30.08.2009
DCCLXVIII. - Danser.
Juste danser et boire. Prendre des doigts sur une table de bois bancal de la tapenade aux figues, qu'on étale sur des morceaux de pain pris au sac de papier. Derrière l'arbre, au pied de la colline, la nuit apparaît, brune et sombre comme aux revers de l'été. Les nuages sont des taches plus sombres, d'un bleu de Prusse profond. Non épais, léger et posé par masses, comme pour rythmer les cieux. Quelques branches s'agitent.
La foule est massée, la foule fait queue devant le bar, devant les tables, sur le trottoir et devant les vigiles. Les bouteilles sont ouvertes partout. Les verres sont des verres de plastique, remplis tout aussi précautionneusement que des verres de cristal, à peine au tiers, pour y boire l'or d'un vin brillant aux éclats de métal. C'est un soir de fin d'été, on pourrait être un soir de juin, et se laisser griser.Les corps parfois se jaugent, avec l'aggressivité de ceux qui vont danser bientôt et se frôler.
Contre les vitres de simple verre, tenue par des baguettes de simple bois, nous dansons, le son plein le crâne, les bras plein le plafond. Je coule de sueur et je m'en moque, des regards pleins les yeux, la tête renversée pour tenir mes lunettes. Le mur est d'un jaune passé, et la nuit est noire désormais. Autour, dans la nuit, des groupes discutent autour des lanternes des verres.
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29.08.2009
DCCLXVII. - Liste de lecture de l'été.
I. LECTURES
Pour ceux que cela intéresse, les lectures de l'été.
i. Relation commentée de la guerre des Gaules, de Jules César.
"La Gaule est divisée en trois parties..."
ii. La mauvaise vie, suite..., de Frédéric Mitterrand.
Je précise que j'ai commencé ce livre avant que Frédéric Mitterrand ne soit nommé ministre, c'est dire le retard dans mes listes de lecture. Sorti de son style, qui est très bon, cela fait plus name-dropping qu'impression cannoise. Cependant, des pages sont pas mal écrites. Je suppose que Proust faisait de même.
iii. Perte et fracas, de Jonathan Tropper.
Bon petit livre de détente, mais de là à y trouver une citation...
iv. Excusez les fautes du copiste, de Grégoire Polet.
Bof. Mais vu que c'est A*** qui me l'a filé, dans l'un de ses sacs plastiques miraculeux, et que c'est carrément édité chez la NRF...
v. Méridien de sang, Cormac McCarthy.
"C'est vrai que les Saintes Ecritures cosidèrent la guerre comme un mal. N'empêche que c'est plein de sang et d'histoires de guerre dans la Bible."Peu importe ce que les hommes pensent de la guerre, dit le juge; La guerre est éternelle. Autant demander aux hommes ce qu'ils pensent des pierres. Il y a toujours eu la guerre ici-bas. Avant que l'homme existe la guerre l'attendait. Le métier suprême attendait son suprême praticien. Il en a toujours été et il en sera toujours ainsi. Ainsi et pas autrement."
vi. La vie sexuelle à Rome, de Géraldine Puccini-Delbey.
Je ne vais pas vous faire un cours sur la sexualité romaine, regrettée et pleurée hélas, d'autant plus que cet ouvrage reprend beaucoup de la thèse L'érotisme masculin dans la Rome antique, de Thierry Eloi et Florence Dupont, déjà citée quelque part dans cet almanach.
vii. A Year in the Merde, de Stephen Clarke.
"The only difficulty with beign tough on everyone was that they were all so damned polite, almost ritually s. Marc and Bernard always shook my hand the first time they saw me in the day. They all say "Bonjour" every morning, and asked if "ça va", and when we parted, they wished me "bonne journée" - have a nice day - or if it was the afternoon, "bonne après-midi", or if it was later, "bonne fin d'après-midi" - have a nice rest-of-the-afternoon. If we met forst the first time after about 5pm, they said "bonsoir" instead of "bonjour". And if one or other of us was on our way home, we separated with "bonne soirée" - have a good evening. This was without all the "bon week-end" stuff on Fridays, and Monday's "bonne semaine" (have a good week). It was Oriental in its complexity."
viii. Baudolino, de Umberto Eco.
"Prends alors un flacon vide, immerge-le dans l'eau, le col en bas. L'eau n'entre pas, parce qu'il y a l'air. Suce l'air du flacon, ferme-le avec un doigt pour qu'il n'en pénètre plus, immerge-le dans l'eau, ôte ton doigt, l'eau entrera là où tu as créé du vide.
"- L'eau monte parce que la nature agit de sorte que ne se crée par le vide. Le vide est contre nature, étant contre nature il ne peut exister dans la nature.
"- Mais tandis que l'eau monte, elle ne le fait pas d'un coup, qu'y a-t-il dans la partie du flacon qui n'est pas encore remplie, vu que tu y as ôté l'air ?
"- Quand tu suces l'air, tu n'élimines que l'air froid qui se meut lentement, mais tu y laisses une partie d'air chaud, qui va vite. L'eau entre et fait aussitôt fuir l'air chaud.
"- Maintenant, reprends ce flacon plein d'air..."
ix. La Rôtisserie de la reine Pédauque, d'Anatole France.
Décevant, tout de même... moi qui m'attendait à une grande pantalonnade, et qui me retrouvait face à une resucée des romans de formation du Grand Siècle...
"Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils, j'approuve la conduite de cette sainte [Marie l'Egyptienne]. Elle est une leçon aux honnêtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur altière vertu. [...] Sainte Marie l'Egyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu'il y aurait trop de superbe à s'arrêter dans son saint pélerinage pour une chose indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier, loin d'être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où elle accomplit des travaux merveilleux.
"- Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes trop savant pour moi.
"- Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je vous apporterai un tout béni, ma bonne dame.
"Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique."
x. Le Pont de la rivière Kwaï, de Pierre Boule.
"En paix avec sa conscience, avec l'Univers et avec son Dieu, les plus clairs que le ciel des tropiques après un orage, goûtant par tous les pores de sa peau rouge la satisfaction du repos bien gagné que s'accorde le bon artisan après un travail difficile, fier d'avoir surmonté les obstacles à force de courage et de persévérance, orgueilleux de l'oeuvre accomplie par lui-même et par ses soldats dans ce coin de Thaïlande qui lui semble maintenant presque annexé, le coeur léger à la pensée d'avoir été digne de ses ancêtres et d'avoir ajouté un épisode peu commun aux légendes occidentales des bâtisseurs d'empires, fermement convaincu que personne n'aurait pu faire beaucoup mieux que lui, retranché dans sa certitude de la supériorité dans tous les domaines des hommes de sa race, heureux d'en avoir fait en six mois une éclatante démonstration, gonflé de cette joie qui paie toutes les peines du chef lorsque le résultat triomphant se dresse à portée de la main, savourant à petites gorgées le vin de la victoire, pénétré de la qualité de l'ouvrage, désireux de mesurer une dernière fois, seul, avant l'apothéose, toutes les perfections accumulées par le labeur et l'intelligence et aussi de passer une ultime inspection, le colonel Nicholson s'avançait à pas majestueux sur le pont de la rivière Kwaï."
xi. La Conspiration des milliardaires, de Gustave Le Rouge.
Pas particulièrement intéressant, franchouillard à mort, et pompeur de Jules Verne à outremort (Les Cinq cent millions de la Bégum on me la fait pas à moi !). Pourtant, l'idée de base était marrante : des milliardaires américains qui veulent au XIX° siècle favoriser la croissance de leur belle nation en réduisant par plein d'armes infectes la vieille et civilisée Europe.
"Bien souvent, le reporter américain devance la police, et découvre avant elle l'assassin, dont son journal publiera le lendemain le portrait, la biographie et l'interview sensationnels.
"A-t-il découvert quelque chose ? Le reporter se précipite au télégraphe.
"Il l'accapare. Et l'histoire est bien connue de cet enragé qui, froidement, un jour, se mit, pour garder la première place, à télégraphie des versets de la Bible, à raison de dix dollars le mot, pendant que ses concurrents se morfondaient.
"Un crime, un suicide viennent-ils d'avoir lieu ?
"Jouant des coudes, et criant bien haut qu'il est médecin, un homme fend la foule des curieux, maintenue par des policemen.
"Il se faufile, s'introduit auprès de la victime, console les parents éplorés, examine sérieusement la blessure, tout en inspectant soigneusement les lieux, questionne sans relâche, puis tout à coup, sous un prétexte quelconque, disparaît.
"Il a son information.
"C'était un reporter."
xii. Les Chouans, de Honoré de Balzac.
Tellement inintéressant que je n'y ai même pas trouvé de quoi faire une citation. C'est un sous-Quatre-Vingt-Treize au pays des Bretons, ou un Dune sous la guillotine.
xiii. William Conrad, de Pierre Boulle
"Tous les peuples libres ont du goût pour les "conférences". Les nègres d'Afrique, les Chinois, les Français et les Anglais en sont particulièrement friands. Mais l'esprit anglo-saxon attache au mot une signification presque opposée à celle qui lui est attribuée par les races barbares. Les différences sont profondes. Dans une "conférence" entre gentlemen, les idées sont REELLEMENT examinées. Chacun des participants est prié A SON TOUR d'exprimer librement son opinion. - Une conférence réunit rarement plus d'une dizaine d'individus. - Les auditeurs essaient VRAIMENT de suivre la pensée de l'orateur, en faisant abstraction de leurs propres sentiments, et s'efforcent de COMPRENDRE son "point". Des silences réfléchis remplissent l'intervalle entre chaque allocution. Quand tout le monde a parlé, une décision est prise, celle précisément qui s'est révélée dans la discussion comme la plus utile."
xiv. What is Orthodoxy ? A Short Explanation of the Essence of Orthodoxy and of the Differences between the Churches, de Peter A. Botsis.
"[...] we can easily understand why the Church rejected all those who tried to falsify or refused to accept the truth of the Curch, those who tried to add or to omit something from the Church, which is Christ Himself. The Church rejected them as heretics not because she lacked love for men but, on the contrary, because of excessive love for them, for outside the Church, far off the truth, ther is no salvation.The Church cannot compromise or sacrifice the truth and the orthorodx faith, because she will lose her identity and catholicity."
xv. Le Colosse de Maroussi, de Henry Miller.
"Voici donc Agamemnon et son épouse. Que préférez-vous ? Le menu ou un festin en règle, un gueuleton de roi, comme qui dirait ? Où est la carte des vins ? Un bon vin frais serait de rigueur, en attendant. Katsimbalis claque les lèvres, il a la dalle sèche. Nous nous laissons choir sur la pelouse, et Agamemnon nous apporte le livre d'un archéologue anglais, édition de luxe. C'est ce qui sert de hors-d'oevure, apparemment au salaud de touriste anglais. Le livre pue l'érudition ; on y parle de strates supérieures et inférieures, d'ornements pectoraux, d'os de poulet et de reliques tombales. Je le jette de côté dès qu'Agamemnon a tourné le dos. C'est un tendre, cet Agamemnon, presque un diplomate par la force de l'habitude. Sa femme a l'allure d'une bonne cuisinière. Katsimbalis pique un somme sous un gros arbre. Un petit groupe d'Allemands, mangeurs de choucroute déguisés en êtres humains, sont assis à une table sous un autre arbre. ils ont l'air affreusement savant et répugnant : enflés qu'ils sont comme des crapauds."
xvi. Le Roi des aulnes, de Michel Tournier.
"Un soir qu'il s'attardait dans l'ombre dorée de l'écurie où flottait l'odeur sucrée du purin, en regardant les croupes luisantes onduler de stalle en stalle, il vit la queue de Barbe-Bleue se dresser, légèrement de biais, en sa racine, découvrant l'anus, bien maronné, petit, saillant, dur, hermétiquement fermé et plissé en son centre, comme une bourse à coulants. Et aussitôt la bourse s'extériorisa, avec la vitesse d'un bouton de rose filmé en accéléré, se retourna comme un gant, déployant au-dehors une corolle humide, du centre de laquelle il vit éclore des balles de crottin toutes neuves, admirablement moulées et vernissées, qui roulèrent une à une dans la paille sans se briser."
xvii. Au guet !, de Terry Pratchett.
"Les livres gauchissent le temps et l'espace. Une des raisons pour lesquelles les bouquinistes, dans les petites boutiques exigües et pleins de recoins dont on a déjà parlé, ont toujours l'air de tomber du ciel, c'est que nombre d'entre eux débaruent effectivement d'ailleurs, qu'ils se sont égarés chez nous après avoir pris un mauvais embranchement dans leurs propres librairies, sur des mondes où l'on estime de bon ton pour la profession l'habitude de porter en permanence des pantoufles et d'ouvrir à la clientèle uniquement quand on en a envie."
xviii. Η Καινη Διαθικη.
Bon, j'avoue que je n'ai pas lu. Mais ça a tout de même de la gueule maintenant d'avoir le Nouveau Testament orthodoxe en grec dans sa bibliothèque, tout droit venu du monastère où Sainte Pélagie eut la révélation de la cachette de l'icône miraculeuse de Tinos.
II. CINEMATURES
Pour ceux qui seraient inconsidérément intéressés, les films de la semaine :
i. Inglorious Basterds, de Quentin Tarentino. Splendide, mais on se demande si Tarentino ne commence pas à vouloir faire à tout prix du Tarentino.
ii. Number 9, de Shane Acker. Histoire cucul, images splendides.
iii. Là-Haut, de Pete Docter et Bob Peterson, encore le couple du vieux grincheux et du jeune frais et innocent, mais pourtant..
iv. Brüno, de Larry Charles. OVNI qu'on ne sait juger, et pourtant j'y ai ri.
v. Les Derniers jours du monde, de Jean-Marie et Arnaud Larrieu. Une bonne merde parisienne trop longue de deux heures trente.
vi. Little New York, de James de Monaco. Aaaah bah en voilà un petit film de mafiosi sympathique !
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26.08.2009
DCCLXVI. - Avoir vu M***.
Sa peau est une merveille. Tout en lui est merveille. Dès que je le vois, je n'ai que l'envie de le toucher, me tenir contre lui, de sentir à travers le col du t-shirt l'odeur douce de sa peau, un peu alourdie par la sueur. Je me sens comme l'enfant qui veut se blottir contre le monde de la douceur, l'univers simple et enivrant des premières sensations, celles qui nous font fermer les yeux pour les juste sentir - à bout de toucher, à bout de nez. Ce n'est pas facile de résister à la tentation de lui toucher toujours la nuque, le dos, même dans un cinéma. Parfois on calcule trois doigts qui se posent sur une cuisse, dans les moments simples du film. Qu'on retire timidement, parce qu'il faut bien que l'un ou l'autre croise ses jambes différemment, à un instant.
Je n'étais pas rentré dans son studio depuis longtemps, depuis quatorze mois. Il n'avait pas changé, ou dans la limite de ces jeux que l'on fait juste pour sentir les fins déplacements que le temps a fait : un peu plus de livres empilés sur le manteau de la cheminée, des CDs et des DVDs, dont certains pas encore ouverts, amoncellés devant la guitare basse. Le tapis du sol est maintenant roulé à côté du frigo, sous des sacs plastiques mis là par l'habitude. Derrière le paravent, je devine une cafetière ; il ne me semble pas qu'elle était là avant. Le petit bouddha qui était sur la commode est maintenant sur la table basse, toujours aussi encombrée et sale. Il y a quelques fleurs séchées, je ne pense pas que ce soient celles d'il y a un an ; il me dira que ce sont celles offertes par une amie. Peut-être.
À peine sommes-nous entrés qu'il allume l'ordinateur, et commence à me parler de musique. Je me retrouve couché sur le lit, à le regarder entre mes pieds, me penchant sur le coude parfois pour chercher de mes yeux myopes les nouveaux titres parmi les livres. Il a beaucoup étudié Le Choix de Sophie : plusieurs éditions traînent. Comme dans une longue circonvolution le temps qui s'était achevé l'an passé au seuil de l'été se continue désormais, le silence entretemps n'a jamais existé. Lui parle, me teste entre deux petites cigarettes qu'il a ramené d'Espagne, et comme avant je ne peux qu'admettre qu'il reste nettement meilleur que moi. J'écoute malgré tout d'une oreille distraite, fasciné que je suis de le revoir sur le petit tabouret, de nouveau voûté, gardant la coquetterie d'un chapeau qu'il a posé sur l'arrière de la nuque, et qu'il rabat parfois sur les yeux. Il a ôté son anneau, prend un paquet de cigarettes sur la table et l'allume en regardant l'écran, et me parlant. Il croise les jambes, et souffle en l'air en pensant sur un silence. Il est comme sur la toile que je viens de suspendre dans ma chambre. J'ai envie de le prendre dans mes bras, me levant. Je ne le fais pas ; je le fais déjà trop souvent.
Je crois que je t'aime.
En dormant il m'a laissé le prendre dans mon creux. Mon coude sous son oreiller, ma main droite caressant son ventre, je presse mon ventre contre son dos, embrassant trop régulièrement sa nuque. Il s'endort rapidement, je sens son ventre à la peau lisse et douce. Il a un peu vieilli : je ne me souviens pas de ces poils sous la pomme d'Adam, et ceux du nombril ont forci. Comme le chiot dans le panier je me serre contre lui, extatique. Fermant les yeux sentant le duvet de sa nuque. À un moment je pense je ne sais pourquoi aux êtres d'Alcibiade dans Platon, un peu étonné de la comparaison ; mais son sommeil ne s'imbrique pas entièrement dans mon creux, il soupire parfois et je le caresse alors. Il est un peu plus grand que moi, il m'échappe. Comme toujours, et comme cela sera. A moi d'apprendre.
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24.08.2009
DCCLXV. - Constat effrayant.
À chaque fois que je quitte la Grèce, un drame y survient : il y a deux ans, la canicule et les incendies ; cet hiver, les émeutes étudiantes ; cette semaine, le feu aux portes d'Athènes.
Je devrais y rester. Ce serait plus sain pour ce pays.
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DCCLXIV. - Le temps, lui, n'a pas suspendu son vol.

Mes Lecteurs, de moins en moins nombreux, se seront aperçus que cet Almanach est moribond depuis quasi un mois. Qu'ils imaginent que l'Auteur est parti en Grèce, et qu'il a fait quasi son Durrell dans les Cyclades. On vous le contera. Du moins, on tentera.
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26.07.2009
DCCLXIII. -Revoir M***.
Tu me manques. Tu m'as manqué. Tu m'as terriblement manqué. C'est con, je peux pas dire grand'chose d'autre. Ça fait quoi, un an qu'on ne s'est pas vu ? Ou trois semaines ? Les deux : de toute manière, le temps dans ces cas semble incompressible. Avoir la même durée, toujours profondément lente dans l'attente. Nous nous sommes revus trois fois cette année, et c'était il y a quoi, moins d'un mois. Depuis notre séparation l'été passé, c'est vrai que j'ai trouvé plein de garçons, plein de moments. Toi aussi peut-être. Sûrement, tu m'en as raconté. Qu'importe. Je m'en fous. Je constate simplement que la simple évocation de toi me fait petit garçon. Qu'à te voir je ne sais plus où me mettre, et que j'ai entièrement envie que tout te soit facile. J'ai envie de me blottir contre toi, de m'isoler avec toi, de sentir tes lèvres, tes bras. C'est possessif, c'est obsessionnel. Mais voici : je n'y peux rien, tu me renverses. J'ai beau jouer au grand, me dire que tu ne réapparais que pour de nouveau repartir, être loin et ensuite un miracle, je n'ai qu'une envie, c'est être à côté de toi. Nous ne nous ressemblons pas, il y a peu de chances de quoi que ce soit encore. Mais j'ai si envie que tu sois là.
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25.07.2009
DCCLXII. - Et voici que mon lustre est enfin fini !
Lustre : cuivre, plastique, cartons, peintures diverses, composants électriques.
Dimensions (approximatives) : longueur 100 cm, largeur 100 cm, hauteur 50 cm.
Conception : l'auteur de ce blog - Mise en oeuvre : Messire Gauvain.




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21.07.2009
DCCLXI. - Que ceux qui ont un oeil...
Que ceux qui ont un oeil, parfois, dans le métro parisien, rentrant du travail exténués à dormir en réunion, lèvent le regard de leur livre pour l'affiche de Brüno.
On y voit Sacha Baron Cohen, posture bonne pour la une de Têtu ou d'une soirée au Queen, couché dans des fleurs (des mimosas ?) qui lui font cache-sexe. Une main manucurée sur la poitrine, l'autre sous le casque de chantier assorti, il nous sourit, parfait.
Il n'a ni aréole ni nombril. C'est beau, les logiciels de retouche !
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12.07.2009
DCCLX. - Autoportrait.

Encre de Chine et aquarelle sur papier, 50 x 70.
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04.07.2009
DCCLIX. - La Poste moderne.
Cela faisait quelques temps que je n'avais pas eu à passer par une poste. Ou plutôt : j'étais parvenu régulièrement à n'avoir pas à y chercher qu'un paquet de timbres (irrégulièrement) ou un recommandé (trois fois par an : Pâques, Noël, octobre). Cette fois-ci, c'était mon tour d'aller y poser un recommandé. Il y a des circonstances de la vie où il faut bien passer par ça, ce qui montre son courage.
J'avais déjà, la dernière fois, mis du temps à comprendre qu'il n'y avait plus de boîtes aux lettres dans le bâtiment : elles sont désormais designées une bonne centaine de mètres sur la gauche, le long de l'avenue. Normal, après tout, que les facteurs ne cherchent pas à récupérer le courrier au plus près de leurs locaux. Ca leur permet de marcher à la fraîche, et de se muscler un peu.
La poste était depuis quelques temps en travaux. Je ne sais si elle a été inaugurée en fanfare, avec discours du maire et odeurs de peinture fraîche sur les toasts aux oeufs de lump. Je pénétrais donc le sas avec la même indécence insouciante que celle avec laquelle on entre dans une vierge.
La porte coulissa avec l'inévitable chuintement sucré qui permet de donner sur des espaces carrelés où chuinte la musique d'ambiance de circonstance. Des dallages blancs à n'en plus finir, plus de guichets : des présentoirs à gogo, des avalanches de promotions, que l'on veuille envoyer ses cartes postales au Niger avec photo de chats de toutes les races et chansons intégrées, aux multiples variations du colis matelassé qui se livrerait toujours en moins de 24h - tant que la distance de transport est inférieure à 10 mètres, voir règlement général annexé aux conditions précisées dans le formulaire.
Bref, j'étais paumé.
Derrière le déferlement de promotions qui m'attendaient avec le même regard que les hyènes le lion moribond, je repérais un panneau électrique avec un chiffre, comme on en voit dans les salles d'attente des hôpitaux et de la sécurité sociale. Dessous étaient les guichets. Un peu benet, je cherchais la petite boîte rouge, qui devait si bien ressembler à celle qu'on trouvait chez le boucher quand j'étais petit. Ou même à la sécurité sociale quand j'étais étudiant. Nenni et calembredaine : planqué dans un autre coin, assez loin de l'orée du guichet salvateur (je suppose donc à l'orée de la file d'attente qui devait serpenter en moyenne jusque là), il y avait une espèce de machine de vote électronique avec deux boutons : retrait d'argent ou dépôt.
Problématique quand on veut envoyer un recommandé.
Je me disais que j'allais jouer le tout pour le tout, profiter de l'aura du costume-cravate (qui fonctionne régulièrement, notamment lors des contrôles dans le métro) et alpaguer une guichetière dès que la place se libèrerait. Hop, je constitue la file d'attente à moi seul.
C'est à ce moment précis où j'arrête de bouger qu'une dame portant une petite carte plastifiée m'apprenant qu'elle s'appelait "Bonjour Constance" me prend par le bras, s'enquiérant de ce que je fais là. C'est vrai que dans le hall vide j'étais bien le seul à ne pas marcher. Le monde avait dû bouger pas mal, depuis la dernière fois où j'avais affronté quelque chose qui approxime un tant soit peu de l'organisme public : maintenant, il fallait bouger sans cesse pour survivre, un peu comme les requins.
Un recommandé, lui marmonné-je, un tantinet surpris. Ah non, ce n'est pas là, monsieur. Hein ? Oui, c'est d'abord là (bout de la salle), puis ensuite là (autre angle du hall), là (extrémité de la chapelle Sixtine) et finalement ici (pointe du Raz). J'y comprends rien, à ce stade matinal où le café m'attend encore à la machine du boulot je me contente de moutondepanurger. Direction 1.
La direction 1 représente une machine où il faut poser son courrier. Je ne m'étais jamais aperçu que ça faisait aussi accusé de réception, ce truc. Bon. J'ai le choix entre trois types de recommandés, R1 à R4. Où est passé R3, je l'ignore. Le prix monte de l'un à l'autre, mais va savoir ce qui différencie les services... Bref moment de panique, on tape au hasard, et le prix s'affiche. Merde, il faut payer en espèces, et de format sonnant et trébuchant.
Direction 2, donc de l'autre côté du hangar à avions, où une autre machine me promet que si elle mange mes billets de 10, elle me fournira plein de monnaie. Qui tombe à grands fracas de pièces de 10 et 20 centimes, avec ça si le vent se lève je resterai collé au sol par le portefeuille.
Re-direction 2, et une vignette autocollante moche et bleu vomi tombe. On est loin de la Semeuse lignée 15 centimes.
C'est là que se commet la fatale erreur : j'ai payé le frais de timbre, je me dis que maintenant je peux expédier les formalités d'adresse au guichet, un truc comme ça : retour dans la zone file.
Rien ne se passe durant cinq secondes, jusqu'au moment où de l'autre bout du vélodrome Bonjour Constance me tance :
"Monsieur, qu'est-ce que vous faites là !"
Là, j'avoue que je craque. De loin je préfère poireauter dans une queue à bouquiner que valdinguer d'un bout à l'autre de cette pièce où on mettrait le CNIT et Versailles pour passer d'automates en automates comme on remplit les petites cases de la déclaration d'impôt.
"Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse maintenant, hein ?"
Campé en plein milieu, mains écartées, un peu de trémolo dans la voix, un sérieux énervement ailleurs.
Bonjour Constance me fonce dessus comme Hippolyte et toutes les amazones, en formation Walkyrie. "Mais, Monsieur, venez, je vous donne le formulaire à remplir !"
Elle me tend le formulaire - le papier qu'on remplissait avant rapidos au guichet, en me disant posément, comme à un enfant : vous remplissez où c'est écrit destinataire en mettant le nom de la personne à laquelle vous l'envoyez, et votre adresse avec le code postal et le numéro de rue là où c'est marqué expéditeur, vous trompez pas.
La tablette pour écrire est au niveau de mes cuisses : c'est pas penché qu'on peut écrire, mais à genoux. Au stade d'humiliation où j'en suis... Dieu merci, pour m'éviter de me fourvoyer, Bonjour Constance me surveille. C'est tout juste si je ne l'entends pas tapoter ses doigts avec une règle.
Fini... ou presque : Bonjour Constance m'entraîne vers une autre tablette, située à l'entrée : elle me prend le formulaire, la lettre, tamponne. Et elle me congédie du bout des doigts.
Sortant je me suis dit que je devenais vieux.
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29.06.2009
DCCLVIII. - Le vélo au coin de la rue.
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27.06.2009
DCCLVII. - Moment midinette.
Grégoire, Toi + Moi.
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DCCLVI. - Ce soir le dahu est tout mniourf.
Lily Allen, Fuck You Very Much.
Histoire de changer je suis encore tombé par hasard sur la Tatapride. J'étais parti acheter du papier, et je me disais que pour aller ensuite m'offrir une plante verte je n'avais qu'à marcher tranquillement jusqu'à Bastille, prendre la 5 jusqu'au quai de la gare.
Le long de la rue du roi de Sicile, je repérais les drapeaux, plus nombreux qu'à l'accoutumée. Juin était beau, et les adolescents tapissaient les devantures de glaciers avec leurs jeans blancs trop courts. Lentement la foule se faisait plus dense, gorgée lentement d'hommes, de choses indescriptibles et des torses nus usuels. Un peu plus de bonnes soeurs que d'habitude, peut-être.
Je pense que la parade arrivait juste à la Bastille, ce qui n'empêchait pas les matelas de CRS, mantés-religiosés comme des insectes, d'en filtrer tous les bords. Impossible de marcher tranquillement jusqu'au fleuve, un bras de tonfa m'en coupait la route.
Cette année, quelque chose de la ferveur locale m'échappait. En général, me retrouver aussi près d'une telle palanquée de garçons et de torses suffit à m'exciter, à me faire participer à l'excitation d'une façon. À me rendre presque fier. Là, ni honte ni fierté, je me contentais de traverser la place en zig-zag. Je me disais que ça me semblait bien loin, toute cette nécessité de l'exhibition (et pourtant).
Bref, de retour, j'ai la vague à l'âme, un peu de remord et de nostalgie. En plus, comme cette nuit le foutre va couler à n'en plus finir, moi, je me sens seul.
Pouf, pouf.
Lily Allen, Fuck You Very Much.
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23.06.2009
DCCLV. - Constat.
Ce soir, le dahu se sent seul.
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21.06.2009
DCCLIV. - Chambres intimes, suite.

Chambres intimes - La pause (Morgan)
Huile sur toile, 50 x 70.
(au passage il faudra qu'on m'explique pourquoi les appareils photos, de près, transforment des droites en courbes)
18:49 Publié dans Oeuvrettes au cours du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
DCCLIII. - Cruising bars.
On appellera cet ancien voisin G*** pour préserver son anonymat, ce qui le préserve de peu de choses de toutes manières. Depuis nos longues années de célibat, G*** est devenu un compère en assassinat de saucissons, de tartiflettes et autres litrons complets de limoncello. G***, comme moi, a des défauts, que depuis quelques temps nous allons comparer (au lieu de les soigner) dans des bars "centraux". De cuites en cuites, nos petites âmes terrorisées ont fini de camper dans un seul café, pour progressivement aller de chaland en chaland, comme des marins de port en port.
Notre cabotage ces derniers mois nous a conduit de plus en plus loin. Mon foie en sait quelque chose ; c'est devenu régulier, constant. Je crains en avoir déjà dit quelques mots, ici. Nous en étions au stade où nous testions plusieurs bars, toujours centraux. De plus en plus de néons, de plus en plus d'oscilloscopes et de pénombres interlopes au rythmes des musiques saccadées et vibrantes. Et de rues que l'on passe, sous le ciel de juin, de portes qui s'entrouvrent aux portes dégueulantes de fumeurs.
Nous avons continué, droit au sud. Nous sommes conquistadores. Cela faisait longtemps que G*** cherchait la voie du Sud, celle qui tournait l'Afrique. Et voici : il y a quelques semaines de ça, amoché par l'alcool, il m'avait traîné jusqu'au Cap de Bonne-Espérance. J'ai frisé la mutinerie plusieurs fois. Y entrer a été une vraie cale humide. Un bain de dégrisement majeur. On ne fait pas mieux qu'en tombant autant en pleine mer, lourde de sel et de coups, où l'on se prend la quille et le quillon du gouvernail. Mais en un sens on se sent vivant. On vomit tout ce qu'on peut, on cherche l'air, on n'a qu'une envie - s'enfuir.
Ce soir, nous avons voulu battre Cabral et Gama. Nous sommes partis. Nous avons bu, peut-être. Sûrement - quoi que, pas tant que cela. Et voici : nous avons mouillé au dépôt de Calicut. Acmé pour G***, cela faisait si longtemps qu'il en parlait. Là-bas, dit-on, la moukhère est frivole et le thé léger pour le corps et l'âme ; là-bas, l'alcool coule comme du sperme en bacchanale, et les danseurs sont gironds. Ce serait l'orgie, celle promise par les Dieux, et les épices n'y manqueraient pas, ce qui est plus précieux encore.
En fait, ce dépôt-ci n'est jamais qu'un entrepot de chantier... quelques fort des halles gastrophores se sont devêtus, ne gardant qu'un cache-sexe d'où débordent des poils, posant sur leur ventre une sacoche contenant leurs papiers et leur bourse. Beaucoup d'entres eux attendent, assis. D'autres marchent ; on marche beaucoup, ici. On ne fait que ça. De loin en loin, il y a des recoins, des creux et des trous dans les murs. Des fonds de cale que des tentures de chantier masquent, où l'on avance à tâtons dans les odeurs. Ca sent la caque et le hareng. Il y a des attroupements, des moments de presse silencieuse.
D'autres ouvriers se reposent, accroupis, dans les recoins. Souvent, une de leurs mains est entre leur cuisse, et l'autre frotte les replis de leur ventre, sous le téton. Dans l'attente.
De ces quatre nouveaux forçats qui marchent aussi, par couples. Deux d'entre eux portent des combinaisons étroites pour leur âge, et s'emparent de la scène. Les deux autres cherchent plus directement à se mêler. Ils parlent fort, un peu de façon qu'ils estiment provocante - mais parler dans ce silence constant, c'est la vraie provocation, qui paraît un peu comme une insulte. Choquant, en tout cas. Dans une pièce un lit de sangles et de cuir a des chaînes qui cliquettent un peu dans le noir épais quand je les touche, briquet levé.
Parfois l'un des esclaves me regarde, le visage de masque, l'oeil inquiet. Je ne sais que faire, j'ai l'impression qu'il mendie - qu'il m'arrachera ce qu'il peut dès que mes yeux le regarderont trop. Son regard en somme est pitié. Il voudrait beaucoup de moi, mais n'espère pas que quoi que ce soit l'engage. Juste prendre, avoir. Sans rien. Ceux qui attirent mon regard ne le font, me semble-t-il, que parce qu'ils me ressemblent un peu. Comme par communauté d'inquiétude, guère plus.
La lumière noire irise les fils de mon ticheurte de poils blancs. Je marche, aussi, tétant la bière, suivant G***. On se demande ce qu'on fout là. Calicut n'est qu'un foutu bordel qui sent la merde.
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20.06.2009
DCCLII. - Un an plus tard.
Après un an, voici. Se revoir dans un bar, regarder un peu trop ses yeux verts. Boire de la Guinness que le patron apporte en tutoyant. Le regarder fumer, en frissonnant dans le vent frais de juin. Se demander pourquoi on est si distant. Il le dira à un moment : il relisait une de tes lettres, c'est bien écrit, y'a pas à dire, mais on se demande des fois si tu te lâches.
Non, je ne me lâche pas. Je suis sur la défensive. D'ailleurs, je le sais, je parle beaucoup de travail : indice. Et puis depuis un an, le temps, les envies - et aussi le souvenir de ce qui est arrivé. Comment.
Il resserre le col de son blouson sur son collier, qui reste le même. Une simple plaque de métal argenté.
Au métro, j'ai envie de mordre sa lèvre. Nous nous regardons. Je m'imagine un flottement, avant de partir de mon côté. Je m'imagine. Forcément.
J'ai été distant.
02:28 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.06.2009
DCCLI. - César lui-même en parlait...
(et je m'en aperçois au cours de mes (re)lectures, quand César, franchissant le Rhin pour aller taquiner le Teuton en l'an 53, se mit à décrire la faune et la flore locale, pour faire du son et lumière vu le peu de succès de sa promenade de santé)
"Il y a aussi les animaux qu'on appelle élans. Ils ressemblent aux chèvres et ont même variété de pelage. Leur taille est un peu supérieure, leurs cornes sont tronquées et ils ont des jambes sans articulations : ils ne se couchent pas pour dormir, et, si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent se mettre debout ni même se soulever. Les arbres leur servent de lits : il s'y appuient et c'est ainsi, simplement un peu penchés, qu'ils dorment.
"Quand, en suivant leurs traces, les chasseurs ont découvert leur retraite habituelle, ils déracinent ou coupent au ras du sol tous les arbres du lieu, en prenant soin toutefois qu'ils se tiennent encore debout et gardent leur aspect ordinaire. Lorsque les élans viennent s'y accoter comme à leur habitude, les arbres s'abattent sous leur poids, et ils tombent avec eux."
Jules César, La guerre des Gaules, VI, 27.
... du dahu !
E je dirai même que César décrit une variété assez rare, le dahutus camporum dextro-levogyrus.
23:52 Publié dans Ut pictura poiesis et tout ça quoi. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.06.2009
DCCL. - Impressions.
i. Des chaussures usées rangées sur un banc, dans la rue. Il y en a trois paires : des baskets, des écrase-merde et des escarpins. Au retour, il n'y en aura plus que deux paires, les escarpins auront été pris par un passant, qui a pourtant redisposé autrement les chaussures.
ii. Dans le métro, un enfant au ticheurte remonté par une épée de plastique. Il se met entre deux voitures, là où il y a des soufflets de caoutchoux, pour tanguer au galop de son cheval. Son bras peine à sortir l'arme de son fourreau, tant elle est grande. Il raidit le coude, son cheval se cabre. Voilà, l'épée est au clair. Les quillons brillent d'or à son poing couvert par les fronces de son pull trop grand, qui lui font un gant d'escrimeur. On est déjà à Vincennes, il n'a plus qu'à prendre le château. Àaaaaaa l'attaque !!! Les parents derrière doivent tirer la tortue et le bélier dans une poussette.
iii. J'entre. Il est assis, à un angle. Il a la beauté impériale de Pharaon. Au bout d'une station, je le vois. Il me regarde, détourne la tête. Je regarde le mur derrière lui, à l'autre bout du quai. Ses yeux coulissent à leur tour vers moi. Je n'ai pas lu Proust, donc je ne sais pas ce que fait Charlus avec Jupien. Pourtant il y a certainement de cela, dans nos regards qui s'évitent, se frôlent, se retouchent, se rivent. Se rivent. Se rivent. Nous replongeons, moi dans mon magazine, lui dans son écran de téléphone. La beauté d'un pharaon. Je lève les yeux. Il est là à me regarder. C'est sa station. Il part.
iv. Nous aurons passé un après-midi ou presque, assoupis l'un dans l'autre. Je crois que j'ai beaucoup hurlé.
23:47 Publié dans Ut pictura poiesis et tout ça quoi. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
07.06.2009
DCCXLIX. - La seconde backroom.
Ni la Fnac, ni Gibert (jeune ou vieux), ni Shakespeare And Co, ni quoi que ce soit - encore moins les revendeurs louches qui entrouvrent leur duffle-coat d'un regard soupçonneux aux pieds du Palais de Justice. Les libraires n'ont pas The Mouse That Roared. Cela augmente mon désir de le lire, bien sûr. Il ne restera donc que Smith, et j'en doute : allez trouver un best-seller de 1955, même adapté avec Peter Sellers, tant qu'il parle de choses insouciantes. Tentez seulement de dégoter un Pratchett : vous en aurez l'intégralité, sous tous les formats d'illustration possible ; tentez de trouver un livre qui ne s'en éloigne que de peu, si ce n'est par l'âge et l'ancienneté : vous pouvez toujours tenter de passer la frontière d'Andorre avec plus de quatre cartouches de tabac. Il faudra donc attendre - cela a marché l'an passé avec Tous à Zanzibar. Cette année peut-être, à force de harceler les libraires, The Mouse That Roared sera-t-il réédité avec une frénésie pantelante.
J'ai donc noyé cela dans... j'ai donc noyé cela. Je crois que nous avons commencé par le Carré, avec bien un litre de bière chacun. C'était Happy Hour, il convenait de fêter pour satisfaire les dieux chtoniens la victoire de Perpignan. Nous l'avons même fêtée avec un peu d'avance, cette victoire. De toute manière, il y a toujours des victoires à fêter : à défaut de celle de sa propre survie, il suffisait de voir les supporters dans les rues durant l'après-midi. Je ne sais trop ce que Perpignan a gagné en fait : au vu des bérets, je dirais que c'est du rugby, peut-être du vélo. Qu'importe, cela a rendu des cafetiers heureux.
Puis nous avons tangué, déjà le foie brûlant, jusqu'à la Chaise au Plafond, afin de faire semblant d'humecter nos tatins de tomates confites et nos rouelles d'agneau aux herbes, posées sur des chips fraîches et de la purée de céleri d'un dernier reste de Cahors au goût étrange de menthe et de persil. Mes morceaux de viande étaient percés d'un cure-dent, pour les tenir sur le grill durant qu'ils rosissaient. Qui s'en occupe ? Moi, car ce n'est pas désagréable de voir ces escargots de chair ourlée d'un filet de graisse (ou de peau) fumer à peine sous les craquelis de gros sel dans une assiette trop large pour la table de bistro.
Je crois qu'ensuite... ah, diantre, oui, le Raidd. Youpi. Cela faisait tellement longtemps qu'il en parlait. Du monde, du monde, du monde : on y est serré comme caque en hareng, et tout le monde s'y emmerde. Le serveur s'y repère à ses six heures de bodybuilding quotidien, et à son absence de ticheurte. Le sol pègue sa race, et dans une baie vitrée ridicule, où l'on entre par une porte de collège à la poignée de plastique épais et rond, un serveur de corvée ira se badigeonner de mousse, arrosant parfois la vitre afin d'en ôter la buée. Il est sans conviction ; sans trop de doute, il est hétéro, et jamais il ne parlera à sa copine qui l'attend au chaud devant le dernier feuilleton du samedi ce qu'il doit faire tous les ouiquennedes. Un peu d'astiquage par-ci, cela n'empêchera pas le sol de péguer convenablement tant la bière s'y est répandue, épaisse, gluante. Il doit y avoir du frémissement dans les ampoules rectales, tant les verres se brisent tandis que l'Adonis protéinés ramone à l'intérieur de son slip de bain estampillé au blason du bar. Peut-être n'y en a-t-il qu'un seul, et que de prestation en prestation les serveurs se le refilent-ils.
Je crois qu'au Freedj nous n'avons fait que passer. Trop de monde, plafond trop bas. Le principe est de s'y battre pour avancer, et d'y être le plus serré envisageable, afin de tâter au maximum : ooops, pardon, oooops, excusez-moi, et palotage de fessiers tendus dans les jock-straps de circonstance. De l'air.
Et voici : ma première fois à l'Open. Tant qu'à faire, et c'est la première porte à côté. Pas de Guiness dans les bars de ce quartier, et je ne sais plus si je bois de la Desperado ou de la Corona. Qu'importe. Tant que ce n'est pas de la pression du tout-venant. Ici, les cheveux déteints côtoient les vieilles chemises entrebaillées. Je ne suis ni l'un ni l'autre, je suis la graisse jeune sous un chapeau, qui sort le cigare. Voici quinze jours que j'en avais envie, le voici à mes lèvres : le Romeo Y Julietta, n°2, au goût âcre et limpide, que je respire par courtes bouffées. Cela fait plouc, je sais que parfois l'on me regarde. Tant pis. La rue m'est interdite par une courroie de tissu rouge, qui resserre le troupeau entre le mur et elle. Des corps nous longent, des corps nous frôlent. Nombre d'entre eux ont la nuque raide, et le coude plié. Un quadragénaire - peut-être un quinquagénaire, que sais-je, les crèmes sont miraculeuses - essaie de tailler une bavette avant autre chose à mon camarade de beuverie. Je laisse faire. Je fume. Je suis celui qu'on ignore, le gros con imbu au cigare. Celui qui est égoïste : le cigare, ça ne se partage pas. Le cigare, ça ne peut pas se demander comme une clope, et encore moins on demande du feu pour allumer sous la nuit des étoiles dans les yeux. Le cigare, c'est l'isolement, le repli lointain, presque souverain. Non je n'attends pas ; et mon foie, lui, n'attend que de pouvoir vomir. Le cigare prend des notes poivrées, légèrement mentholées : sa fin approche.
La nuit aussi s'étire, et l'air enfin lentement s'échauffe sous la lune moribonde. Des couples d'un soir partent, appelés par le dernier RER. Ils laissent entre eux, marchant, la gêne de savoir qu'on les regarde, et que dans la meute qui fait semblant de les ignorer se trouve peut-être l'un de leurs futurs amants, qui pourraient leur en tenir rigueur. L'un d'entre eux a été l'un de mes amants. Il m'embrasse au passage, et part. Il a minci, depuis la dernière fois où nous avons couché ensemble. Cela lui va mieux.
J'écrase le cigare sous mon pied. Les feuilles de tabac, que la semelle brunit encore, s'épandent un peu, comme une annonce de l'automne. Parfois, quand je change de jambe d'appui, sous ma semelle je sens l'épaisseur du mégot.
Nous partons. Nous avons lui et moi terriblement mal au foie. Je suis parfois obligé de m'arrêter pour respirer. Le trottoir, après tout, serait une solution.
Je ne sais comment je suis venu ici. Nous avons simplement tourné à droite, au lieu d'aller au métro. Il sonne, et nous entrons. La porte est métallisée, munie de grilles et de judas. Cela pourrait être un entrepôt. Je me débarasse de ma veste, mais je garde mon chapeau, comme un dernier rempart de la décence. L'endroit est glauque et pue la merde. Parfois, il y a des ahanements, des clapotis de chair. Je crois voir quelques bites turgescentes, brandies comme des poutrelles douloureuses. L'un d'entre eux porte un cock-ring, comme pour certifier qu'on est bien là, et pas ailleurs. Un peu comme un timbre fiscal sur un relevé d'impôt. En plus la bière est tiédasse, comme si je m'étais glissé dans des draps déjà utilisés. Je n'en peux plus, je pisse longuement comme un cheval à la poste. Aucun d'entre eux ne cherchera à reluquer ; je pense que je ne fais pas là, que quelque chose me bloque entièrement. Me dégoûte.
Je dégrise.
Tout l'alcool et l'eau se concentre dans ma vessie. Des êtres dont je ne devine qu'à peine les corps tanguent, glissent. Des essaims se forment là où il y a des bruits, tandis que d'autres besogneusement pompent leur bière de retape au verre devant un vieux tube cathodique aux pornos tressautants. Veni, vedi, non vici. Treize euros, ça fait cher la pissotière. Dans la nuit, je fredonnerai du Mozart, pour survivre à ça.
Ce matin, nous nous étions réveillés l'un dans l'autre, tout comme nous avions dormi.
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