28.12.2008

DCCIX. - Liste de lectures.

i. Le Meunier hurlant, de Arto Paasilinna. Comme toujours, il s'agit de l'un de ces livres de Paasilinna qui donne envie d'aller couper du bois en Finlande (à défaut de chevaucher dans les verts hauts-plateaux islandais), et de surveiller le soleil de minuit, vers juin, pour les quelques heures où il se cache derrière l'horizon, pour voir s'il ne laisse pas deviner le rayon vert - d'ailleurs, pourquoi pas la Finlande, pour mes prochaines expéditions bobo ? Pour autant, c'est un Paasilinna étrange : il se finit presque mal - il se finit étrangement, en déliquescence, en surprise, en silence, en légende en somme - ce qui surprend pour un écrivain toujours si ancré dans la réalité, si proche du bois, des varlopes et des chasses à ski.

Gunnar Hutunen est un meunier qui a décidé de s'installer dans un village près de la rivière de la Bouche, après les guerres finno-russes des années quarante. Il achète un vieux moulin délabré, le retape plus ou moins, et essaie de s'inserrer dans la communauté. C'est un homme entreprenant, bûcheur, bosseur, un peu rustre et maigre - bref, un personnage de Paasilinna.

Mais Gunnar a un problème : quand il est content, quand il est triste - bref, quand il a une émotion un tantinet forte, il l'exprime en hurlant. Sans compter qu'il est assez bon pour imiter les villageois façon animaux. Ce qui parfois peut déranger, voire être de moins en moins apprécié... sauf, à la rigueur, par la conseillère rurale Sanelma Käyrämö.

Si vous aimez crapahuter dans les marais en portant des alambics pas très légaux, ou chier sur des planches au-dessus de rivière, si vous aimez les montagnes avec des loups et les boîtes postales faites de cartons posés en pleine forêt, ce livre est fait pour vous...

ii. Polichinelle, de Pierric Bailly. Ce livre était ma concession à la rentrée littéraire, suite à recommandation de journaux divers sans compter les quelques magazines qu'il m'arrivait d'acheter pour animer les soirées festives du Boeing entre Athènes et Paris.

Tout ce que je peux dire, c'est qu'il y a quelque chose qui m'a échappé dans ce livre. Pour pas dire tout.

À tout le moins ai-je compris que cela se passait parmi une bande de jeunes, pas loin de Lons-le-Saunier, durant l'été : l'ennui mortel d'ados qui trippent, hip-hoppent et détruisent tout ce qui passent à portée de main afin que ça ne leur échappe pas, ou peut-être dans l'espoir d'une punition qui donnerait justification à leur existence. Il y a de la débilité, dans ces corps, du mariage cousine-cousin sur plusieurs générations, des coups qui se perdent jamais et beaucoup de piscines qui servent de dépotoir à télé.

Mais il y a aussi une succession d'images dont on se demande ce qu'elles font dans un roman - le poétiser ? À quoi servent ces tulipes, et cette image du bus dans le champ ? Pourquoi toutes ces histoires qui ne commencent même pas, d'autres qui s'achèvent tout juste - si ce n'est peut-être pour donner le sentiment d'une impermanence continue, d'une insatisfaction qui n'arrive même pas à prendre conscience, à s'exprimer ? D'un ennui total, dont le prurit n'est calmé parfois que par une violence puérile ?

iii. La chasse au tatou dans la pampa argentine, de Jean-Bernard Pouy. C'est une succession de nouvelles assez brèves de M. Pouy que cet ouvrage. De la belle facture, comme toujours, où l'on voit un duo de papis dézinguer des décanilleurs de lapins provençaux, un trio de broques tenter de dévaliser une banque en ignorant ce qu'il arrive aux tatous dans la pampa, un mono de caissière d'autoroute qui se met à couper un canon de fusil avec une scie de ménage, un chien qui en a marre de fureter sous les canapés du métro et Dieu qui n'en peut plus de conduire son bus. Faut aimer l'humour noir, les enfants, format encre de Chine concentrée.

iv. Histoire d'Alexandre, Quinte-Curce. 'videmment, on n'est pas plus dans un univers policé avec le Macédonien qu'a mis les Perses à genoux et à Gaucamèles. Le livre n'est pas entier, la faute à ces barbares qui se sont vengés qu'on leur apprenne la civilisation en paumant nombre de nos ouvrages à nous qu'on a écrit avec nos calames persos. On sent pourtant que Quinte-Curce a un rapport zarbi à l'Alexandre le Grand.

C'est un être impétueux, couvert par la chance, la fortune et le destin plus assurément que par n'importe quel contrat d'assurance. C'est un être courageux, noble, digne des plus grands héros - c'est aussi un ordonnateur, un bâtisseur de villes. Mais c'est aussi un tyran, un type emporté, qui picole grave, force à se prosterner devant ses petons divins le tout-venant et transperce ses amis à coups de javelot quand ça lui chante sans compter qu'il a un goût douteux pour les mésalliances et la polygamie.

Franchement, la mort de Perdicas a quelque chose de monstrueux. D'inexplicable. On a envie de prendre Alexandre par le col de la cuirasse et de lui envoyer un bon paquet d'allers-retours rien que pour lui apprendre la vraie vie, la dignité. Bordel, quand on a eu Aristote comme prof, on fait pas ça !!!

27.12.2008

DCCVIII. - En furetant, en chaland.

Quelques-unes de mes années viennent de partir à la poubelle. Ce n’est pas un mal : je suis un garçon qui accumule trop. Ou plutôt : sans que cela soit volontaire, je note parfois que dans tel ou tel point de mon existence des éléments se sont accumulés, entassés, et parfois que la poussière s’y est installée. Je note tout aussi consciencieusement qu’il conviendrait d’y faire un tri – que, c’est promis, je le ferai – et cela passe.

 

Plus ou moins régulièrement, il m’arrive de passer devant le tas, plus souvent de l’oublier. Témoins ces trois larges étagères, chez mes parents. Remplies de cours, de notes, conservées pieusement, révérencieusement comme on prépare des reliques dans l’hypothèse incongrue où mon histoire, avant la destruction totale de l’univers, intéresserait un attardé quelconque.

 

À la poubelle. Dehors, les cours inoubliables, les copies inexpugnables qui, juchées au faîte de la pensée humaine, attendaient avec la morgue de la science atteinte le chartiste en mal de poussière. Au sac, les notes de cours que je ne relirai en fin de compte jamais, quoi que je prétende. A l’encan, la prépa, tant révérée durant tant d’années.

 

Bien sûr, avec l’attrait morbide pour ce qui a toujours été mes échecs, les cours d’histoire ont résisté au massacre – tout comme ceux de philo. Peut-être un jour d’intense folie me mettrais-je à relire ces pattes de mouche, dessinées des matins de beuverie où je m’efforçais de ne pas dormir sous les atomes crochus de la figure ou de la construction de l’URSS au tournant de la NEP. Ils m’attendront encore un peu là-haut, jusqu’à ce que je fasse le même raisonnement que pour le reste : si je veux m’intéresser à ça, il y aura toujours des livres.

 

Enfin, faut-il l’espérer.

 

J’ai, je le répète, je l’ai déjà dit, et je m’en vante, une fascination morbide pour les livres. Mon rêve est de finir vieux libraire croulant sous le velours et l’odeur de la pipe. Il y a chez moi cette envie putride, à chaque fois que j’entre dans une librairie, d’acheter tout le fonds. Ce plaisir malsain de l’énumération, qui consiste à s’extasier devant un capiton de livres – isolants meilleurs que toutes les laines de verre possibles – juste pour le plaisir d’y prendre un ouvrage, de l’ouvrir, de le flairer comme on hume un vin, et de chercher la date d’édition.

 

Pour autant, quelque chose comme une fierté mal placée, une idée des limites à la possession, font que je n’aime pas avoir dans mes livres des titres que je n’ai pas lus : ceux-ci ont une place bien circonscrite dans ma bibliothèque, et même : ce ne sont pas des livres que je n’ai pas lu, ce sont des livres qui sont à lire. A quand bien même certains d’entre eux le sont depuis des années (Ulysse, Les Pensées, ou bien cet opus maximus sur le théâtre de Diderot).

 

Cet encadrement de la frénésie voit toutes ses barrières céder quand on sait me mettre dans la bonne librairie. Celle-ci, par exemple, dans les tréfonds de Lyon. Enfilades de caves, de rayons et de caisses, où les éditions de 1647 des Confessions (édition avec nouvelle traduction et annotations) jetées négligemment dans un carton, devant la vitrine, ne sont là que pour amuser le chaland.

 

L’avantage de l’âge est qu’on apprend plus rapidement à discerner les éditions cartonnées des années trente et des années soixante-dix, à leur décoration de fausse marbrure ou de skaï façon peau de mouton retraitée à l’ancienne. Son inconvénient est qu’il n’interdit pas de se pâmer devant une collection des Vies de Plutarque datée de 1845 en bilingue ou, chose méconnue, d’un Journal de Grimod de la Reynière (quand je ne lui connaissais que l’Almanach des gourmands). On passera sur la collection de Cicéron imprimée en Hollande (1799) pour envisager l’achat d’un fascicule contenant les premiers vers de Musset, mais ce n’est jamais que baguenauder.

 

Et là, c’est le drame.

 

Entre deux pâles copies datées de 1920, chez Hetzel, Les Histoires de Jean-Marie Cabidoulin, format « livre de prix », cartonnage au steamer, 1906. Putain de bordel de sa race.

 

Ici, Lecteur, on laissera un silence pudique, masquant les affres de pensées qui assaillirent le Narrateur, afin que tu devines s’il a cédé et acheté cette édition originale de son auteur fétiche.

20.12.2008

DCCVII. - En errant, en se levant.

C'est là encore un nouveau quartier, à peine plus nouveau que le mien désormais. Il était pour moi longtemps un quartier où je marchais, assez vite, faisant attention de n'y pas croiser les regards toujours surprenants. Mi-terreur d'être vu, mi-espoir d'être inexorablement attendu.

Ce matin, il faisait doux, je ne suis descendu qu'en chemise frippée, à cette boulangerie où l'on faisait souvent la queue, quand il m'arrivait de passer devant. Dans la rangée d'hommes qui venaient chercher leur pain tranché, je me frottais les cheveux, yeux froncés, face au miroir.

Me tournant, je faillis me trouver contre une joue - tant on est serré, évidemment.

Le garçon avait une couronne de papier sur les cheveux, et de la farine au bout des doigts. Peut-être parce que je me contentais de lui dire bonjour, ou que je le laissais enfin se plaindre de la longueur de sa journée, sans lui demander un pain tranché avec le ton sec et un peu inquiet de celui qui espère toujours se faire séduire fissa, il rajouta un croissant aux amandes dans le sac. Parfois, ce genre d'attentions compte plus qu'un physique de façade.

Lentement ce quartier prend un aspect humain que je ne lui donnais pas. Je devine un peu mieux, désormais, les hommes qui se contentent de fumer, accotés à un lampadaire, tranquillement - et ceux qui marchent, subrepticement, comme si ailleurs toujours il y aurait du mieux.

En rentrant, dans sa cour je croisais Jeanne, qui sortait son chien.

17.12.2008

DCCVI. - Menu.

Vin de Champagne, brut, avec une décoction de pois, de lardons et de cumin, parfumé d'un peu de sauge, et des toasts aux olives avec des rillettes de saumon. Puis un oeuf coque rempli d'une soupe fouettée de truffes. Vin d'Anjou, brillant, pour aller avec le mille-feuille de saumon au caviar entre ses croquettes glacées aux pommes de terre et au chou. Puis des variations autour du foie gras, avec une fine tranche au pain d'épices, accompagnée d'une mousse de foie gras avec un air de girolles. Ensuite, sur le thème de la truffe du Périgord, un dos de mulet sous sa mousse, posé sur quelques moules fraîches, et une noix de Saint-Jacques tout juste parfumée.

Tenir le couteau à poisson est toujours un exploit, quand on ne sait le prendre que de la main gauche.

Les vins ont été changés deux fois, pour aller progressivement vers des blancs plus secs. Puis, dans de larges verres où l'on ne fera que tremper les lèvres - tant le goût est important - sera versé un vin épais et frais, peut-être un peu trop léger pour les différentes pièces de sanglier qui viendront, posées sur une sauce à l'épeautre, pleine de bulles, comme battue. Les fromages seront de trois sortes, tressés en rosaces sur l'assiette carrée : du vacherin, du brie, et quelque chose qui devrait être proche d'un vieux Comté, pour lequel je peinerai à ne pas pleurer de bonheur, sous les petites lampes du restaurant.

Ensuite, il y eut cette mandarine givrée et cette coupelle de pamplemousses légèrement cuits dans un sirop de citron frais, et cette tranche de gâteau chocolaté qui donnait l'impression d'avoir des petites bulles explosant entre les dents, comme ces bonbons de notre enfance, et ce lait dans un verre dont nous ne parviendrons pas à savoir s'il est à la grenadine, à la menthe ou au chocolat.

Voilà ce qu'il y eut, après le muscat.

DCCV. - En mangeant, en s’asseyant.

Certes, je suis loin. Je découvre, de nouveau, immobile, une ville, et chez moi. Je ne suis plus ces temps-ci toujours partout, entre des avions et des fuseaux horaires - et, voici : chercher à revivre par le net s'est délité.

Il y aurait des choses à raconter, si on voulait. Ceci, ceci, et puis cela.

Telle chose sur le travail, telle autre sur les livres, telle enfin sur les restaurants où l'on attend, mi-impatient, mi-inquiet, sur un verre de muscat aux âges vénérables. Telle sur les après-midi à cuisiner pour qu'au soir seulement l'on s'assied, et mange, moi débordé, les recettes rapportées d'Algérie posées sur une table trop étroite pour tous. Telle sur les quelques tomates jetées à la va-vite dans un bain d'échalote, parmi une cuisine qui ne m'est pas vraiment connue. Telle sur les moments de colère extrême et contenue, qui se délite par une parole, un épanchement, un geste. Telle chose sur les frissons délicieux au froid terrible de l'hiver, quand la respiration se gèle et que le souffle hoquette, piqué de givre. Telle autre sur les cadenas sciés en pleine journée, en pleine rue, en surveillant l'arrivée des condés. Telle autre sur des chiens qui se mettent à m'aimer, des amis qui pour cacher leur timidité s'empressent de faire du vin chaud sur mes fourneaux.

Vivre : je suis mortel, il me reste déjà peu. Tout passera, tout se détruira.

Ce matin, à 6h il faisait encore le froid grinçant de la nuit, celui qui fige lorsqu'on s'ôte au sommeil. En sortant du square, je me trouvais face à ce long mur d'abbaye qui est en plein centre de la ville, normalement si habillé de chaises et de serveurs. Au pied d'un lampadaire à la lumière précise, il y avait une poubelle et un vélo, posant pour l'éternité. Un peu plus loin, on sentait le ronflement d'un taxi, sur la place aux lumières vertes et jaunes.

Rentré chez moi, ôtant la cravate, j'écoutais Starring Partner.

30.11.2008

DCCIV. - Dans Paris.

Quand j'ai quitté Paris, j'ai pris l'été avec moi. Athènes était restée chaude, quoi qu'il arrive : toujours, le soleil parvenait ça et là à laisser des traces de lumières, y compris quand avec la fin de l'automne une légère fraîcheur est entrée dans les rues des vieux quartiers, ou sur la place de Kolonaki. Ce matin, le jour paraissait sombre.

Alors ce matin je suis revenu, les mains tirées par les sacs pris aux différents commerçants de ce quartier que je ne connais pas encore. Le vent était glacial, humide : aucune buée ne sortait de la bouche. J'enviais le courage des arpètes, au doigts serrés dans l'extrémité de leur blouse, qui servaient sur le seuil des boutiques de la souris d'agneau ou des pots de miel. L'un d'entre eux ne devait pas avoir quinze ans.

Se retrouver chez soi donne de la sympathie à toutes choses ; soudain, l'on se met à ressentir plus intensément la politesse qui fait la vie de quartier : les sourires, les portes tenues, les marchands bourrus qui taquinent les vieilles dames, fières d'avoir pour elles leurs propres cartes bancaires - celles auxquelles le mari n'a pas accès, et qui sert aux commissions.

J'avais des envies de fruit, des envies de cuisine - des envies de mordre, de happer. Les passants devenaient beaux sur mon passage, comme si la beauté désormais avait décidé d'éclore comme des fleurs de têtes posées sur les écharpes. Sur l'étal des quatre saisons, un chou d'hiver poussait ses fleurs fractales aux triangles infiniment répétés et obscènes. L'église battait midi.

Paris pour moi s'est réveillée dans ce froid d'hiver. Je n'ai pas connu l'automne : il a échappé, disparu. D'une saison à l'autre, les fruits restent les mêmes : tomates, patates, courgettes et poivrons. Pourtant, d'autres, plus irréguliers, suivent la réduction des jours. Les raisins noirs et durs se sont racornis aux coins des étals, poussés par les clémentines. Potirons, oranges, clémentines : étrangement, pour moi l'hiver est plus orange que rougi par Noël. J'ai commencé à en cueillir des morceaux, doigts transis.

Au soir, les voitures illuminaient un boulevard, derrière le Père Lachaise. Les cafés tracent des étoiles sur la rue, en grands carrés percés par les silhouettes des fumeurs qui se pressent sur le seuil. Des fenêtres de certains appartements, d'où l'on a suspendu des rideaux rouges et épais, on voit ce que font les voisins : un vélo posé contre un piano qui porte un crucifix, des affiches d'Ava Gardner, un homme en pull et slip qui mange à sa table de vieux bois. La bow-window s'avance sur la rue, qui trace son fossé bien loin.

Nous buvons ; nous pendons une crémaillère.

En face du canapé où je me suis affalé, parfois entièrement couché, verre sur le ventre, il s'est pressé dans un coin. Au début, il a longtemps gardé son manteau, dont il pressait le col épais et noir contre le bas de ses joues en un geste de frileux. Sur sa peau un peu jaune, ses mains fines aux ongles détaillés se détachent nettement, dessinées par les bagues. Il croise souvent les jambes, et sourit parfois aux discussions, gêné : il ne connaît personne, il a été amené.

Ses yeux sont larges, cils peut-être épaissis par coquetterie. Réchauffé, un peu plus tard - rassuré, aussi, je pense - il ôtera son manteau, qu'il pliera derrière lui, sur le sol, laissant apparaître plusieurs bracelets ronds et brillants à son poignet droit. Son torse est fin, et dans le col ouvert de son pull-over on voit des poils tracés finement. Il est comme étonné de lui-même, recroquevillant les jambes sur un barreau de la chaise, chaussures brillantes et cirées. Je le regarde.

Les heures passent : les jours se sont éteints aux fenêtres, la rue dort désormais dans la nuit. Nous nous regardons.

Parfois, nos regards se recherchent. Il pose son menton dans sa main, et plisse les yeux, souriant avec une moue. Son autre main repose sur son genou, verre pendant dans le vide. Certainement quelque chose s'est-il passé. Son copain, discutant à sa droite, lui caresse le genou. Il se redresse, un peu de vin tombe de son verre de plastique. Yeux agrandis.

Suivre les conversations devient difficile. Cela doit l'amuser, de me voir bafouiller dans mon vin, répondant pendant qu'à nouveau nos yeux se dérobent et se trouvent. J'ai envie de l'emmener, l'embrasser, le déshabiller. Il me sourit lentement.

Triste, amusé, que sais-je.

Je sens que je parle un peu trop fort, quand je salue pour partir. En lui disant au revoir, sur un carton je lui glisse mon numéro. Je pense que son copain l'a vu.

Dehors, paisiblement, il neigeait. Mon chapeau se couvrit de givre.

29.11.2008

DCCIII. - Un dernier jour au Metropolitan.

 

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Chaque matin, elle pose sur son blazer d’uniforme bleu un léger fichu d’un bleu plus clair, qu’elle noue devant elle. Elle est à côté du comptoir, d’où une de ses collègues me sourit tous les matins, pour me demander le numéro de ma chambre avant que je n’aille prendre le breakfast.

« Five-five-two », et je traîne mon pas embué vers le buffet, oubliant systématiquement où sont les assiettes et les sachets de thé.

Avec le temps, j’ai eu mon coin : à l’angle de la baie vitrée, à côté d’une tenture, une des rares tables où les chaises ont des bras ; on y voit les jardiniers qui s’affairent à côté de la fontaine, et, de l’autre côté de l’enceinte, les ouvriers qui dressent les palissades d’un nouvel immeuble. Cette dernière semaine, ils ont ressorti les énormes décorations de l’Avent. Un sapin de plastique érige plusieurs mètres de verdure dorée dans le lobby, des bâtons peints en rouge ou noyés d’ampoules ont été glissés dans les portes à tambour de l’entrée.

Le long de Sygrou, sur leur caillebotis de bois sombre, les oliviers ont été tressés de guirlandes lumineuses, incongrues en somme : je suis encore en simple bras de chemise, le plus souvent.

L’eau brûlante comme tous les matins tarde à venir. Rêvassant, mâchant, jamais réveillé, je regarde – les cars de fondepensionnés américains qui se sont fait rares ont été remplacés par des séminaires de cadres qui viennent partager leur bonheur dynamique. Des Philippins tiennent avec beaucoup de cérémonie les fourchettes dans leurs doigts surchargés de bagues, parfois apparaissent, déjà en costume, des têtes vues de semaine en semaine. Le jeune consultant anglais est de retour, avec ses collègues à Blackberry dès potron-minet : il mange maintenant consciencieusement, pour ne pas déranger les conférences internationales au téléphone et le ronflement du ventilateur des portables. Peut-être sourit-il un peu moins, aussi.

Par petits groupes apparaissent parfois des joueurs d’une équipe, en survêtement, souvent mal rasés. Ils mesurent avec précision les quantités d’omelette blanche, ce sont souvent des êtres dont le corps respire la stabilité, la présence. Leurs gestes ont cette simplicité qui interdit de ne pas les regarder. L’un d’entre eux, une fois, m’a profondément troublé.

Elle est encore à côté du comptoir. Parfois, quand les serveurs sont débordés, elle les aide en prélevant une tasse sale, qu’elle pose sur le plateau. Puis elle retourne à sa place, jambe droite en avant. Elle pose sa main gauche à plat comme sur le manteau d’une cheminée – si jamais la postérité venait la surprendre.


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Chaque soir, pour lui Yannis pousse le battant de la porte de verre. Il entre, toujours voûté, dans une veste beige dont la coupe varie. Il a pris soin de mettre une cravate, et parfois une fleur est à sa boutonnière. Ses pas sont hésitants, il doit avoir quatre-vingt ans.

Il vient en voisin, s'installe dans un fauteuil du lobby. Parfois, il passe de longues heures à étudier son carnet d'adresses, y cherchant je ne sais quoi. D'autres, il sirote un café, froid depuis longtemps - parfois d'autres le rejoignent, ils parlent lentement, congrès cérémoniel comme on devait en voir parfois parmi les assemblées de sage.

Ses oreilles font de lui un prêtre inca.

Des soirs, quand le pianiste s'est assis, il demande un morceau de jazz et écarte les pans de sa veste pour y trouver une cigarette. Renversé dans sa chaise, le mégot tremblant dans ses mains aux ongles longs, il déguste - fumée, notes, Metaxa.

Longtemps, il a porté de larges lunettes noires ; je n'ai vu ses yeux que récemment.


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C'est des nombreux quartiers que je ne connais pas dans la ville : des maisons y sont à l'abandon, mangées d'une vermine sèche et rêche. Parfois, elles sont effondrées, sur des piles de vieux pneus. De guingois sur un trottoir une voiture a laissé fondre son métal sur le goudron dans un lointain incendie. Des poubelles vertes et surchargées se pressent l'une contre l'autre, comme pour une photo de famille. Il fait un peu plus frais : c'est novembre, en Grèce.

Le garçon, en livrée, nous ouvre la porte du taxi.

Le parquet est marqué par les talons : le restaurant a beau être récent, le tango ne pardonne pas. L'une de nos hôtes est déjà là, apprêtée pour l'occasion comme les femmes le font souvent, toute d'attention maquillée qui leur ouvre les yeux et les rend blanc d'inquiétude à séduire. La salle est encore vide, les tables se perdent dans la lumière absente de bougies rouges. Elles ne sont pas numérotées, mais sur chacune on a posé un carton avec les noms de poètes et de chanteur de tango, parfois de dictateurs sud-américains.

Deux tables nous attendent, sous la verrière d'où le ciel étonnament clair apparaît, martelé d'étoiles. Le vent du soir est parvenu à dégager les nuages de pollution.

Les vins, précieux, nous seront tendus avec la rigueur ibérique, comme si on allait nous demander une explication publique.

Alors pour la première fois je parlerai de chevaux.

26.11.2008

DCCII. - En direct de l'AFP, ceci est une dépêche qui pourrait être quasi de première bourre.

Paris perhaps never more.

I gotta job in London, I gotta job in Athens, I gotta job in Porto, I gotta job Lisboa, I gota job in Rome, I gotta job even in the Vatican dome...

DCCI. - En boucle depuis une semaine.

Je ne sais pas qui ils sont, de quand date ce morceau, mais il a sur moi un effet quasi hypnotique.

Modest Mouse, Bukowski

La prochaine fois, j'envisage de vous parler de ce qu'est une cuisine grecque.

22.11.2008

DCC. - En rentrant, en m'asseyant.

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Descente de l’avion, j’allume le portable, pour savoir combien de chasseurs de têtes ont voulu me proposer durant la semaine une opportunité professionnelle – j’ai la chance, ces temps, d’être dans un métier où l’on embauche autant que faire se peut. Bien sûr, il y en a quelques-uns.

 

« Bonjour, vous avez quatre nouveaux messages. […] Mardi 18 novembre, à 17h57 : Et bien bonsoir, monsieur Xanadu, monsieur… ce n’est pas la peine de me rappeler, je voulais savoir si tu étais heureux. Bien, tu es à l’étranger, j’essaierai de te rappeler la semaine prochaine. Allez, au revoir. »

 

Je me demande ce que c’est, que de vouloir savoir si je suis heureux. A l’écouter, ce message, j’avais l’impression d’être un malade déterminé, un inconnu du bonheur – pour lequel ces instants sont quelques choses comme la balle que le maître lance à son chien, fou d’amour, et qui jamais ne la rattrape.

 

Pas de signature, je n’ai pas reconnu la voix.

 

 

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Puis j’ai pensé à A***, dont la voix a ces sonorités graves, et parfois ces précautions. Cependant, cela était si étrange (même pour l’animal).

 

 

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Il fait froid à Paris, cela s’est rafraîchi aussi à l’autre bout de la Méditerranée. Mardi, mercredi, nous avons couru sous les orages, protégeant nos cravates. Nos nuits sont brèves, désormais, mais nous voyons parfois du bureau le ciel d’un bleu profond, roi.

 

Tout à l’heure, les tankers s’alignaient sur la mer Saronique, qui avait la couleur de l’aluminium éclairé par le soleil – tandis que nous étions sous les nuages, et que la ville grisonnait dans la vallée. L’air était pur, sur les îles en face on voyait les armées de maisons blanches coincées dans les golfes, attendant. On aurait dit un jour de débarquement.

 

 

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 Nous fatiguons, nous devenons nerveux. A tant travailler, on s’étonnerait du contraire : entre douze et quinze heures par jour. On se raccroche alors à ces moments de dérision, qui permettent d’isoler un instant un bout d’humanité devant les manipules de chiffres et les centuries de formules actuarielles. On se fait notre Babaorum dans l’univers ordonné des légions romaines.

 

Une heure qu’on affale sur le canapé de la chambre, livre en main, devient alors extrêmement précieuse – l’on comprend parfois un peu ce que c’est que le bonheur de lire, l’isolement merveilleux qu’il impose. Parfois, on se couche tôt le matin, juste parce qu’on a volé un peu de temps aux exigences du travail. Tant pis : c’est vital.

 

Hier, l’hôtel au lieu du verre m’a offert une bouteille de vin de Macédoine. J’ai invité l’assistant à le partager. Ce n’est plus guère professionnel, mais je crois que nous en avions besoin, et lui et moi, de faire autre chose. La légèreté du vin soulève le cœur de l’homme et lui permet d’oublier un instant ce qu’il est.

 

 

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Mon appartement fait bien vide.

DCXCIX. - Liste de lectures.

i. Les Raisins de la colère, de John Steinbeck. J’ai pris ce livre comme un devoir de maison : après avoir parcouru sans conviction Faulkner, je me disais qu’il convenait de voir ce que c’était, le Steinbeck. Il y a des auteurs qu’on met à l’école sur la même étagère des cours d’histoire : Faulkner – Steinbeck - Dos Passos. À tant faire qu’on les confond, et qu’on ne sait plus trop qui a écrit quoi.

 

Surtout lorsqu’il arrive, incongrûment, qu’on échange avec un faulknérien extrémiste, et que Sanctuaire vous a laissé l’impression d’un foutage de gueule de première (pourtant, Dieu sait combien de fois vous avez eu à en traduire l’incipit, au lycée, en prépa, en école, sans jamais rien en retenir).

 

Remercions là encore l’éditeur, qui m’a eu par les mêmes sentiments qu’il m’avait attiré, il y a des années de cela, vers Mishima : la couverture, ma bonne amie, tout simplement la couverture, avec l’une de ces photos de Dorothea Lange qu’on peut trouver à la Bibliothèque du Congrès.

 

Scié, j’ai été. Entièrement scié, du haut en bas, en travers et en biais.

 

C’est énervant, en un sens, de ne pouvoir que se cantonner à l’épatement, à l’ébahissement, à l’admiration : il est toujours plus facile de critiquer quelque chose qui n’a pas été apprécié, car on peut en prendre n’importe quel bout pour le rendre ridicule à tout jamais, le faire porter à faux, même s’il faut de la mauvaise foi ou en tout cas de l’acharnement. Ici, la plus intrinsèque honnêteté interdit, à moins de cuistrerie, l’analyse détaillée. Non par respect devant un monument poussiéreux et admirable (au sens premier : à admirer parce qu’il le faut, comme une étape du Baedecker), mais car cela foisonne, par, s’enchevêtre, tout aussi bien par la force de mise en chair, du rendu des personnages, des histoires, des paroles, la force poétique de ces chapitres intermédiaires, mi-évocation poétique, mi-analyse socio-économique.

 

Ce livre est un traité, et ce livre est un roman, et ce livre est un poème – jusqu’à la scène finale ( ?) qui laisse écraser par la pluie cet univers de désespoir, où la famille se délite avec les eaux qui détruisent tout, unissant en quelques pages les conséquences extrêmes du capitalisme moderne, le déluge biblique et la caritas romaine.

 

Tout ce que je peux faire, je crains, est de le hisser tout en haut, où certes il était déjà : au Panthéon, trônant sans orgueil avec l’Illiade, le Maître et Marguerite, La Conjuration des imbéciles, Les Frères Karamazov, Le Livre de ma mère et quelques autres. Heureux les hommes qui ont la chance de pouvoir découvrir de si précieuses merveilles.

 

 

ii. L’Amour aux temps du choléra, de Gabriel García Márquez. Ce n’est jamais que « mon » deuxième Márquez, j’aurais du mal donc à prétendre « là encore on s’inscrit dans une histoire qui défie le temps ». Il s’agit encore de nombreuses années au cours d’un siècle, au point que celui-ci à son tour se délite, jusqu’à n’être plus qu’un vaste fleuve, dépeuplé et boueux, où les bateaux errent à la recherche de leur propre image.

 

Il y a de l’étrangeté dans ce livre – comme s’il était lui-même une parenthèse, un codicille à un autre livre qu’on ne connaîtra pas, interrompu par la mort du docteur Juvénal Urbino à quatre heures et sept minutes un dimanche de Pentecôte : adieu, pour savoir quelle était la lettre laissée par le joueur d’échecs qui s’était suicidé, le matin même, au cyanure d’or, et ce qu’elle contenait pour que le docteur en fin de compte n’aille pas à la messe du dimanche matin.

 

En revanche, ce que l’on sait, c’est que le jour même des funérailles du docteur, la veuve Fermina Daza se verra faire une déclaration d’amour par un vieux monsieur qui l’attend depuis leurs seize ans. Et qui attendra encore des années, s’il le faut.

 

Il faut se plonger dans la moiteur des Caraïbes – j’ai imaginé que c’était dans une île, peut-être était-ce ailleurs, plus sur le continent, mais qu’importe : il y a un port, des marais, le choléra qui rôde régulièrement, la pesanteur bourgeoise et les amours désillusionnées de tous. Il y a des vice-rois qu’on prend garde à ne pas réveiller de leurs sépulcres, des phénomènes étranges qui ne se passent pas vraiment, et de longues lettres qu’on s’échange durant des années, pour ne plus se parler durant des décennies. Et il y a cet amour de fourmi ouvrière qui ne se réalise que lorsque seule la mort devient possible.

 

« ״ Et jusqu’à quand vous croyez qu’on va pouvoir continuer ces putains d’allées et venues ?״ demanda-t-il.

 

« Florentino Ariza connaissait la réponse depuis cinquantre-trois ans, sept mois, onze jours et onze nuits.

 

« ״Toute la vie״, dit-il. »

 

 

iii. Histoire du snobisme¸ de Frédéric Rouvillois. On va éviter d’office les petits traits d’esprit ridicules sur le thème « mais moi-même ne suis-je pas snob, ou n’est-ce pas snob de lire ce livre, et d’ailleurs qui n’est pas snob ? » C’est de la fausse mise en abyme, de la modestie sans intérêt.

 

D’ailleurs, ce livre s’en approche assez. Pour ma défense : il m’a été offert (avec une intention à la clef, certainement). À ma charge : j’en avais lu des comptes-rendus suffisamment élogieux pour avoir retenu le nom, et être content qu’on me l’offre.

 

Verdict : bah.

 

D’abord, les trois premiers chapitres n’en apprennent pas plus que les deux articles de Wikipédia sur la noblesse et l’héraldique.

 

Ensuite, le reste est un simple catalogue thématique (religion, décoration, vêtements, alimentation, sports, voitures…), avec un seul axe : est snob celui qui tente de se hisse au-dessus de sa condition sociale en cherchant à prendre l’apparence de la classe qu’il considère comme étant supérieure. Avec bien téléguidée en fin la question de la fin du snobisme dans nos sociétés dites démocratiques par l’auteur, plutôt de consommation de masse.

 

On sent qu’avec les chapitres l’auteur s’est trop pris au jeu du catalogue, sans passer à l’analyse réelle. Bref, ça manque le sujet, mais ça permettra toujours de briller en ville. Objectif atteint, peut-être.

 

17.11.2008

DCXCVIII. - Dans le journal, dans l'avion.

"À compter du 13 novembre 2008, l'OULIPO excuse

François CARADEC

à ses réunions ordinaires et extraordinaires pour cause de décès."

La mort d'une personnalité (?) m'a touché. Non seulement parce qu'on ressent (enfin ?) la patte du temps, l'aspect définitif qu'elle donne à cette absence aux réunions oulipiennes - voilà Caradec parti rejoindre, va savoir où, Queneau et Perec - mais aussi parce que tout aussi absolument on ne pourra plus surprendre sa voix sur les ondes. L'impression étrange qu'avec Caradec on approche de l'un des derniers chapitres de la littérature du XX°, sans vouloir essayer de compter les derniers monstres discrets et vivants encore, comme par une facétie.

Bye, FC - je vous regretterai, et vos histoires.

09.11.2008

[hors numérotation]

DCXCVIII. - [Déconseillé aux mineurs]

Le matin régulièrement ces temps, je ne sais pourquoi, j’y repense. C’est souvent sous la douche. Il s’agit d’une pensée où l’excitation se mêle à la frustration – à la sensation d’une perte, qui est mesurable ; d’un plaisir, qui était certain.

Je repense à la bite parfaite de M***.

Ni large ni grande comme on peut le constater dans les premiers pornos venus, elle avait cette longueur et cette épaisseur que l’on remarque et l’on apprécie, sans sortir le ruban de couturière pour détailler les extrémités centimétriques. Elle avait certainement cette évidence, cette symétrie intègre que l’on retrouve peu – cette masse qui n’est pas loin de l’obscène, et qui vous le rend désirable.

Une légère excroissance à sa droite la rendait encore plus excitante – trop de symétrie aurait rendu l’ensemble de peau légèrement grenue trop puéril, enfantin (pour le coup, malsain). Ici, il y avait cette virilité profonde que je m’épatais à caresser. Ou à sentir dessous son pantalon de toile noire quand je le tenais dans mes bras, et qu’il fumait.

La peau dessous était épaisse, et tenait tout juste en main. C’était magnifique d’avoir cette difficile poignée, pendant que l’on léchait, joue contre les contours du ventre.

L’érection la gonflait lentement, en faisant un arc plus épais, plus large et grand, que le poids maintenait ployé dans une large parabole concave. Puis, elle se redressait, jusqu’à ce que je la sente contre moi, se frottant à mes cuisses ou entre mes jambes. Le prépuce se défaisait lentement, bijou sacré que je sentais rouler avec délices sous ma langue.

Sur son ventre reposaient alors les vers blancs du désir. Depuis, le temps les a effacés.

DCXCVII. - Trois lieux.

À Kuzina, nous avons mangé du risotto au potiron.

À Athènes, il y avait de fins grains de raisins dedans, et un bol d’huile à côté. Les restaurants commençaient à chauffer les terrasses, où l’on sentait parfois les bouffées peu convaincantes des calorifères. La nuit était douce, un peu fraîche : soir, où l’on se promène encore en bras de chemise. La lune était rousse, découpée en ballon de rugby par le seul nuage du ciel.

À Paris, les feuilles pleuvaient en larges gouttes, rousses à leur tour. Le ciel brillait dans les flaques.

À Athènes, quelque part vers la grande basilique orthodoxe dont j’ai oublié le nom, un jeune homme m’arrêtait. Derrière lui, un peu tirée par la main, une jeune femme se lissait les cheveux derrière l’oreille. Il demanda si je savais où l’on pouvait trouver un distributeur de préservatifs. Puis si j’en avais un sur moi.

À Paris, une femme penchait son visage pointu sur son épaule droite, où reposait l’extrémité de l’étole rouge vif qui lui protégeait les cheveux de l’ondée de novembre.

À Kuzina, les chaises étaient blanches. Derrière un grand bar de bois brut, les marmitons découpaient des filets de sole, plongeant dans des tourbillons de vapeur des écrevisses. Elles mouraient ivres, heureuses peut-être. À mon tour je redemandais un verre, servi dans une étrange bulle plus large que haute, où il roulait comme une mer renfermée.

À Athènes, un vieil homme s’asseyait à côté d’une famille qui chantonnait, grattant son ventre sous le pull bleu bordé de noir. D’une vieille housse, il sortit un violon, et se mit à suivre l’accordéon. Le père le salua du menton ; l’enfant continua de jouer aux voitures. Assis sur le muret de la promenade archéologique, des couples. Des hommes aux bras croisés marchaient rapidement, se jaugeant parfois.

À Paris, un clochard se coucha dans la rue, devant une soupe populaire. Il disait qu’il ne voulait pas dormir ailleurs, vu qu’il fallait attendre. À ses pieds, le bus meuglait. Un chauffeur vint lui dire qu’il fallait qu’il laisse là aussi les gens vivre.

À Kuzina, un grand dadais se mit à jongler avec les petits pains du serveur, lequel souriait, un brin interloqué. Il nous avait apporté peu avant une confiture de tomates, et de petits beignets ronds où s’étaient posées des tranches de poisson ocre, parsemées de thym.

À Paris, dans les bars des quadragénaires qui venaient regarder les plus jeunes s’offraient le délice d’un champagne tiède. Ils ne se parlaient pas. Lové dans un Chesterfield, leur passé se tenait amoureusement la main, se caressant les doigts. Des serveurs claquaient des doigts, mimant la salsa, pour accueillir le chaland.

À Athènes, les dés claquaient dans les rues de Gazzi. Des filles, habillées à la mode pour ces âges où se ressembler est la révolution, jouaient sur un vieux backgammon. Les hommes sirotaient lentement à la paille leur café frappé. Parfois, entre une volute de fumée, un regard s’échangeait. Mille fois troublant.

La mer, or tout juste martelé, illuminait.

02.11.2008

DCXCVI. - La ville des chats.

Des tréfonds de ma fatigue, j’ai senti son poids sur le matelas, se déplaçant en pressions circonspectes vers l’océan d’oreillers où je m’étais réfugié. Sa langue erra un peu sur l’un de mes bras, avant qu’à son tour le chat se love contre moi et ronronne.

L’hôtel était calme, vide. Le chat était là, et je le regardais sans surprise, comme s’il était évident qu’un chat grimpe je ne sais comment jusqu’au quatrième étage, et se glisse par la fenêtre laissée ouverte, pour profiter de la douceur de novembre. Des voitures pétaradaient sur Syngrou, derrière le temple de Zeus Olympien. Le soleil était haut, il était midi ou un peu plus. Le chat s’était glissé dans la marque de mon crâne sur les draps. Il me suivit sur le balcon, glissant sa petite tête entre les barreaux de fonte.

Plus tard, sûr de lui comme un député à la Chambre, il arpenta à ma suite les couloirs vers l’ascenseur. La circulation sur Syngrou s’était calmée, c’était peut-être l’heure du déjeuner. Quelques femmes, aux adolescents un brin réclamiers, traînaient des jonchées de sacs en papier, avec des marques dessus. Des touristes perdus essayaient d’avoir l’air urbain, un chandail sur l’épaule et des chaussures de randonnée au pied.

La tentation était forte, de remonter Dionysou Areopagitou. Les cafés étaient attirants, évidents, posés là avec leur menu traduit plusieurs fois. Ce n’était pas fait pour moi, malgré la faim. Je tournais, et commençais à traîner. Progressivement, des figuiers dessinaient leurs feuilles épaisses dans les rues, les pavés se brisaient. Le monument de Lysicrates perdait sa colonne entre des arbres et des chaises ombragées. Des ruelles débutaient un assaut de l’Acropole, dont la muraille parfois se dressait entre les petites maisons, avant de s’essouffler sur une volée d’escaliers en guingois ou une place penchée. Sur une piazzetta où les maisons laissaient tomber leur crépi, je m’assis à l’ombre d’un balcon et d’un olivier. Quatre chats se mirent à jouer autour de moi, l’œil attentif. L’un d’eux me griffa, quand je lui donnais un peu de viande.

Le vin était léger, un peu épais… j’avais envie de lever mon verre à l’amoncellement de pierres, de toits, d’arbres, de roches, de portes et de fenêtres qui montait la rue devant moi jusqu’au bec du Belvédère. Je me contentais de savourer le café légèrement râpeux, main dans la tête, regardant. Une petite fille courait après les chats, tapant l’air d’une branche de figuier. Un jeune anglais, que rejoignait un grec, parlait tout sourire de sa vie ici, et de ses études. J’ai eu brusquement l’envie de m’installer aussi – dans ce pays que je ne connais pas, et qui m’a été familier si rapidement. Où le soleil est celui que je connais, la mer et les montagnes sont évidentes. Où la séduction, jamais exposée, se fonde sur des regards et des intentions perdues dans la foule. Ici, la visibilité est soluble dans la population, ce qui n’est pas un mal. Sans gêne je pourrais vivre dans ces maisons un peu bricolées, aller dans les cafés sombres où l’on chante le mal d’aimer et la dureté de la terre sur un bouzouki électrique.

J’ai aimé ce rêve un instant, puis je suis reparti marcher dans Plaka.

Je suivais les rues comme elles venaient, évitant celles où l’on voyait le touriste passer, œil inquiet de ne pas repérer l’indication kilométrique et la direction de New York sur Adrianou. Il suffit de prendre les escaliers qui sentent la terre et la pierre, où parfois erre un tas de sable ou un chat, d’être entre la colline et la vallée où ondulent les toits en longue houle grise écaillée.

J’ai erré, j’ai marché. Pas loin de l’agora (Pandrossou ? Ifestou ?) des marchands alpaguaient ce qui passait pour des baskets éclaboussées de paillettes ou de vieux drapeaux bleus et blancs. Sur une place, des masures hébergeaient des amoncellements de colifichets, des porcelaines, des reproductions d’antiques de toutes époques, des Adonis de plâtre et des épées néo-médiévales ou des sabres japonais de fantaisie laissaient parfois apparaître un poignard SS de belle facture, des cuivres et des clarinettes sous des morceaux de laine vierge. Dans un café de vieux bois, une femme chantait, toutes les places étaient prises.

Bien longtemps après, le soleil descendait sur Ermou. L’Acropole lentement s’illuminait pendant que les cheminées de Gazi traçaient dans le ciel des lignes noires. Longtemps je lus sur un canapé d’osier, essayant de ne pas faire tomber la sueur du café frappé sur le ticheurte. Un vieillard, fait beau pour le samedi, tirait sur son cigare. Trois femmes en goguette commandaient du Metaxa, c’est si outrancier, si agréable. Parfois des patrons de gargote en mal de pigeons à rissoler venaient demander l’heure, avant de vous parler de leur femme qui venait immanquablement de votre pays. Des rides brûlaient brusquement devant des briquets. Contre un mur, un homme jouait de la guitare pour lui-même.

La nuit était calme et douce. Vers Apostolou Pavlou, une famille fredonnait. Une vieille dame, dans une jupe rouge, répondait à quelqu’un, puis les regardait, sa tête penchée dans ses fanons.

Plus tard, dans l’ascenseur, le groom me regarda avec attendrissement. Le chapelet de bois que je tenais en main et agitais, tout comme je le fais depuis trois semaines, le faisait sourire.

Quand j’ouvris la fenêtre, le chat rentra.

26.10.2008

DCXCV. - La rose du samedi soir.

Tendre. Dire la tendresse étrange et impromptue. Chercher à la dire – bien évidemment, ne pas le faire (les mots, les phrases pensées le matin, en se promettant qu’on les conserverait pour le soir, disparus depuis). Savoir qu’on ne sait comment, être attiré – certes, c’est l’alcool. Se laisser aller, un bref instant, peut-être aussi parce qu’après tout on est venu, on a fait cet effort.

 

Se réfugier dans les fleurs comme l’on chasse le sanglier : par bravade. Ce coup, préparé avec  une longue sélection commentée par la marchande, prenant alors une autre signification, en être étonné. Il ne fallait pas des fleurs roses, ni jaunes, ni rouges. Surtout pas rouges. Trouver l’incongruité de roses d’un violet diaphane, à la couleur tout aussi particulière que le sentiment qui anime, certes. Incertaines, indécises.

 

Les promettre (avertir : la bravade est là, un peu puérile en somme), et bien les offrir. Non, plutôt, les tendre, posées sur une main comme un paquet. Conscience qu’il s’agit moins d’une vérification, que l’on brandirait obscène sous le nez, qu’un cadeau en offrande.

 

Dire que l’on veut séduire – que l’on s’y essaie. S’apercevoir, au moment où on le dit, qu’il s’agit bien de ça : l’inquiétude, inquiète déjà, déjà ricanante, de la séduction. Du désir d’y parvenir.

 

Errer dans des justifications. Elles ne sont pas fausses, pourtant : sa beauté d’inconnu vous effraie. Comment connaît-on en si peu de fois ? Rien : des impressions – mais lesquelles, toujours !

 

Courir vers l’ascenseur qui se ferme, y arracher un baiser.

 

Au matin finissant, y repenser.

25.10.2008

DCXCIV. - Saint Crépin.

Et, comme chaque année, à la Saint-Crépin qu'un sinistre complot chrétien tend à transformer  pour des raisons qui doivent être liées à la précession des équinoxes, les complots templiers ou franc-maçons, les rougeaucoutozentrelédents ou la déréliction des moeurs et l'ignorance du siècle, en Saint-Enguerrand...

Alors que, franchement, entre un Saint Crépin célébré par le Barde en 1599 et un vague Enguerrand qui a donné un connétable et un argentier de Louis XI pendu comme un voleur à Montfaucon, y'a pas photo.

Bref. Saint-Crépin, donc :

William Shakespeare, Henry V, IV, 3.

WESTMORELAND. O that we now had here
But one ten thousand of those men in England
That do no work to-day!

KING. What's he that wishes so?
My cousin Westmoreland? No, my fair cousin;
If we are mark'd to die, we are enow
To do our country loss; and if to live,
The fewer men, the greater share of honour.
God's will! I pray thee, wish not one man more.
By Jove, I am not covetous for gold,
Nor care I who doth feed upon my cost;
It yearns me not if men my garments wear;
Such outward things dwell not in my desires.
But if it be a sin to covet honour,
I am the most offending soul alive.
No, faith, my coz, wish not a man from England.
God's peace! I would not lose so great an honour
As one man more methinks would share from me
For the best hope I have. O, do not wish one more!
Rather proclaim it, Westmoreland, through my host,
That he which hath no stomach to this fight,
Let him depart; his passport shall be made,
And crowns for convoy put into his purse;
We would not die in that man's company
That fears his fellowship to die with us.
This day is call'd the feast of Crispian.
He that outlives this day, and comes safe home,
Will stand a tip-toe when this day is nam'd,
And rouse him at the name of Crispian.
He that shall live this day, and see old age,
Will yearly on the vigil feast his neighbours,
And say 'To-morrow is Saint Crispian.'
Then will he strip his sleeve and show his scars,
And say 'These wounds I had on Crispian's day.'
Old men forget; yet all shall be forgot,
But he'll remember, with advantages,
What feats he did that day. Then shall our names,
Familiar in his mouth as household words-
Harry the King, Bedford and Exeter,
Warwick and Talbot, Salisbury and Gloucester-
Be in their flowing cups freshly rememb'red.
This story shall the good man teach his son;
And Crispin Crispian shall ne'er go by,
From this day to the ending of the world,
But we in it shall be remembered-
We few, we happy few, we band of brothers;
For he to-day that sheds his blood with me
Shall be my brother; be he ne'er so vile,
This day shall gentle his condition;
And gentlemen in England now-a-bed
Shall think themselves accurs'd they were not here,
And hold their manhoods cheap whiles any speaks
That fought with us upon Saint Crispin's day.

Saint Crépin 2008 : une trentaine de dents, un mètre quatre-vingt-quatre, quatre-vingt kilos, quelques milliers de cheveux, pas mal d'euros sur le compte en banque, deux lunettes, une cinquantaine d'amants, huit toiles dont quatre potables, un deux-pièces, plusieurs centaines de textes inutiles, un peu moins de gribouillis, des milliers d'heures à travailler, huit cent titres dans ma bibliothèque, une solitude ferme et le début de ma trentième année.

19.10.2008

DCXCIII. - Liste de lectures.

Admire, ô Lecteur, mes lectures de la semaine. Esbaudis-toi du nombre, et pense à ce que cela suppose, pour le reste de la vie privée et publique.


i. Le culte des dupes, de Dominique Muller. Un nom en appelant un autre, j'étais passé par Papoulâtrie (profitant ici pour saluer l'inaltérable émission Des Papous dans la tête sur France Cul', qui m'est resté longtemps un rendez-vous sacré, avant que mon emploi du temps et ma capacité à casser les radios ne m'empêchent de l'écouter avec la même régularité qu'en ma verte jeunesse), je glissais de Jean-Bernard Pouy (Papou) à Dominique Muller (autre Papou), me disant que de l'un à l'autre il devait y avoir le même festival de déconne littéraire. Que nenni - j'ai été très déçu.

Certes, j'avais la voix, assez aiguë et précieuse, de D. Muller en tête, et c'est avec cette voix que je lisais. Il faut avouer, hélas, que ce polard à l'époque des basques (sans Patxi : les basques, pans de veste, et pas pan dans le reste) est poussif, long, chargé, sans grande intrigue. On peut chercher la phrase : on l'y trouve. Mais à trop vouloir reprendre le style du deuxième Grand Siècle (là, juste un peu avant que Louis XV n'allume sur l'interrupteur des Lumières), on s'y lasse aussi - à ne lire qu'en diagonale en fin.


ii. 1275 âmes, de Jim Thompson. Cela ne t'es pas une surprise, Lecteur, qu'ayant parcouru 1280 âmes je tente derechef de trouver le numéro 1000 de la Série Noire. Diantre. Tudieu. Même armé de l'analyse de texte et de Pouy, que cela ne suffit pas du tout à s'y retrouver sans blessure dans ce bouquin noir comme le Texas en pleine nuit lors d'une éclipse solaire. C'est donc l'histoire de Nick Horrey, sheriff en chef de Pottsville, village perdu Dieu sait où, tout aussi proche du trou de balle de la Création qu'on pourrait être sans se faire mordre un doigt. Un pauvre type dont tout le monde se fout, que les autres sheriffs bottent au cul et que sa femme-par-accident maltraite sans cesse. Il n'aime pourtant que deux choses, Rick : dormir, manger, et baiser. Ce qui en fait trois, mais il ne faut pas trop demander - Nick sait qu'il n'est pas malin, tout ce qu'il cherche à faire c'est de se tenir loin des coups tordus et ne pas se montrer lorsqu'il y a du grabuge. Mais voilà qu'en rentrant de visite de courtoisie, quelque chose semble avoir changé dans la tête du sheriff... quelque chose qu'aura à charrier la rivière locale, celle qui passe à côté du train. Les règlements de compte, sordides, glauques, machiavéliques, vont progressivement s'inscrire dans les mécanismes tendancieux du rouage que dresse le sheriff au bout de tout.

"Je suis entré dans cette maison, dans celle-ci et dans des douzaines d'autres pareilles, peut-être plus de cent fois. Mais jamais auparavant je n'avais réalisé ce qu'elles sont. Pas des foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien. Des planches de sapin assemblées autour du vide. Pas de tableaux, pas de livres - rien à regarder, rien pour s'occuper le cerveau. Que du vide, un vide qui, petit à petit, s'infiltre en moi.

"Et, tout d'un coup, ce vide n'est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons. Et en même temps, il se remplit de bruit, de visions et de fureur, de toutes les choses affreuses et sinistres que ce vide a provoquées.

"Les pauvres petites filles sans défense qui pleurent en voyant leur père se glisser dans leur lit. Les hommes qui battent leur femme et les femmes qui hurlent des supplications. Les gosses qui pissent au lit, d'angoisse et de peur, et leurs mères qui les punissent en les aspergeant de poivre rouge. Les visages hâves, ravagés par le ténia et le scorbut. La sous-alimentation, les dettes toujours plus fortes que le crédit. La hantise, comment on va manger, où on va dormir, comment on va couvrir nos pauvres culs tout nus. Le genre d'obsession qui fait que, quand on n'a rien d'autre dans la tête, mieux vaux être mort. Parce que c'est le vide des idées, quand on est déjà mort dedans, et qu'on ne fait plus que répandre la saloperie, la terreur, les larmes, les cris, la torture, la faim et la honte de sa propre mort. De son propre vide.

"Je frissonne, en songeant à la grande bonté du Seigneur qui a créé tant d'abominations dans ce monde, afin qu'une chose comme un meurtre paraisse bien bénigne en comparaison.
"

Faulkner n'a plus qu'à aller bouffer son pain de maïs.


iii. Espèce d'espaces, de Georges Perec. Une semaine placée sous l'égide involontaire de l'OuLiPo ne pouvait se vivre sans un cierge allumé à Saint G.P. (un des rares saints laïcs, avec Albert Saint Einstein et Martin). Dans cet chose qui n'est ni roman ni essai ni poème mais tout à la fois, Perec cherche à dénombrer toutes les caractéristiques de l'espace.

Ca foisonne - bien que le plan suive une forme exponentielle à filer le tournis au ciron de Pascal : partant de la page écrite sur son lit, où il a passé nombre d'heures couché sur le ventre à lire, Perec finit dans l'univers, comptant les distances en papier de cigarettes plié. Entre cela, de nombreuses tentatives d'épuisement (la description d'une journée d'un appartement), une revue - passionnante pour ma part, mais je sais que mes lubies des listes tu les suis rarement, Lecteur - des façons de détourner l'usage des pièces d'un appartement, l'humour sinistre et noir de SS qui voulaient mettre des fleurs sur les fours d'Auschwitz qui lentement sourd pour rejoindre ce qui me semble le Problème perecquien par essence : le délitement de la mémoire, qu'on tente sans arrêt d'arrêter par les énumérations, les définitions, les circonscriptions circonspects - sans y croire pour autant.

"J'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

"Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l'arbre que j'aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts...

"De tels lieux n'existent pas, et c'est parce qu'ils n'existent pas que l'espace devient question, cesse d'être évidence, cesse d'être incorporé, cesse d'être approprié. L'espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête.

"Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l'oubli s'infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n'y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière :
"Ici, on consulte le Bottin" et "Casse-croûte à toute heure".

"L'espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l'emporte et ne m'en laisse que des lambeaux informes :

"Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes
."

Vlan. Là, les enfants on savoure encore mieux que du Chablis. Vous venez de lire quelques phrases d'un des Grands du XX° français. Et pas encore Panthéonisé, la preuve.


iv. Les Roubignoles du destin, de Jean-Bernard Pouy. Premier constat : Pouy n'écrit pas roubignolles comme moi. Second constat : malgré le trouble noir du souvenir d'H4 blues, Pouy confirme sa capacité à faire du texte noir, lugubre, plein d'encre et avec peu de blanc pour la page, là où la merde est fréquente et la désespérance fréquemment alerte. C'est une douzaine de nouvelles, où l'on découvre que le Destin, pourvu de doigts malhabiles et balourds, n'hésite pas à frapper d'un coup de roubignolles un vieux con, une petite fille, un mangeur de mogettes, des barbares étrangement NRF dans un VIII° arrondissement d'après-apocalypse ou un professeur désespéré qui file son fils pour mieux le comprendre. Ca poinçonne pas toujours que les tickets, pas mal de murs qui ont pas vu de Calgon depuis un bail sont repeints à la cervelle ou aux boyaux, ça équarrit et ça tronçonne, le Pape s'en prend une au passage, un Poulidor batave perd sa soeur parce que des Ibères un peu rudes se réunissent devant la télé et un écrivain tente de se débarasser d'un colleur de première au bord d'un quai quand le train arrive.

Tout ceci fini quand Glen Gould achève les Variations Goldberg et la soupe potiron-haricots blancs en voie de digestion.

DCXCII. - Rue du Trésor.

Une vieille dame, à la jupe de coton bleue, d’où sortent des jambes fines comme des os. Que croise un homme à la peau sombre qu’il a maquillée, traitée, chemise largement ouverte sur le torse luisant, le corps torsadé de haut en bas dans des appareillages de haute couture. Que croisent deux hommes finement barbus, à petits pas portant leur sac au coude, parlant de ce qu’il faut faire pour un mur. Que croise une femme peut-être juive, son large corps moulé dans un survêtement de pilou sombre, parée d’un sourire énorme et qui ne cesse de se retourner quand elle traverse la rue pour sourire encore, sans parvenir à trébucher dans le sac qui bat à son bras. Que croisent deux femmes, l’une portant une coiffure qu’elle trouve chic certainement, et qui est arrêtée par l’autre pour qu’elle devine qui se fait coiffer dans ce magasin. Que croise un barbu, l’œil irradié d’un sang profond, mégot au bec, œil sautillant au gré des rencontres, toujours fixé sur les hommes, comme pour leur demander une explication publique ou un téléphone. Que croisent quelques adolescents vêtus de noir, dont un garçon, transpercés de cuirs, de sangles, de labrets et de mèches peintes en violet qui masquent difficilement les cicatrices rouges de l’acné. Que croise un homme bossu d’années, le corps tordu par le poids qu’il porte et les siècles, le pantalon remonté au-dessus du nombril. Que croise un autre corbeau, aux jambes moulées dans un collant de jean noir, boléro de skaï clouté et peluche de galuchat rose, lequel, d’un grand pas, va s’asseoir aussi devant l’église du Gesù. Que croisent trois autres adolescents, nettement plus rock’n roll car plus jeunes aussi, l’un ne devant pas avoir plus de treize ans et portant au dos une housse de guitare électrique tout aussi grande que lui, dépassant sa tête comme d’une antenne – et grondant son camarade, qui racle sa guitare acoustique, peinte en rouge, sur le macadam. Que croise deux jeunes filles, au nez busqué sous les mèches blondies et éclaircies par à-coups, juchées au sommet de jupes que recouvrent à peine des châles artistiques. Que croise un autre adolescent à mèche, blond cette fois-ci, son pantalon de collant bleu électrique masqué par un imperméable de mastic aux larges revers et reposé par des plis resserrés sur des chaussures atrocement pointues. Que croisent cinq jeunes adultes, cheveux rasés, pantalon de carreaux rouges et t-shirt usé par les lessives, poussant sur leur ventre des caisses de bières pas encore vidées. Que croise en courant un homme, téléphone au menton, cigarette au doigt. Que croise un homme plus jeune, vêtu d’un gilet ou d’un pull à large échancrure triangulaire, d’où émergent une fine chemise blanche et une cravate noire et fine. Que croise un couple, ses fesses reposant comme des melons dans son jean du dimanche, pendant qu’il essaie de regarder avec attention, crâne à peine chauve penché, les appliques qu’elle lui montre. Que croise un autre couple, de grands-mères, mordant dans des crêpes achetées au dépôt de pain du coin ; l’une d’elle frotte le revers de son imperméable bleu. Que croisent deux hommes, menaçant le monde rien qu’en se tenant la main, et en amour depuis quelques jours. Que croisent trois policiers, dont une femme avec une queue de cheval blonde passée sur la sangle de la casquette, jambes arquées et matraques désentravées. Que croise, engoncée dans sa poussette, une fille de trois ans.

Elle tire lentement d’un sac de plastique rose le collier qu’on lui a offert, examinant lentement, sourcils froncés, la rivière de diamants, de perles, d’ors et de rubis.