17.04.2009
DCCXXXVIII. - En fermant les yeux.
Est-ce un début d'alcoolisme, que de ne plus pouvoir de fatigue monter des oeufs en neige avec une fourchette ?
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09.04.2009
DCCXXXVII. - Le printemps.
Je n'ai pas vu l'hiver, je n'ai pas vu l'automne. J'ai presque envie
de froidure, et de longs manteaux de pluie. Donnez-moi le soir.
Donnez-moi les nuits. Que je m'y réfugie - et que j'oublie la mort.
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05.04.2009
DCCXXXVI. - En rentrant du Marais.
Une petite boule de polystyrène court devant mes pieds, poussée certainement par une brise qui n'existe qu'au sol. Je marche vers le métro, main aux poches, chapeau sur la nuque - nous sommes samedi soir.
Ma vie est un moment infect, consacré au service d'une force qui me dépasse, et se nourrit de son propre sang. Elle semble mourir, abattue par ses propres efforts alors qu'à nouveau elle se jetait contre le mur. Non, elle ne l'est pas : de nouveau elle se mordra le bras, s'arrachant sa chair de ses dents avides, pour de nouveau assouvir son estomac épais. Et se ruant encore sur le mur elle le souillera des dents qu'elle s'est arrachées. Et pourtant...
... je voudrais dire la grâce lucide des matins lumineux, où le soleil rase les pierres des bâtiments, y traçant les rectangles nets de l'ombre et de la lumière. L'air est alors pur, d'une pureté qui rend les matins poudreux, et les cieux lourds et bas comme le reste d'une illusion : puérile, imparfaite, oubliée. On marche d'un pas plus élastique, on rallonge son trajet d'une ou deux stations de métro, profitant de l'air frais, s'en étouffant en mâchant un pain viennois parsemé de chocolat. Des miettes grasses parfois me restent au coin des lèvres, je les essuie d'un doigt.
... je voudrais dire ces silences attendris du 62 quand dans un berceau que pousse une mère au cheveux défaits, secs et plats, somnole un monstre de quelques mois, dont les poings se serrent pour boxer un monde prêt à le dévorer.
... je voudrais dire cette nonne qui m'a frôlé tout à l'heure, se rendant à l'office de Saint Gervais; et qui chantonnait pour elle, coiffe baissée, Dominique-nique-nique.
... je voudrais dire ce petit couple hier soir, près des guichets du RER à Châtelet. Ils se sont embrassés d'un simple baiser, de celui qui sait que c'est juste pour un instant - à tout à l'heure - et sont partis, chacun rajustant sa cravate.
... je voudrais dire cet enfoncement profond d'un matin, quand plusieurs minutes avant le réveil mes yeux ouverts m'ont montré un plafond qui s'éloignait, avec l'impression de chute immobile, l'enfermement dans un cachot de coton et les bras non-levés qui en l'air continuaient de griffer une paroi inexistante. Je tombais dans mon lit et ma tête restait dans les coussins.
... je voudrais dire le plaisir retrouvé du vol de temps, ce matin, feuilletant un pavé avec un bol de thé. À la fenêtre d'en face, qu'on voit mieux par le balcon ouvert sur l'air frais du printemps, un homme de mon âge, en maillot de corps, fumait. Il était mal rasé, et se passait le pouce sur les lèvres, pour y répandre le goût du tabac.
... je voudrais dire ce garçon un peu nerveux qui fume rapidement à l'encoignure d'une porte. Il porte souvent sa clope aux lèvres, pour souffler la fumée d'un jet rapide, serrant l'autre main dans son pantalon étroit. Une mèche de cheveux lui masque les yeux, descendant jusqu'à son nez retroussé, qu'il lève pour voir si la porte va s'ouvrir. Il est là régulièrement, vers 8h30, et il fume, comme en cachette des adultes. D'une beauté souveraine.
... je voudrais dire cette nouvelle voisine, toute voilée, gantée, qui parfois ouvre les carreaux pour voir si les amours de sa vie, sa raison d'être, apparaissent vraiment au coin de la rue, cartable au dos. D'autres fois moins dangereuses pour son coeur, certainement celles où ni l'horloge ni ses passions ne la contraignent, elle ouvre de nouveau la fenêtre pour y fumer, chassant les odeurs de sa main noircie de soie.
... je voudrais dire l'église aux portes grandes ouvertes pour les Rameaux, et ces vieilles bossues clopinant, tenant du buis en stock suffisamment large pour résister à toutes les malédictions d'une année.
... je voudrais dire le sentiment de plus en plus prégnant de ma mort qui m'environne, des os flétris et découpés par la terre, et de l'acceptation que j'en ai aussi.
Au ciel, la lune est déjà en son premier quartier. Ce doit faire treize jours que je ne l'ai pas regardée.
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29.03.2009
DCCXXXV. - C'étaient de très jolis soirs
Supposons qu'il s'appelle P*. Tu as rencontré P* il y a quelques années de cela, juste le temps d'un soir. C'était un très joli soir. En novembre, te semble-t-il : les trottoirs miroitaient de la pluie de l'après-midi, les réverbères brillaient clairement dans la pure noirceur de la nuit. C'était de ces soirs où les pas pouvaient résonner longtemps dans les rues humides.
C'était un très joli soir, et tu avais aimé la douceur extrême de sa peau, son sourire léger, et la timidité qu'il avait. Il portait des jeans bleu sombre, un pull fin au col en V, et un slip blanc de coton. Tout fin et tout doux.
Puis le temps a passé. De temps en temps, tu échangeais avec P*. Tu discutais même avec - tu devinais bribe à bribe comment le temps lentement le changeait, pendant que tu étais couché sous son rabot ravageur. Parfois, vous évoquiez la possibilité de vous revoir - une fois, peut-être, cela fut certain ou presque.
Et puis le temps a passé. Comme toujours, comme on ne peut l'empêcher. Tu es parti - au Portugal, au Maroc, en Grèce. Tu as déménagé, tu n'as pas eu accès au net. Bien des mois après, le monde avait changé. Et puis le temps a passé, simplement.
Un soir, tu reçois un appel :
"Bonsoir, c'est P*.
- P* ? Euh... Ooooh, P* ! Comment ça va ? Ca fait si longtemps !
- Je peux monter ? Je suis en bas de chez toi, j'ai envie de te parler.
- Euh, P*, j'ai déménagé depuis...
- Bah. C'est pas grave. Tu me donnes ton adresse ?"
Alors il est venu chez toi. Il te restait du tiramisu de la veille, vous l'avez mangé, avec du martini. Et vous avez parlé.
Puis tu lui as ôté les chaussures. Il portait des jeans bleu sombre, un pull fin au col en V. Tu t'es assoupi dans ses bras, doux et légers, pendant qu'il caressait ta nuque et ton ventre.
C'était un très joli soir.
17:33 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
DCCXXXIV. - Oh et puis zut !
C'est pas parce que je suis vieux, veuf et sectaire que je vais mourir sur mon sort. Trois heures en cuisine, et voilà : pastilla de volailles, avec ce qu'il faut d'épices et de safran, d'amandes et d'oeuf, puis mousse au café-chocolat et crumble aux pommes bien arrosé de canelle.
Et c'est pas parce que je suis seul que je vais me priver : Saumur-Champigny que le caviste m'a dit tout à l'heure qu'il irait bien avec. Il allait bien, paix à son âme.
C'est pas parce que mon lit est froid sans chaussettes que je ne vais pas prendre du café de la Bialetti pour finir le tout. Ils me font rire les meczélémeufs à la mode avec leur truc à bouton et capsule prédéfinie, histoire de bien encadrer leur goût. À moins d'avoir une machine de comptoir à faire du ristretto qu'on goûte comme une liqueur, fors la Bialetti point de salut. Le café en sort épais et glauque, presque poussiéreux à l'aspect, mais doté d'une richesse, d'une puissance d'arôme qu'on ne trouve pas dans les chaussettes françaises ou ces trucs de meczémeufs à la mode. Et chaud, surtout. Brûlant. Plus d'une tasse, on tombe, agité de spasmes terribles.
Et si j'ai fini de mangé à 16h30 c'est la faute au changement d'heure.
16:35 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
DCCXXXIII. - L'Albatros.

Souvent cette impression pesante
D'être au sol et ne pouvoir s'envoler
Corps lourd, haleine pantelante
Et l'être lointain qui peut s'envoler
Souvent cette peur épuisante
Et souvent l'esprit étiolé
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28.03.2009
DCCXXXII. - Les Veilleurs.
La semaine était rude, et le soir tombait. L'Auteur, ayant d'un pas presque cadencé avancé à l'ombre des tours qui s'illuminaient, venait tout juste de se carrer contre le velours rouge sang d'un cinéma qu'il ne connaissait pas encore - mais au vu de la boutique dévédé, ornée d'un Marchand de Venise avec Pacino à cinq euros, il se disait déjà qu'il y retournerait souvent. Le film s'annonçait bien, en tout cas l'Auteur cherchait un petit film avec des épées ou des capes pour se changer les idées : pas du compliqué, pas du Tokyo Sonata, ce sera pour le ouiquennede.
Se délectant d'avance du navet boum-boum qui allait bientôt flatter ses cernes, l'Auteur feuilletait un magazine quelconque (Peter Doherty, son chapeau, son cheveux, ses cernes), laissant la salle s'emplir : quelques parisiens, leurs foulards, leurs cernes. Les réclames sont toujours propices à l'un ou l'autre regard en biais, tant pour se prémunir contre les voisins envahisseurs (toujours garder une place libre à côté pour faire chier les couples et s'y étaler en cours de route) que pour noter, d'un hochement de menton, ceux dont on sait que...
Loupiottes qui baissent, toux : le film commence. J'ai cru m'être trompé. Une minute passe. Je me redresse dans mon fauteuil, zieux grands zouverts.
Mais je suis chez Bouvard et Pécuchet ou quoi ?
Nixon à son cinquième mandat en 1985, Kissinger toujours grasseyant son anglais... un univers où la violence est bâtarde, où l'on se bat comme on se bat dans la rue, maladroitement (même quand il s'agit de flics attaquant un appart), des trentenaires paumés qui n'arrivent à bander que lorsqu'ils portent des jarretières de cuir et qu'ils jouent à Batman. Un univers où tout n'est que peur, peur insidieuse d'un extérieur, avec le crabe interne : le cancer, qui détruit moins des vies que des hommes, quand il est montré à la télé.
Les personnages de comics poussés à leur extrême : des monstres qui brûlent le Viêtnam, qui écrasent les enfants, disloquent les corps comme des pâtés infectes - qui se battent contre les commies.
Des adultes lâches, vaguement fascinés par leur jeunesse, qui s'offrent les escapades qu'ils peuvent mais se recoiffent lorsqu'on sonne à la porte.. Peut-être encore idéalistes, prêts à sauver des gamins d'un immeuble en flammes d'une façon sûrement brouillonne mais surtout parce que c'est drôle et que ça agite les cheveux... Des adultes tellement idéalistes qu'en fin de compte ils acceptent avec le vieillissement les solutions les plus ignobles, les crimes et les disparitions de témoins gênants pour peu qu'ils n'aient pas les mains salies (sauf si c'est pour réparer le moteur de la mécanique).
Et dans ce monde banal il y a un gamin têtu, obstiné et parano qui s'appelle Rorschach.
J'ignorais que Flaubert savait écrire des scénars. Chapeau, monsieur.
Le film Watchmen est réalisé par Zack Snyder et date de 2009.
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24.03.2009
DCCXXXI. - Liste de lecture.
i. Trois Soeurcières, de Terry Pratchett. Dans cet univers un peu étrange qu'un Dieu qui rigolait un brin des blagues de Galilée a décidé de faire plat, couché comme une huître ouverte repue sur le dos de quatre éléphants un peu serrés eux sur la carapace d'une tortue ineffable qu'est le Disque-Monde, pas loin du Moyeu trois sorcières se souviennent vaguement qu'à l'école on leur avait parlé, peut-être, de Macbeth. Non qu'elles y tiennent particulièrement, surtout Mémé Ciredutemps, qui a de la dignité et qui sait se tenir, mais il paraît que faire un convent, un sabbat régulièrement, ça fait pas de mal et que c'est bon pour l'image de marque. Rapport à la clientèle. Mémé Ciredutemps n'aime pas trop ces choses, mais ça sent toujours moins la modernité que le nouveau Roi. Il paraîtrait qu'il aurait tué l'ancien roi d'un poison dans l'oreille ou en haut de l'escalier, mais ça fait partie des risques du métier - c'est pas ça le plus dangereux. Le plus dangereux, c'est qu'il a oublié le respect. Et là, tout roi qu'il est, si trois sorcières, dont une encore pucelle, et un fantôme au rabais, s'en mêlent, ça risque de tintinabuler plus que les clochettes tristounettes du fou local, qui gambade plus par habitude professionnelle que par envie. Sans compter qu'il va falloir repérer les citations de Shakespeare : pas toujours évident...
ii. Pyramides, de Terry Pratchett. Cette fois, c'est l'histoire d'un voleur, diplômé s'il vous plaît (encore que : tout juste, ça n'a pas été évident, notamment l'épreuve de grimpé de cheneaux), qui apprend que son père est mort. Normal, en général ça arrive souvent aux pères, encore plus lorsqu'ils sont pharaons - mais là, pas de messager : c'est juste que le soleil se lève bizarrement et que Teppicymon XXVIII (semble-t-il, en tout cas la numérotation n'a pas eu le temps de sécher) voit des fleurs pousser partout où il marche. C'est ce qui arrive, y paraît, quand on devient pharaon. Le problème des pharaons cependant est qu'ils ont plein de choses à faire : permettre au soleil de se lever tous les matins, honorer les femmes du harem, et suivre les conseils du Grand Pêtre. Car dans ce pays collé sur son fleuve comme la sangsue au crocodile, les Grands Prêtres sont là pour faire respecter la Tradition. Important, la Tradition. Sauf quand les Dieux se mettent à réellement exister, et le ciel à être remplacé par une grande femme bleue avec des étoiles sur le corps.
iii. Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq. Nul. Verbeux. Latinisant à tout bout de champ, sans gain. Paroles perdues. Analyses creuses. Ne vaut pas du tout Le Désert des Tartares, auquel il m'a fait penser au début. En fin de compte : lâché avant le dernier chapitre, où j'ai craqué.
iv. Sauvez Hamlet, de Japser Fforde. Un petit moment de détente agréable, sans plus : les personnages ne sont pas suffisamment fouillés pour que ce soit ébouriffant. C'est l'histoire d'un service brit chargé du maintien de l'ordre dans le monde des livres. Un truc pas toujours facile, surtout quand un Minotaure s'enfuit pour se glisser dans un roman des années 1930 où on parle de cow-boys... L'affaire est presque réglée, notamment grâce à l'intervention de l'Empereur Jark - autre agent de la Jurifiction qui cependant apprécie particulièrement de dégommer une vingtaine de planètes à chaque petit déjeuner. Bref, Thursday Next règle l'affaire et peut prendre quelques congés. Sauf qu'on lui colle un prince danois un peu versé en procrastination dans les pattes, un dodo ressuscité avec un pois chice dans le crâne et pour finir un personnage de fiction échappé illégalement d'un roman de gare et qui tente de transformer l'Angleterre en dictature... Je vous rassure, à la fin, l'Amiral Nelson retrouve Lady Hamilton, au grand dam d'Hamlet.
v. Quatrains, Omar Khayyam. Epatant... Je m'y suis "retrouvé", c'est donc que cela m'a fait réagir, et donc que c'est de la bonne poésie... À quand bien même je me doute bien que, de traduction en traduction, on a perdu. Je ne lis pas le persan : il faut l'admettre. J'aime cette sagesse cependant à voir notre destin commun, et à boire, dans la désillusion, en ne laissant pas le temps faire, mais en faisant en sachant l'inutilité. Inutilité dans laquelle on trouve pourtant la beauté, l'or et le sang, le rubis, le diamant.
"Aujourd'hui refleurit la saison de ma jeunesse
"J'ai le désir de ce vin d'où me vient toute joie
"Ne me blâme pas - même après il m'enchante
"Il est âpre parce qu'il a le goût de ma vie"
Je pense que ce livre longtemps traînera dans mes poches.
vi. Le Montespan, de Jean Teulé. Madame de Montespan n'était pas une damoiselle ni une pucelle, quoi que Sa Majesté, Louis le Quatorzième qui se l'est tout de même illégitimement tringlée 21 ans durant, eût aimé la chair fraîche. Elle était marié à Louis-Henri de Pardaillan, de Gondrin marquis de Montespan et accessoirement (pas tant que ça tout de même) Gascon. Sans compter hobereau local toujours au bord de la saisie judiciaire, qu'on se demande comment une Rochechouart-Mortemart comme Françoise a pu un jour accepter de l'épouser, sinon par amour. Amour il y avait, en tout cas c'est ce que clamait le marquis. Amour donc qui le fit mal accepter que Sa Majesté daignât trempouiller et retrempouiler son sceptre dans le giron de la Françoise (Athénaïs pour les intimes). En ce temps, on se battait pour mettre sa femme dans le plumard royal, histoire de recueillir les avantages d'une nuit une vie durant : pension, prébendes, titres, etc. Point n'en veut l'irascible Louis-Henri, qui ira limite engueuler le royal amant en pleine Galerie des Glaces, ornant son blason comme son carosse des cornes de son cocufiage. Promesses, menaces, prisons, rien n'y fera : il refusera tant qu'on ne lui rendra pas sa Françoise chérie... qui à Versailles ne s'agenouille pas que devant le Saint Sacrement. Un bon p'tit moment de détente que ce livre, pas la verve du Magasin des Suicides ou de la noirceur de Michel Folco, pourtant... sur un sujet similaire, en terme de personnages terribles.
vii. Benito Cereno et autres contes de la véranda, de Herman Melville. Dans ce recueil de nouvelles, dont la plus célèbre est Bartleby l'écrivain, Melville change du registre où je le connaissais mieux : on n'est plus dans la marine et les délires pour savoir si une baleine est un poisson ou pas (de toute manière Ismaël en fin de compte décidait qu'une baleine était un poisson... parce que ça lui plaisait comme idée), mais c'est tout le contraire : La Véranda commence comme une histoire bourrée de références féériques, à vous couper le souffle et le reste, tant cela fourmille et c'est brillant. On sent son Shakespeare, mais un Grand Bill maîtrisé, refait, réinterprété - transposé en terres sauvages et ricaines. Mais la féérie choit brusquement, soudainement, sans pitié : vous voilà signifié, il n'y a plus d'espoir, plus de fées, plus de bois sympathiques. À vous désormais de rejoindre Bartleby l'écrivain qui se nourrit de petits gâteaux au gingembre en regardant le mur de briques en face de la fenêtre, ne bougeant plus, préférant ne pas faire... Ne plus rien faire, jusqu'à ce que contre cette montagne d'atonie la patience du notaire de l'étude s'efforce, s'arcboute, puis s'épuise.
La nouvelle suivante est plutôt un long article de journal (peut-être en est-ce un, d'ailleurs, publié en feuilleton, cela se pourrait, à voir l'architecture), qui parle des Îles Enchantées. Encore un nom de rêve : on se croirait peut-être chez Stevenson - et on connaît le paysage, quoi qu'on dise, pour peu qu'on soit allé jusqu'en Terminale ; il s'agit des Galapagos. Cet univers de pierres noires et de vagues cinglantes où seuls survivent quelques oiseaux et des lézards qui permirent à Darwin de délirer. C'est bien avant Darwin et son Beagle, c'est déjà un univers sans pitié, sans espoir, sans horizon, fait de marins qui échouent pour éviter la corde, d'hommes desséchés par le sel, de femme qui voit ses frères mourir dans les vagues. La visite de cet univers halluciné s'achève dans le cimetière des Escanditas, comme un couperet : décidément, avec Melville, tout n'est pas si beau... je vais finir par le croire plus noir que London.
Vieux frèr' qui passes par ici,
J'étais pareil à toi jadi'.
Aussi gaillard, aussi faraud,
Ma paye, asteur elle est finie :
J'n'vois plus rien par mes fafiots :
Me voilà pieuté dans les scories !
Benito Cereno est le retour à la mer et aux pirates - l'histoire d'un brave capitaine américain qui porte secours à un étrange bateau espagnol, chargé d'esclaves qui se promènent librement sur le pont, et doté d'une proue qui semble faite d'un squelette humain. Le San Dominick est un étrange bateau, et son capitaine, Don Benito, un étrange homme. Moins que l'histoire, ce qui est admirable est la manière dont Melville fait lentement monter la tension, dès l'instant où le fantomatique bateau de Don Benito apparaît dans la brume jusqu'au moment où le brave capitaine comprend à quelle échelle de coupée sa charité l'a fait monter...Pourquoi cette rangée d'homme qui polit des haches rouillées par le sel ? Pourquoi cet esclave noué ce chaînes d'acier qui vient toutes les heures demander pardon à Don Benito ? Pourquoi cet autre esclave qui souvent porte secours aux faiblesses du capitaine malade ? Pourquoi cette ombre dans les haubans quand le capitaine américain se penche par la coursive de poupe ? Pourquoi Don Benito doit-il se faire raser dans un drapeau espagnol ?
Le Campanile enfin est la dernière plongée dans la noirceur - étrange pour une ville qui se contente d'édifier un campanile, haut, immense, par un bâtard magnifique, Bannadonna, encore plus déjanté, cruel et parjure que Benvenuto Cellini le jour où il coula son Persée. C'est un conte moral, mais un conte souverain qui clôt ce livre.
"[...] Comme celle de Babel, sa base fut jetée en une heure d'exaltation de la terre rénovée, après le second délugen quand les eaux des Sombres Ages eurent été taries et qu'à nouveau parut la verdure. Point de merveille qu'après une submersion si longue et si profonde, la jubilante espérance de la race prit essor, comme jadis dans le sein des fils de Noé, en de senaariennes aspirations.
"Pour la ferme résolution, point d'homme dans toute l'Europe qui, en ce temps, passât Bannadonna. L'Etat où il vivait, enrichi par le commerce avec le Levant, ayant décidé d'avoir le plus noble clocher d'Italie, sa réputation le désigna pour en être l'architecte.
"Pierre par pierre, mois après mois, la tour monta. Plus haut, toujours plus haut ; limaçon pour l'allure, mais torche ou fusée pour l'orgueil."
Notule : Avant moi, ce livre a appartenu à une Joséphine, en 1991. J'aime ce genre de détails.
23:27 Publié dans Listes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.03.2009
DCCXXX. - Chez moi.

00:56 Publié dans Ut pictura poiesis et tout ça quoi. | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
DCCXXIX. - Mes hommes (certains d'entre).
00:48 Publié dans Ut pictura poiesis et tout ça quoi. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
08.03.2009
DCCXXVIII. - Manu Larrouy, Un mec à la coule.
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DCCXXVII. - Nantes.
01:04 Publié dans Ut pictura poiesis et tout ça quoi. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.03.2009
DCCXXVI. - Constat(s).
Je n'ai pas vu le plus beau des Nantais.
Pour me venger, je pars à Alger.
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26.02.2009
DCCXXV. - Naissance de la misogynie.
"Qu'est-ce que je lui ai dit ?"
[...]
"Oulah mais elle doit avoir raison..."
[...]
"Mais qu'est-ce que je lui ai dit ?"
[...]
"Zut, j'ai dû lui dire quelque chose..."
[...]
"Qu'est-ce que je lui ai encore dit ?"
[...]
"Mais qu'est-ce que j'ai pu dire encore ?"
[...]
"Qu'est-ce qui se passe encore ?"
[...]
"Bon, qu'est-ce qu'elle a à râler, encore ?"
22:42 Publié dans C'est pourquoi je suis misogyne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
25.02.2009
DCCXXIV. - La bouteille de vin.
"Tiens tu sais que ton père, on lui a offert une bouteille de vin ? Une vieille, en plus. 1964. À son club.
- Eh beh... tu sais quel vin c'est ?
- Attends... ton père n'est pas là, je vais voir dans sa pièce. Il l'y a rangée.
- Hein ? Mais il faut la mettre dans une pièce à température stable.
- Vindieu, c'est qu'elle est emballée. Attends, je pose le téléphone... elle est pleine de papiers.
- [...]
- Voilàààà. 1964. Ah non, 1961. C'est un papi qui lui a offert, parce qu'il l'a aidé à faire de la compta, pour le club. Un monsieur qui a une grande cave avec plein de bon vin.
- C'est sympa !
- Oui. Même que ton père a dit qu'il la garderait pour une fois où tu serais là. C'est que tu es un grand amateur de bon vin.
- Euh, Maman... je sais reconnaître un bon vin d'un mauvais, mais après...
- À propos, je voulais te demander... je sais plus...
- Oui ?
- Ah oui, voilà : tu as un copain ?
- Euh... non... pas pour l'instant.
- Non parce que si tu avais un copain, un stable, tu vois, vu que tu disais que tu viendrais à Valence pour des vacances, tu peux venir avec lui. Faut pas que vous soyez séparés, hein, pour quinze jours.
- Euh... c'est gentil. Ca me touche beaucoup. Je sais pas si Papa serait d'accord.
- Si, si. Et puis il a bien accepté la copine de ton frère. Il faut bien qu'il s'y fasse, maintenant.
- Merci, Maman...
- D'ailleurs, tu as un copain ?
- Non, rien de stable..."
Il aura fallu quelques années mais tout vient à point à qui sait...
23:03 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
DCCXXIII. - Leçon de misogynie : être rustre.
"Dis-moi, je peux partir un peu plus tôt aujourd'hui ? À 16h45 ? C'est pour voir le médecin.
- Je te fais la même réponse qu'aux autres : vous êtes majeurs et cadres. Vous êtes responsables de votre emploi du temps. Donc pas de souci.
- Hein ?
- Bah oui. Je ne vous flique pas, sauf les tire-au-flanc. Donc vous faites comme vous voulez. Moi, tant que le boulot est fait...
- Je vais te le dire franchement : tu te rends compte de ce que tu dis ? Pourquoi es-tu si... rustre ?
- ???"
22:40 Publié dans C'est pourquoi je suis misogyne | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.02.2009
DCCXXII. - En paysant, en rétrogradant.
On m'a demandé mon avis, mais je n'ai pas trop eu le choix : le message m'attendait déjà depuis quelques heures, lové au chaud de l'ordinateur. Il y avait d'autres endroits où je pouvais partir, oui, presque sans souci - mais pas celui-ci. Non, pas question. Jamais. Il y a des terres que l'on s'interdit. Non par haine, par honte, ou par exil. Par histoire.
Les terres que l'on ne connaît pas, dont les rues creuses et poussiéreuses, donnant sur des théâtres de torchis où les photographes prenaient les passants, ont formé notre imaginaire et nos références mystiques - ne peuvent qu'être éloignées : l'an prochain à Jérusalem, peut-être, mais l'an nouveau a les millénaires pour se lever.
Je n'ai pas peur du Maroc, je n'ai pas peur de la Tunisie, et d'autres pays du Mashreq encore. Pour peu qu'il y ait de la mer et du vent, je sais que j'y serai chez moi. Qu'il y aura ce fond commun, qui se résume aux olives et à la tomate pour les photos. Pourtant dans les cartes demeure un trou, un creux : pour moi, l'Algérie, ça n'existe pas : c'est un pays d'ancêtres, pas un vrai pays.
J'ai donc refusé.
Peur instinctive de faire face à des souvenirs qui ne sont pas vraiment les miens, souvenirs hérités. De vouloir certainement interpréter tout à la lumière de ce que j'en sais - en fait, rien, à part du passé, transparent, disparu, revécu cent fois et biaisé éternellement.
Puis - jamais de moi-même je n'aurais fait le geste. Autant profiter. J'irai, là-bas.
23:39 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
19.02.2009
DCCXXI. - Un pote parlant de moi.
C'est comme essayer de dissocier le Bad de :
- Cet air constamment tristounet
- Les yeux qui se lèvent au ciel pour dire : n'importe quoi !
- Le regard vicieux envers les jeunes gaulois
- Le rire sautillant à la Philippe Bouvard
- L'envie irrésistible d'avoir un mari qui vaque à d'autres occupations le dimanche.
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(Hors numérotation). - Are you straight ?
23:46 Publié dans Actualité et indignations diverses. | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.02.2009
DCCXX. - Dans Paris.
i. Je n'en pouvais plus de Julien Gracq - tant pis, il attendra. Accoté à une étagère, feuilletant les pages d'un livre pris au présentoir, j'attends ce moment où je commencerai à déambuler de rayons en rayons, alourdissant mes bras de livres jusqu'à ce que la pile dérape et tombe à terre. D'autres bouquinent aussi, dans des coins. À ma droite, un grand noir est penché sur un poche. Ses mains sont calleuses, striées blanches par le froid certainement. Il a enfoui son torse dans un pull difforme, qui devait être vert. Il lit lentement, à voix haute. Chaque mot bute, hésite. Il s'y reprend parfois, son index pousse les mots sur la page pour les aider à prendre forme lorsqu'ils sont compliqués. "Le hall... sentait le chou... cuit et le vieux tapis... À l'une de ses... extrémités... une affiche de couleur... trop vaste pour ce... déploiement... intérieur... était... clouée... au mur."
Au retour, quand je serai chargé de livres, je le croise de nouveau. Il est au milieu d'une grande allée, il marche très lentement. Il continue de lire à voix haute. Concentré. Attaché à chaque mot qu'il arrache au folio. Parfois, il lève le doigt pour ponctuer. Avec effort. Avec triomphe. Il lit 1984.
ii. Ils sont tous là, les hommes. Les apprêtés, dont le corps gracile est embrasé par un pull de ruches déferlantes. Les racés, qui portent au bout de leur bras droit la longue lanière de leur sac de cuir et de marque. Les vieilles chattes ronronnantes, emmitouflées dans d'épaisses écharpes tricotées qui leur couvrent les oreilles et la nuque, serrant le col de leur veste en piétinant d'impatience pour rentrer au chaud de la salle. Les chevelus au duvet jamais rasé, au dos voûté par une croissance trop rapide, que leur père accompagne, un peu incrédule de ce monde, un peu en doute, va savoir. Parfois dans cette queue allongée jusqu'au dessous des voûtes du passage pour se garantir, où les parapluies servent à former des groupes qui parlent mi-gênés mi-souriants de la pluie en se ravissant des effets pervers, des premiers regards commencent. Une ombre, cou rentré pour se protéger des gouttes, passe et dépasse, pour se fondre dans la queue quelques mètres plus loin, volant les mètres pour rejoindre un ami qui battait du pied. Des bises s'échappent, voltigent, et tombent dans la neige fondue avec les retrouvailles qui se réchauffent contre le mur.
La porte s'ouvre, le concert va commencer.
iii. Sur le canal Saint-Martin, le soleil plaque l'eau d'aluminium. Une péniche entre dans l'écluse, dont les portes se ferment lentement derrière elle. L'eau bouillonne, rongeant tour à tour chacune des marques de rouille sur le métal. Les festons de cuivre et de fonte rougis s'enfoncent, et le bateau se soulève insensiblement devant les regards des badauds, qui cherchent à comprendre dans quel sens il va. L'amont, l'aval. Sur la passerelle, les femmes défilent, pressées d'enfants qui cherchent à pousser leur tête entre les grilles pour voir la merveille en bas. Je cherche qui j'attends, tanguant un peu sur les pavés. Mains aux poches, j'attends le long du quai. Un regard précis me suit.
iv. Pressés contre moi, celui-ci et celui-là. Ils sont dans mon creux, au point du lit, au point du jour. Leur chair s'est pressée à moi comme l'impression d'un torse sur des bras. Ils ont dormi m'entourant de leur bras, m'attirant à eux. Ma tête sur leur torse duveteux, mon nez contre leur sein imberbe. Il n'y aura dans nos nuits de sommeil que la pression sur le ventre, l'effacement des heures dans la chambre obscurcie. Au matin, il neigera, et nous prendrons un café côte à côte.
02:25 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

