10.12.2009
DCCXLVIII. - Parmi la jeunesse le café.
Le monde est police. Paris était en grève quand Paris s'est réveillé aujourd'hui. De ces grèves qui n'ont l'air de rien, mais bloquent malgré tout la colonne vertébrale de la capitale. On tente successivement plusieurs manoeuvres d'évitement, pendant que les foules s'amassent aux abcès qui suppurent dans le corps empuanti par l'étouffement. On ne se glisse pas. On contourne, refusant de se mêler à ça. Enfin, on contourne : on tente. Quelque chose comme un dernier brimborion de révolte qui sonne un brin faiblard. Non, je ne serai pas un élément de cette foule-ci.
La foule, elle, vivait, sous les fouets du policier, ce bourreau sans merci. Les militaires aux rambardes surplombaient, l'index sortant nu du gant pour reposer sur la gâchette des FAMAS, et des hommes au manteau noir, au brassard rouge, faisaient de grands gestes pour nous diriger là où il ne fallait pas qu'on s'inquiète. Dans les couloirs torves les ombres sourdes avançaient, irritées, pressées, les yeux écarquillées des moutons aux têtes serrées sur les encolures de devant pour courir aux abattoirs. Des chicanes avaient été installées ; une raison étrange d'ingénieur froid contraignait à divaguer dans de nouveaux couloirs, pendant qu'aux sorties attendaient les cars blindés aux insectes géants, prêts à frapper. Nous vivons déjà sous la botte, elle arrive si vite pour nous le rappeler. C'est pour nous, notre sécurité. Mais elles sont là, la botte et le cuir. Et nous crions encore pour les sentir plus sur notre nuque. Nous en avons tant besoin.
Jusque sur le parvis de la gare, jusque dans la cour de Rome la foule entre les cars blindés se serrait.
Cela ne servait à rien de s'y enfoncer avec la jouissance des coups qu'on y reçoit, des pantalons enfoncés, des chaussures écrasées, des manteaux déformés par les tiraillements. C'est une des nombreuses choses dont je n'ai pas la force. Il y avait une enseigne de café au bord de ce gouffre. J'y entrais, pour y boire un pot et de la fenêtre regarder les têtes compressées, allumant le PC pour travailler.
Le café était plein d'ados. Ce devait être l'un des lycées de la capitale, tout proche, qui les y draînait un peu. Ils papotaient sur les canapés. Parlaient fort, riaient. Ils avaient les cheveux ébouriffés et se partageaient souvent à plusieurs une grande tasse de café, mêlée de caramel, de sucre, de chantilly. La tasse était souvent trop grande pour eux, et leur visage y disparaissait. Le groupe devant moi parlait en riant d'amour, de la Princesse de Clèves et celui au ticheurte de hard rock apprenait à d'autres qui était Louis-Ferdinand Céline. Un grand dadais un peu nerveux traficotait son portable contre son coeur, regardant qui n'arrivait pas. Le groupe s'était mis à parler de celles avec qui ils étaient l'an passé ; deux garçons se regardaient en souriant par-dessus la table - dessous leur genoux se frôlaient et leurs camarades continuaient de parler. Derrière sur deux fauteuils trop grands pour eux, un petit couple venait de s'installer. Ils n'étaient pas vraiment en couple ; ils n'étaient même pas ensemble. Ils étaient timides et un peu confiants, on sentait la discussion faite d'évitement. L'important était quand l'un se taisait pour boire et regarder dessus la tasse, dessous les cheveux. Elle baissait alors un peu la tête, repoussant une mèche derrière l'oreille ; lui alors buvait plus longtemps, yeux fermés. Un garçon peut-être un peu plus âgé somnolait seul dans un canapé, une brioche à demi entamée devant lui, joue sur la main, bouche un peu ouverte. Sur ses genoux il tenait un livre blanc crème, qu'il ouvrait pour lire deux pages quand il se réveillait. Je crois que ce livre parlait de mythes, ou peut-être de représentation. Il rêvassait aussi regardant la rue en-dessous, menton dans la main. Des groupes partaient, certainement car les cours allaient commencer. Le grand dadais s'était levé, pour tendre la main et appeler ; je ne sais pas trop si on l'a rejoint en fait. Des filles un peu sentencieuses avaient déballé des classeurs, et parlaient de ce qui était arrivé en 1947. Le groupe de Céline s'est enfui en courant, ils étaient en retard. Le petit couple s'était frôlé du doigt en se passant la tasse de café. Les filles de 1947 riaient en pouffant. Le ticheurte des Gun's est revenu à pas rapide, pêcher le pavé tordu aux pages laminées.
Je me suis pris toute cette joie comme une baffe.
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09.12.2009
DCCXLVII. - Agilulfe Edme Bertrandinet des Guildivernes et autres de Carpentras et Syra.
- 1 -
Les réunions tôt matin me font toujours chier horriblement. Tout comme celles tard le soir (tôt matin, tard le soir : pourquoi « le » en plus ?). Ce concept que l’on est fait pour être asservi entièrement, à disposition, jusqu’au plus intime des réveils, lorsqu’on est encore ébouriffé ou sur le point de l’être. Non, franchement, je n’aime pas. Ça m’irrite toujours.
En plus là c’était mal barré. Le genre de réunion interne où l’on fait la grand’messe sur un point d’actualité – et que je savais devoir sécher pour aller sourire aux émois d’un client inquiet de ne pas nous voir faire les trois douze sous sa férule. J’étais à la bourre, j’étais sensé avec un autre volontaire désigné préparer une « fiche ». Je vous fais grâce du sujet, je l’avais bourriné la veille au soir. Rapide, efficace, sanglant. Le potron-minet n’était là que pour faire une fusion de point de vue avec l’autre volontaire désigné, qui devait nous représenter tous deux pendant que j’irai mugir dans les vertes cambrousses de banlieue, glanant le pognon aux brumes vespérales.
À sept heures du matin je ne suis gère patient, l’autre volontaire désigné était à l’heure, ce fut son seul bon point. Supposé plus expérimenté, il n’avait rien branlé. Et ne connaissait rien aux arcanes que je vous épargne, après tout la sublimation des frais d’acquisition reportés dans différents GAAP ne fait pas bander les invalides : j’ai peu d’avis sur les anciens ESC, j’en ai encore moins – ou plutôt du pas favorable.
Bon. Neuf heures, je quitte la Défense, déjà peu amène, pour aller « travailler ». Les deux heures d’avant ne comptent pas et ne compteront jamais. Je soupçonne même la Firme des fois de diligenter un petit être vétilleux qui gommera sur les listings les bippages de ma carte d’entrée.
Neuf heures trente, me voici en grande banlieue, là où la vache mugit au bord des périphériques sa détresse hormonée de croissance. Le client m’attend avec l’impatience mécanique des gens qui en veulent pour leur argent. Je m’installe, frétillant au doux penser des pauhoueurpointes que j’ornerai de Mickeys avec le talent du consultant qui m’honore. Explosif. Szebrenickza chez Guernica, version Office 2007.
Bref, une demi-heure ou deux passent. Voilà le client qui se lève. Merde. Il s’accote à son bureau : ça, c’est quand il est en veine de papoter. Jetez l’encre, on ne gratte plus – on écoute.
Lui. – […] À propos, j’aurais quelque chose de personnel…
Moi, toujours irrité. – Pour ton mariage ?
Lui. – Non, pas vraiment.
Moi, comme souvent peu disert dans ces situations. – oh.
Lui. – J’ai un pote qui vient d’arriver du Canada, et il connaît peu de monde à Paris.
Moi, putain il va pas me parler de ses potes en plus. – et ?
Lui. – Il connaît pas beaucoup de monde, tu sais, pas facile de rencontrer des gens.
Moi, imperturbable, style Bonaparte au pont d’Arcole. – ah.
Lui. – Je me demandais si tu pouvais le faire entrer dans les communautés.
Moi, Bonaparte franchissant les Alpes au Petit Saint-Bernard cette fois. – Les communautés d’actuaires ?
Lui, prenant son souffle. – Ah, c’est gênant comme situation.
Moi, malsain. – Mh ?
Lui, torse bombé. – Oui, tu vois, il est gay et je me demandais si tu pouvais l’aider…
Moi, mi-irrité, mi-amusé. – Ah ? C’est ça ?
Lui, soulagé. – Oui… je pourrais vous présenter.
Moi, scandalisé, pas loin du visage du Premier Consul dans son cabinet de travail. – Oui, si tu veux.
Lui, content. – Merci !
Moi, toujours irrité malgré tout. – Je le porte sur le visage ?
Lui, partant. – Non, mais bon… je te connais.
Bordel et foutre. Non seulement me voici notoirement pédé, mais en plus représentant d’une communauté improbable. Si ça continue on va me demander des conseils vestimentaires. Ouète ande si.
- 2 -
Il faut cependant que des échanges parfois font plaisir. Je pense notamment à ce lointain et admirable amant, qui un jour qu’il me savait par fortune à la Défense, m’envoya en gros ce petit mot.
« Bonjour monsieur. Tu crois que je peux passer te voir à ta réunion ? Je peux toujours passer rapidement si tu peux t’éclipser pour quelques minutes… […] Ca veut dire non ?[…] Bah quoi elles sont pas bien les chiottes de *** ? […] Tu peux pas me faire passer un petit étudiant qui souhaite t’interviewer pour un projet scolaire ? »
Je vous jure que j’ai beaucoup, beaucoup, beaucoup hésité.
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07.12.2009
DCCXLVI. - Solitude et cetera.
Je regardais vaguement, irrité, crevé, au bord de la fâcherie envers n'importe qui, la toile que j'ai vaguement tenté de travailler aujourd'hui. Dire que j'ai tenté est important. Je n'étais pas convaincu, j'étais distrait, nerveux. Elle n'a pas avancé intellectuellement parlant. Oui, il y a une cuisse et un bout de pied, mais ce pied est à revoir - trop extrême, trop coloré, trop visible, il déstabilise. Je la regardais derrière moi, par-dessus le canapé, m'empiffrant d'une bouteille de Sauvignon premier prix, premier choix. Du Sauvignon de célibataire.
Je me dis que mes toiles puent la solitude. Ce sont toujours des corps seuls, isolés. Dans Morgan, peut-être, on devine le regard extérieur, et encore je n'en suis pas sûr. Je sais ce regard extérieur parce que j'en sais les circonstances. Celui qui regarde la toile et n'a pas mes yeux ne peut pas le savoir. Il y a très rarement d'autres corps que celui exposé : dans Le Lever, on devine une main, et donc on devine un couple dans ce lit - au moins un couple d'une nuit, mais la main porte une manche longue, donc on peut se dire que c'est un couple d'usage. Et pourtant ce dos qui se tourne pour écarter le rideau, appuyé à la fenêtre, reste seul, je trouve. La toile avec le plus de personnages est une vieille, une des premières : Dante lui-même est seul, parmi les monstres qui l'entourent et qu'il surplombe de sa solitude et de sa mélancolie.
Cette phrase inspirée de Nick Hornby je suppose passait en ce moment à la télé :
Ma vie est bien remplie ; sauf qu'elle est remplie de rien.
Cette putain de phrase est tombée à propos ; c'est-à-dire au moment où il ne fallait pas.
Indéniablement je suis entré dans un cercle vicieux : celui de la rencontre. As-tu rencontré des gens ? Oh oui j'en ai rencontré. J'en ai rencontré tellement que je n'ai plus besoin d'aller boire un verre, dans un bar ou chez quelqu'un. Je sais inexorablement la suite, l'agencement. Les paroles, les gestes - les découvertes qui n'en sont plus à tant se faire écho. Oh, le cinéma, c'est important - la musique, aussi. Ah oui, Ségolène Royal, quelle catastrophe. Ou le classiciste "comment a-t-on compris qu'on était pédé". Oui, je peins. Oui, mon boulot est une catastrophe sociale. Oui, je ne rêve que d'une chose, c'est de vivre avec quelqu'un.Si je rencontre ? Oh, non si peu - de toute manière ça bloque à peine plus que ton mensonge. Bon, chez toi ou chez moi ?
Je ne vais pas jouer à la mijaurée : j'adore ça. Je ne peux pas me passer des bras d'un homme. J'ai besoin régulièrement de ma dose. Un rail complet même. Avec le démonte-pneu tant qu'on y est, autant profiter des belles mécaniques. En cette époque de portables qui ne tiennent pas un mois, il faut profiter des options avant qu'elles ne vous pètent à la gueule. Indubitablement, comme tout un chacun, je préfère le connu et l'apprécié - pouvoir dormir avec quelqu'un qu'on apprécie un tant soit peu (de toute manière on ne dort pas avec moi sans que j'apprécie, je réserve tout de même ma batterie d'apnée diurne à de rares privilégiés) est déjà mieux qu'avec un inconnu dont on connaît mieux l'appendice pénien que la surface hypothalamique. Je crève de mauvaise humeur lorsqu'un miracle m'apparaît pour s'évanouir évanescent au bout de quelques heures / jours / semaines (mois, allons, soyons sérieux, on n'est pas chez les zétéros !), et que je me retrouve en Jeanne d'Arc à pleurer les voix de Monsieur Saint Michel qui ont disparu pendant que brûle sur le bûcher d'une jalousie non justifiée : qu'a-t-on à espérer d'un tout-venant. Les sérieux eux-mêmes sont ceux qui disparaissent avec le plus de sérénité : au moins, dans la légèreté des rencontres passagères il n'y a pas d'engagement et donc en fin de compte plus de retrouvaille. C'est étrange, cela.
Conclusion : ma toile est de la merde, ma vie n'en parlons pas, et j'ai mal de partout. Je suis désabusé, je suis méfiant, et le premier qui m'approche soit je le fuis soit je le tourne. Je suis amer, je suis cloîtré, et mon corps est tourné vers moi. Je suis : égocentrique, en somme. Clos. Elle est belle, l'abbaye de Thélème.
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06.12.2009
DCCXLV. - Horresco referens.
Ce matin vers 11h, pendant que ça commençait à mijoter (ça mijote encore, va falloir que je m'en inquiète), j'étais ployé sous le bureau à traficoter des câbles. Mon bureau est collé contre une fenêtre qui prend tout le mur et donne sur la rue, j'aime bien cette notion d'ouverture - et j'aime bien ce regard gêné que certains voisins portent sur moi quand ils me voient face à mon écran, pensant que je les veille et surveille. De sous le bureau, je voyais donc d'un œil la rue, toujours trempée de pluie. Quelques feuilles tombaient du jardin du 7e étage, et je m'explosais consciencieusement un ongle à coup de marteau.
Des papis, des mamis pomponnées de retour de messe, bibi au vent, passaient parfois. Deux garçons en ticheurte, mal rasés longent la façade à leur tour. Continuant de pilonner mon doigt avec le marteau pour que le clou colle mieux à la plinthe à force de sang, je les notais vaguement, me disant que c'était là encore ce genre de garçons qui m'attire et que je ne pourrais jamais que regarder.
Et là, devant ma fenêtre, moi planqué sous le bureau comme une vieille de cambrousse lorgnant les actes inqualifiables du voisinage, ticheurte vert s'arrête, prend ticheurte rose par le dos, l'attire à lui et lui roule un putain de baiser. Et l'autre qui le reprend par le cou et le lui rend. Et que ticheurte vert le lui rend. Et qu'ils repartent en se tenant par le dos, tout sourire. Je les ai haïs aussi bien que Satan en Enfer aime Dieu.
Et merde ça a cramé.
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03.12.2009
DCCXLIV. - Code du travail.
J'aime beaucoup cette hypocrisie de mon employeur, qui pourra toujours montrer ce document à l'Inspection du travail, prétextant que si demain je pointe à 9h, ce ne sera pas de sa faute mais bien de la mienne, impatient que je suis à servir la Firme. Après tout, je n'ai pas de réunion à cette heure, ou d'objectif fallacieux.
Ou je pourrais travailler chez moi... quasi pas de trace...
Larga vida a la gran capital.
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29.11.2009
DCCXLIII. - Tapettologie.
Regarder : Priscilla, folle du désert, pour la quatrième ou cinquième fois. Se retenir violemment une larme à certaines scènes. En lâcher une triplette vers la fin.
Le tout en même temps.
Cherchez l'erreur.
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28.11.2009
DCCXLII. - "Il pleut doucement sur la ville" (Arthur Rimbaud).
J'aurais voulu commencer cette note, d'ailleurs, par un élément plus loquace, plus grandiloquent : "Les géants, arrêtés au sommet, lèvent la tête vers les cieux, où siègent les Dieux. Les nains comme moi s'arrêtent au long de la montagne, et, sans savoir où ils vont, étudient déjà le rocher - ils ne s'inquiètent pas des nuages."
C'est une jolie phrase, pompeuse, que j'ai pensée en passant le long d'un homme qui regardait en l'air, au sommet de quelques marches. Je devrais noter plus souvent ces phrases inutiles, un brin sentencieuses, un brin poétiques, qui me viennent parfois. J'y songe souvent, me promettant bien de les intégrer va savoir où. Parfois, j'y arrive, parfois, je sors toute une note dans l'Almanach juste pour la phrase qui y traînera, j'avoue, souvent, j'oublie.
Tout cela parce que je philosophais sur mon canapé et sur mes hommes. Ce qui fait un peu Barbara, mais ce qui fait liste aussi, qu'y puis-je. Je n'en étais pas à les compter (ça, je le fais aux soirs mornes où j'essaie de me rassurer), j'en étais à y songer, à y rêvasser. Dans un grand élan comparatif, je me disais que j'avais eu de la chance, non sur la quantité (le moindre bambin de vingt ans d'âge a maintenant plus de conquêtes au compteur en une année que moi en une dizaine d'années d'activité sentimentale et sexuelle, et de toute manière le plus ardent hétéro en aura toujours moins, malgré ses vantardises), mais sur la qualité. À l'internationale du sexe, j'ai beaucoup aimé le genre humain ; mais j'ai eu cette chance de désirer des garçons d'une beauté inouïe, et parfois d'en être désiré en retour.
Je ne sais si cela est dû à l'image de trentenaire bedonnant qui est la mienne, ou simplement à la plus grande confiance (ou du moins, la plus large placidité relativiste) que donnent l'expérience et le temps accumulés aux bas des montagnes où ils dévalent, mais en vérité, je vous le dis, depuis deux ans que j'approchais de la trentaine, je plaisais plus à ceux qui me plaisent. Magnifique merveille.
Évidemment, l'attachement que j'ai pu avoir pour tel dont je fus l'amant s'est magnifié par le fait que lui aussi me désirait, était tendre, gentil - humain - et bourré d'hormones (bien sûr). Ce doit être rare, dans les circonvolutions cognitives, que l'on continue d'espérer être sympathique celui avec lequel en fin de compte on n'a jamais fait que frotter le corps, dans une rage égoïste et peu causante (et j'ai l'impression, Lecteur hétéronormé, que tu n'as pas idée de combien le sexe est facile sans sentiment et sans pour autant que l'on tombe dans ces travers de tombeur de mariage qui tronche la cousine Berthe aux chiottes, ce qui a dû être ta grande victoire certainement, simplement pour le sexe et le corps, simplement aussi pour la tendresse - ou parfois, pour se vider les couilles : on dit ça, chez les pédales). Il y en a eu, aussi, trop. Pas tant que ça sur les dernières années : mes hommes, combien j'ai pu vous désirer. C'est dommage pour nombre d'entre nous que nous nous soyons séparés, nous n'avions pourtant que de la tendresse l'un pour l'autre, rien de plus. Ce doit être dur à entendre, peut-être, pour l'hétéro de base ou pas - ou peut-être suis-je trop pédécentré dans mon propos, ici : qu'on puisse fort niquer/forniquer, s'apprécier tendrement, et disparaître ainsi si rapidement.
Bref, voilà ce que je pensais sur mon canapé, dans les relents de crème aux œufs, et je n'étais pas vraiment content de moi. Réjoui, plutôt, de la chance que j'ai pu avoir jusqu'à présent, malgré mon célibat si pesant. J'ai bien en tête que je me contente d'ahaner au rebord du rocher, mains crispées encore aux crevasses, m'imaginant que le rebord au-dessus de moi est le sommet (que nenni).
Au passage je voulais caser des petites phrases, elles l'ont été. M'en vais au cinéma, vous laissant méditer sur ces derniers éléments : je me surprends à regarder une émission sans intérêt juste pour tripper sur l'acteur/agent immobilier Stéphane Plaza, et je taquinerais volontiers Fred Boisnard, le guitariste du groupe Archimède. Autant finir ces hautes pensées de pédale sur des propos de tapette.
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