de pierres noires et de vagues cinglantes où seuls survivent quelques oiseaux et des lézards qui permirent à Darwin de délirer. C'est bien avant Darwin et son Beagle, c'est déjà un univers sans pitié, sans espoir, sans horizon, fait de marins qui échouent pour éviter la corde, d'hommes desséchés par le sel, de femme qui voit ses frères mourir dans les vagues. La visite de cet univers halluciné s'achève dans le cimetière des Escanditas, comme un couperet : décidément, avec Melville, tout n'est pas si beau... je vais finir par le croire plus noir que London.
Vieux frèr' qui passes par ici,
J'étais pareil à toi jadi'.
Aussi gaillard, aussi faraud,
Ma paye, asteur elle est finie :
J'n'vois plus rien par mes fafiots :
Me voilà pieuté dans les scories !
Benito Cereno est le retour à la mer et aux pirates - l'histoire d'un brave capitaine américain qui porte secours à un étrange bateau espagnol, chargé d'esclaves qui se promènent librement sur le pont, et doté d'une proue qui semble faite d'un squelette humain. Le San Dominick est un étrange bateau, et son capitaine, Don Benito, un étrange homme. Moins que l'histoire, ce qui est admirable est la manière dont Melville fait lentement monter la tension, dès l'instant où le fantomatique bateau de Don Benito apparaît dans la brume jusqu'au moment où le brave capitaine comprend à quelle échelle de coupée sa charité l'a fait monter...Pourquoi cette rangée d'homme qui polit des haches rouillées par le sel ? Pourquoi cet esclave noué ce chaînes d'acier qui vient toutes les heures demander pardon à Don Benito ? Pourquoi cet autre esclave qui souvent porte secours aux faiblesses du capitaine malade ? Pourquoi cette ombre dans les haubans quand le capitaine américain se penche par la coursive de poupe ? Pourquoi Don Benito doit-il se faire raser dans un drapeau espagnol ?
Le Campanile enfin est la dernière plongée dans la noirceur - étrange pour une ville qui se contente d'édifier un campanile, haut, immense, par un bâtard magnifique, Bannadonna, encore plus déjanté, cruel et parjure que Benvenuto Cellini le jour où il coula son Persée. C'est un conte moral, mais un conte souverain qui clôt ce livre.
"[...] Comme celle de Babel, sa base fut jetée en une heure d'exaltation de la terre rénovée, après le second délugen quand les eaux des Sombres Ages eurent été taries et qu'à nouveau parut la verdure. Point de merveille qu'après une submersion si longue et si profonde, la jubilante espérance de la race prit essor, comme jadis dans le sein des fils de Noé, en de senaariennes aspirations.
"Pour la ferme résolution, point d'homme dans toute l'Europe qui, en ce temps, passât Bannadonna. L'Etat où il vivait, enrichi par le commerce avec le Levant, ayant décidé d'avoir le plus noble clocher d'Italie, sa réputation le désigna pour en être l'architecte.
"Pierre par pierre, mois après mois, la tour monta. Plus haut, toujours plus haut ; limaçon pour l'allure, mais torche ou fusée pour l'orgueil."
Notule : Avant moi, ce livre a appartenu à une Joséphine, en 1991. J'aime ce genre de détails.
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