03.06.2009

DCCXLVIII. - Vantardise.

"Tu es le Pic de la Mirandole de l'actuariat !"

(Un collègue, dans un ascenseur)

02.06.2009

DCCXLVII. - Liste de lecture.

 

i. Le Seigneur des Anneaux, de John Ronald Reuel Tolkien. Certes, je l'avais lu jeune - il y a quatre ans de cela, quand les films sont sortis et que je croyais encore à des choses comme l'amour et aux croissants sans margarine, innocence propre à la jeunesse. Cela fait toujours sourire de voir un cravaté attaché-casé avec ce genre de livre à la main dans le métro, ou pire encore une bédé. Menfous. Cette relecture fut salutaire : j'avais trop les films en tête la première fois, trop ce côté carton-pâte, trop ce côté maquillage et crocs de plastique des Orques qui masquait la simplicité du livre. Certes, Théoden-Roi qui charge sur les plaines du Pelennor en hurlant

Debout, debout, Cavaliers de Théoden !
Des événements terribles s'annoncent : feux et massacres !
La lance sera secouée, le bouclier volera en éclats,
Une journée de l'épée, une journée rouge, avant que le soleil ne se lève !
Au galop, maintenant, au galop ! À Gondor !

ça a de la gueule et ça vous donne envie de retourner en Islande sabre au clair et nasal du casque tanguant contre le nez pendant la chevauchée. Ca vous donne un petit air shakespearien qui vous donne envie d'être un homme lorsqu'on secoue la lance en hurlant. J'ai toujours aimé les livres d'aventures, ceux de cape et d'épée : on ne me refera pas.

Pourtant, si on regarde un peu tout ça, l'écart entre le film et le livre est patent, écrasant : la magie est très peu présente, en fait... Il s'agit éventuellement d'un livre de fantasy, mais Gandalf en use peu : contre le Carradras, dans la Morria et lorsqu'il chevauche pour retrouver Boromir. La Tour Sombre elle-même n'a pas ce côté de périscope de sous-marin à l'oeil rouge que lui ont donné les films : c'est un lieu de ténèbres, mais un lieu somme toute banal, si ce n'est qu'il est sinistre.

Le plus patent en somme restent les personnages : les deux seuls éléments réellement fantastiques sont le Balrog et le Nazgûl : le Balrog est effectivement un être de flammes noires, indescriptible et terrible. Le Seigneur des Nazgûl est un regard cruel dans un vide :

Sur son dos se tenait une forme enveloppée d'un manteau noir, énorme et menaçante. Elle portait une couronne d'acier, mais entre le bord de celle-ci et le vêtement ne se voyait rien d'autre qu'une lueur sinistre d'yeux : le Seigneur des Nazgûl.

Les autres personnages ne sont jamais décrits, quand on y regarde bien : les Elfes sont en général grands et minces, et sont de "belles gens". Les Nains sont petits, les Orques ont des oreilles rêches. Parmi les Hommes, les Dunedains sont plus perspicaces et dotés d'une plus longue longévité. Bref, j'étais surpris d'y trouver si peu de magie : plus importante est l'apparence (quand Gandalf ou Frodon s'énerve, doté d'un pouvoir magique, il paraît plus grand, il n'est pas forcément plus grand). Après tout, ce monde de la Terre du Milieu m'a bien rappelé les champs de bataille des Chroniques de Saxo Grammaticus, un état miédéval complexe fait de différentes "races", aux caractéristiques et aux moeurs différentes, mais peu atteint par le monde de la magie. À croire que les lectures que l'on fait de cette Trilogie sont trop souvent perverties par un regard de geek amateur d'Orques à la peau verte.

 

ii. Bonjour tristesse, de Françoise Sagan. Il y arnaque sur la marchandise, je le dis tout de go. Un livre révolutionnaire ? Un livre marquant ? Que nenni ! Un ton qui sent la communale, légèrement teintée d'un bon vieux bachot de philo des familles. Au pire une légère introspection du côté d'un esprit, et encore - au mieux, le personnage le plus intéressant reste Cyril, le falot amant de Cécile. Le reste, bof...

 

iii. De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman. Oui, je sais, Attentif Lecteur, je l'ai déjà lu, j'en ai donc déjà parlé. Et alors ? C'était c'est dire si ça remonte à loin. À mon âge vénérable, trois ans, c'est suffisant pour assister à une destruction complète de la moitié du système neuronal. Quant à mon lecteur, je profite de son temps de cerveau disponible pour lui en remettre une couche, après tout c'est en serinant qu'on fait apprendre aux besogneux (dont je ne doute point que tu fais partie, Lecteur, à te tripoter la nouille de la main gauche tout en bavant d'admiration devant l'excellence de ma prose, schlika schika schlika ragnagnaaaaaa pouf pouf pouf raaaaaah). Ores donc : la fin du monde est pour dans onze ans. L'Antéchrist doit apparaître dans une maternité paumée du fin fond de l'Angleterre, et pour ça c'est Rampa, un démon, un ange déchu (trébuché, plutôt), doit refiler l'Adversaire, le Destructeur de Rois, l'Ange de l'Abîme sans Fond, la Grande Bête nommée Dragon, le Prince de ce Monde, le Père du Mensonge; l'Engeance de Satan et Seigneur des Ténèbres, bref le chiard dans son moïse à l'heureuse famille qui sans trop le savoir devra l'élever. Sauf que son pote Azipharale, un ange avec lequel Rampa est plutôt en bons termes (pensez, six mille ans à se battre l'un l'autre Ici-Bas, ça vous rapproche) essaie vaguement de s'en mêler. Onze années passe, le Molosse annonçant l'Apocalypse sort enfin des Enfers pour seconder l'Adversaire, le Destructeur de Rois, etc., mais l'Antéchrist en question préfère l'appeler Toutou et faire apparaître des baleines un peu partout. L'Apocalypse s'annonce mal, en fait, sans compter qu'il faut rajouter une descendante professionnelle (pas toujours facile d'être l'héritière d'une prophétesse du XVI°) et un Inquisiteur de première classe... Ah, oui, la Mort, la Pollution, la Famine et la Guerre pour faire bonne mesure, mais on trouve toujours n'importe quoi pour annoncer la fin du monde...

 

iv. Le Droit pénal, de Jean Larguier. Depuis que je me suis mis à lire régulièrement le blog de Maître Eolas, je me suis mis à m'intéresser au droit... ce petit bouquin me semblait un bon moyen de comprendre vaguement les notions de base du droit pénal. Si il annonce la couleur d'emblée : le droit pénal n'est pas que plaidoiries brillantes et crimes de sang - je m'attendais tout de même à une petite partie sur la procédure pénale. Ici, il s'agit plutôt d'établir les distinctions qui constituent le droit pénal (ce qu'est le pénal, le crime, le délit, l'infraction, la victime, la peine, l'indulgence...). Cependant, c'est salutaire, et de loin, bien qu'on reste sur sa faim, attendant de plus longs détails, de plus longues dissertations. Tant pis, ce sera pour le prochain livre.

 

v. Des Souris et des hommes, de John Steinbeck. 'ttention, klassik, commondit. C'est fort court et c'est cinglant. Après Les Raisins de la Colère, je m'aperçois que j'ai commencé Steinbeck dans le mauvais sens ; j'aurais d'abord dû lire celui-ci en premier. C'est dommage de se dire qu'à force d'avoir été seriné sur les 'ttensionchèfdeuvres à l'école on en garde comme un léger goût de méfiance, une résistance, une réticence : on va y trouver de quoi s'ennuyer derechef sur des questions humaines moult fois soulevées, le néant, le tragique, l'absurde. Rah, qu'on est bête quand on a trente ans (pas encore, ça approche). C'est l'histoire de deux types, un peu Vladimir et Estragon, qui sont de voyage plus par hasard et par habitude que par réelle volonté. L'un aime les choses douces, l'autre aimerait bien avoir la paix... Sauf que lorsqu'une robe et une vieille chienne se mettent dans les parages, les choses ne seront pas simples, dans ce pays lointain-ci. Il y a peu de place pour les sentiments et les descriptions ; tout est réservé aux actes, et aux silences de ces êtres qui ont tout juste de quoi remplir une vieille caisse à pommes clouée dessus un vieux lit plein de puces et de punaises. Une chienne accouche, une femme s'accote au chambranle, cherchant son mari. Le temps passe, il suffit de quelques heures pour faire des morts et des larmes.

 

vi. Le Capitaine Alatriste, de Arturo Pérez-Reverte. J'avais été catégorique pour cette pauvre libraire, mince comme une anorexique qu'on aurait mis à sécher sur une corde à linge de vieux fer verdâtre : je voulais un livre d'aventure, de préférence un livre de pirates - ou de cape et d'épée. Je connaissais Falkner, je connaissais Swift, j'avais lu l'essentiel de Jules Verne, c'est pas avec Defoe qu'elle pourrait m'appâter. De la cape ! de l'épée ! et du soleil, diantre ! Elle avait cherché un peu, proposé deux-trois choses que je connaissais (pas facile, au bout d'un temps...), quand elle m'a brandit la tronche de Viggo Mortensen en pleine poire. Ah ! Y'avait même une coquille de rapière bien visible, avec un tantinet de snag coagulé dessus ! En plus, il est vrai que lorsque le film était sorti, je m'étais promis de lire l'ouvrage. Hop, vendu. C'est un petit 264 pages (format classique) qui se lit en deux jours (format classique). Cela veut tout dire et rien dire. En somme, c'est un roman qui se lit vite, et dont on sent qu'il sert plus à poser de nombreux personnages pour une longue série, lucrative de préférence. Il cherche à tracer les bas-côtés et les ruelles du Siècle d'Or, il y a pas mal de didactique dans tout ça. Même l'égoïsme cruel et carnassier, chose attendue dans ce genre de livres écrit fin XX°, prend un peu trop ses aises dans les descriptions d'auberge aseptisée. Comment dire - le décor est léché, trop. Et les personnages un peu trop emblématique, jusqu'à ces deux Anglais qui débarquent à Madrid et qu'Alatriste doit tuer.

 

vii. Le Chancellor, de Jules Verne. Prenez un classique de la peinture, et un tragique de l'histoire navale : La Méduse. Histoire qui rappelait un peu à une France qui croyait rétablis l'ordre et la morale, les institutions pérennes et la compétence des êtres moralement destinés aux meilleurs postes n'empêchaient pas l'archaïsme, l'incompétence et la lâcheté (toute référence avec un temps présent quelconque, etc.). Mettez-le dans les mains d'un de nos plus grands écrivains d'aventure, et ça vous donne ceci : Le Chancellor, navire marchand de Sa Gracieuse Majesté, part des Etats-Unis pour une traversée banale de l'Atlantique. Du moins est-ce ce que le passager Karzallon espère en commençant son journal de bord. Mais progressivement, la température monte étrangement dans les cabines ; le plancher du pont chauffe lentement, et l'équipage semble se comporter étrangement, de nuit. Le feu est à bord ! Le feu couve ! Et les milliers de ballot de coton de la cale lentement se consument, rongeant le bateau de l'intérieur... des îles basaltiques apparaissent, aussi. L'Atlantique devient décidément un Océan étrange. Karzallon n'est plus sur un bateau ; il est sur un radeau, et une partie de l'équipage avec lui. Comment sont-ils arrivés là ? Va savoir... mais un nouvel arrivant est grimpé à bord du radeau, pourtant perdu sur le désert liquide : la Faim.

"Au moment de ramener sur le cadavre les vêtements qui vont lui servir de linceul, je ne puis retenir un geste d'horreur. Le pied droit manque, la jambe n'est plus qu'un moignon sanglant !

[...]

"Hobbart ne l'entend pas ainsi. Il saisit ma main et cherche à me reprendre le morceau de lard, mais sans parler ; il ne veut pas attirer l'attention de ses camarades.

"J'ai le même intérêt que lui à me taire. Il ne fat pas que d'autres viennent m'arracher cette proie ! Je lutte donc silencieusement mais avec d'autant plus de rage que j'entends Hobbart dire entre ses dents : "Mon dernier morceau ! Ma dernière bouchée !"

"Sa dernière bouchée ! Il me la faut à tout prix, je la veux, je l'aurai ! Je prends à la gorge mon adversaire, qui râle sous ma main et reste bientôt sans mouvement !

"Et moi, je broie ce morceau de lard entre mes dents, tandis que je tiens Hobbart renversé...

"Puis, lâchant le malheureux, je rampe de nouveau, et je reviens prendre ma place à l'arrière.

"Personne ne m'a vu. J'ai mangé !"

 

viii. Le Puits des histoires perdues, de Jasper Fforde. Capacité à prendre des séries dans le mauvais sens, de préférence par la fin. J'avais parlé du dernier épisode des aventures de Thursday Next, voici l'avant-dernier. En résumé : dans le Monde des Livres, Thursday Next s'est trouvé un roman policier de rayon B pour y prendre quelques vacances, et finir sa grossesse, accompagnée de son dodo domestique (qui oublie régulièrement de couver son oeuf). Mémé Next débarque, vêtue intégralement de Vichy. Et on annonce qu'après CavernBarbouillePro, TabletArgil V2.1, MANUSCRIT ("qui remporta tous les concours et subit huit mises à jour jusqu'à la version V3.5") et LIVRE V1, le Grand Central des Livres veut lancer UltraWord, un tout nouveau concept de livre. Bref : ça ne casse pas trois pattes à un canard, et il vaut mieux en apprécier l'humour anglais (ou gallois), le sens du nonsense et la satire cultivée que l'intrigue, qu'on a vite tendance à oublier tant elle est décousue. Pour la plage, en somme.

 

ix. Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson. La trilogie Millenium, c'est un peu comme Harry Potter : à force de voir tout le monde le lire dans le métro, de la secrétaire de conférence au cadre design à boucle de ceinture Gary Cooper, un film par-dessus le marché (ou plutôt bien entièrement dans le marché), on se dit qu'il va falloir s'y mettre, au moins pour ne pas paraître trop bête lorsqu'autour de la machine à café une pause se fait entre la Coupe de la Ligue et la défaite des Girondins. Oui, bon, ben voilà : c'est un hybride entre Dallas et un bon vieux plongeon dans l'Histoire. Le succès est attribué à la critique d'un modèle social larvaire actuellement présent en Suède ; je n'en suis pas intégralement convaincu, tant les incises en somme sont peu fréquentes (l'antiquité nazie de la Suède, la Guerre d'Hiver, le système social de gestion des handicapés). Au moins ont-elles le mérite d'exister, il faut reconnaître que c'est une des rares choses que j'ai trouvées intéressantes dans ce livre. Quant à l'histoire principale, en l'occurrence l'enquête, c'est une mauvaise série B : les intuitions révélatrices, l'histoire d'amour retardée, le gentil monsieur qui se révèle l'ignoble méchant avec une base souterraine et des chaînes... Allez, tout de même : j'ai bien aimé la partie où Mikaël Blomkvist tire à boulet rouge sur les journalistes économiques. Sorti de ça... Le film, quant à lui, est plus simpliste encore : la vague relation entre Vanger et l'industriel que poursuit Blomkvist disparaît complètement, ce qui anéantit directement le début d'unification des deux intrigues esquissé par le roman. Les diverses conquêtes du journaliste (la nièce Vanger, la rédactrice en chef, la punkette) sont aplanies pour ne laisser place qu'à un vague sulfureux avec la punkette seule, plus à même de convaincre tous les publics sans entacher la morale. Divertissant, et encore, sans génie.

 

x. Histoire de la laïcité en France, de Jean Baubérot. Un simple Que sais-je ? sur lequel je suis tombé dans une de mes errances dans une librairie universitaire. Comme tous les Que sais-je ?, cela trace bien les grands axes, est synthétique, mais parfois attend du Lecteur un peu trop de connaissances historiques (ça va, je les ais, mais le tout-venant, qui n'a pas eu la chance de chausser à sa naissance ma doudoune ventrale et mes petits bourrelets ?),sans compter qu'il est un peu dommage que les trois "seuils" de la laïcité française ne soient pas plus clairement identifiés (à l'exception du dernier). On sent le vieux prof, qui oublie parfois d'être concis, à force de ruminer son sujet d'année en année...

 

xi. Un Loup est un loup, de Michel Folco. Diantre ! Pas facile d'être fils de sabotier dans le Rouergue des Lumières... enfin, les Lumières : quand on habite à Racleterre, à l'ombre du castel des Armogastes, louvetiers royaux, et qu'en plus au terme d'une longue journée de travail votre femme vient d'accoucher d'un, non, de deux, non, de trois, non, de quatre. Non, de cinq ! enfants, voilà de quoi déstabiliser Clovis Tricotin ou n'importe quel homme de bon ou de mauvais sens. Sauf qu'à peine remis de son coup quintuple, voilà qu'un traîneur de sabre vient lui chercher des noises, et le provoquer en duel. Et ce n'est que le début : il y a des vaches qui se comportent bizarrement, et surtout ces quintuplés si étranges, si merveilleux que le Roy lui-même envoie un parchemin pour féliciter l'heureuse et fertile famille. Il y a Clodomir, Pépin, Dagobert, Clotilde et surtout Charlemagne, celui qui est venu en dernier... et donc entré le premier chez Maman, déclare la châtelaine, qui en fait l'aîné et son filleul. Voilà Charlemagne né, voilà Charlemagne et sa tripotée de frères et soeur qui grandit, pas toujours évidents à supporter pour la famille voire la ville : le clocher municipal y laissera des plumes et un tocsin, quelques rabateurs des Armogastes leur jambe, d'autre simplement la vie. Jusqu'à ce que Charlemagne, un peu pourchassé, un peu par envie, se retrouve ermite au plein coeur de la forêt, territoire des loups...

 

xii. En Avant comme avant ! , de Michel Folco. Charlemagne a grandi... et il vient juste de donner au Pibrac, Justinien le Troisième, maître exécuteur héréditaire de la baronnie de Bellerocaille, le tout devant vingt-six familles de bourreaux qui ont bravé l'exécrable réseau routier du Royaume pour la cérémonie. Bref, ça s'annonce mal, on dira même que ça sent la galère un tantinet. Ou la Bastille. Ou le duel. Charlemagne n'en loupe pas une, il va même empêcher le Roy de finir de grignoter ses croquants aux amandes et de tirer les chats sur les toits de Versailles. Avec En Avant comme avant ! Michel Folco continuait les histoires d'humour noir et férocemment amatrices de vie, de sang et d'os des familles Tricotin et Pibrac (Dieu et nous seuls pouvons), spécialistes en dévastation en tout genre, qu'il a plus ou moins conclues avec un peu moins de succès et avec le récent Même le mal se fait bien. Y'a pas à tortiller : c'est une vraie jouissance que de lire ça, ça se dévore et ça se baffre. Ne serait-ce que la scène du pilori, qui m'a donné une de ces tortores :

"cinq tranches de pain couvertes depâté de lièvre, une omelette de dix oeufs aux champignons découpée en cinq parts et cinq cabecous bien durs enroulés dans des feuilles de vigne. Pour boisson, une outre pleine d'eau mêlée à du vin était suspendue à la ridelle. [...] L'avocat apportait du poulet rôti, du pain blanc encore chaud qui sortait de son "four à pain pour tous", et cinq chopines de clairet.  [...] pâté de perdreau, semelles de faisan à l'espagnole, cailles à l'estouffade, plus quelques filets mignons de sanglier sauce poivrade. [...] Les vêpres allaient sonner d'un moment à l'autre quand l'oncle Félix Ciamboulives se voitura un passage dans le bruyant va-et-vient animant la place. L'oncle Félix immobilisa sa charrette le long du pilori et tira de sous la banquette un panier contenant une tarte au miel et aux amandes qui en fit loucher plus d'un. [...] La tarte achevée, l'oncle Félix sortit du panier dix beignets au sucre et fit apparaître, toujours de sous la banquette, une dame-jeanne de vin de La Valette. [...] Puis ce fut Culat qui se présenta avec un panier débordant de charcutailles."

 

xiii. Watchmen, de Alan Moore et Dave Gibbons. Le film, magistrale surprise, n'avait pu que m'inciter à tomber sur la bédé avec la grâce d'une chouette asthmatique sur le loir assoupi qui rote son roquefort au fond des bois. Avec le recul, j'avoue que je l'avais déjà traficotée - Dieu sait où, mais j'avais pris le Hibou d'alors pour une mauvaise chouette de roman pour enfant en manque d'imagination. Fatale erreur. C'est un pavé complexe qui fait bien ses 300 pages, et on est prié de ne pas en louper une seule. La première lecture, faite affalé dans le canapé avec un bon bol de thé et des Speculoos, avait été sautillante, comme je commence toujours avec les bédés. Du coup, j'avais loupé les quelques cases essentielles, celles qui sont bien masquées : les incises de textes, d'articles, et, point magique, la bédé dans la bédé avec l'histoire de pirates que lit l'ado à côté du vendeur de journaux. Au début, ça a l'air totalement gratuit, jusqu'à ce que cette histoire donne une toute autre dimension aux actes d'Adrian Veid. Ca parle de fin du monde, d'ère post-atomique dans un univers parallèle où Nixon est président pour la cinquième fois. Les super-héros ont réellement existé, mais une loi en 1977 leur a interdit d'exercer leur profession... profession ? Passe-temps, plutôt, semble-t-il, de trentenaires qui trouvaient alors du plaisir à se déguiser et à prendre la cape. Ils ont cinquante ans maintenant, et sont un peu désabusés, vivant dans l'anonymat de maisons de retraite ou de centres de recherches, savourant une tisane bien sucrée en se rappelant comment en 1940 ils explosaient à coup de poing la gueule à Moloch. Sauf un : Rorschach, qui refuse de croire que les morts parmi les anciens super-héros soient des morts naturelles. Et là, ce n'est plus dramatique, c'est profond. Bouvard et Pécuchet au pays des collants, mais pas que ça...

 

Pendant que j'écris cela, à la télé passe un Don Giovanni, donné à Rennes... Les personnages sont devenus des hybrides de marionnettes et de Commedia dell'Arte. Dommage.

01.06.2009

DCCXLVI. - Au garçon.

L'Auteur a pique-niqué sous un arbre éthique que le vent tournant faisait balancer au rythme des nuages qui allongeaient son ombre. Il a joué pieds nus dans l'herbe et les ronces avec les chiens, avec les hommes. Il a laissé des chiens furieux de chaleur orageuse réduire des bâtons d'écorce grumeleuse en lambeaux gluants de bave sur lesquels ils haletaient. Il a lancé des volants, et couru dans les brousailles pour l'empêcher d'y tomber.

Il s'est aspergé d'eau froide, à gros bouillons, dans la douche. La mer depuis s'est peut-être emparée de ces élucubrations.

Il a marché tranquillement dans le jour de 22h, avec l'irrépressible envie de fumer, assis sur les pavés.

Mais c'est au garçon qu'il a longtemps regardé dessus deux bières et quelques floppées de tables, et qui l'a regardé tout autant, qu'il pense, se maudissant. À tant se regarder, à tant fixer, il se demande bien pourquoi il n'a rien fait. Prétendre qu'il a ignoré l'envie de le poursuivre lorsqu'il allait aux toilettes sans alléguer l'excuse lamentable de chercher à avoir une estime de soir : mensonge.

Il est joli ; non, il est beau. Et lui aussi connaissait les paroles de Louise Attaque qui passaient alors.

 

30.05.2009

DCCXLV. - Satanés dessinateurs industriels.

Il faudra que l'on m'explique quel plaisir ont eu certains dessinateurs industriels de l'industrie des sanitaires et de la porcelaine industrielle, à non seulement inventer des chiottes tellement alambiquées qu'il est quasi impossible d'atteindre les vis qui retiennent les abattants des chiottes (à moins d'avoir une articulation supplémentaire entre le coude et le poignet), mais en plus à se coaliser avec les constructeurs de chiottes, qui dans ce recoin obscur inatteignable vont vous demander d'avoir la patience de coller un empilement d'écrous, de joints et de plastiques à tenir du bout du doigt, vissant le tout sur une bonne quinzaine de centimètres...

12.05.2009

DCCXLIV. - P'tite journée.

9h30-0h30.

Ca va j'ai fait pire.

08.05.2009

DCCXLIII. - Au balcon, au tison.

J'étais sur le balcon, profitant de la douceur de l'après-midi pour travailler - efflorescence du soleil glissé dans la rue, arbre se balançant doucement au rythme d'une brise évanescente. Le cours se prépare lentement : il n'est pas aisé de résumer en deux heures pour de futurs hauts fonctionnaires plusieurs années de travail.

Un ordinateur, une chaise et une table de fer forgé, du thé, un gâteau au raisin... Il faut juste parfois un peu cligner des yeux quand les arbres bougent, ne pas trop regarder dans la rue pour rêvasser.

Des gens, des couples, des vieux - des voisins.

Devant le balcon, sur le trottoir il y a un magnolia en pot, apporté par les jardiniers avec les premiers jours de printemps. Quelques feuilles sont jaunies, encore aux branches.

Dans un pantalon de vieux velours qui lui flotte autour des jambes, trop court pourtant, un vieillard avance. Courbé dans sa veste de coton beige, il porte avec embaras une musette de cuir à la sangle effilochée. Son pas rippe à chaque fois, comme si ses chaussures bloquaient sur le goudron du trottoir. C'est une petite chose hésitante, tenue à peine par ses vêtements qui sont pourtant prêts à s'effondrer, s'envoler, dès qu'ils sont tout juste gonflés par le vent.

Il s'arrête devant le magnolia, et le regarde, une main tremblante posée sur les planches de bois. Hoche du menton, bouche fermée. Il redresse la sangle de sa musette, qui boursouffle sa veste. Il regarde attentivement dans l'arbre, comme pour en observer les noeuds et l'écorce. Il caresse du doigt une feuille, pendant que ses cheveux blancs se soulèvent légèrement sous la brise. Puis il s'agrippe au rebord et je le vois se pencher pour tirer une feuille jaune. La branche se plie doucement, et lâche et remonte quand la feuille lui reste dans la main.

Il la jette à terre, se repenche et reprend une autre feuille jaune. Se tirant sans cesse à la palissade de bois, à petits pas il fera tout le tour de l'arbre, ôtant petit à petit les feuilles. La dernière sera posée sur la terre, où il la tapotera du plat de la main.

Il rehisse la sangle de la musette, redescendue pendant qu'il faisait le tour du magnolia. De nouveau sa veste beige est tirée vers le haut. Il regarde l'arbre, hoche à nouveau la tête en surveillant la rue. Puis il va s'accrocher au poteau suivant pour continuer sa promenade.

J'ai fini mon thé.

04.05.2009

DCCXLII. - Un an.

Après un an, une lettre.

Qui m'est arrivée.

03.05.2009

DCCXL. - Instants divers.

"Tu as toujours le même parfum...

- Oui, il m'est fidèle. Je le porte depuis plus de dix ans.

- Dix ans ! On se connaît depuis si longtemps, dis-moi ?

- Je ne sais plus.

- Je me souviens que tu employais des mots compliqués, que je ne comprenais pas toujours. Et tu étais très expressif.

- Peut-être... je fais des phrases plus courtes, maintenant.

- Tu m'embrasses ?"

 


 

"Je viendrais te voir plus souvent, peut-être."

 


 

"Tu as bien dormi ?

- Mh.

- J'ai ronflé ?

- Oui.

- Je t'avais prévenu."

 


 

"J'ai découvert que j'avais des voisins intégristes.

- Oh ?

- Oui. Il y a quatre femmes. La mère, la tante ou peut-être la grande soeur, et deux bambins voilés haut comme ça.

- Burqa family, le rêve.

- La petite a fait une révolution, dimanche passé. Elle a paru à la fenêtre sans voile. Et elle a lancé un avion en papier dans la rue.

- Le père était là ?

- Je sais pas. Mais quand il est pas là, la mère fume discrétos à la fenêtre, en écartant sa mantille...

- Son voile.

- Son voile.

- On devrait aller dans la chambre, du coup."

 


 

"Tu n'as toujours pas fini ta toile ?

- Non."

 


 

Sur mon ventre les longs jets qui bruissent en sortant.

 

 

27.04.2009

DCCXL. - Mai 2008 - avril 2009 : la vie d'une toile.

 

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20 mai 2008


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21 mai 2008


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25 mai 2008


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11 août 2008


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27 avril 2009

Chambres intimes - La sieste
Huile sur toile, 50 x 70cm.

 

26.04.2009

DCCXXXIX. Erreur de destinataire.

Ce n'est pas au premier réflexe de sourire qu'il est dur de résister, lorsqu'on reçoit par erreur un sms souhaitant la bonne nuit, comme à une personne aimée. C'est à la douce rancoeur jalouse.

Je n'ai pas reçu ce message ; je n'en recevrai pas.

17.04.2009

DCCXXXVIII. - En fermant les yeux.

Est-ce un début d'alcoolisme, que de ne plus pouvoir de fatigue monter des oeufs en neige avec une fourchette ?

09.04.2009

DCCXXXVII. - Le printemps.

Je n'ai pas vu l'hiver, je n'ai pas vu l'automne. J'ai presque envie

de froidure, et de longs manteaux de pluie. Donnez-moi le soir.

Donnez-moi les nuits. Que je m'y réfugie - et que j'oublie la mort.

05.04.2009

DCCXXXVI. - En rentrant du Marais.

Une petite boule de polystyrène court devant mes pieds, poussée certainement par une brise qui n'existe qu'au sol. Je marche vers le métro, main aux poches, chapeau sur la nuque - nous sommes samedi soir.

Ma vie est un moment infect, consacré au service d'une force qui me dépasse, et se nourrit de son propre sang. Elle semble mourir, abattue par ses propres efforts alors qu'à nouveau elle se jetait contre le mur. Non, elle ne l'est pas : de nouveau elle se mordra le bras, s'arrachant sa chair de ses dents avides, pour de nouveau assouvir son estomac épais. Et se ruant encore sur le mur elle le souillera des dents qu'elle s'est arrachées. Et pourtant...

... je voudrais dire la grâce lucide des matins lumineux, où le soleil rase les pierres des bâtiments, y traçant les rectangles nets de l'ombre et de la lumière. L'air est alors pur, d'une pureté qui rend les matins poudreux, et les cieux lourds et bas comme le reste d'une illusion : puérile, imparfaite, oubliée. On marche d'un pas plus élastique, on rallonge son trajet d'une ou deux stations de métro, profitant de l'air frais, s'en étouffant en mâchant un pain viennois parsemé de chocolat. Des miettes grasses parfois me restent au coin des lèvres, je les essuie d'un doigt.

... je voudrais dire ces silences attendris du 62 quand dans un berceau que pousse une mère au cheveux défaits, secs et plats, somnole un monstre de quelques mois, dont les poings se serrent pour boxer un monde prêt à le dévorer.

... je voudrais dire cette nonne qui m'a frôlé tout à l'heure, se rendant à l'office de Saint Gervais; et qui chantonnait pour elle, coiffe baissée, Dominique-nique-nique.

... je voudrais dire ce petit couple hier soir, près des guichets du RER à Châtelet. Ils se sont embrassés d'un simple baiser, de celui qui sait que c'est juste pour un instant - à tout à l'heure - et sont partis, chacun rajustant sa cravate.

... je voudrais dire cet enfoncement profond d'un matin, quand plusieurs minutes avant le réveil mes yeux ouverts m'ont montré un plafond qui s'éloignait, avec l'impression de chute immobile, l'enfermement dans un cachot de coton et les bras non-levés qui en l'air continuaient de griffer une paroi inexistante. Je tombais dans mon lit et ma tête restait dans les coussins.

... je voudrais dire le plaisir retrouvé du vol de temps, ce matin, feuilletant un pavé avec un bol de thé. À la fenêtre d'en face, qu'on voit mieux par le balcon ouvert sur l'air frais du printemps, un homme de mon âge, en maillot de corps, fumait. Il était mal rasé, et se passait le pouce sur les lèvres, pour y répandre le goût du tabac.

... je voudrais dire ce garçon un peu nerveux qui fume rapidement à l'encoignure d'une porte. Il porte souvent sa clope aux lèvres, pour souffler la fumée d'un jet rapide, serrant l'autre main dans son pantalon étroit. Une mèche de cheveux lui masque les yeux, descendant jusqu'à son nez retroussé, qu'il lève pour voir si la porte va s'ouvrir. Il est là régulièrement, vers 8h30, et il fume, comme en cachette des adultes. D'une beauté souveraine.

... je voudrais dire cette nouvelle voisine, toute voilée, gantée, qui parfois ouvre les carreaux pour voir si les amours de sa vie, sa raison d'être, apparaissent vraiment au coin de la rue, cartable au dos. D'autres fois moins dangereuses pour son coeur, certainement celles où ni l'horloge ni ses passions ne la contraignent, elle ouvre de nouveau la fenêtre pour y fumer, chassant les odeurs de sa main noircie de soie.

... je voudrais dire l'église aux portes grandes ouvertes pour les Rameaux, et ces vieilles bossues clopinant, tenant du buis en stock suffisamment large pour résister à toutes les malédictions d'une année.

... je voudrais dire le sentiment de plus en plus prégnant de ma mort qui m'environne, des os flétris et découpés par la terre, et de l'acceptation que j'en ai aussi.

Au ciel, la lune est déjà en son premier quartier. Ce doit faire treize jours que je ne l'ai pas regardée.

29.03.2009

DCCXXXV. - C'étaient de très jolis soirs

Supposons qu'il s'appelle P*. Tu as rencontré P* il y a quelques années de cela, juste le temps d'un soir. C'était un très joli soir. En novembre, te semble-t-il : les trottoirs miroitaient de la pluie de l'après-midi, les réverbères brillaient clairement dans la pure noirceur de la nuit. C'était de ces soirs où les pas pouvaient résonner longtemps dans les rues humides.

C'était un très joli soir, et tu avais aimé la douceur extrême de sa peau, son sourire léger, et la timidité qu'il avait. Il portait des jeans bleu sombre, un pull fin au col en V, et un slip blanc de coton. Tout fin et tout doux.

Puis le temps a passé. De temps en temps, tu échangeais avec P*. Tu discutais même avec - tu devinais bribe à bribe comment le temps lentement le changeait, pendant que tu étais couché sous son rabot ravageur. Parfois, vous évoquiez la possibilité de vous revoir - une fois, peut-être, cela fut certain ou presque.

Et puis le temps a passé. Comme toujours, comme on ne peut l'empêcher. Tu es parti - au Portugal, au Maroc, en Grèce. Tu as déménagé, tu n'as pas eu accès au net. Bien des mois après, le monde avait changé. Et puis le temps a passé, simplement.

Un soir, tu reçois un appel :

"Bonsoir, c'est P*.

- P* ? Euh... Ooooh, P* ! Comment ça va ? Ca fait si longtemps !

- Je peux monter ? Je suis en bas de chez toi, j'ai envie de te parler.

- Euh, P*, j'ai déménagé depuis...

- Bah. C'est pas grave. Tu me donnes ton adresse ?"

Alors il est venu chez toi. Il te restait du tiramisu de la veille, vous l'avez mangé, avec du martini. Et vous avez parlé.

Puis tu lui as ôté les chaussures. Il portait des jeans bleu sombre, un pull fin au col en V. Tu t'es assoupi dans ses bras, doux et légers, pendant qu'il caressait ta nuque et ton ventre.

C'était un très joli soir.

 

DCCXXXIV. - Oh et puis zut !

C'est pas parce que je suis vieux, veuf et sectaire que je vais mourir sur mon sort. Trois heures en cuisine, et voilà : pastilla de volailles, avec ce qu'il faut d'épices et de safran, d'amandes et d'oeuf, puis mousse au café-chocolat et crumble aux pommes bien arrosé de canelle.

Et c'est pas parce que je suis seul que je vais me priver : Saumur-Champigny que le caviste m'a dit tout à l'heure qu'il irait bien avec. Il allait bien, paix à son âme.

C'est pas parce que mon lit est froid sans chaussettes que je ne vais pas prendre du café de la Bialetti pour finir le tout. Ils me font rire les meczélémeufs à la mode avec leur truc à bouton et capsule prédéfinie, histoire de bien encadrer leur goût. À moins d'avoir une machine de comptoir à faire du ristretto qu'on goûte comme une liqueur, fors la Bialetti point de salut. Le café en sort épais et glauque, presque poussiéreux à l'aspect, mais doté d'une richesse, d'une puissance d'arôme qu'on ne trouve pas dans les chaussettes françaises ou ces trucs de meczémeufs à la mode. Et chaud, surtout. Brûlant. Plus d'une tasse, on tombe, agité de spasmes terribles.

Et si j'ai fini de mangé à 16h30 c'est la faute au changement d'heure.

DCCXXXIII. - L'Albatros.

Souvent cette impression pesante

D'être au sol et ne pouvoir s'envoler

Corps lourd, haleine pantelante

Et l'être lointain qui peut s'envoler

 

Souvent cette peur épuisante

Et souvent l'esprit étiolé

28.03.2009

DCCXXXII. - Les Veilleurs.

La semaine était rude, et le soir tombait. L'Auteur, ayant d'un pas presque cadencé avancé à l'ombre des tours qui s'illuminaient, venait tout juste de se carrer contre le velours rouge sang d'un cinéma qu'il ne connaissait pas encore - mais au vu de la boutique dévédé, ornée d'un Marchand de Venise avec Pacino à cinq euros, il se disait déjà qu'il y retournerait souvent. Le film s'annonçait bien, en tout cas l'Auteur cherchait un petit film avec des épées ou des capes pour se changer les idées : pas du compliqué, pas du Tokyo Sonata, ce sera pour le ouiquennede.

Se délectant d'avance du navet boum-boum qui allait bientôt flatter ses cernes, l'Auteur feuilletait un magazine quelconque (Peter Doherty, son chapeau, son cheveux, ses cernes), laissant la salle s'emplir : quelques parisiens, leurs foulards, leurs cernes. Les réclames sont toujours propices à l'un ou l'autre regard en biais, tant pour se prémunir contre les voisins envahisseurs (toujours garder une place libre à côté pour faire chier les couples et s'y étaler en cours de route) que pour noter, d'un hochement de menton, ceux dont on sait que...

Loupiottes qui baissent, toux : le film commence. J'ai cru m'être trompé. Une minute passe. Je me redresse dans mon fauteuil, zieux grands zouverts.

Mais je suis chez Bouvard et Pécuchet ou quoi ?

Nixon à son cinquième mandat en 1985, Kissinger toujours grasseyant son anglais... un univers où la violence est bâtarde, où l'on se bat comme on se bat dans la rue, maladroitement (même quand il s'agit de flics attaquant un appart), des trentenaires paumés qui n'arrivent à bander que lorsqu'ils portent des jarretières de cuir et qu'ils jouent à Batman. Un univers où tout n'est que peur, peur insidieuse d'un extérieur, avec le crabe interne : le cancer, qui détruit moins des vies que des hommes, quand il est montré à la télé.

Les personnages de comics poussés à leur extrême : des monstres qui brûlent le Viêtnam, qui écrasent les enfants, disloquent les corps comme des pâtés infectes - qui se battent contre les commies.

Des adultes lâches, vaguement fascinés par leur jeunesse, qui s'offrent les escapades qu'ils peuvent mais se recoiffent lorsqu'on sonne à la porte.. Peut-être encore idéalistes, prêts à sauver des gamins d'un immeuble en flammes d'une façon sûrement brouillonne mais surtout parce que c'est drôle et que ça agite les cheveux... Des adultes tellement idéalistes qu'en fin de compte ils acceptent avec le vieillissement les solutions les plus ignobles, les crimes et les disparitions de témoins gênants pour peu qu'ils n'aient pas les mains salies (sauf si c'est pour réparer le moteur de la mécanique).

Et dans ce monde banal il y a un gamin têtu, obstiné et parano qui s'appelle Rorschach.

J'ignorais que Flaubert savait écrire des scénars. Chapeau, monsieur.

Le film Watchmen est réalisé par Zack Snyder et date de 2009.

24.03.2009

DCCXXXI. - Liste de lecture.

i. Trois Soeurcières, de Terry Pratchett. Dans cet univers un peu étrange qu'un Dieu qui rigolait un brin des blagues de Galilée a décidé de faire plat, couché comme une huître ouverte repue sur le dos de quatre éléphants un peu serrés eux sur la carapace d'une tortue ineffable qu'est le Disque-Monde, pas loin du Moyeu trois sorcières se souviennent vaguement qu'à l'école on leur avait parlé, peut-être, de Macbeth. Non qu'elles y tiennent particulièrement, surtout Mémé Ciredutemps, qui a de la dignité et qui sait se tenir, mais il paraît que faire un convent, un sabbat régulièrement, ça fait pas de mal et que c'est bon pour l'image de marque. Rapport à la clientèle. Mémé Ciredutemps n'aime pas trop ces choses, mais ça sent toujours moins la modernité que le nouveau Roi. Il paraîtrait qu'il aurait tué l'ancien roi d'un poison dans l'oreille ou en haut de l'escalier, mais ça fait partie des risques du métier - c'est pas ça le plus dangereux. Le plus dangereux, c'est qu'il a oublié le respect. Et là, tout roi qu'il est, si trois sorcières, dont une encore pucelle, et un fantôme au rabais, s'en mêlent, ça risque de tintinabuler plus que les clochettes tristounettes du fou local, qui gambade plus par habitude professionnelle que par envie. Sans compter qu'il va falloir repérer les citations de Shakespeare : pas toujours évident...

ii. Pyramides, de Terry Pratchett. Cette fois, c'est l'histoire d'un voleur, diplômé s'il vous plaît (encore que : tout juste, ça n'a pas été évident, notamment l'épreuve de grimpé de cheneaux), qui apprend que son père est mort. Normal, en général ça arrive souvent aux pères, encore plus lorsqu'ils sont pharaons - mais là, pas de messager : c'est juste que le soleil se lève bizarrement et que Teppicymon XXVIII (semble-t-il, en tout cas la numérotation n'a pas eu le temps de sécher) voit des fleurs pousser partout où il marche. C'est ce qui arrive, y paraît, quand on devient pharaon. Le problème des pharaons cependant est qu'ils ont plein de choses à faire : permettre au soleil de se lever tous les matins, honorer les femmes du harem, et suivre les conseils du Grand Pêtre. Car dans ce pays collé sur son fleuve comme la sangsue au crocodile, les Grands Prêtres sont là pour faire respecter la Tradition. Important, la Tradition. Sauf quand les Dieux se mettent à réellement exister, et le ciel à être remplacé par une grande femme bleue avec des étoiles sur le corps.

iii. Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq. Nul. Verbeux. Latinisant à tout bout de champ, sans gain. Paroles perdues. Analyses creuses. Ne vaut pas du tout Le Désert des Tartares, auquel il m'a fait penser au début. En fin de compte : lâché avant le dernier chapitre, où j'ai craqué.

iv. Sauvez Hamlet, de Japser Fforde. Un petit moment de détente agréable, sans plus : les personnages ne sont pas suffisamment fouillés pour que ce soit ébouriffant. C'est l'histoire d'un service brit chargé du maintien de l'ordre dans le monde des livres. Un truc pas toujours facile, surtout quand un Minotaure s'enfuit pour se glisser dans un roman des années 1930 où on parle de cow-boys... L'affaire est presque réglée, notamment grâce à l'intervention de l'Empereur Jark - autre agent de la Jurifiction qui cependant apprécie particulièrement de dégommer une vingtaine de planètes à chaque petit déjeuner. Bref, Thursday Next règle l'affaire et peut prendre quelques congés. Sauf qu'on lui colle un prince danois un peu versé en procrastination dans les pattes, un dodo ressuscité avec un pois chice dans le crâne et pour finir un personnage de fiction échappé illégalement d'un roman de gare et qui tente de transformer l'Angleterre en dictature... Je vous rassure, à la fin, l'Amiral Nelson retrouve Lady Hamilton, au grand dam d'Hamlet.

v. Quatrains, Omar Khayyam. Epatant... Je m'y suis "retrouvé", c'est donc que cela m'a fait réagir, et donc que c'est de la bonne poésie... À quand bien même je me doute bien que, de traduction en traduction, on a perdu. Je ne lis pas le persan : il faut l'admettre. J'aime cette sagesse cependant à voir notre destin commun, et à boire, dans la désillusion, en ne laissant pas le temps faire, mais en faisant en sachant l'inutilité. Inutilité dans laquelle on trouve pourtant la beauté, l'or et le sang, le rubis, le diamant.

"Aujourd'hui refleurit la saison de ma jeunesse

"J'ai le désir de ce vin d'où me vient toute joie

"Ne me blâme pas - même après il m'enchante

"Il est âpre parce qu'il a le goût de ma vie"

Je pense que ce livre longtemps traînera dans mes poches.

vi. Le Montespan, de Jean Teulé. Madame de Montespan n'était pas une damoiselle ni une pucelle, quoi que Sa Majesté, Louis le Quatorzième qui se l'est tout de même illégitimement tringlée 21 ans durant, eût aimé la chair fraîche. Elle était marié à Louis-Henri de Pardaillan, de Gondrin marquis de Montespan et accessoirement (pas tant que ça tout de même) Gascon. Sans compter hobereau local toujours au bord de la saisie judiciaire, qu'on se demande comment une Rochechouart-Mortemart comme Françoise a pu un jour accepter de l'épouser, sinon par amour. Amour il y avait, en tout cas c'est ce que clamait le marquis. Amour donc qui le fit mal accepter que Sa Majesté daignât trempouiller et retrempouiler son sceptre dans le giron de la Françoise (Athénaïs pour les intimes). En ce temps, on se battait pour mettre sa femme dans le plumard royal, histoire de recueillir les avantages d'une nuit une vie durant : pension, prébendes, titres, etc. Point n'en veut l'irascible Louis-Henri, qui ira limite engueuler le royal amant en pleine Galerie des Glaces, ornant son blason comme son carosse des cornes de son cocufiage. Promesses, menaces, prisons, rien n'y fera : il refusera tant qu'on ne lui rendra pas sa Françoise chérie... qui à Versailles ne s'agenouille pas que devant le Saint Sacrement. Un bon p'tit moment de détente que ce livre, pas la verve du Magasin des Suicides ou de la noirceur de Michel Folco, pourtant... sur un sujet similaire, en terme de personnages terribles.

vii. Benito Cereno et autres contes de la véranda, de Herman Melville. Dans ce recueil de nouvelles, dont la plus célèbre est Bartleby l'écrivain, Melville change du registre où je le connaissais mieux : on n'est plus dans la marine et les délires pour savoir si une baleine est un poisson ou pas (de toute manière Ismaël en fin de compte décidait qu'une baleine était un poisson... parce que ça lui plaisait comme idée), mais c'est tout le contraire : La Véranda commence comme une histoire bourrée de références féériques, à vous couper le souffle et le reste, tant cela fourmille et c'est brillant. On sent son Shakespeare, mais un Grand Bill maîtrisé, refait, réinterprété - transposé en terres sauvages et ricaines. Mais la féérie choit brusquement, soudainement, sans pitié : vous voilà signifié, il n'y a plus d'espoir, plus de fées, plus de bois sympathiques. À vous désormais de rejoindre Bartleby l'écrivain qui se nourrit de petits gâteaux au gingembre en regardant le mur de briques en face de la fenêtre, ne bougeant plus, préférant ne pas faire... Ne plus rien faire, jusqu'à ce que contre cette montagne d'atonie la patience du notaire de l'étude s'efforce, s'arcboute, puis s'épuise.

La nouvelle suivante est plutôt un long article de journal (peut-être en est-ce un, d'ailleurs, publié en feuilleton, cela se pourrait, à voir l'architecture), qui parle des Îles Enchantées. Encore un nom de rêve : on se croirait peut-être chez Stevenson - et on connaît le paysage, quoi qu'on dise, pour peu qu'on soit allé jusqu'en Terminale ; il s'agit des Galapagos. Cet univers de pierres noires et de vagues cinglantes où seuls survivent quelques oiseaux et des lézards qui permirent à Darwin de délirer. C'est bien avant Darwin et son Beagle, c'est déjà un univers sans pitié, sans espoir, sans horizon, fait de marins qui échouent pour éviter la corde, d'hommes desséchés par le sel, de femme qui voit ses frères mourir dans les vagues. La visite de cet univers halluciné s'achève dans le cimetière des Escanditas, comme un couperet : décidément, avec Melville, tout n'est pas si beau... je vais finir par le croire plus noir que London.

Vieux frèr' qui passes par ici,

J'étais pareil à toi jadi'.

Aussi gaillard, aussi faraud,

Ma paye, asteur elle est finie :

J'n'vois plus rien par mes fafiots :

Me voilà pieuté dans les scories !

Benito Cereno est le retour à la mer et aux pirates - l'histoire d'un brave capitaine américain qui porte secours à un étrange bateau espagnol, chargé d'esclaves qui se promènent librement sur le pont, et doté d'une proue qui semble faite d'un squelette humain. Le San Dominick est un étrange bateau, et son capitaine, Don Benito, un étrange homme. Moins que l'histoire, ce qui est admirable est la manière dont Melville fait lentement monter la tension, dès l'instant où le fantomatique bateau de Don Benito apparaît dans la brume jusqu'au moment où le brave capitaine comprend à quelle échelle de coupée sa charité l'a fait monter...Pourquoi cette rangée d'homme qui polit des haches rouillées par le sel ? Pourquoi cet esclave noué ce chaînes d'acier qui vient toutes les heures demander pardon à Don Benito ? Pourquoi cet autre esclave qui souvent porte secours aux faiblesses du capitaine malade ? Pourquoi cette ombre dans les haubans quand le capitaine américain se penche par la coursive de poupe ? Pourquoi Don Benito doit-il se faire raser dans un drapeau espagnol ?

Le Campanile enfin est la dernière plongée dans la noirceur - étrange pour une ville qui se contente d'édifier un campanile, haut, immense, par un bâtard magnifique, Bannadonna, encore plus déjanté, cruel et parjure que Benvenuto Cellini le jour où il coula son Persée. C'est un conte moral, mais un conte souverain qui clôt ce livre.

"[...] Comme celle de Babel, sa base fut jetée en une heure d'exaltation de la terre rénovée, après le second délugen quand les eaux des Sombres Ages eurent été taries et qu'à nouveau parut la verdure. Point de merveille qu'après une submersion si longue et si profonde, la jubilante espérance de la race prit essor, comme jadis dans le sein des fils de Noé, en de senaariennes aspirations.

"Pour la ferme résolution, point d'homme dans toute l'Europe qui, en ce temps, passât Bannadonna. L'Etat où il vivait, enrichi par le commerce avec le Levant, ayant décidé d'avoir le plus noble clocher d'Italie, sa réputation le désigna pour en être l'architecte.

"Pierre par pierre, mois après mois, la tour monta. Plus haut, toujours plus haut ; limaçon pour l'allure, mais torche ou fusée pour l'orgueil."

Notule : Avant moi, ce livre a appartenu à une Joséphine, en 1991. J'aime ce genre de détails.

15.03.2009

DCCXXX. - Chez moi.

DCCXXIX. - Mes hommes (certains d'entre).



Philippe (janvier 2009)




Jean (mars 2009)