Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • DCCCLXXVI. - L'illusion du discours.

    Nous vivons depuis ce début d'année, et pour de nombreux mois encore, dans l'urgence des élections présidentielles. Les journaux se focalisent complètement dessus : positionnement d'un tel, petite phrase d'un autre, programme annoncé ou esquissé via un discours.

    On sent là le microcosme, les journalistes politiques qui font effet Larsen avec les mêmes politiques qu'ils sont supposés couvrir.

    Car qui écoute les discours des politiques ? Qui peut prétendre honnêtement avoir retenu un élément concret au-delà

    • D'une sorte de synthèse qui émerge dans les écrits journalistiques (l'un se positionnant comme le rassembleur tranquille, l'autre écumant dans l'électorat national-droitiste, le dernier cherchant à gérer les trahisons, chose plus drôle mais non politique) mais qu'il ne s'est pas conçue par lui-même ;
    • Des petites phrases qui n'ont pour but que d'occuper l'espace médiatique en creux durant quelques jours, et permettre l'irruption de mèmes internets, à peine plus pertinents sur le fonds que la surenchère de gamins dans une cour d'école, hurlant les uns à la suite des autres en voulant démontrer qu'ils sont tous autant intéressés et dominateurs sur le sujet-tellement-drôle ?

    Il est effrayant de s'apercevoir qu'en somme je ne connais rien. Je ne connais que ce qui fait l'action de tel politique, l'action étant un discours, une petite phrase ou un déplacement. C'est parce que X se doit de réagir à un truc commis par Y qu'il en parle dans son discours. C'est tandis que Z est en déplacement à la foire des coupeurs de moustache qu'il convient de noter que la phrase de T est soit une forme d'annonce faite, soit qu'elle n'a pas fait l'objet de commentaire par ce même Z.

    X, Y, Z, T s'évoquent les uns les autres comme des gens qui font la gueule dans la même pièce. Ils disent fortement un truc supposé concerner l'autre, sans dire que c'est pour l'autre, tandis que l'autre est supposé comprendre dans l'acrimonie que ceci le concerne. Super. Nous comprenons donc qu'ils se détestent et se positionnent les uns par rapport aux autres.

    Ceci étant, sorti qu'ils veulent le pouvoir, qu'est-ce qu'ils veulent vraiment ? Concrètement ?

    Et qu'est-ce que j'en aurai compris ?

    Pas grand-chose.

  • DCCCLXXV. - Atelier d'écriture : l'ouvreuse.

    « Nunc et in hora mortis nostrae, amen. »

    Les actualités quotidiennes s’achevaient. Durant une demi-heure, la voix lourde et grave du commentateur avait égrené l’affliction, la peine, la douleur dans le cinéma quasi vide. Dans les voussures des plafonds, qu’animait l’oscillation grise et bleue des images et de l’écran, les anges s’étaient réfugiés. Toujours les mêmes informations depuis dix jours, répétées, fascinantes, comme si rien d’autre existait.

    Durant une demi-heure, le cercueil avait traversé l’écran. Durant une demi-heure, le drapeau sang et or qui le couvrait s’était perdu entre les broderies des chasubles que la pellicule transformait en grains épais. Durant une demi-heure, la pompe funèbre, encadrée de tercios, avait de nouveau arpenté les rues de Madrid en cahotant sur un camion militaire. Durant une demi-heure on avait de nouveau vu les drapeaux marchant au pas et les prêtres qui se garantissaient du soleil avec des lunettes noires. L’archevêque avait de nouveau levé les bras, et dans l’ultime prière du Rosaire Franco était une nouvelle fois descendu dans l’ombre qui s’était dissoute sur l’écran alors que le projecteur s’arrêtait.

    Tout au fond du cinéma, un trait épais de lumière passait dessous la porte et tombait sur ses savates. Elle s’accrocha à la chaise devant elle, qui grinça sur les tommettes de vieille argile, et parvint à se redresser. Dans la salle que la pellicule finissante avait transformée en sépulcre, son ombre de femme menue devint gigantesque. Elle se pencha, ramassa sa bannette d’ouvreuse, et se dirigea à pas boiteux vers la porte. Parfois elle s’appuyait sur le dossier d’une chaise, qui craquait alors comme à l’église.

    A l’autre bout de la salle, Don Pasquale, qui se tenait toujours debout à côté de l’écran, émit quelque chose entre le claquement et le sifflement. Cela faisait dix jours qu’il ne s’était pas rasé. Il semblait plus voûté. Elle l’avait surpris à ne plus surveiller le chahut des élèves du jeudi au premier rang.

    A l’ouverture de la séance, alors qu’il rejoignait sa place habituelle, il avait sursauté lorsqu’elle l’avait salué. Il l’avait regardée, comme s’il la découvrait, elle et son chignon sale et la cicatrice qui lui restait sur la joue et descendait jusqu’aux lèvres quand on lui avait arraché l’œil, il y a longtemps. Quand ils étaient jeunes.

    Sa soutane avait quelque chose de fripé. Entendre et réentendre derrière lui depuis dix jours la mort du Caudillo l’avait plus vieilli que les dix dernières années qu’il avait passées à surveiller la morale des adolescents du village pour en faire des moines-soldats.

    « Bonjour Felicidad » - elle s’appelait Maria. Il n’avait jamais vraiment su, même quand c’était pour la regarder se faire torturer.

    Maria traîna vers la porte. Ses savates s’accrochaient parfois aux tommettes. Il y avait quelques feuilles séchées, qu’il lui faudrait balayer, sans grand espoir vu que l’hiver approchait. Depuis longtemps elle avait cessé de se battre. Elle se dit que c’était depuis quarante ans.

    Un mouton de feuilles, de cheveux ou de poils oscillait dans le rais sous la porte.

    A quoi bon annoncer la fin de la première séance ? Dans le cinéma, il n’y avait que Consuelo Torrez. Cela faisait dix jours aussi qu’elle venait vérifier que c’était bien vrai, tout cela. Assise au troisième rang, toujours sur la même chaise, Consuelo se tassait devant l’avancée funèbre du char mortuaire que l’on projetait d’heure en heure à la droite de Don Pasquale.

    Au début, Consuelo avait mis sa voilette et sorti son chapelet, comme si Don Pasquale officiait pour les funérailles du Caudillo. Elle pleurait peut-être : en sortant elle semblait hésiter et ne savait où ranger son mouchoir. Depuis hier elle ne bougeait plus. Maria avait dû insister pour qu’elle parte. Consuelo n’avait pas sursauté, pas vraiment. Elle s’était plus tassée encore. Comme si Maria avait enfin pu la frapper.

    A quoi bon ? C’était si vieux, tout ça.

    Maria haussa les épaules, se retourna et poussa d’un coup la porte, qui s’ouvrit comme si elle essayait de sauter sur le place sans y parvenir. Il y a dix ans, Pedro Luis l’avait badigeonnée de chaux, mais c’était à l’époque où il portait encore sa ceinture du Parti et où il la bousculait pour qu’elle monte devant lui l’échelle de la cabine de projection.

    Parfois le samedi, après le deuxième film, Pedro Luis montait jusqu’au trou qu’on lui avait laissé sous le toit. Il défaisait sa ceinture, lissait sa moustache. Lorsqu’il n’avait pas trop bu il frappait un peu moins, lui reprochait un peu moins sa cicatrice. Depuis quarante ans que ça se passait, c’était presque de la tendresse. Alors elle laissait Pedro Luis faire. Elle s’était habituée, et puis il la traitait moins de communiste. Alors…

    Il avait vieilli. Tout avait vieilli. Elle le voyait maintenant, dans l’air blanc de novembre. Elle se demandait ce qu’elle était devenue. Elle n’avait l’habitude de ne voir d’elle-même que ses mains et sa jupe, qui lui semblaient étrangères depuis longtemps.

    Quelques galopins finissaient de jouer à la balle sur la place. Les plus impatients, qui avaient bien remarqué sur l’affiche du cinéma le visage de Claudia Cardinale, se tiraient le chandail pour entrer les premiers : il y avait quelques places au premier rang qu’un décalage savant permettait d’échapper à la surveillance de Don Pasquale.

    Les plus riches serraient dans leur poche la monnaie des friandises. Pedro Luis, descendu de la cabine de projection, cherchait à encadrer la marmaille. Autour de son ventre les gamins chantonnaient les maximes qu’il avait sorties durant tant d’années, et que plus personne n’écoutait vraiment. L’homme espagnol, mi-prêtre, mi-soldat, dont le sang de martyr est prêt à couler pour la Patrie…

    Pedro Luis se contentait maintenant d’écarter les bras pour canaliser le tout et filait sans y croire des taloches au hasard.

    Juanito Caldes, qui avait déjà vu le film à la ville, promettait à son voisin des choses admirables.

    « Tu verras, l’actrice est super ! Elle a des lolos, je te dis que ça !

    - Mais c’est quoi l’histoire ?

    - On s’en fout ! C’est pas ça qui est important ! »

    Maria n’écoutait plus. Une actrice comme une autre. Du seuil elle regardait la place, par-dessus la tête des gamins en retard qui courraient. La mairie était catafalquée de noir. Derrière les trois cyprès qui encadraient l’église une réclame incongrue parlait de voiture et d’évasion. Maria hocha la tête : ce n’est pas à soixante ans passés qu’on part. C’était avant la guerre qu’elle n’aurait pas dû rester. Qu’elle aurait dû s’enfuir. Ailleurs. Pour ne pas être attrapée en fin de compte. Etre attachée à ce village comme une bête de somme. Bonne à tout faire. Sale rouge.

    Partir, alors ? Comment ? Où ? C’était si facile de dire ça maintenant.

    Le soleil de novembre glissait lentement à la surface de la place. Les crevasses dans les façades s’accentuaient. On ne savait plus si c’était des murs rongés de fatigue ou le reste de combats morts. Tout le monde avait oublié depuis longtemps, ou ne voulait plus savoir.

    Par habitude, Maria pressa la bourse sur sa jupe avant de faire rentrer la marmaille, prenant les tickets pendant que les garçons engloutissaient leur tignasse dans l’ombre de la salle. Puis elle prit sa bannette où tressautaient les bonbons et les caramels.

    Don Pasquale, surpris dans ses pensées, toussota avant de réclamer le silence. Pedro Luis escalada l’échelle de sa cabine et jura par habitude. Cette fois-ci, le film ne voulait pas s’enclencher. Tant mieux, ça éviterait à Maria de se presser pour remonter les rangs pendant que le fils du notaire et son copain lui réclameraient des roudoudous, lui tendant l’argent comme si elle voulait les voler.

    A sa place, Consuelo Torrez n’avait pas bougé. Maria la vit qui hoquetait.

    « Maria ! »

    Elle s’arrêta, surprise.

    « Peux-tu me donner quelque chose ? S’il te plaît. »

    Les deux femmes se regardèrent. Vieillies par le temps. Par l’histoire. L’une menue, au chignon usé, en chemise et savates. L’autre dans sa robe noire au col de dentelle serrée, pressant son sac de perles noires, avec de la poussière sur les bas. Une croix d’argent luisait faiblement sous les fanons de son cou.

    Elle fouilla dans son sac, en sorti un mouchoir, hésita, puis trouva une pièce.

    « Tiens.

    - Que prenez-vous ?

    - Donne-moi ce que tu veux. S’il te plaît. »

    Maria lui tend un sac de fruits secs. Leurs ongles se touchent.

    Consuelo baisse les yeux.

    « Tu sais…

    - Oui ?

    - Non ce n’est rien. Excusez-moi.

    - Au revoir, Madame.

    - Au revoir, Maria. »