12.10.2008

DCXCI. - En pendant, en crémaillant.

Longtemps, j'ai évité les rencontres en-dehors du travail. Ce n'est que tout récemment, clairement circonscrits, que de temps en temps je prenais des verres avec d'anciens collègues, en bar. Cette fois, il n'y avait pas de moyen décent de diluer mes craintes dans mille prétextes d'agenda ; l'invitation était si claire, qu'il fallait y aller, à cette pendaison, sachant qu'en faisant semblant d'être bien ensemble, et détendus, qu'il y aurait le monstre latent du travail, tout prêt d'ouvrir son oeil borgne.

Je ne suis pas bien en collectivité, je l'ai déjà dit. Je m'y sens emprunté, je le suis ; je préfère les relations paritaires, ou peu nombreuses du moins.

Entrée : je retrouve ces garçons croisés de mon regard de myope dans la salle de sport, et le sauna. Cela ne me surprend pas. Des phrases en quelque sorte avaient fait que je m'y attendais - leur tenue me confirme autre chose.

La discussion guindée fait semblant de rire. Le vin est léger, il porte rapidement. Ce n'est pas plus mal. Comme d'habitude, une contre-soirée se forme sur la terrasse, comme d'habitude j'y suis convié en observateur étranger, l'animal qui permet aux choses d'être plus drôles.

Le couple en est bien sûr, et surjoue. Ils sont là, peut-être, pour le frisson d'extrême et d'intransigeance déplacée. Ils sont l'esprit libre, en quelque sorte, un peu supérieurs. Leur parole est libre, elle doit être moqueuse. Deux des filles, venues sur le tard en tenue d'apprêt, les regarde. Ils doivent se connaître.

Bien sûr, les filles embrassent les garçons sur la bouche, comme une victoire sur l'intellect. L'un comme l'autre, dans un autre contexte, je les aurais désirés - je l'ai déjà fait. Ici : je suis partagé entre de l'amusement et une irritation déjà un peu soûle.

Les garçons rentrent, prétexte de bouteille vide peut-être. Les deux filles se mettent à s'embrasser, tout juste, devant moi.

Je ne sais pourquoi, je suis persuadé qu'il y a plus de l'enthousiasme d'adolescente. Le certificat, dans ce geste qu'elles font devant un simili-inconnu, de leur apparition à un monde supérieur, celui de la dépravation. De la liberté et du détachement par rapport aux convenances, que j'incarne, je suppose.

J'ai envie de leur hurler ce que je suis, et surtout ce que j'ai fait - autrement que tout ce que les déhanchements peuvent prétendre. Malgré tout, mes actions restent confinées dans mes vantardises : je fume seul, je bois seul, je couche presque seul - je n'étale pas, ou peu. Sinon en parole - en verbe, plutôt.

Alors que j'ouvre la fenêtre pour rentrer, elles m'arrêtent en me disant que ce n'est pas grave. Je me contente de dire ce que je préfère, comme pour comparer leurs images de théâtre à ma propre vie. À peine l'ai-je dis que je le regrette déjà.

Au retour, je retrouvais dans le métro le garçon qui m'avait suivi à l'aller. Son gros livre cette fois devait être rentré dans son sac à dos. Il fermait les yeux, fatigué lui aussi, pendant que je me réfugiais dans la musique. Il descendit à Italie, et mes cendres tombaient lentement dans l'air clair du balcon.

11.10.2008

DCXC. - Liste de lectures.

i. 1280 âmes, de Jean-Bernard Pouy. Il se trouve que j'en ai déjà parlé, au feuillet CCXLIII de cet Almanach, Lecteur, tu t'en souviens certainement car tu m'aimes et me suis et me poursuis où que j'aille, tout aussi sûrement que les Erynnies Oedipe. Ce qui n'empêche pas qu'un dimanche matin, feuilletant un peu de thé dans de l'eau, je me suis mis à regarder la bibliothèque, qui fait bien pitoyable désormais que l'appartement autour a grandi. J'en ai tiré ce petit opuscule, et j'ai passé la matinée sous la couette avec le terrible Pierre de Gondol. Qu'on se rappelle : Pierre de Gondol (appelé Epictète par ses potes), plus petit libraire parisien, est diligenté par un de ses clients pour enquêter. Par sur n'importe quoi, non non non. Sur une disparition : un meurtre. Cinq âmes qui ont disparu, lors d'une traduction - celle du numéro 1000 de la Série Noire, passé de Pop. 1280 dans le texte original à 1275 âmes dans la traduction de Duhamel. Pas rien, que je vous dis - sans compter, qu'outre l'écriture épatante, riche et pourtant simplissime de clarté et de trouvaille, de Jean-Bernard Pouy, ce bouquin fait une chose magnifique : il donne envie de lire. Je lui dois tout de même d'avoir lu ensuite Le Guépard, Truman Capote et plein d'autres encore.


ii. Tout peut arriver, de Jonathan Tropper. De Tropper, j'avais gardé Le Livre de Joe en tête, qui m'avait séché sur place, malgré l'apparente simplicité de la trame narrative. Un peu bêtement, je crois bien que j'attendais quelque chose dans le même genre. Ici, pourtant, on retrouve le classique des novellistes anglo-saxons : le trentenaire qui lentement craquèle. Ici, il s'agit de Zach, qui est on ne sait trop comment un type heureux. Enfin, qui devrait l'être. Il va épouser Hope, une fille magnifique et riche qui aime tout autant le sexe que lui, il coloque avec un millionnaire, il a un boulot qui paie. Mais son boulot consiste à se faire engueuler au téléphone par des incapables, il trouve du sang dans son urine, son petit frère s'explose un peu trop la cervelle en jouant du rock, son père réapparaît et il trouve un peu trop de plaisir à boire des cafés le soir avec la veuve de son meilleur pote. Bref, ça cahin-cahate, ça angoisse et ça faux-fuit de partout.


iii. Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès. Ce livre aura été ma contribution à la rentrée littéraire 2008. Ce premier bouquin de Blas de Roblès depuis dix ans commence sur une citation de Goethe : "Ce n'est pas impunément qu'on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux.", qui dresse bien le cadre. Celui où semble errer, improbable, distant, désabusé, Eléazard von Wogau, correspondant de presse oublié au fin fond du Nordeste. Qui, pour tromper son ennui, accepte de traduire et de commenter un manuscrit du XVII°, rédigé à la gloire d'Athanase Kircher par son disciple. Pour être honnête, je crois que j'avais vu traîner une fois quelque part le nom de Kircher, mais il m'était très largement sorti de l'esprit. Pourtant, plus déjanté que ce brave individu, il y a peu : Kircher, c'est la sommité intellectuelle du XVII°, l'esprit encyclopédiste universel de l'époque, la référence, le zénith de la recherche scientifique européenne au temps des perruques et des poux. Sauf qu'il s'est trompé quasiment dans toutes ses recherches - que ce soit ses tentatives de traduction du chinois, sa transcription des hiéroglyphes, etc. Il était couru, cherché, espéré, discuté. Tout ça pour se planter de bout en bout - bref, une sorte de BHL jésuite.

Penché sur ce manuscrit qu'il n'aime guère, Eléazard laisse vivre, parfois loin de lui, bien des destins qui ne le croisent que peu : sa fille, qui semble faire de la sociologie, un prof français débarqué au Brésil, un mendiant cul-de-jatte et un camionneur un peu versé dans les pouvoirs magiques, sa femme, qui a demandé le divorce et s'enfonce dans la jungle pour y retrouver des fossiles oubliés, un Allemand dont on se demande s'il n'a pas porté la croix gammée fut un temps, un Indien qui essaie de faire croire qu'il est le fils d'un sorcier et un sorcier qui en est vraiment une italienne qui sait trop facilement citer des penseurs lointains, un médecin revenu de tout qui lentement devient aveugle dans une maison remplie et de livres, un colonel qui ne l'est que parce qu'il a réussi à devenir gouverneur de l'Etat. Et avance lentement la traduction du manuscrit, et la découverte des délires de Kircher.

C'est du livre d'aventures qui n'en est plus un. Plutôt : l'aventure se délite, et s'enferme sous le soleil et l'humidité. J'ai un peu pensé à Cent ans de solitude, je pense qu'il n'y a pas que ça. Quoiqu'il en soit, les fins de ce livre renvoient toutes à une forme de dérisoire, quel qu'il soit - celui de l'érudition (tiens, ce serait pas du Ecco ?), celui de l'aventure (prenez tout ce qui passe sous la main côté bouquin d'exploration), celui de la favelà que sauve à peine Yemanjà.

"Quelque chose d'épouvantablement précis descendait sur elle." (p. 716).

On aimerait bien à voir ça que certains se contentent aussi d'un livre tous les dix ans.


iv. L'Echarde, de Edmund White et Adam Mars-Jones. J'ai été un peu eu par la quatrième de couv', lorsque j'ai déniché ça chez un bouquiniste : "Deux écrivains talentueux se sont réunis pour écrire ces huit nouvelles autour d'un même thème : une grave maladie, un véritable fléau de notre époque, jamais nommée au fil des récits." J'imaginais quelque chose du domaine de l'invraisemblable, de l'apocalyptique - comment dire, de la fiction d'anticipation. En fait, ces nouvelles sont profondément ancrées dans les années quatre-vingt, et ce qui en découle. Je ne vais pas faire l'inventaire des histoires de chaque nouvelle, pour lister et lasser. Indéniablement, le récit de L'Echarde, d'une précision anatomique et mécanique, est extrêmement bien agencé. Après, ce qu'on pourrait reprocher à cette écriture est de faire dans la distanciation froide, la retenue analytique et le non-dit. Il y a une atmosphère de fin des temps, quelque chose comme une panique impossible maîtrisée, repoussée, renvoyée uniquement par les visages qui ne bougent pas, ne cillent pas, et les corps qui agissent dans l'ombre et l'inquiétude. Tentant d'être oublieux de la maladie. C'est une atmosphère qu'on a oublié que celle-ci, qui devait être celle des années quatre-vingt.


v. A propos d'un gamin, de Nick Hornby. A force d'entendre parler de Hornby, quand on en trouve chez un bouquiniste, on en prend. Indéniable : ça se lit en trois jours à l'hôtel. Constat : ça peut faire sourire, mais ça ne va pas chercher très loin, même si l'ensemble dépasse les premiers chapitres, très médiocres. Ce qui est appréciable, c'est qu'en un sens, l'histoire n'est pas finie : non, le gentil trentenaire dépassé par les événéments de la vie qu'il renvoie systématiquement loin de lui pour éviter d'y penser n'épouse pas la femme dépassée par les événéments, ni n'adopte l'adolescent un brin déphasé sur les bords. Tout au plus des relations se sont-elles tissées, des solitudes se sont-elles cotoyées, et Kurt Cobain est mort.

08.10.2008

DCLXXXIX. - Au passage.

Orion est la seule constellation que je sache reconnaître. Je sais pourtant qu'elle contient des noms de rêve : Bételgeuse, Bellatrix et Rigel. Il me semble qu'Homère en parle, je n'en suis pas sûr.

Peut-être est-ce pour ça que j'y pense ce soir : avec un client, nous avons parlé d'Homère et de l'année 1204 autour d'un sandouiche. Puis il m'a demandé si je croyais en Dieu.

D'ici, on ne la voit pas, à cause des lumières.

DCLXXXVIII. - Hellène (quater).

- 1 -
 
Terminal 1

Comme tous les dimanches, l'avion est en retard ; comme tous les dimanches, la foule se presse devant les guichets de la police. Les rangs compacts s'alourdissent de nouveaux effluves humains à chaque fournée des tapis roulants. Des Romains courent, ils n'ont pas compris que leur avion avait trois heures de retard. Un Pater familias, l'écharpe rouge posée autour du cou, dresse un menton mussolinien pour diriger la foule piaillante des femmes qui l'entoure. Il se dressait il y a peu devant moi, veste de velours beige, toisant l'avenir des sièges où s'asseoir pendant que les petites guenons dont parlait Lampedusa se pressaient contre la vitre, secouant des têtes et des bras mi-hilares mi-effrayés.

Une Parisienne, impatiente, sangle du sac au coude, soupire tant l'univers est impossible, tant est courageux la façon dont elle fait face à ces contrariétés. Elle devrait être louée de tant supporter, si dignement.

Dans la queue, des Japonais, en file patiente et collée au mur, alignent la vague refermée de leurs têtes dont certaines se sont fait agrandir les yeux à coup de bistouri. Tous ont le menton posé sur l'épaule gauche, et presqu'un sur deux pose la main sur l'épaule de celui qui le précèdent. Tous ont un sourire niais, attentif - attendri.

Tous penchés vers le petit Romain, écrasé de sommeil dans son landeau. Parfois, sa couverture de légère polaire se soulève, avec ses pieds et ses rêves profonds.

La housse à costume dans une main, le portable dans l'autre, je me contente d'avance. J'ai la chance d'être grand, et de pouvoir secouer la tête lentement aux rythmes de Shepherd's dog. Pourtant, un petit sac de souvenirs est souvent poussé contre ma main, de l'arrière. Je me déplace un peu, pour laisser du vide - rien de plus stupide que de se frotter dans un queue (blague à part). L'angle du petit sac plastique revient frotter, posément, sûrement. Il me pousse la main gauche en avant. Je l'écarte, et porte la housse devant moi.

J'avance d'un pas. Le petit sac revient, il se presse contre mes cuisses avec l'opiniâtreté d'un chien qui veut jouer. Le frottement remonte mon pantalon, rippant sur la trame à petites poussées. Un pas encore, pour laisser faire.

Le petit sac revient. C'est vrai que je prends toute la place de l'étroit couloir, entre les chicanes. Après tout, je n'ai personne à supporter, et auquel faire la conversation à mes côtés. Et puis on est à la fin, juste devant la bande jaune et les caisses de plastique de la police. Je m'écarte sur le côté, m'en foutant éperdumment. Sufjan Stevens joue Avalanche, il est des choses plus importantes. Et puis ça va être mon tour.

Le petit sac traîne sa maîtresse devant moi, jusqu'au guichet de contrôle. La femme fait une petite moue, celle du devoir accompli ou de celle qui ne s'est pas laissée marcher dessus par l'adversité de l'univers. Heureuse d'elle, elle m'est passée devant.

 

 

- 2 -
 
Manteau bleu

Les sept oliviers de l'autre côté de la rue sont un peu soulevés par la première brise du matin. À droite, l'avenue Syngrou vrombit déjà de l'ample accélération des voitures émergeant du virage du périphérique. De la fenêtre du bureau, on verra plus tard l'ample mer et les îles du Golfe Saronique, nettes et fraîches pour une fois sur la mer étale où se dessinent les carrés sombres des navires qui partent de Piréas.

Les feuilles des oliviers, plus sombres sur le dessus, s'argentent sous le soleil levant qui commence à faire de l'ombre dans la marquise. Ce matin, avoir un thé ou un café a été impossible, plus que d'habitude : un bus a dû atterrir de n'importe quelle contrée où l'on est obèse par nationalisme. Nous sommes plusieurs, par petits groupes, à attendre sous la marquise, pas forcément réveillés, cravate reserrée rapidement et mallette aux pieds.

L'assistant me fait remarquer que Iorghos ressemble à un acteur américain. C'est vrai - c'est un beau quinqua, en tout cas. Il pourrait jouer dans un film, je le verrais bien dans un polard. Mais il est trop petit, me dit F***. Bah, à côté de Joe Pesci... et puis ce serait réaliste, au moins. Tout n'est que cadrage.

Une première bordée de cadres part dans un des taxis jaunes qui défilent. Encore quelques-uns et on va y arriver. Il suffit d'attendre tranquillement, de regarder les oliviers et le bleu limpide au ciel.

Une femme, vêtue de quelque chose comme du Chanel bleu trop épais pour la saison, discute avec Iorghos. Elle discute - après tout, ici, quand des Grecs haussent le ton, c'est juste qu'ils ont une conversation animée. On la sent qui se rengorge, il y a quelque chose comme de l'indignation dans tout ça.

Pεσεψιόν, ρεσεψιόν, ρεσεψιόν. Ca revient à tout bout de champ dans sa bouche - elle le disait déjà quand elle m'est passée devant, et le vieux papi, pour la réservation. On sent que la ρεσεψιόν est l'argument massif, la source première de sa colère. C'est qu'elle se contient : ça se voit à sa main légèrement baguée qu'elle remonte à son carré Hermès. Peut-être a-t-elle demandé avant de déjeuner dans sa chambre que la réception lui en commande un, de ces taxis.

Son mari fait semblant d'opiner du chef, et va bourrer sa pipe contre une colonne, la laissant faire. Lui aussi lorsqu'il redresse la tête, fourneau au nez, regarde les oliviers. Iorghos met les mains derrière son dos et l'écoute, les pattes d'oie de ses yeux plus creusées.

Pεσεψιόν, ρεσεψιόν ! Je sais pas quel est son drame, mais ça m'amuse de la regarder. J'ai un plaisir mesquin à annoncer à mon assistant ce qu'elle va faire, comment elle va agir - et un autre de ne pas trop me tromper. Il rigole, je me mets à avoir un fou-rire. Elle peste : le taxi n'est toujours pas arrivé, à deux mètres de moi elle est tellement perdue dans sa colère légitime qu'elle ne fait pas plus attention à ma cravate de prêt-à-porter qu'avant. Progressivement toute la théorie des cadres se met à sourire, un peu gênée.

Son mari nous regarde, retire sa pipe d'un geste large de la main et souffle une fumée ténue et bleue, qui opacifie un instant les oliviers. C'est un de ces vieux messieurs qu'on croirait tiré d'un portrait du dix-neuvième, aux cheveux blancs légèrement crépus, qu'il plaque en arrière. Sa moustache et une partie de sa barbe sont légèrement jaunis, malgré l'attention qu'il leur porte.

Un taxi arrive. Il nous regarde, sans rien dire on lui laisse l'animal. Il tapote sa pipe contre une semelle, plus noire, et monte. Iorghos hèle le manteau bleu.

Dressée à l'angle de la rue, sur l'avenue, nez au vent impossible, elle voulait attendre le taxi providentiel puisqu'on ne lui donnait pas celui de la ρεσεψιόν.

Elle court sur ses talons, hurlant.

À peine montée, elle engueule le chauffeur. Tous des incapables, en vérité, à la réception.

06.10.2008

DCLXXXVII. - Hellène (ter) nippon.





















































04.10.2008

DCLXXXVI. - Hellène (bis).

- 1 -

Symposium



Ce soir, le vin : à l'univers, au monde. Tant pis pour eux - et pour moi.





- 2 -

"Des hommes illustres ont pour tombeaux la terre entière ; un lit vide est préparé pour les humbles."



À Syntagma, ce soldat en treillis qui redressait attentivement les sacoches de ceinture d'un evzone de faction. À l'autre, il lissera les crins du bonnet pris dans les boutons par le vent, une fois que je l'aurais photographié. De l'un à l'autre, le militaire passe régulièrement et rajuste leur tenue, qui est déjà celle de l'hiver. Eux ne cillent pas.

J'allume une cigarette, et je fume pour me permettre de le regarder, sans insistance.





- 3 -

"L'endroit où les gens sont serrés."



Face à la Pnyx, sous le soleil de midi, je monte la colline. Dans l'escalier de la Beulé, je croiserai les hordes sortantes, piétinant le caillebotis de bois en groupe se faisant tous photographier sur le même escalier par plusiers Nadar identiques.

Pourtant, dans cette dernière impression de foule, on est impressionné malgré soit. La pente et l'encaissement, entre les murs et les escaliers, rendent plus imposants encore les Propylées.

La masse est là, elle surplombe. Les fûts de pierre, immenses, deviennent titanesques. On les regarde, loin, dessous leurs pieds - beaucoup vagissent en bas, se contentant de photographier. Il y a bien des choses que des photos ne rendent pas. Une impression - d'ensemble. Les doigts de marbre brandis vers le ciel, encore coincés dans l'appareillage de métal.

Ici, les colonnes soutiennent les cieux.

Passer entre elles est un réel passage - vers le religieux, vers un symbole. On entre, ailleurs : sur une forteresse de pierre à peine arasée. La ligne parfaite est derrière. On comprend ce qu'est une merveille du monde.





- 4 -

Et elle ne donna pas la source salée.



La colline est presque vide, c'est l'heure la plus chaude. Dans les tavernes colorées, on mange les patates défrigérées. Prosterné, je le crois prendre une photo. Equerre à la main, nez au ras du sol, il dessine précieusement la ligne du monument. Sur une autre feuille, je vois le kiosque de l'Erechteion. Ses longs cheveux masquent à peine sa moue attentive. Il se laisse contourner, il laisse passer les poseurs qui veulent montrer à leurs amis, au retour, leur dernière proie. Je le vois s'acharner sur l'un des métopes.

Plus tard je laisserai aussi l'appareil photo pour ressortir nerveusement le carnet de croquis. Des lumières ne peuvent exister sur une pellicule.

Quatre nonnes, noires et belles, circulent dans l'indifférence. L'une d'entre elles brandit systématiquement une caméra. Les autres ne se laisseront prendre qu'une fois devant le panorama du Lycabète, et d'Aghios Georghios. Trois époques de la Grèce sont réunies : l'Antiquité splendide que foule le Moyen-Âge pensif contemplent l'Athènes moderne.

À côté du Cécropion, un chien noir, pattes croisées devant lui, attend patiemment que le chat descende de l'olivier.





- 5 -

Ici, Paul, dit-on...



Le vent s'est levé, et je griffonne dans le froid. Rien n'est exceptionnel, pourtant je commence à sentir l'incongru de ma présence sur cette pointe de roche. Il y a dans un coin de jeunes grecs, venus boire le dernier verre du repas, et beaucoup de touristes, un peu plus sportifs, qui s'immortalisent devant les restes de l'Agora. Moi, j'essaie simplement de laisser faire la lumière sur le papier. Ce n'est pas facile.

J'envoie des messages à tout le monde, disant où je suis, ce que je vois. Certainement pour me sentir moins seul : il n'y a pas plus pitoyable, en fait, que découvrir une merveille seul. De ne pas pouvoir la partager, dans un silence commun. La solitude est un massacre, lorsqu'elle est en extérieur.

Les pierres glissaient terriblement, pour monter. J'aimerais beaucoup y donner un rendez-vous, à quelqu'un qui descendrait d'avion pour me rejoindre : "18h, samedi, sur l'Aréopage". Nous regarderions, avant que les gardes ne nous chassent, le soleil se coucher sur la mer. Puis nous irions boire un verre, peut-être à Psiri.





- 5 -

Syngrou-Fix



J'aurais passé la journée en extérieur, à contempler pierre à pierre toute l'Antiquité. Sans étonnement autre que l'évidence de la beauté : ces lieux m'étaient si familiers, que je ne faisais que les retrouver. La ville qui les enclot, elle, est plus étrange.

C'est en rentrant que je me suis aperçu que l'hôtel est complètement excentré, au bout de Syngrou, plus loin encore que le dernier métro. La prochaine fois, il faudra que je voie si je ne peux pas en prendre un autre, plus dans le centre, pour le week-end. L'avenue est une longue succession de sex-shops, de centres d'affaires et de concessionnaires automobiles. Des filles aux jupes trop courtes s'y photographient au portable, pour faire passer le temps. Des quinquagénaires inquiets, aux voitures clignotantes, attendent dans leur siège le moment où ils auront le courage d'aller discuter le tarif. Des chiens haletants somnolent sous les lampadaires et, parfois, traversent lentement l'avenue pour faire rugir des klaxons.

Quelques restaurants dressent leurs baraquement étudiés et liftés, mais vides, pendant que des couples dont les femmes se cassent les talons sur les trottoirs inexistants, se demandent dans lequel entrer, pour l'ambiance.

Le haut de Syngrou doit être un lieu de drague : quelques hommes circulent dans le vacarme des voitures.

L'un d'entre eux, démesurément beau, arrête son vélo devant moi. Il ôte sa capuche, retire posément ses écouteurs, et se met à me parler. Affolé, je me réfugie derrière le fait que je ne comprends que l'anglais. Il soupire. Pourtant, je crois que je le désirais.

Peut-être aussi me dis-je qu'il était beau, parce que rien ne s'est passé que ma fuite.





- 6 -

Chambre 647



Cela fait longtemps que je me réfugie dans l'impermanence. Avec cette excuse d'être tout le temps en déplacement, je me réfugie derrière l'inutilité d'établir quelque lien que ce soit. Accusant en somme autrui de ne pas pouvoir être suffisamment patient, devant ce qui n'est jamais que ma propre incapacité à aller vers lui.

On a beau me dire que mes voyages sont l'occasion de rencontre - que ça ne tient qu'à moi d'aller au feu. J'en suis incapable, non que l'idée me terrifie. C'est bien autre chose : je ne suis même pas incapable d'entrer dans un bar, puisque jamais l'occasion ne se présente - puisque je fais tout pour n'avoir pas à me trouver face à un bar. Je me sais froid, distant, moqueur. Je teste sans arrêt, non pas même pour tester en fait, plutôt pour me consoler, face aux réactions que créent mes humeurs, de l'irréalité de toute relation.

Je sens bien que j'échappe, ou plutôt : que je fais tout pour échapper. Je suis infidèle - et pourtant exigeant. Je voudrais qu'on soit toujours là, et je me méfie lorsqu'on est présent, pour ne pas dire que je disparais. Quel courage ont mes amis - quelle opiniâtreté. C'est certainement pour cela qu'ils sont peu nombreux. Et qu'ils me sont chers ; mais cela je ne le leur dirai jamais.

Ce soir, j'ai demandé au pianiste de jouer As Time Goes By. Ensuite, il s'est amusé avec The Men I Love, de Gerschwin crois-je.





- 7 -

Lobby



Le vendredi matin, il faut se lever plus tôt. Des américains arrivent, d'autres partent, tous sont affolés. Les bus stationnent à longues files, devant les plots chromés que les voituriers repoussent sur les trottoirs. Quelques voitures, dont on devine qu'elles sont faites pour le luxe, s'impatientent entre deux mastodontes de métal d'où trébuchent en dandinant des masses adipeuses aux bras fermement accrochés aux barres de sécurité.

Les fauteuils du lobby sont intégralement occupés, il y est impossible d'attendre l'assistant et son retard habituel. De vieilles aux couleurs pastels sortent des voix aigües, comme perpétuellement geignardes - même lorsqu'elles expriment leur contentement. Les hommes parlent fort, dans une bouillie verbale de basse, et s'évertuent d'ignorer les casques de cheveux permanentés de leurs épouses, où le vide se voit. Des garçons d'étages empilent de longs sacs dans les cages dorées.

Quelques couples nippons rient nerveusement. Les femmes portent de ces vêtements au tissu toujours épais et toujours incongrument coloré : il doit convenir de venir en Europe habillé comme les anciens coloniaux imaginaient les Zoulous, dans les films hollywoodiens. Lorsqu'elles rient, elles pressent leurs mains devant elles, tordant presque les coudes pour qu'ils se touchent. On les croirait maladives.

Leurs maris, aux polos blancs rentrés dans la ceinture, ne se sentent pas forcément bien, eux : au petit déjeuner, ils ont essayé d'accompagner les champignons de Paris de la sauce chocolat posée à côté. Certes, ils auront un drôle d'aperçu de la cuisine locale à raconter au bureau.

Plus rarement, il y a une équipe de foot, dont les athlètes, incroyablement jeunes, déambulent de soirs en soirs parés des mêmes couleurs. Entre les costumes des cadres fatigués, et les shorts rances, leurs couleurs éclatantes et leur bruit occupent un espace morne souvent. L'écusson sur le sein gauche trace de mystérieux mérites, comme une noblesse étrange qui ressortirait du molleton de leurs survêtements. Leurs corps sont fins et déliés, ils sont eux et l'on se surprend à les regarder pendant que pelotonnés sur un canapé, l'un d'eux passe son bras derrière celui qui a ouvert son portable, pour mieux voir la vidéo. Un soir, ils disparaissent, pour revenir plus fatigués le lendemain - plus détendus, aussi.

Les hommes d'affaires, parce qu'ils font semblant d'être occupés, souvent attendent directement sur le perron le taxi commandé. Cela permet aussi d'échapper aux jacassements du lobby, qui se répètent de semaine en semaine, et lassent. Il y avait un groupe de Français, qui devaient être des commerciaux, à voir le mal qu'avait la femme à s'intégrer dans leur discours tonitruant, rigolard et bravache. Plus en retrait, un jeune homme encravaté se réfugiait derrière son sac de voyage, sur lequel il avait posé une mallette de cuir brun. Je me suis mis à le regarder, il s'est mis à me regarder.

J'ai pensé à ces femmes chypriotes, qui leurs collèges partis, traversaient le lobby pour donner à un homme éberlué leur carte de visite, leur numéro de téléphone écrit derrière. Puis je me suis retourné, pour parler à Yanis - le taxi n'allait pas tarder, je devais le remercier. Dos tourné, mains dans les poches, pans de la veste rejetés dans le dos.

Quelques instants plus tard, pris par moi-même, je me retournais. Nos yeux se retrouvèrent directement.

De nouveau le même manège.

Le taxi arriva, cette fois c'était Lampros. Avant de monter, je me surpris à prendre mon temps, pour le regarder. Je soupirais, dieu sait pourquoi. Je lui fis un signe de tête, il leva légèrement la main.

Le taxi démarra.

26.09.2008

DCLXXXV - Hellène.

- 1 -

 

La vie d'hôtel est une vie morne, saine, et délicatement prévisible - tout comme travailler à l'étranger. La journée est scandée par les déplacements, le matin et le soir par les repas zigzagants entre les mannes d'américains retraités qui viennent en quelques heures contempler les millénaires de pierre. La nourriture est internationale, la langue un beuglement américain, satisfait. Les sièges sont pleins de chairs, aux peaux de bras flasques et gras. Les bacs de bacon, au breakfast, sont fouaillés aussi puissamment qu'un feu moribond, tandis que les serveurs s'insinuent sous des cohortes de plateaux, de verres, de nouveaux oeufs frits.

Dans cette masse braillante aux pantalons immenses qui traîne, gourmande, devant les bacs d'omelette blanche so cute et de saucisse tiny but gorgeous my gosh, se glissent parfois de maigres hommes d'affaires, cernés. Ils mangent souvent par paire, voire plus. Le plus jeune est toujours le premier, qui se redresse avec l'inquiétude - cachée par un sourire attendant patiemment l'absolution ou la reconnaissance - qu'on ne lui adresse pas la parole sur le plateau de champignons. Ils se parlent peu - on les sent gênés de cette intimité. L'ordinateur qui fait parfois son apparition à côté du café tiède est un soulagement, peut-être une cachette.

Ce matin,  ils étaient trois. Le plus jeune avait mon âge, il tentait de sourire et bafouillait son anglais au serveur pour commander le caffe con pana et l'espresso frego. Il n'avait pas mis sa cravate, encore : ce devait être son premier déplacement. Ses deux collègues l'ignoraient, l'un penché sur son BlackBerry, l'autre sur des notes minutieuses. Il se leva, s'excusant d'un sourire, redressant sa mèche blonde. L'ordinateur devait ronronner bien fort, les notes être écrites finement. On n'a pas lu Pascal avec plus d'attention.

Ne cherchant plus à héler le serveur pour l'eau chaude qui ne viendrait jamais, je me contentais de le regarder se diriger vers le stand de fromages, celui qui est sans queue ni américains. Il y a là-bas du katiki, de la graviera et parfois du mizithra. Il semblait hésiter devant les triangles de pâte jaune.

Lorsqu'il revint, l'assiette pleine où on voyait le doré d'une croûte et le rouge ténu d'une tomate tardive, un homme plus âge avait rejoint la table. Ce devait être le chef, quelque chose comme ça, à voir le pascalien se mettre à lui disserter les preuves théologiques qu'il venait d'étudier.

Le serveur arriva, chargé des cafés. Le petit blond lui sourit, pour prendre sa boisson. Le chef tendit la main, lui ôta le caffe, et commença de le boire.

Je le vis ne pas comprendre.

Il baissa les yeux vers son assiette de fromages, et la posa. Puis il a sorti son ordinateur.

 

 

- 2 -

 

Cette boutique n'est pas toujours visible de l'hôtel - c'est une échoppe comme on en croise souvent dans les rues d'Athènes, un carré sur le trottoir où se vendent les choses les plus inutiles et les plus urgentes. Il y a parfois des journaux, je vais y faire un tour en attendant mon assistant. J'y achète peu - on a peu de besoins, quand on vit à l'hôtel. Pourtant le dernier achat, un peu de gel douche, m'avait fait croire être au Bon Marché.

Les journaux viennent de partout - il y en a quelques dizaines de chaque, tous les titres grecs et les grands titres internationaux. Ceux qui vivent face aux hôtels doivent croire qu'on ne prend son plaisir qu'à ne lire le Financial Times ou le Wall Street Journal.

Depuis quelques jours, j'y retournais régulièrement. Non seulement parce que F*** est toujours en retard, mais aussi parce que j'y avais vu un temps une manchette rouge et noire, un peu datée, qui fleurait bon le journal satirique. Il faut attendre un peu : la nouvelle livraison n'a jamais lieu le mercredi - parfois le jeudi, parfois le samedi. Il n'y en n'a jamais qu'un exemplaire, plié en quatre entre un paquet de Monde et trois Figaro.

Ce matin, la  boutique était vide. Je ne trouvais toujours pas mon canard. Je musardais un peu, histoire d'attendre la propriétaire, et de dire bonjour pour faire passer le temps.

Kaliméra !

Ils ont une façon toute particulière d'appuyer sur le 'mé'. Elle venait de courir pour me rejoindre, mince et noyée dans ses robes à fleurs. Elle devait fumer un peu plus haut dans la rue, parlant avec le moustachu qui fait janissaire d'hôtel.

Elle franchit le seuil, passa derrière le comptoir. Et elle me tendit mon journal, qu'elle m'avait gardé caché sous la caisse.

 

 

- 3 -

 

La journée, comme toutes les journées, avait été infernalement dure. Ce n'est pas toujours facile de mélanger le rythme grec - journée pleine, sans pause déjeuner - et le rythme du consultant - journée longue. Bien souvent, en fin de journée, on opine consciencieusement du chef alors qu'on n'a rien compris de ce qu'on vient de vous dire, et qu'on aimerait bien qu'on vous répète.

Ces jours-là, mon assistant baisse le pavillon plus tôt que moi : je tente de garder un peu de forme, m'agitant devant des miroirs pendant que la télé braille les derniers massacres financiers, et lui mange rapidement avant d'aller dire à sa copine qu'il l'aime, longtemps, au téléphone.

Ils se parlent à voix basse, doucement. On le voit s'énerver, mais jamais il n'ose monter le ton. Cela doit faire longtemps qu'il ne l'a pas vue, et qu'il est ici, avec moi.

De retour, il avait déjà accroché le .. à sa porte. J'extirpe le journal de la mallette, prend un livre en plus au cas où, et je monte.

Athènes semble calme ce soir. On ne devine plus les phares des tankers quittant le Pirée. Une fête foraine clignote au loin, vers la route de Lamie. L'air est frais, un peu humide. Il n'y a quasi personne sur la terrasse et pourtant il me faudra un peu de temps pour trouver une table d'où voir le Parthénon, jaune tiédi de brume.

Enfermé dans les bras de fer forgé, je grignote avec plaisir les nouvelles de mon pays et un peu de pain. Le serveur, dont je ne connais toujours pas le nom, apporte un verre plein de Cabernet. Il est léger, frais, avec un goût de cannelle et de banane. J'ai des envies de carnivore - calme, tranquille, occupé, j'espère n'être pas aussi pitoyable que ce cadre avachi sur sa bière. Mais - je ne suis qu'un type seul avec un journal et un menu.

Les toiles de la marquise froufroutent à coup sec. On dirait que des pigeons volent d'un coin à l'autre, sans battre des ailes. Parfois, elles claquent, soulevées brusquement sur le ventilateur qui continue de décapiter la lumière.

Il pleut.

J'ignore comment c'est arrivé : j'ai levé les yeux, et il pleuvait. Des murailles d'eau entourent la marquise, dont les pans se gonflent, brunissent, suintent aux coutures. Une gouttière se forme à quelques mètres, noircit les carreaux de terre brune.

La ville a disparu dans la mer. Parfois dans l'eau on voit flotter la nageoire lumineuse d'un poisson des abysses - puis il disparaît. On entend une sirène glapir dans les profondeurs, mais elle ne persiste pas. La lampe grésille, sous l'hélice du ventilateur.

J'hésite, j'essaie de regarder. Mais il n'y a rien, sinon le bruit terrifiant de l'eau qui dévale sur la ville. Journal plié, je bois, regardant les éclats de verre qui se forment aux chéneaux d'un toit, le tremblement des tuiles dans l'orage.

Brrrraaaaaoum. La marquise s'éventre, la toile déchirée fond sur la table et se mélange aux serviettes.

Je cours à l'abri, journal protégeant le verre, saluant les serveurs hilares dans les nappes noyées.

 

 

- 4 -

 

J'ai sûrement trop bu.

Il pleut depuis ce soir, des orages continus. Dans le lobby, de dernières américaines désoeuvrées par le week-end s'européanisent avec des roulées canailles. D'où j'étais, je les voyais dessus mon livre, en rangée épaisses sur les coussins d'un canapé. Bras reposant à l'horizontale sur le ventre.

L'une d'entre elles partira avec les fleurs de la table basse.

Les serveurs avec le temps me reconnaissent : ils me font attendre plus longtemps, mais ils me touchent l'épaule, et parfois me sourient. Je crois que ce soir ils ne m'ont pas compté la pannacotta criminelle ; peut-être parce qu'il n'y avait plus de retzinah, que du Chardonnay.

Je suis seul ce soir, alors j'ai longtemps fumé, aussi. À côté de moi, un vieux grec endimanché sous ses derniers cheveux gominés s'était emparé du piano. Je ne suis jamais parvenu à écouter du jazz que dans les hôtels. Il enjolivait, c'était plein de préciosités déliquescentes. Je ne suis pas sûr qu'elles étaient nécessaires ; elles allaient avec lui, c'est tout.

L'un des derniers touristes l'a invité à leur table. Il s'y est assis, le temps d'un verre, mains serrées entre les cuisses comme un écrin. Ensuite, il a joué du Chopin, je pense, ou peut-être était-ce du Lizst revu. J'avais envie qu'il joue As Time Goes By, je n'ai pas osé.

Je me doute bien qu'avec le vendredi soir il conviendrait que je sorte ; j'ai plutôt envie de tranquillité. D'être paisible. Je laisse le temps couler, pendant que la bouteille de vin de Macédoine s'aère. Enfin, je dis de Macédoine : c'est ce que j'ai cru lire, je n'en suis pas sûr. J'ai des livres et la nuit pour moi. Demain, je sortirai.

20.09.2008

DCLXXXIV. - En rentrant... et ben, en rentrant.

Quelle semaine ? Où ça ?

Je pourrais dire que le personnage principal a fait beaucoup de choses, et qu'à défaut il en a fait d'autres. En même temps, quand le personnage principal passe l'essentiel de son temps à s'occuper, et à accomplir des choses que je me complais à narrer, on pourrait penser que j'en rajoute - un peu par fatuité, comme pour dire : regardez comme je sais raconter des choses ! Regardez comme ma marionnette danse sympathiquement le long des fils de mon récit ! Je le mettrais alors sur un tapis dans une salle de sport, ou je l'agiterais dans des conseils d'administration, encravaté du haut jusques en bas. Il ferait tonner le monde et les dollars, même dans les pays où ils n'existent pas. Si j'avais envie, je vous ferais même des analyses d'un album de Whitney Houston, ou des listes de marques. Mais je ne suis pas Bret Easton Ellis, bien que je craigne qu'avec le recul, désordres physiques en moins, ma vie soit bien proche de celle de Sean Bateman. J'ai dit ma vie, et non celle du personnage. Je suppose que celui-ci a plus de propension à vouloir imiter Patrick Bateman. Mais je me demande quel plaisir il y a à vouloir imiter un tel, ou rechercher à se hausser du col le cul toujours aussi profondément enfoui dans la chaise du confort. Rah que c'est chiant d'être la matière de son livre. Michel, pourquoi m'as-tu fait ça ?

Il y a l'autre manière, que j'emploie souvent malgré tout, il faut bien le reconnaître : transformer mon personnage en regard externe, une contemplation. Il voit paisiblement, parfois moqueur, parfois enthousiasmé - transporté par la puissance profonde & imaginative qu'il y a à voir, d'un étage de bureaux, le rose du soleil s'endormant détailler minutieusement des carrés de blanc jauni sur les revers de la montagne là où sont les milliers de toits et de façades. C'est dans ces instants que l'on permet de comprendre au personnage d'où peut venir le cubisme, à l'origine. D'un rien : un étage, une montagne, et une ville de Méditerranée qu'on n'a même pas le temps de visiter tant on travaille. Pourtant, en poussant plus loin dans les étages désertés par le soir, on voit aussi le pic d'Aghios Georgios, aux pierres jaunies, rosées, dessinées par les pins.

Plus tard, dans les embouteillages interminables où le taxi prendra ses aises, on pourra même un instant laisser le personnage rêvasser devant les rues qui devaient être, il y a longtemps, des champs vides où des Spartiates attendaient d'attaquer. Maintenant il suffit de regarder les bannières qui semblent annoncer la fête du parti communiste local auprès d'une église, ou la finesse des mains de l'hôtesse, perdues dans un gant plastique d'avion, quand elle prendra les plateaux. Lire le grec n'est pas facile - tout se transforme en déchiffrage dans un monde fait de symboles mathématiques. Il faut prendre le temps, plisser les yeux. Croire humblement lorsqu'on vous brandit sous les yeux tout un code législatif dans cet alphabet. Il y a une leçon frustrante d'humilité dans cela : se trouver face à cette langue, et n'en rien comprendre. On essaie d'être logique, de repérer les formes récurrentes (kalimera, kalispera, nai, ochi, parakalo) et de deviner les autres à grand renfort de rationalisation et de souvenirs métaphysiques (pédophile : aime les enfants, donc "paidon"...) ou de similitudes (oktobrou : octobre). Rien n'y fait : le portugais et l'italien se lisaient, le grec résiste, et le B semble se prononcer V.

Le latin moderne est là, et se substitue : tout le monde, le premier chauffeur de taxi venu parle l'anglais - sauf évidemment la femme de service qui pourrait vous apporter l'eau chaude vitale au matin pour faire du thé. Cantonné au café et au fromage à la cannelle, on a beau faire, on ne peut que comparer avec l'incurie française - et le mal propre que l'on a en situation sérieuse à faire son Byron. Je ne suis pas sûr qu'à Paris l'on trouve autant d'anglophones (même expérimentaux) chez les commerçants. Au mieux fera-t-on des gestes. Au plus souvent, on regardera l'étranger affolé avec l'air condescendant et satisfait du coq sur son tas de crottin.

Bref, le personnage fait de son mieux, et se jette sur l'helleniko dès qu'il a compris ce que c'était. Deux tasses minimum par jour, pas moins - plus, c'est l'infarctus. Ce n'est pas facile, pour la première fois qu'on est grand, de rester impassible, affable et souriant - de plaire aux commerçants que l'on gangstérise, de prendre sur soi et de n'affoler pas votre assistant quand tout commence à faire plus Thermopyles que Salamine. Une chose semble gagnée, cependant : on vous invite la semaine prochaine dans un bar local ; il faudra trouver une chemise noire. Ainsi va la Grèce : vous pilotez à vue entre l'hôtel, les voitures et les cafés frappés. Sans avoir vue autre chose que quelques colonnes vers l'Olympéion. Bah cela viendra, c'est promis. Il suffit de remonter Syngrou Avenue.

Un soir ou deux dans les draps cinq étoiles vous avez eu envie qu'on vous rejoigne - surtout par simple amitié (le reste...). Ce pourrait être bien, Athènes, à deux. Tant pis : c'est une question d'habitude, comme les moignons.

Le vendredi, il vous faudra bien sept heures pour revenir en France. L'appartement aura un air de froidure, de sécheresse : vous vous apercevrez qu'il est resté un appartement où vous avez posé vos meubles à la va-vite, déménageant, et que rien n'y a encore vécu. L'univers n'y est pas uni - c'est une collection, pas un assemblage. Cela attendra, aussi.

Alors, vous écouterez de la musique, pianotant cela, car vous avez déjà lu quelques centaines de pages aujourd'hui : MGMT, Lightspeed Champion, Tom Waits, Muse. La musique, les livres : ce qui reste, pour vivre.


14.09.2008

DCLXXXIII. - Liste(s) de lecture.

 

Prolégomènes



L'Auteur, se retrouvant comme un crétin à la descente de l'avion athénien, avec personne pour l'accompagner dans un bar quelconque, où pourtant il s'était bien promis d'en descendre une vingtaine (de macchabées et de bières), s'est retrouvé contraint de s'occuper autrement : voir des films, se promener, faisant la joie du parisien avec son louque rock'n roll ou jazzy (l'Auteur ne sait toujours pas dans quelle catégorie on classerait sa veste noire, son ticheurte rouge pétard et son petit chapeau, de toute manière il s'y sent très bien, c'est l'essentiel).


Livres



i. Manhattan Transfer, de John Dos Passos. - Il faut reconnaître que ce n'est pas du tout ce à quoi je m'attendais. Je pensais plutôt à une sorte de récit mythique, un brin glauque, une transposition de Faulkner dans Nouille Orque, quelque chose comme ça. Tant pour moi les classiques américains (malgré les exhortations d'Antoine, avec lequel j'entretiens une conversation électronique extrêmement irrégulière & spacée) forment une nébuleuse toujours perchée aux rebords des années 30, avec de la morosité économique et des paysans difformes qui jouent frénétiquement du banjo en hurlant des sourires de dents tout aussi difformes. Je me trompe, comme souvent.

Donc, ici, comme on dit : attention, chef d'oeuvre. Mais aussi monument gothique. C'est foisonnant, et la structure interne est bien cachée. Il faut s'accrocher pour parvenir à suivre, retrouver les connexions entre les personnages suivis de loin en loin, ne pas dévaler les pentes dans les versants des paragraphes. Les tournants de page peuvent être meurtriers, d'autant plus que la signalétique est totalement absente. On se croyait dans un hôtel, on est dans un terrain vague à marcher au bord du fleuve en se demandant si on ne va pas s'y jeter. La page coquine vous a masqué le saut de page, et vous êtes tombé dans le trou.

Pas facile de marcher dans Nouille Orque, en somme. Lever le nez vers les gratte-ciel qui commencent tout juste à s'édifier vers les cieux du capitalisme triomphant des années 10 vous fait bien souvent trébucher dans cette ville où les vies se croisent sans parvenir à finir en destin. Ou plus d'une finit désabusée, amère, pour ne pas dire simplement : finit, dans un recoin de chambre à la journée ou dans les bras d'un petit millionnaire pour s'assurer le gîte.

ii. La Vérité ou presque, de Stephen McCauley. - Ici l'on trouvera une Amérique plus connue du trentenaire post-catastrophes diverses (cyclone Ike, Twin Towers, George Bush, redressement fiscal), avec les personnages caractéristiques de Stephen McCauley : Desmond Sullivan est une grande bringue mince qui se réfugie derrière les silences et les mensonges qu'il se fait plus qu'il n'en fait à d'autres, son mari un petit chauve, Jane Cody est une autre bringue aux seins volumineux, aux cheveux qui n'en finissent plus d'ébouriffer et aux bracelets qui descendent les avant-bras tout aussi bruyamment que le Dow Jones ces derniers temps. Avec cette trinité protéiforme qui hante quasi tous ses romans que j'ai pu lire, McCauley fait cette fois une jolie construction d'humour autour du mensonge et de l'absence de courage face à ce que l'on fait. La morale est simple : le bonheur est souvent dans ce qu'on cherche à fuir, quoi qu'on imagine. Et, comme tout McCauley, ça se lit bien et avec plaisir.

En même temps, quelle idée d'aller chercher à reconstruire la vie d'une chanteuse des 50's complètement méconnue, hein, je vous jure... y'a vraiment que des pédés pour vouloir faire ça. Et à Boston en plus. Rien qu'avec ça, ce pauvre Desmond partait d'office au carnage.

iii. La Cité des jarres, d'Arnaldur Indridason. - Après les tentatives de lecture de saga (je vais tout de même m'y remettre, une envie comme ça), mes aventures islandaises se poursuivaient dans le polar local. Indridason a une chose en commun avec les moines catholiques du XI° : le style concis, sec, l'humour d'une noirceur à n'en plus finir. Surtout que l'enquête dans laquelle se trouve engagé le commissaire Erlendur Sveinsson ne commence pas de la meilleure façon : dans un appartement en sous-sol qui sent le cadavre de plusieurs mois on retrouve un type mort il y a deux jours. Caché dans son bureau, la photographie d'une tombe vieille de quarante ans. Loin d'être un crime "bêtement islandais", les ramifications de la chose, et surtout l'entêtement d'Arnaldur à remonter la filière du temps, vont l'emmener jusqu'à errer dans la Cité des Jarres... et au passage soulever quelques questions de morale.

Pour la petite histoire, quasi tous les Islandais n'ont pas de nom de famille : ils sont Erlendur fils de Svein et basta. Mais deux Islandais qui se rencontrent au milieu du désert déclineront leur arbre généalogique sur plusieurs siècles sans souci, parfois jusqu'au Moyen-Âge. C'est une particularité locale qui vous permettra de mieux vous engager dans l'intrigue.

Films



i. Le Septième juré, de Georges Lautner. - La fin avait été entr'aperçue au Portugal. Ici, j'avais l'occasion d'en profiter intégralement en regardant le frisquet dehors. Tout ce que je puis dire, c'est que ce film m'a soufflé. L'ouverture est magistrale, à croire que Vivaldi a écrit L'Eté uniquement pour Lautner. Plus que la scène du tribunal, qui est là pour appâter le chaland (moi premier), voire que le mal-être croissant de ce pauvre juré écrasé par le poids de son mensonge, la mise en images est épatante. L'ouverture, déjà, mais j'en ai parlé - comment un simple bouchon de pêcheur flottant devient tout le symbole de la lourdeur des après-midi de dimanche. Aussi cette scène où le juré retrouve son fils à l'Echelle, avec le corps de la femme dansant en reflet dans un verre de vin.

Ah oui, bien évidemment, tu veux l'histoire, Lecteur : c'est un policier, sauf que comme dans Crime et Châtiment le crime a lieu dès le début et qu'on sait qui est le coupable. Pitch : un après-midi de dimanche, un pharmacien digne notable de sa petite ville près de Strasbourg se promène au bord d'un lac et, poussé par on ne sait trop quoi, tue Catherine Langeais. Quelques semaines plus tard, il est nommé juré pour le procès du petit ami de la victime, que toute la ville voudrait bien être le coupable.

Ca en fait des cas de conscience pour un type que la pesanteur provinciale étouffe et écrase. Grinçant, désespérément moderne, cynique - essentiel.

ii. Mamma Mia, de Phyllida Lloyd. - Anecdotique. Mauvais script, mauvaises images, mauvaise lumière, mauvais jeu d'acteurs. Une vague tentative de nous la faire Madame Butterfly au bord de la mer Egée quand Glen Close refuse la main de Pierce Brosnan, qui tombe à plat. À ce niveau ce n'est même plus de la carte postale tant ce qui aurait pu faire le charme du film (une vie nécessairement idyllique avec des drames de polichinelle dans une île grecque entre anglo-saxons propres sur eux) est mal rendu : décors peut-être grandioses mais vidés par une photographie qui les vide de leur contenu et les renvoie dans le domaine du jeu vidéo bien pixellisé. Trois seuls plaisirs : Pierce Brosnan et Colyn Firth en tenue seventies à la fin (mais c'est une blague facile), la musique d'Abba (mais c'est un plaisir de pédale), de petites choses agréables à regarder dans les personnages tertiaires (mais c'est un plaisir d'esthète).

iii. La Cité des jarres, de Baltasar Kormakur. - Après le livre, le film. Et bien ce film-là reste une très bonne adaptation. Bien évidemment, la trame narrative est un peu simplifiée voire déformée pour les besoins de l'image. Mais Kormakur m'a permis de comprendre toute la force de la concision littéraire de la langue islandaise - sans compter que j'ai revu des coins de Reykjavik où je suis passé en coup de vent, pour ne pas dire (surprise amusante) une personne cotoyée durant mon périple parmi les acteurs (ça c'est pour la partie "moi aussi je fréquente des stars"). J'ai aussi retrouvé ce type de mobilier, de maison typiquement islandais, qui fait toute la force de ce film. Ce n'est pas un policier fait de mitraillettes et de courses poursuites, ni de suspence haletant. Tout juste Erlendur a-t-il la ténacité du chien qui va chercher le coupable avec les dents - à peine. c'est un taiseux, Erlendur, il laisse peu sortir bien qu'il fume comme un pompier. Il est même cruel, parfois, de cette cruauté nordique issue des hivers froids et du vent qui siffle sur l'océan. Tout ça pour quoi ? Pour un pervers, quasi sûrement violeur, qu'on retrouve mort dans son taudis...

À voir.

12.09.2008

DCLXXXII. - Uchronie d’un déménagement sans internet (2).

 

Une femme comme une autre



Elle souffre atrocément, mais elle ne me le montre pas. Elle prend sur elle : c'est qu'elle a du courage. C'est dur, cependant. On sent, à la voir me fixer avec autant d'intensité, combien la douleur étreint son coeur : un ennemi terrifiant a glissé la main dans sa poitrine, et lui broie le coeur, qui palpite à peine encore. Pressé. Déchiré. Petite chose frippée qu'elle peine à retenir derrière le barrage de son sac à main, l'ami confident qu'elle presse contre ses seins pour ne pas tomber sous le choc assassin.

La douleur est si poignante qu'elle ne veut pas montrer qu'elle l'endure. Il faut qu'elle continue, même si quelque chose comme une colère angoissée l'envahit brusquement. Elle a sa fierté, pourtant : rien ne transpirera - tout juste la fixité plus grande encore de ses yeux, qui me contemplent. Plus grands encore. Terribles.

Son visage est un masque, et je comprends que sous l'argile mon geste a réveillé les plus terribles sentiments, les plus intimes douleurs. Tout en elle est atteint : son corps, son âme, sa dignité. Elle ne peut que se résigner, face à cette agression horrible ; il en va ainsi des femmes depuis Adam. Elle doit supporter avec patience - elle ne laissera même pas passer un soupir.

Son regard me quitte, faignant plus encore l'impassibilité. Je lui ai fais mal, mais elle aura la bonté de ne m'en rien dire. Tant les hommes demeurent toujours les cruels gagnants. Elle continue, empêchant la peine de la faire tituber dans l'escalier.

L'escalier où je ne l'ai pas laissée marcher au milieu quand on s'est croisés.


Deux fenêtres



De la terrasse de l'hôtel, on voit l'Acropole. De la fenêtre en journée, on voit la mer.

Dès l'avion quitté, j'ai été chez moi : en Méditerranée.

Montagnes rouges, lourdeur de l'air à cinq heures. Poids de la cravate.


Trois exercices pour un homme



Il arrive, et s'empare de la télécommande. Change le canal, et lâche la commande où sont les verres. Elle y rebondit. La télé, à l'angle de la salle, a quitté les informations anglaises pour un documentaire sur les moeurs du maillot de bain féminin. Evidemment, les pièces de collection sont portées par des choses qui doivent être somptueuses.

Il s'empare de poids, les enquille aux les haltères. Chaque nouvelle mesure est signée par le claquement sourd de la fonte et la mécanique fait un bruit de locomotive quand il règle l'assise du dossier. Un téléphone sonne, le sien. Plutôt : le son roule dans la salle, profitant lui aussi des miroirs. Il décroche. La discussion durera, il lui faudra déambuler sur le parquet, battre l'air du poignet pour convaincre. Le ton montera plus haut, lorsqu'il s'énervera. Pour se calmer, il devra se masser les pectoraux dans le miroir, continuant de hurler. Rien ne va. L'autre a intérêt à se tenir à carreaux. Lorsqu'il claquera définitivement le clavier du portable, il aura la mâchoire en avant, l'oeil méprisant. On sent la haine, le mépris - l'adversaire ratiboisé, anihilé. On ne la lui fait pas.

Il tourne de nouveau autour de la mécanique. Ses épaules s'agitent, il secoue ses bras. On le sent pris d'une furie divine. Il fait une moue, et rajoute des poids à la barre. En s'asseyant, il vérifie que ses épaules roulent bien dans le miroir. Il se campe, pieds se fichant dans le parquet qui résonne. Un cri rauque : il vient de soulever la centaine de kilos. Quelque chose tremble, vers le poignet. Il grince de nouveau, lâche tout. La feraille tombe. Elle aurait été plus légère, elle aurait pu rebondir.

Il part à grand pas, s'aimant encore dans le miroir.

Je continue de pédaler.


Quatre heures deux



Il doit être quatre heures deux en France. L'avion a du retard, quel que soit le service tout semble lent ici. Hier, il a fallu une heure trente pour avoir des fruits tranchés, délicieusement fondants. Peu importait : il y avait la fraîcheur de l'air, la clarté noire de la ville. La tache blanche et jaune du temple d'Athéna, posée sur la colline comme une brique de feu. Et un livre.

Ils sont deux, comme il y en a beaucoup, de deux, dans un aéroport. L'un deux porte un t-shirt rose clair, l'autre un bleu. Je vois leur dos, et leur nuque inclinée. Celui qui a posé ses lunettes dans ses cheveux tend la main derrière les fauteuils, empoignant le dossier de celui aux cheveux rasés. Sa main est fine, bronzée ; il y porte un bracelet de ficelle, et une montre. De temps à autre, ils regardent quelque chose qui passe, têtes se tournant en même temps. Ils se montrent des articles qu'ils lisent, arrondissant leur dos et penchant la tête. Il vient de lui effleurer la joue. Il presse son front contre le sien.

Elle s'assied devant eux, les sacs à main à la saignée du coude. Il lui faut trois sièges au moins. La ribambelle de bracelets finement dorés dégringolent le long de son bras. Elle soupire, dans un nouveau ronflement de métal elle relève les cercles élargis de ses lunettes de soleil. Le monde est tellement impossible. Elle écarte tellement les jambes qu'on ne voit plus que son string. Impossible, je vous dis.


Cinq jours



Dimanche, je repartirai, pour cinq jours.

07.09.2008

(Hors numérotation). - Se sentir vivant.




DCLXXXI. - Dessins du dimanche (ou presque).

Ce matin, vers quatre heures je pense, j'ai senti vos gestes autour de moi. Vous avez tenu parole, et moi je dormais profondément. Je crois que vous m'entouriez, et puis la porte a claqué dans mon demi-sommeil.

Eté 2008, au parc Citroën.

L'été au parc Citroën

J'avais demandé que vous me fassiez un bisou avant de partir pour le Portugal.

Mai 2008, étude 1.



Ce matin, j'ai rangé nos restes, les verres vidés où le vin avait séché, le plat qui sentait la truite et l'huile, et les assiettes où les traces de la sauce tomate que vous aviez faite s'étaient resserrées autour des traces de fromage.

Mai 2008, étude 2.



Mardi, ce sera à mon tour de m'envoler pour de longues semaines.

H***
H***


Entre deux journées surchargées et cravatées, peut-être remonterais-je les Longs Murs pour monter la colline où Erechtée modifié transformé lovait ses anneaux mythologiques.

M***
M***

En fait, c'est certain : je monterai au deuxième centre de la civilisation. J'essaierai de ne pas chercher les chlamydes dans la pollution.

D'après Rembrandt (Vienne).

Etude de jeune homme, d'après Rembrandt (Vienne).

Vale.

03.09.2008

DCLXXX. - Uchronie d'un déménagement sans internet.

Les cartons

Ma vie a tenu dans 52 cartons et quelques meubles qui ne sont pas partis aux ordures.

L'emménagement

Portons grâce au Seigneur : connecter une machine à laver, en fin de compte, ça se fait. Surtout quand on est trois : deux qui aident et moi qui stresse.

Le hammam

Séance mensuelle de hammam à la Mosquée avec mon ex-voisin, M. O***, suceur (de sang) reconnu. Les vieux musulmans qui normalement déambulent, chapelet au poignet, ne sont plus là. On est moins serrés, mais les nuques sont plus raides.

Dans la salle la plus chaude, un quadragénaire se met à vouloir me faire un massage "typiquement marocain". Curiosité malsaine : je laisse faire.

Contrairement à ce que pourrait croire le Non-Lecteur de cette uchronie, il ne s'est rien passé. Si ce n'est que M. O***, suceur (de sang) reconnu, s'est courageusement enfui pour me laisser face à mon destin. Ce fut un vrai massage, sans à-côté ni tentative. Je lui ai rendu la politesse au gant de crin.

Le dernier jour

J'ai beaucoup erré ce mois-ci. Je pense savoir pourquoi, mais je ne le dirai pas ici.

Un hétéro a découvert ce que c'était qu'un homme ; d'autres garçons plus confiants ont accepté ma main sur la courbe de leur hanche. Je donnerais l'enfer pour certaines courbures.

Le dernier jour, il n'y avait plus de rideaux aux fenêtres. Levant les yeux, je m'aperçus que la fenêtre d'en face s'était fermée durant. Une ombre derrière s'esquiva. Tant pis.

Le premier repas

La première tentative de cuisine et le premier repas ont été faits autour d'un bon paquet de vin et de quelques spätzzle pour faire bonne figure. L'appartement commence à prendre forme. J'ai envie de téléphoner à tout le monde pour dire que je suis bien ; je ne le fais pas : il est minuit, je ne suis pas Christine Angot.

La salle de sport

La salle de sport est à quelques minutes de chez moi. Je n'y vais en fait que parce que je me dis qu'à la fin il y aura le sauna. Gigotages sans enthousiasme, il faudra s'y remettre.

Le club est mal foutu, mais on y survivra. Dès l'entrée, je retrouve les nabots laids et mastocs qui compensent par la largeur de leur torse hormoné. Partout ils sont les mêmes.

Au sauna, un vieux monsieur tend son dos nu sur sa serviette. Il me parle de la chaleur, c'est vrai qu'il ne fait pas très chaud, un tout petit 60. Il me dit que je ressemble à Matthieu Kassovitz avec ma barbe. Je souris.

Nous parlons longtemps de cinéma, dans la boîte en bois. Il part en me souhaitant une très bonne journée.

J'aime ce genre de papotage.

Le festival Rock en Seine

Le Festivalier se doute bien que faire une liste dans un sujet qui en contiendra déjà beaucoup, et qui sera long, ne peut qu'enthousiasmer le Lecteur pour éteindre son ordinateur et aller voir ailleurs s'il fait plus joli. Fort de ce constat théorique et néanmoins très pratique, en terme d'économie d'énergies et de relance de la consommation phranssèze (le Lecteur dégoûté ira forcément dépenser son pouvoir d'achat), l'Auteur s'engage donc dans cette narration. Cependant, l'heure matinale de rédaction l'amènera à être bref, tout aussi bien que les douleurs aux arpions. Tant pis pour l'économie nationale, je ne peux pas aller chercher la croissance seul avec mes dents.

Ores doncques, oyez, oyez :

i. These New Puritans. - Un peu bruyant pour ce que c'est. Ce premier concert annoncera la suite, hélas.

ii. Hot Chip. - Certes, c'est toujours amusant de voir de gentils garçons bien coiffés faire des couleurs, des bulles et un peu de son. C'est vendu comme une boîte à tube, ça ressemble plutôt à du tube en boîte : beaucoup de rythme, mais tout juste ce qu'il faut pour que ça réussisse aux Bains ou dans n'importe quelle autre cave à coke, mais pas dans un salon, ou du moins dans une oneille de vieux Festivalier bougon et grincheux qui en veut pour son argent. Le dancefloor, c'est quasi plus de mon âge, si ça ne l'a jamais été. Je suis comme les Rhées, moi : né vieux.

iii. The Do. - Bon, là, ça va. Brandissant son téléphone, le Festivalier tentera d'ailleurs de faire écouter sur les bords de l'Atlantique la prestation de On My Shoulders, en pure perte. À croire que toutes les tentatives similaires du Festivalier conduisent à ce genre d'échec. J'avouerai cependant avoir préféré l'album.

iv. Narrow Terence. - C'est du débutant, ça hésite encore sur scène, ça a du mal à tenir son public. Dans ces cas le Festivalier sourit toujours et essaie d'être indulgent. Il se met même devant la rampe pour combler les vides d'un public indigent. Surtout qu'entre les riffs pas très éloignés d'une inspiration country un peu bric-brocquesque et une voix qui se la fait Tom Waits, y'a des bons points, il faut l'avouer. L'autre intérêt de la rambarde est de pouvoir admirer de prêt le charme nordique du bassiste et, plus encore, la grâce gringalienne du batteur. À marquer à la culotte, donc - moi,je m'occupe de marquer le Calvin Klein.

v. Dirty Pretty Things. - Retour au rock professionnel, les vrais de vrais qui savent comment tenir une guitare et refaire un album en concert : ça prend un air mi-vintage mi-garage, pour pas dire complètement métal, en vrai. Bang Bang You're Dead est devenue une sorte d'explosion de guitares et de sonorités, , n'en parlons pas. La voix de Carl Barat devient quelque chose de plus aluminé au contact du grand air et des micros français, faut croire.

Ceci étant j'ai eu un sursaut : une petite phrase musicale, dansThe Gentry Cove je crois, que j'avais déjà entendu chez Déportivo. Qui a copié qui ?

vi. Kaiser Chiefs. - Ici tu poursuis, Lecteur, ta visite des grands shows, ce qui fait qu'un festival vaut aussi son pesant de cahouètes. Plein la gueule, plein les mains à taper, plein les oreilles. Bref, du grand jeu. Sans compter qu'on peut brâmer sans trop de souci Oh my God I've never been so far away from home et on en redemande. Pas plus mal, ça permet d'arriver en retard au concert suivant, prolongation oblige.

vii. Tricky. - Anecdotique, même en étant concentré sur son sandouiche. À tant l'entendre réclamer Jésus, on se met à rêver de mains qui ouvrent les Cieux et du Christ qui apparaît en baîllant "ué, ué, c'est moi, m'vlà, c'est pour quoi ?".

viii. R.E.M.. - Honnêtement, le Festivalier s'attendait à de la soupe pop, et ben non. Bon, y'a bien sûr eu à la fin Loosing My Religion mais il faut bien quelque chose sur laquelle chanter en choeur. Y'a pas à dire, y'a du métier chez ces papis, et Michael Stipe bouge son corps comme on voit rarement le faire. La petite scène de danse robotique était un p'tit moment de festival comme on en demande et on en a peu. Bref, ce fut une très agréable surprise.

ix. Louis XIV. - Soyons honnête : ça réveille, ça met dans le bain. Sans plus.

x. Jamie Lidell. - Concert totalement inégal. La première partie a dû en ravir beaucoup, elle m'a fait chier. Les préciosités construites à renfort d'électronique et de bidouillage de son, les chtk-boum-pff en boucle, bof. La seconde partie, qui rejoignait la bonne vieille tradition de la chanson-cabaret nouillorquaise, était déjà plus vraie, moins prout-prout à chemise ouverte et chaîne en or germanopratine. Non mais c'est vrai quoi il se prend pour qui Lidell ? Un remixeur de Versailles ?

xi. Fortune. - C'est là que le Festivalier se contente d'une oreille, l'autre chassant le pervers dans le dédale des pissotières. En plus il y avait un rayon de soleil, vous excuserez.

xii. Brooklyn. - Ze découverte of ze festival. Entendu de loin parce qu'il fallait repérer les places pour le concert suivant, mais franchement y'a de quoi faire. Pop juvénile ? Truc de djeun qui correspondrait à mes goûts masculins (m'a-t-on sorti) ? M'en fous c'est très bien et je vais voir pour l'album, zut, hein, y'a pas de raison. Un peu d'énergie pure, de puissance ado, du pop rock énergique, on va pas pleurer, hein !

xiii. Kate Nash. - Kaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaate !!! (Accessoirement, je veux bien former un trouple avec le bassiste et le guitariste. Au pire, s'il faut choisir, je prends Brad.)

xiv. The Raconteurs. - Raaaaah ! Du rock, du vrai ! Et j'ai vu Jaaaaack ! En plus voir White et Benson faire les utilités à cause de la circonstance évoquée plus bas, et donc nous offrir une heure quarante de concert au lieu de la cinquantaine de minutes réglementaires, y'a de quoi croire le luxe accessible et demander du sandouiche au caviar. C'est impeccable, c'est parfait, on se prend à trémousser du cul, mains dans les poches, jambes écartées au-dessus de son papier gras de sandouiche. Et hop un coup du mollet, et zou un bon de rein, raaah jeté du peton et vlan coup d'épaule.

xv. Justice. - Oui bon ben voilà c'est de l'électro, quoi. Boum boum boum. Bon, reconnaissons qu'ils savent éviter de donner l'impression de la répétition. Reconnaissons aussi que mon grand plaisir a été quand leur station de mixage a eu une panne d'électricité et qu'ils se sont retrouvés comme des crétins durant deux bonnes minutes. Le spectacle était plutôt sur la pelouse, à voir tous les prépubères gigoter. L'un d'entre eux a beaucoup fait sourire à ses dépens.

La circonstance sus-évoquée : Le concert de Justice devait être suivi de celui d'Amy Winehouse. Laquelle se fait une spécialité d'annuler ses concerts, ou d'y être médiocre. Pour la deuxième année consécutive, meudemoazelle Winehouse a décidé de faire faux bond, à la dernière minute cette fois. C'est pour cela que The Raconteurs a joué les utilités : en rallongeant la durée de leur prestation, ils ont décalé tous les autres concerts et un peu bouché le trou laissé si généreusement par l'autre britiche. Je vous rassure, Justice a fait son concert d'une heure et pas plus : on peut pas demander à des boufta-boufta-boufteurs d'avoir un répertoire suffisamment riche pour faire les utilités ; et puis, à Versailles, on n'est pas des valets. Tant mieux.

Saluons au passage le courage de la direction du festival, qui ne s'est pas payé la politesse d'une annonce au micro, laissant planer le doute pour éviter la grosse émeute. Dommage, j'aurais bien demandé trois choupinous en dédommagement.

Quant à Amy Winehouse, elle peut toujours courir pour que j'essaie de la revoir en concert, ça suffit, là.

Le choupinou

Le choupinou d'été est mort, tant pis pour lui.

Adieu donc aux ticheurtes, aux petites sandalettes, aux chapeaux posés sur des tignasses improbables en dépit des vents coulis et des pluies diluviennes de cet été 2008.

L'impression d'un samedi soir ou après-midi que sais-je

L'Auteur croit bien que le Narrateur était bien ou plutôt : quiet, comme le calife de Goscinny et Tabary. Pas autant vautré sur des coussins, mais marchouillant dans le centre de Paname. Il y avait fait quelques achats de cédé, et s'était amusé à pester contre une libraire parce qu'elle n'avait pas Vue sur l'Arno, alors qu'il serrait amoureusement contre son bidon replet Maurice, du même Forster qu'il avait découvert du coup, se promettant des heures de fornication intellectuelle intense vautré dans un fauteuil, une bière à portée de main, en espérant qu'en voyant ça quelqu'un de bien viendrait taper la conversation. Plus discret que Tutu, que voulez-vous.

Bref, le Narrateur allait, selon les dires de l'Auteur, au cinéma, se promettant sérieusement ensuite de s'aventurer dans un bar. Je te laisse imaginer quelle sorte de bar, Lecteur, et de toute manière si tu arrives à le concevoir c'est que sérieusement tu devrais voir un psy et te poser des questions quant à des penchants artistiques et réfléchir à la notion de menottes à fourrure rose. Il faut cependant que tu conçoives, incohérent Lecteur, qu'une telle idée est très rare chez l'Auteur, encore moins chez le Narrateur, qui après tout n'est jamais qu'aux ordres du premier.

Quiet et bref, donc, plein d'allant et d'envies, le Narrateur et l'Auteur, suivis de près par le Lecteur qui se demande quelle encoignure de porte choisir pour se planquer et jouer au voyeur, allaient au cinéma, le long d'une rue piétonne. Quand à l'angle de mon angle de vue, je vois se contorsionner sur le perron d'une gendarmerie deux corps, qui s'y asseyaient comme font tous les corps de jeunes devant une maréchaussée dès lors que les poulets sont allés veiller au grain.

Je l'aurais reconnu entre milles. Cette manière de se voûter, ce ticheurte blanc, et ces lunettes noires qui lui mangeaient le visage. Sans compter ses lèvres. M***.

Je me fous de savoir qui l'accompagnait ; je pense que c'était l'un de ces copains proches dont j'avais vu les photos, ces mois où j'avais fait la connerie de commencer à m'attacher, avant qu'il ne me montre ce qu'était le courage de ses paroles.

Un instant l'Auteur a soufflé au Narrateur l'idée de se retourner, de se planter devant lui et de le saluer du chapeau. Mais une saine couardise a repris le dessus, et le personnage principal a donc continué son chemin dans la foule où son anonymat, sa banalité et sa médiocrité passent très bien.

Toute envie coupée.

Le film n'a rien entamé à la morosité qui occupait toute la rangée. Pensez : un Auteur, un Narrateur, un personnage principal, une bonne mélancolie, sans compter le Lecteur qui s'est casé rapidos dans un strapontin quand le générique a débuté. En plus le film était une niaisitude énervante et besogneuse, quoique britiche.

À la sortie, le Narrateur avait renoué avec un profond sentiment de solitude, qu'il avait réussi à oublier ces dernières semaines. Il n'avait vraiment plus courage de s'en aller dans les bars à trentenaire en espérant qu'il aurait non seulement le courage d'y entrer, mais en plus d'y entamer la conversation. Le rideau de fer était tombé entre les illusions du théâtre et la fosse sceptique où il continuait de turbiner son trombone. À quoi bon ? De toute manière, ce que voudrait bien un jour trouver le personnage principal, ce n'est pas ce qu'on a dans les bars, car ceux qui y vont y trouvent leur compte.

Lui, il s'en passerait bien. Et puis simplement il n'avait plus envie. Beaucoup de choses devenaient plus lourdes, soudain, et l'air était pour le coup un peu chaud. La nuit était là, profonde, généreuse et grasse de désir, et pourtant il faut croire qu'elle avait déjà quelque chose de métallique, d'incertain. Comme des reflets sur le rideau de fer, pendant qu'on déambule entre les sièges du théâtre.

L'Auteur a beau dire au Narrateur que s'il n'a pas réussi à entretenir une relation durable quelconque depuis deux ans, pour ne pas dire depuis toujours, c'est peut-être qu'il y est pour quelque chose. Il y a beau jeu de toujours se plaindre, quand on ne fait rien pour trouver, et qu'on ne parvient pas à conserver. Le personnage principal, lui, se plaint qu'on lui fasse si souvent jouer les acteurs pornos lors de courts métrages, pour le plaisir de simples hanches. Tous s'accordent pour dire qu'on est bien loin d'avoir une solution au problème, et qu'en plus on s'enferme dans un bon sac de merde bien suintant.

Je demande pas grand'chose, juste l'impossible.

J'avais envie de fumer du coup, avec une bouteille, sur les quais. Toutes les civettes étaient déjà fermées, tintin pour le Cohiba. M'imaginer alors avec un paquet de clope, seul, parmi tous les pique-nique, me faisant taxer à tout bout de champ par le premier passant, avait quelque chose d'humiliant et de pitoyable. Comme si le seul moyen d'avoir un tant soit peu l'attention de qui que ce soit passait par la possibilité de lui fournir une cigarette pro deo ou l'indéfectible soutien passionné à une cause humanitaire quelconque.

C'est à ce moment que la ville devient quelque chose d'hostile, de parfaitement isolant. Où les bars deviennent des arènes d'où l'on vous regarde passer, mains dans les poches pour faire bravache mais surtout pour filer doux, bête pitoyable, risible, quémandant un regard tout juste suffisamment condescendant pour vous permettre d'exister. Vous n'êtes même plus digne d'être une larve, de celles qui s'imbibent pour trouver une existence et trouver dans les derniers résidus de leur cerveau un semblant de métamorphose qui se brûlera aux premiers jets de la lumière incandescente d'un monde dont la beauté est partout, sauf en vous. Vous n'êtes même pas rien : vous êtes transparent. Inexistant. Quelque chose que l'on croit cogner du coude sur le trottoir et qu'on est surpris de ne pas découvrir. Il n'y a plus qu'à disparaître chez soi, remerciant qu'on vous fasse la grâce, encore, de vous laisser cela.

Comme souvent, je m'insupporte.

Je me console alors, bâffrant une soupe de carottes, les Started A Fire à fond, dans ma nuit gâchée.

Vous ne connaissez pas les Started A Fire, Lecteur, et c'est normal : il n'y a qu'un inutile comme moi, sans vie sociale, sans perspective d'avenir autre que la masturbation sous différentes façons, qui peut trouver suffisamment de temps pour connaître des choses aussi anecdotiques. Sur ce, vous l'excuserez, mais le bijou graisseux d'inanité sonore va coucher sa superfuité, énervé de lui, avec cette rage malsaine de deviner ce qui se passe en-dehors de son lit sage et scolaire, souffrant de n'en rien connaître, et adorant s'infliger cette souffrance.

Le puits de lumière

Dans ce nouvel appartement, la cuisine donne sur un large puits de lumière. Le rez-de-chaussée est couvert d'une dalle, on ne surplombe que d'un étage un carré d'une dizaine de mètres de côté. En face et sur la gauche, il y a les hauts murs de l'annexe du tribunal, et du ministère de la Justice : aveugles, sourds, crépis solidement. La lumière du plafonnier y trace les damiers de l'échec judiciaire.

La cuisine se fait fenêtre ouverte ; j'aime entendre les petits échos de mes entrechoquements - la sauteuse qui se pose sur les feux, le couteau qui tombe sur le plan de bois, la lame dont la séquence régulière coupe les légumes. Plus tard, face à l'évier, pendant que les verres claquent et parfois se fendent, je regarde ce grand puits d'ombre. Les bruits de ma vie me reviennent avec un retard, qui me fait croire parfois que je ne suis pas le seul à cuisiner.

De l'évier, je vois sur le mur de gauche un autre trapèze éclairé. C'est une fenêtre derrière la tour de l'escalier de service, qu'on ne voit pas de là, qui doit être au premier. Lorsque je rentre, elle est toujours éclairée. Aux trépignements métalliques de mon carré de lumière, en plein milieu du mur d'en face, qui doivent faire croire à une intimité plus occupée qu'elle ne l'est réellement, répond la constante placidité de ce trapèze à gauche. Silencieux, il se contente d'être allumé, et de coucher sa traîne sur la dalle du rez-de-chaussée.

C'est de la salle de bain qu'on comprend ce que c'est, et encore. On voit un bureau dans un angle, avec des étagères et des dossiers. Devant la fenêtre, il y a un écran. Devant l'écran, il y a un jeune homme. Le plus souvent, quand je passe dans la salle de bain, je le vois la main gauche au menton. Studieux, ou attentif.

Il y est tôt, il reste tard.

Durant mes vacances, je pensais que c'était l'un des fonctionnaires du Ministère. Puis en le voyant devant son écran ce dimanche, je crois avoir compris.

Ce soir, j'ai pensé que si je le voyais, c'est que je n'étais pas moi devant un écran d'internet.

19.08.2008

DCLXXIX. - Fermeture.

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Fermeture pour déménagement.

À bientôt, Lecteur.

(Hors numérotation) Antoine, pourquoi tu as fauté.

Antoine, si tu veux savoir comment tu as fauté, tu peux aller sur un des sites que tu fréquentes, et où tu lis des blogs. Tu y trouveras dans ta messagerie la réponse.

Pour un autre Lecteur qu'Antoine, il peut se demander qui est Antoine et chercher à craquer son mot de passe. Je vais t'aider, Lecteur : c'est le nom de famille d'un célèbre chanteur basque.

17.08.2008

DCLXXVIII.

Je ne suis pas fait pour plaire. Envie de pleurer.

15.08.2008

DCLXXVII. - Icelander (cum commento).

Préliminaire

 

Il va de soi que les premiers jours, et bien souvent encore, j'ai oublié l'appareil photo. Je n'en suis pas un spécialiste, comme certains, qui savent rendre la beauté resplendissante des friches industrielles ou l'absence, ou d'autres, dont les mondes sont faits d'ombres, de persiennes soulevées, de visages profondément humains. Et prendre une photo à cheval, ce n'est guère aisé : il faut garder les rênes, sortir l'engin, calmer la bête, se tordre le cou pour avoir le bon éclairage, éviter d'avoir un autre canasson devant soi. Sans compter qu'enfin je ne vais pas vous avanir, Lecteur, de photos, genre là c'est moi devant le Taj Mahal avec un brochet de 15 kilos péché dans le cratère du Popocapetl.

Et puis au bout d'un moment, aussi, on oublie à cheval de faire des preuves : d'une parce qu'on a mal aux fesses, de deux parce qu'on a de la poussière plein la gueule, de trois parce qu'on a un peu envie d'arriver au gîte et de quatre (fuck le plan en trois parties) parce qu'au bout d'un moment on profite du voyage initiatique. Zarastro était un tantinet loin, mais le Mehr Licht, j'en étais pas loin.

Liminaire

 

Le cheval, tout d'abord. Important, le cheval. Sache, ô Lecteur impécunieux, que le cheval islandais n'a pas seulement une boîte automatique et des jantes chromées avec option bois de rose, mais aussi des crinières monstrueuses qui peuvent virer au format rasta. Ca fait très chic, sauf que des fois on a l'impression de galoper après John Wayne en plein Colorado.

Le cheval islandais en plus fait dans l'exception culturelle, que je me demande même s'il n'est pas français à tant excepter, hein. D'abord il est petit : c'est pas un machin britiche qu'il faut une échelle et trois palans pour monter dessus. Ce qui est pratique d'ailleurs pour freiner : suffit de poser les pieds au sol, ce qui est aisé, d'autant plus que les étriers sont hyper bas. Me faudra un temps fou pour accepter de descendre de cinq crans les étrivières, ce qui est tout de même plus confortable. Bien mieux, le cheval viking n'a pas trois mais je dis bien cinq vitesses, on applaudit bien fort Mesdames et Messieurs tellement c'est magnifique. Vous connaissiez le pas, le trot (une deux trois quatre / une deux / une deux trois quatre / une deux et on veille à pas s'exploser les fesses) et le galop ? Le cheval islandais que nous vous proposons, Pierre et moi, est un cheval qui va l'amble et même le tölt ! Alors, qu'est-ce que c'est que le tölt, Jacqueline ? Et bien c'est simple, Pierre : le tölt est un pas très rapide, qui vous permet d'aller à la vitesse du trot voire du petit galop, et le tout sans avoir les fesses explosées : pas de tagada tagada tagada. Mais c'est vermeilleux, Jacqueline ! Oui, Pierre, mais il faut des fois tenir le canasson pour qu'il ne tombe pas dans le trot. Certes, comment fait-on Jacqueline ? Je vais vous faire une confidence, Pierre : il suffit de prendre la position traditionnelle appelée Harley Davidson par un Frenchie de passage: calé dans la selle bien à l'aise, poings levés devant soi et jambes en avant. Avec ça, Pierre, le bourrin est confortable comme un sofa (ou un rocking-chair, ça dépend de sa circonférence), et vous pouvez faire votre petit 12km/h pendant plusieurs heures. Ah mais c'est très pratique pour traverser des plateaux désertiques en une journée, ça, Jacqueline ! Oui, Pierre, mais il ne faut pas s'arrêter ! Eh bien, Jacqueline, vous m'avez convaincu, et je vous propose désormais, chers amis de Télémarket, d'acquérir le tölt pour la modique somme qui s'affiche au bas de votre écran.

Bon, il peut aussi avoir son caractère, le cheval islandais. À deux par jour, de toute manière, vous aurez le temps d'en tester plusieurs. Neuf, pour la pomme de l'Auteur, avant qu'il ne trouve les perles qui lui plaisent au point qu'il leur fasse des papouilles et refuse de les filer à d'autres (Fat Boy et Old Monkey, parce que j'ai été infoutu de retenir leur nom en islandais). Un cheval m'a foutu complètement une journée en l'air, mais il n'a pas réussi à me foutre à terre, c'est déjà ça - j'ai eu du mal, pourtant. J'ai dû le battre, je n'ai pas aimé ça.

Postliminaire

 

Mais diantre, penses-tu, Lecteur divin et impatient de sauter aux détails croustillants, qu'a-t-il fait ? Il parle d'Islande, vivi, mais quoi donc ?

Veux croire, Lecteur, en l'expression de mes sentiments distingués, et considère que l'Islande est une île, dont la capitale est au sud et la terre entre des eaux. Il y a de la végétation, des buissons, des glaciers, des rivières, des hommes, sans compter les femmes et les petits enfants. Il y fait relativement sombre la nuit, et plus clair le jour, lorsque c'est l'inverse pour cause de nuit polaire. Le dahu, enfin, y porte des crampons aux sabots, ce qui est plus pratique sur les pentes du Vatnajökull. Il semblerait qu'une espèce endémique de dahu se soit développée, le long des rivières qui descendent des glaciers : les pattes les plus longues sont devenues palmées, pour frétiller plus facilement dans l'eau, pendant que les plus courtes gambadent derechef sur le rivage.

Enfin, l'Islande se traverse du sud au nord, d'un océan à l'autre, comme indiqué ci-dessous, entre deux glaciers et dans trois déserts, ce qui n'est pas marqué en revanche.

Islande
Source : Hachette Multimédia



- 1 -
Hvità

 

Evidemment, avec ma chance, à la descente de l'avion j'étais seul et je ne trouvais personne. L'aéroport était vide, et le seul téléphone disponible n'acceptait que la monnaie locale, le change étant fermé. Le premier trip de l'explorateur amateur aura donc été le dressage de téléphone local. Le faire passer dans un cercle enflammé n'aura pas été tout aisé, mais on y est parvenu. Il a même fait le beau, quand un taxi est venu applaudir pour m'emmener à une chambre d'hôte.

En Islande il ne fait pas nuit, et de toute manière on est stressé : donc on se balade dans la ville. Reykjavik est une ville petite, un peu de look américain : de petites baraques côte à côte, qui font échoppe, immeuble, bureau. La rue commerçante a été rapide à trouver, et les stands de Guinness aussi. Sans compter ma capacité à trouver des Rainbow flags dès que je me balade dans une ville inconnue : ça n'a pas manqué. Vlan, en plein dedans. Doit y avoir des émetteurs, je dis, moi. Des sortes d'aimants, on sait pas ce qu'ils font au gouvernement avec l'argent du contribuable, mais c'est pas toujours du joli je dis moi ressers-moi Marcel.

Et la soupe locale, servie dans un pain rond évidé, fut bienvenue. Descendue en cinq minutes, pôv'bête. J'en aurais bien commandé une deuxième, mais ce n'aurait pas été bien vu. Ces Français, tous des bâffreurs. Par ailleurs, les prix m'effrayaient un tantinet. C'est que c'est cher, les îles.

Une petite terreur en tentant la douche : lorsque j'allume l'eau chaude, ça se met à sentir les cabinets et l'oeuf. En faisant bien couler, l'odeur reste. Au bout d'un moment, je me souviens, ah ah je suis trop bête, que dans ce pays les vikings ils prennent l'eau chaude directement du sol, et que c'est de l'eau thermale souffrée, ah ah je suis bête. Ué ben n'empêche ça sent zarb.

Le lendemain, embarquement avec bottes et éperons pour la ferme où les chevaux sont à récupérer : vroum, vroum. Flouchtra flouchtra des gravillons qui grésillent sous les roues et volent sur la carcasse.

On admire la plaine de Þingvellir. Ouaaaaah. Là on commence à vaguement entraver ce que c'est que l'Islande : un lac à faire pâlir Nessie, avec de la vraie eau qui filtre des glaciers à travers la lave en une vingtaine d'années, et surtout la vraie impression d'être au bord de deux mondes : c'est là que se séparent les plaques tectoniques américaine et européenne. J'étais du côté américain. En face, sur la rive, l'Europe. On respecte, s'il vous plaît.

Marchouillant entre les rochers, on se met à rêvasser aux vieux Islandais qui y venaient tenir l'Alþing. J'ai senti un instant l'épée me battre la cuisse, groaaaar.

Un p'tit arrêt à Geysir : bien évidemment, j'ai oublié l'appareil. Alors, Geysir, il va te falloir imaginer, Lecteur :

i. Geysir, c'est plein de touristes (tu parles, avec de vrais geysers AOC, les tous premiers qu'on a inventé que ça en porte même le nom !).

ii. Geysir, y'a plein de pépé-mémés qui descendent au restoroute et accessoirement tentent une excursion vers le site.

iii. Geysir, y'a aussi les bus de nippons qui flashouillent à tout va. Ca me rappellait Paris, tiens.

iv. Geysir, c'est un site à flanc de colline, tout plein d'eau chaude qui coule. Alors y'a des coins avec de l'eau qui bout très fort (100°, si, si je vous assure même que j'ai fait la bêtise d'y mettre la main, suivi en cela par tout un car de nippons qui a plongé dedans pour faire comme moi), de l'eau qui fait bloup bloup, de l'eau qui fait pssssccchhhhhhhhh et de l'eau toute bleue qui fait rien mais est très jolie. Bleue turquoise que même le mascara de l'Oréal il est pas aussi beau.

v. Geysir, c'est surtout le Geysir (en retraite, même si on continue de parler de lui, comme Chirac) et le Strokkur. Alors, le Strokkur, c'est un trou dans un coin, un peu blanc, qui fait bloup, bloup, bloup, et vouich vouich vouich (eau qui remonte un peu, eau qui se lisse et se tasse) et brrrrrrrrrrrrRRRRRRRREEEEEUUUPPPPLLLLLLAAAAAAAAAAAASSSSSCCCCHHHH !!! Là, c'est l'eau qui jaillit à quelques dizaines de mètres en éclaboussant tout sur son passage. Le Français malin cocorico aura eu la présence d'esprit de repérer le sens du vent et de se garder des retombées, le car nippon finit recouvert de silice et de gouttelettes à l'odeur d'oeuf, ce qui est assez drôle. Surtout le crépitement des flashs qui meurent dans les retombées d'eau chaude.

vi. Geysir, c'est le car nippon qui repart pouet pouet avec plein de souvenirs odorants. J'ai bien rigolé.

Ensuite, on va à la ferme, on prend les tagadas, on s'habitue (pas facile : le mien, m'a fallu du temps pour comprendre qu'il refusait les rênes et qu'il se guidait uniquement au bassin, façon cow-boy), et c'est parti pour quatre heures jusqu'à Gullfoss. Tagada, tagada.

Je décrète ici, Lecteur, que tu vas t'amuser, toi, à faire désormais sans arrêt le bruit du cheval qui tagadade tagadade. Il faut que tu contribues, après tout, zut, hein, quoi.

Tagada, tagada, donc.

Vertes vallées, herbes au genou, montagnes noies, et puis début de montagne, on gare les chevaux au parcmètre surveillé par Longtarin et on marche un peu : poum, la cascade. Ouaaaaah. Subrepticement, je suis pris d'un sentiment de condescendance devant la piétaille qui s'esbroue à venir à pattes, pendant que je marche fièrement avec mes bottes de cavalerie que même John Wayne il n'ose pas avoir ça. Ah, ah, ce n'est pas encore Saumur, mais ça va pas tarder... À nos femmes, à nos chevaux et tout le reste !

Le lendemain, décalage oblige, je suis levé avant tout le monde, et je ne comprends pas pourquoi à 8h (françaises) la cour de la ferme reste désespérément vide. Ayant tilté au bout de deux heures à faire le poireau, je rejoins mon sac de couchage. Le salop, il s'est refroidi.

Et c'est là que tout a commencé.

Hvità

 

Veuillez expérimenter ici votre premier désert : y'a encore un peu de montagne, et la poussière est fière d'exister. Le déjeuner de sandouiches au crin et à la terre brassée se prend au bord d'une rivière glaciaire. De toute manière, toutes les rivières sont glaciaires et glaciales, sauf lorsqu'elles sentent l'oeuf : si elles sentent l'oeuf, c'est soit la Seine, soit une rivière géothermique.

À votre gauche, le Langjökull. C'est un glacier de tapette par rapport aux autres, mais c'est tout de même un glacier, donc on respecte. Surtout que vous allez l'avoir sous tous les angles durant un laps.

Hvità

 

Les maisons sont toutes constituées de bardeaux recouverts de plaques de tôle. C'est bas, ça sent le crottin et c'est agréable comme tout. Enfin, quand on est en plein dedans : une fois revenu dans la civilisation, j'aurais un haut-le-coeur en ouvrant mon sac.

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Arbudir

 

Après un après-midi, on arrive à un gîte, à Arbudir.

Arbudir

 

Le Lecteur appréciera la qualité de la poussière locale : voilà ce que ça donne, un après-midi à cheval en plein soleil. L'Auteur était assez content d'avoir pensé, à la dernière minute, à prendre son keffieh (il venait de voir un ouesseterne) : ça protège de la poussière, et quand vous avez une centaine de chevaux sans maître qui galopent devant vous et que vous poussez du ventre, je vous assure que ça en fait de la poussière. Des fois, on n'y voit rien. J'aurais été un touriste normal, je vous aurais pris le nuage de poussière ocre, mais je suis un touriste normal qui était à cheval et tentait de tenir sur son canasson. Qui était la carne sus-évoquée, celle qu'il a fallu battre à coup de cravache pour qu'elle arrête de faire la conne. Heureux de trouver le sol que j'étais, à la fin.

C'est d'ailleurs là que j'ai dégainé le premier la bouteille de whiskey. Appréciable, que c'est, si, si.

Arbudir

 

Il y avait une douche, que la galanterie a réservé aux femmes. Putain de galanterie. À se demander à quoi a servi des années de féminisme si elles peuvent encore jouer aux petites choses fragiles. Oh et puis zut si c'est comme ça j'irai me prendre un bain dans la rivière au matin, na. Après tout les cow-boys le font, je peux le faire. Suffit de prendre une respiration, de sauter à pieds joints et de chanter gaiement pendant que Jolly Jumper broute sous l'arbre.

AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH PUTAIN C'EST FROIIIIIIIIIIIIDDDD !!!

Bon ben j'ai pris un bain dans une rivière islandaise. Nous avons été deux tarés à faire ça. L'eau devait être à dix. La vache.

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Entre Arbudir et Svartarbotnar

 

Nous nous sommes d'abord aventuré au bord d'un lac, où dérivaient des icebergs tombés du glacier, puis dans une vallée d'effondrement. Puis nous sommes repartis.

Ici, j'ai peu à dire : un plateau herbeux, splendide. De l'eau qui coule, calme, parfaite, entre une herbe pure. L'horizon à perte de vue : la Terre est plate, c'est certain, et elle forme un cercle. Dessus, on a posé un saladier pour faire le ciel.

Je suis le personnage d'une boule souvenir sans la neige.

Entre Arbudir et Svartarbotnar

 

Entre Arbudir et Svartarbotnar

 

Entre Arbudir et Svartarbotnar

 

Entre Arbudir et Svartarbotnar

 

Entre Arbudir et Svartarbotnar

 

Nous galopons le long d'une rivière effondrée, la terre glaiseuse se dresse en falaise sur notre gauche. La boue jaillit en parcelles brunes. La piste, suivie depuis des années par les hordes de chevaux, se creuse profondément dans le sol. Il faut parfois faire attention à ne pas se cogner les étriers aux ornières, qui arrivent parfois au genoux des canassons. L'un des cavaliers en fera l'expérience, et se cassera la gueule. Premier blessé.

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Svartarbotnar

 

Le gîte au soir est de l'autre côté de la rivière, que l'on traverse à grandes éclaboussures. Il faut monter la colline, coincée dans un méandre. Il sent le sapin. Les nuages sont bas et lourds, ils décapitent lentement les montagnes à l'horizon.

Svartarbotnar

 

Svartarbotnar

 

Svartarbotnar

 

Svartarbotnar

 

Svartarbotnar



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Kjalhraun

 

Au matin, la horde retourne un peu sur ses pas, nous retrouvons la cascade franchie la veille. J'expérimente pour la première fois la photo en selle.

Kjalhraun

 

Nous nous enfonçons dans la vallée de Kjalhraun : désert volcanique, où la piste est seulement marquée par des sortes de cairns de loin en loin. Les sabots claquent sur les pierres, glissent parfois dans les pentes. Souvent, les chevaux trébuchent. Nous avançons lentement.

J'ai l'impression de m'enfoncer dans une plaine du Seigneur des Anneaux. C'est qu'ici on pouvait voir des trolls. Et il était dit que le voyageur non avisé pouvait facilement être tué par eux, à moins d'y perdre un cheval.

Et nous y avons perdu un cheval : brusquement l'animal a pris peur, a quitté la horde et a rebroussé vers Svartarbotnar. Impossible de le rattraper. Je m'y suis essayé, queudchie. À ce moment, le ciel a tonné : il a plu. Un autre animal boitait.

Nous étions vraiment perdu en Mordor. Nous longions une fosse où tempêtait une rivière, grondant sur les rochers. Les chevaux des fois glissaient ; nerveux, ils essayaient de rester le plus loin possible du bord, ce qui n'était pas toujours facile.

Kjalhraun

 

Kjalhraun

 

La horde s'est arrêtée dans une vallée un peu plus verte. Au milieu de nulle part, nous avons croisé une randonneuse, munie de son Aillepodeuh et de son sac de couchage : elle venait du nord, et traversait seule l'île. On a beau eu lui dire qu'il y avait un désert qui l'attendait, sans trop d'eau, sans piste, et qu'on avait mis une matinée à traverser en canasson, elle est repartie. Ces Françaises...

Kjalhraun

 

Kjalhraun



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Thjofadallir

 

Enfin, après toutes ces caillasses, on passe un col pour se trouver dans la Vallée des Voleurs : une merveille renfermée, verte, pimpante. Un miracle qui a survécu au désert lunaire.

Thjofadallir

 

Peut-être que la vallée de Xanadu ressemble à cela, et que c'était Alf, la rivière sacrée, qui était là.

Au sortir, un cheval s'emballera. Pas de blessé ni de tombé, c'est miracle.

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Hveravellir

 

Au soir, nous arrivons à Hveravellir. Je vous rappelle que c'est le soir, bien qu'on ne le croit pas : la nuit ne doit jamais durer que deux heures à cette période-ci de l'année. C'est un lieu où l'eau remonte et où l'on n'a guère envie de manger une omelette. Il y a un bassin d'eau chaude, où l'on peut se baigner. Taïaut !

Boire une bière fraîche dans un bain d'eau chaude, pendant qu'il pleut et qu'un arc-en-ciel se dessine à l'horizon, il faut le faire. Ma serviette n'y survivra pas (elle aura été complètement détrempée), mais moi si et j'en redemanderai. Sans compter qu'on mange un mouton magique, un truc avec des poireaux et des carottes et du cumin que j'ai cru que c'était du couscous au début.

Hveravellir

 

Bien évidemment, cependant, il faut apprécier aussi le décor... les orifices des geysers au soleil de minuit.

Hveravellir

 

L'eau qui fume un peu partout à fleur de sol...

Hveravellir

 

Hveravellir

 

Hveravellir

 

Hveravellir

 

Voire s'amuser à se tirer le portrait dans la vapeur.

Hveravellir

 

Hveravellir

 

De loin en loin, lorsqu'on marche tranquillement hors du site, on retrouve des cairns. Ca a un côté temple primaire, tant je n'en vois pas l'utilité - et tant ils sont étrangement disposés.

Hveravellir

 

Hveravellir

 

Je remonte la plaine vers le nord, le paysage y fait plus toundra. À un moment, je serai surpris par un renard polaire chassant une sorte de bécasse, mais le temps de dégainer l'appareil, il sera loin.

Tant pis, j'écouterai le chant des bécasses.

Hveravellir

 

Hveravellir

 

Hveravellir

 

Au soir, profitant que tout le monde est couché, je prendrai pépère un bain de minuit au chaud. Et rebelote à l'aube.

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Entre Hveravellir et Galtara

 

Entre Hveravellir et Galtara

 

Et c'est reparti. J'ai enfin trouvé un cheval qui me plaît, un vrai fauteuil club, une perle. Il tient pas les longues distances au galop, mais je l'aime beaucoup. Je vous présente Fat Boy, et les effets de la poussière.

Entre Hveravellir et Galtara

 

Pas loin de là, en menant boire Fat Boy, je glisse fesses les premières dans un trou, quatre fers en l'air. Déjà, un bon point : le réflexe "cavalier" qui commence à entrer, je ne lâche pas les rênes dans la surprise. Je suis coincé, et j'éclate de rire. Fat Boy me renifle calmement et broute à côté. Si vous pensez qu'un canasson vous donnera un coup de paturon si vous en avez besoin, vous pouvez toujours vous asseoir dessus, et j'étais bien assis.

Bon, en abandonnant sa dignité, en se contorsionnant et en s'appuyant des coudes (je vous rappelle qu'il faut tenir les rênes, parce que même un type pépère comme Fat Boy peut brusquement foutre le camp), j'arrive à arrêter de rire voir à sortir du trou. Un peu de boue, pas de mal.

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Galtara

 

Au soir, nous couchons à Galtara. Tudieu, j'en pouvais plus, je n'avais qu'une envie : parvenir.

Le repas sera fait de saumon péché dans la rivière, à vous réconcilier avec tous les saumons du monde. Et le coucher du soleil peut vous réconcilier avec l'univers.

Je te laisse, ô Lecteur, regarder le coucher de soleil et les oies qui passent.

Galtara

 

Galtara

 

Galtara

 

Galtara



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Maelifellsdalur

 

Dernier jour de canasson. Un cheval se cabre, il y a une belle chute qui nous fout à tous les pétoches. Brusquement, je regarde Old Monkey d'un autre oeil. Mais bon, ça va, il a pas envie de jouer au communiste et de tout foutre en l'air.

Lentement, nous redescendons vers la côte. Les pierres disparaissent progressivement sous les herbes et les rivières qui grossissent. Nous nous offrons des galops monstrueux. On sent incommensurablement vivant.

Maelifellsdalur

 

Maelifellsdalur

 

Et là on dirait pas comme ça mais c'est l'Océan au bout. Et quand on voit ça, on hurle Thalassa ! Thalassa ! Thalassa ! : que Xénophon me pardonne, je l'ai fait, puis je me suis mordu vigoureusement la lèvre pour ne pas me mettre à chialer de joie.

En gros l'état d'esprit c'était : oputainjelaifaitoputainjelaifaicestlamerlabasjelaifaitoputainjelaifaitfausurtoupaquejepleurohputainjelaifait.

Maelifellsdalur



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Reykjavik

 

Quelques jours après, je me retrouve à Reykjavik. Bien évidemment, faut que ce soit le jour de la Gay Pride... je les plains un peu : à 325 000 islandais, ils doivent rapidement tourner en rond... Il y a tout de même de très jolis specimens.

Reykjavik

 

Et, le matin, avant de prendre l'avion, la dernière image sera celle d'une Pretty Woman qui attendra, toute de rose vêtue, devant un magasin de nuit.

Reykjavik

13.08.2008

DCLXXVI. - En rentrant, en notant (tizeure).

Baque from Aïceland. Je note qu'Antoine n'a toujours pas tenu parole.

Sous peu, les photos, ensuite la narration.

30.07.2008

DCLXXV. - Liste de lectures.

i. La Peste noire : grandes peurs et épidémies, 1345 - 1730, de William Naphy et Andrew Spicer. Brusquement, je me suis mis à avoir des fringales de mort noire, des envies de bubons, des pulsions de charniers. C'est en tout cas un livre vraiment intéressant, même pour le néophyte nul en histoire que je suis. Les dernières pages, sur la peste de Marseille, m'ont même pas mal tracassé - je me souviens avoir fait chier plein de monde à la raconter, cette peste-là.

Car à y bien regarder, les conditions qui ont mené à un taux de mortalité de 80% en plein Siècle des Lumières (alors que la peste en général c'était 25%), c'est bien uniquement parce que Marseille était une ville moderne, gérée de façon moderne. Et qu'à voir la politique qui a été menée par les élites, on se met à rêver ce qui se passerait maintenant. Y'aurait vraiment de quoi écrire, tiens.

Pour mémoire, la dernière peste en France date des années 20, et la dernière épidémie de 2004.

ii. Le Lièvre de Vatanen, de Arto Paasilinna. C'est l'histoire d'un journaliste qui renverse un levreau et s'attache à lui. Il y a de quoi faire du Disney, ça devient un drôle de périple en plein milieu de la Finlande. Chez Paasilina, il y a toujours des arbres qu'on coupe, des saunas, de la vodka et des élans qu'on chasse en plein hiver. Il y a ici aussi des ours qu'on chasse rageusement jusqu'en URSS, des incendies qu'on regarde en se baignant dans un lac, des buldozers qui atterrissent dans de drôles d'endroits, des ministres qui embarquent nus dans des hélicos, des pasteurs qui tirent sur la Croix, des huttes qu'on retape, et bien sûr des crottes de lièvre un peu partout.

Y jeter un coup d'oeil rapidement, Lecteur. 235 pages, et de la Finlande en plein été, tu vas pas faire chier.

iii. Saga d'Egill, fils de Grimr le Chauve. Parce que je me disais qu'il fallait me faire une culture livresque sur l'Islande, j'ai pécho une collection de sagas. Dans une collection qui était la seule à éditer ces curiosités, ce qui fait que j'ai acheté mon premier ouvrage relié de cuir en papier Bible, caractères Garamond et reliure violet. Et j'ai pu constater qu'en tenant une feuille, effectivement elle ne s'arrachait pas.

Quant à la saga, c'était loin, très loin, de ce que j'imaginais. Je pensais combat de de héros, haches sanglantes, chevaux qui hennissent, dieux qui font des coups en loucedé. Bah que dalle. Plus laconique tu meurs gelé sur le Hvannadalshnjùkur. Plus longuet aussi.

iv. Le Festin de Babette, de Karen Blixen. Mué mué mué. Je l'ai acheté parce que j'avais entendu parler du film. L'histoire est intéressante, on sent une pointe d'humour. Ca ne m'a pas pour autant transporté - tant qu'à fêter les joies de la chère, autant lire du Rabelais ou voir Ratatouille. Ici, c'est trop discret, trop retenu - à quand bien même on se doute que l'intérêt du livre est de faire passer, en douceur, le miracle de la bouffe dans une assemblée de protestants sectaires et grincheux. En même temps, une soupe de tortue je ne serais pas contre.

v. Tempêtes, de la même. Un brin pompeuse, cette histoire d'une troupe de théâtreux qui se retrouve coincée dans une ville du fin fond du Nord là-haut, citant bien évidemment son Shakespeare comme tout bon cultivationné du XIX°.

vi. L'Eternelle histoire, de la même. Ah bah voilà une idée qu'elle est bonne, tout de même ! Plus intéressante même que Babette - ce vieillard richissime de Hong Kong ou Shangaï qui se met en tête d'accomplir une fanfaronnade que les marins se racontent tous de bateau en bateau. Comment un jeune homme, plein de taches de rousseur, se trouve embringué dans une villa des mille et une nuits. Comment une pute sur le début n'en est pas si sûrement une que cela. Comment accessoirement on s'interroge encore définitivement sur ce qui meut le sexe féminin des femmes et les fait agir.

vii. Kafka sur le rivage, de Haruki Murakami. Anecdotique. Plus de six cent pages pour nous faire le coup du lapin qui sort du chapeau, les élucubrations vasouilleuses et le néo-Mishima (si, si, je vous assure que ça sent dans la fascination pour le sport et le nettoyage de prépuce), merci mais ça en valait pas la peine.

viii. Le Cantique de l'Apocalypse joyeuse, de Arto Paasilinna. Après toutes ces déceptions, un peu de valeur sûre ne fait jamais de mal. Bien évidemment, là encore il y a des arbres, des ours et pas mal de neige non loin de l'URSS. De toute façon, Arto il n'aime que ça, les bois et le sauna. Cette fois-ci, c'est l'affaire d'un communiste, brûleur d'églises et révolutionnaire devant l'Eternel, qui au seuil de la mort confie à son petit-fils le soin de construire... une église.

Et voilà que ça commence comme ça les catastrophes. On commence par faire une église en bois, puis un chalet pour des écolos qui savent juste faire sécher des herbes aromatiques. Puis on laboure, ou on passe la senne dans le lac. Une pasteure doyenne aux armées s'en mêle, la chef de la propreté des trains aussi. Un ours cardiaque aussi, mais c'est une autre affaire.

Le temps passe - l'histoire commence en 1992 pour se finir vers 2030. Entretemps, en-dehors du village qui fleurit de plus en plus (même si les écolos et les herbes aromatiques n'y sont pour rien), la crise économique de 2007 fait tous ses effets. Les crises boursières emportent les populations, la famine les décime, le pétrole disparaît. On voit passer quelques missiles aux traînées roses, des aviateurs arabes porteurs de bombe nucléaire en pleine Finlande, (qu'on fait exploser pour rigoler), une troupe de 40 000 femmes, pas mal de tonneaux de vendaces et encore plus de fûts de bière. Il y a aussi une Finlandaise de Nouille Orque, une cheffe de secte diplômée en art de vivre, quelques mafiosi spécialisés dans la culture d'organes humains frais, et une souris sanguinaire.

Bref, c'est bien.

ix. Le Bizarre incident du chien pendant la nuit, de Mark Haddon. Bof. Ca ferait un film bientôt que ça m'étonnerait pas.

27.07.2008

DCLXXIV. - Putain de chieuses égocentriques !!!

Déjà que le film était d'un intérêt mineur - Melvil Poupaud à l'affiche, dont les moues croquignolettes m'avaient attiré tout autant que l'estampille "Sundance Festival" - mais pourquoi nom de Dieu de bordel de merde il a fallu qu'une fois calé dans les fauteuils une horde de meufs ricaines vienne m'entourer et me bloquer en plein milieu de la rangée ?

Ce qui fait que :

i. non seulement j'ai eu à voir un film sans grand intérêt, plein de clichés et mal mis en scène (Broken English, de Zoe Cassavetes, avec Parker Posey et Melvil Poupaud rah Melvil épouse-moi).

ii. mais aussi chaque tirade du film a été à l'origine de commentaires, de confidences à voix hautes, de renversements jambes écartées dans le fauteuil en tapant le bras du fauteuil à grands ahans, de gloussement volubiles et satisfaits.

Sans compter les mâchouillements de chouinegomme, les dépliages-repliages-et-retour de papier aluminum, le glouglou du cola, le rot digestif, le farfouillement hystérique dans le sac pour en sortir un carnet d'adresses, un téléphone portable, un stock de mouchoirs usagés, plusieurs serviettes hygiéniques dans un état douteux, un bracelet, quelques dizaines d'élastiques à cheveux de différents formats, une canette vide, des stylos, un carnet pour les pensées profondes, plusieurs stylos d'un diamètre invraisemblable, des chouinegommes, un peigne, deux brosses à cheveux dont une couverte de cheveux et l'une avec l'étiquette neuve qui pend encore, des choses métalliques - certainement des bijoux de rechange pour la pluie.

Mon amour des femmes en a été augmenté.