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  • DCCCLXVI. - Atelier d'écriture : l'aveugle.

     

    Suite à une opération ou un miracle, un aveugle recouvre la vue. On l’emmène dans un palais des glaces.

     

    *

     

    Depuis dix ans il devine qu’il est dans les ombres. Ce n’est ni une certitude ni une inquiétude. Quelque chose de lointain qui peut à peut s’est inscrit dans son esprit, comme s’il était perpétuellement fatigué. Les soupirs des morts ont bercé continûment son sommeil, leurs gémissements baignant son âme dans leur eau languissante.

     

    Il ne sait s’il est enchevêtré dans leurs mânes, s’il nage ou repose ou coule ou flotte ou vole dans les ténèbres. Ses yeux ne voient rien comme ils n’ont jamais rien vu des années avant sa mort.

     

    Son âme n’est qu’un océan trouble aussi profond que le fleuve de fantômes qui l’emporte. Autour de lui les esprits endeuillés pleurent ceux qui sont morts depuis longtemps, et qui les entourent, et qui nagent avec eux. Il y a des épouses, des vieillards, des jeunes gens que la mort a fauchés quand ils courraient et des vieillards qu’elle a soulagés quand ils étaient accablés de misère. Il y a des soldats à la nuque rompue qu’une pierre lancée a brisée. Des archers percés d’une lance d’airain s’étonnent de ne plus sentir dans leurs mains la corde vibrante et la plume légère. D’autres portent encore leur armure ensanglantée et la trace du glaive qui a tranché leur jeune vie. Des héros portent encore dans leurs bras ceux qui sont tombés avec eux.

     

    Il y a des gémissements, il y a des plaintes, il y a des pleurs. Les fantômes portent leurs yeux vides sur l’immensité du fleuve et désespèrent. Des mains se tordent. Des ongles creusent les joues. Des âmes assoiffées espèrent la malédiction qui leur permettra de hanter la terre qu’elles regrettent.

     

    Au plus profond de lui il entend l’écho des plaintes et les regrets de l’au-delà. Et il pleure avec eux, des larmes inexistantes mouillent sa barbe d’air et de souvenir.

     

    Et le fleuve Achéron le porte.

     

    Mais une soif profonde remplit son âme. Le fleuve rosit, une brume de sang se dépose sur les vagues d’âmes en gouttelettes qui piquètent la surface, se fondent, se noient pour s’étendre dans le courant. Le nuage de sang s’épaissit, devient noir et fumeux, et sa bouche asséchée le tire inexorablement. Il hoquète, chair qui se réveille et se glisse dans les larmes de l’éternité. Sa bouche le happe et ses lèvres le tirent et ses dents veulent mordre dans ce sang qui couvre désormais l’Achéron.

     

    Les âmes autour de lui se débattent, et se mêlent, et entourent le sang qui tombe de ce qui doit être le ciel, et elles s’enlacent et s’escaladent et se construisent autour de la fontaine de sang, qui est un sang de victimes consacrées ses narines affamées le lui disent.

     

    Sur l’amas d’ombres légères qui s’abreuvent avidement à la fontaine de sang ses mains impatientes se posent et le hissent et ses genoux le portent et son corps de fantôme se glisse entre les interstices et il le traîne impatiemment vers le sang pour qu’il boive et que la joie de nouveau le remplisse.

     

    Le fourmillement des esprits le soulève, il est sous la fontaine de sang et sa langue desséchée se gonfle et le sang coule sur ses lèvres et souille sa barbe et il creuse au-dessus de lui pour que le sang l’inonde et que la terre effondrée chasse les autres mânes et que le sang demeure pour lui seul.

     

    Soudain sur son crâne la terre s’écroule et sous lui s’écroulent les âmes, les mânes, les fantômes altérés et la poussière et le sang lui font un linceul qui le couvre.

     

    Ses bras reposent hors d’une fosse fraîchement creusée où un bœuf étonné finit de mourir en perdant son sang. Il flaire l’odeur qui était familière, celle de la boue des sacrifices, et de la fumée grasse des holocaustes. Sous ses mains soudain solides l’herbe mouillée ploie et enduit ses doigts de sang qui le grise et il oublie ce qu’il est et il lèche devant lui l’herbe et le sang et la terre et il gronde et il renifle de plaisir et il macule sa barbe vénérable de la souillure des victimes.

     

    Et il hurle car le sang dilate à nouveau ses veines et son cœur geint et ses muscles se tendent et ses yeux craquent et ses yeux le brûlent et il sent ses yeux vivre et cela l’effraie. Contre sa peau grouillent les morts qui se sont accrochés à son linceul et qui à leur tour essaient de s’extraire de la fosse.

     

    Mais ce n’est pas le plus important.

     

    Ce qui importe, c’est la couleur.

     

    Le monde est fissuré autour de lui. Les couleurs se posent, se décalent, semblent iridescentes, tremblent, se superposent et se fondent l’une dans l’autre comme si elles hésitaient à neiger. Il y a des taches plus épaisses, des amas épais qu’il imagine être des formes ou des êtres dans ce qui n’est plus le monde des morts. Des traînées de couleur ocre et rose flottent et se posent devant lui et il y a des éclats de lumière dans des formes, la même lumière qu’avaient les glaives du sacrifice : franchise sourde de l’airain d’où un voile de sang goutte lentement.

     

    Il porte à ses yeux encore fragiles des mains qui ne sont pas encore solides, frotte, s’écrase les pupilles contre le sang qui souille ses doigts. L’odeur l’excite, il lèche ses doigts, il lèche ses ongles, il porte sa barbe à sa bouche pour la sucer, il lape la terre humide et il rampe hors de la fosse pour goûter encore et il se traîne jusqu’au bœuf immolé et il se colle aux lèvres de plaie qu’il mord avidement.

     

    Le sang le remplit, la peau salie du bœuf devient lentement visible, les poils parfaitement blancs et l’œil exorbité et la langue lourde posée sur le sol et les oreilles et les cornes décorées de pampres, de vrilles légères, de raisins écrasés par la main de l’officiant, de fleurs épaisses qui lâchent un soupir lourd comme les derniers espoirs d’un moribond. La corne qu’il prend dans ses mains pour se redresser est couverte de feuilles d’or et en se levant le fantôme enfin nourri tremble et pense au roi qui a voulu faire ce formidable holocauste.

     

    Il se redresse dans son linceul et titube car cela fait longtemps qu’il n’a plus eu de corps, et encore plus longtemps qu’il n’a pas vu le monde. Quand il est mort, cela faisait longtemps que l’univers n’était plus qu’une tache orangée qui couvrait ses yeux rongés par l’acide. Cela faisait longtemps que les ténèbres lui étaient coutumiers, et qu’il ne tâtonnait plus dedans avec la terreur des premiers instants.

     

    Il s’épouvante plus encore car le monde lui paraît tel qu’il semble, un théâtre d’ombres et une scène de douleurs où les femmes naissent pour mourir en y laissant des hommes qui mourront en se battant. Il ne voulait plus du monde, il ne voulait plus des éternels combats que les rages de roi répandent sur la terre, et il lève vers les cieux sa barbe maculée pour y chercher l’aveuglement, mais les nuages sont lourds et gris et la lumière blesse ses yeux fragiles.

     

    Derrière le bœuf sacrifié une forme s’est assise sur l’autel de terre et le regarde. C’est un homme qui joue avec un glaive entre ses jambes. Dans la barbe épaisse et noire que tiennent les joues creuses tremble un sourire, à la fois celui de la victoire et du plaisir des retrouvailles.

     

    « Ô roi Tirésias, tu es mort depuis si longtemps. »

     

    Le fantôme ferme les yeux et cherche en lui ce qui doit être un souvenir, creuse au plus profond des images de sa mémoire. Il y a des scènes de bataille, des enlèvements, des otages égorgés et la fille d’un grand roi que l’on a transformée en victime pour permettre à des navires de partir. Il y a des années à souffrir sous un vent contraire et le sable qu’il soulevait, blessant la patience des guerriers et ses paupières usées. Ce sont des mouvements imaginés quand il entendait le bruit, des combats dont il entendait les chocs et celui des corps qui tombaient alors qu’il était assis à côté des navires,  attendant que l’on vienne lui demander conseil. C’était son pas de vieillard qui résonnait sur le navire d’Agamemnon quand il venait parler au pied du trône, et qu’on lui demandait ce qu’il devinait de l’avenir, et que le Grand roi chassait ses familiers pour entendre en secret la parole des dieux. C’était le silence attentif du roi et le frôlement d’une tenture soulevée où Ménélas se cachait et écoutait et espérait reconquérir sa femme.

     

    C’étaient les roues d’un char cahotant dans la poussière et le son mou d’un cadavre traîné après lui, le frottement des mains sur les cailloux, et le heurt de la tête d’Hector sur les pierres.

     

    C’était le craquement des mille feux allumés dans la ville et le ronronnement des mille flèches qui perçaient les airs et les ventres des Troyens, c’était les hurlements enragés des Grecs se ruant dans la ville enfin ouverte et les supplications des pères et la terreur des enfants et les plaintes des mères et les vieillards qui se traînaient pensant échapper à l’airain et les soldats qui courraient dans le carnage, le torse maculé de sang comme des sacrificateurs dans le plus grand des sacrifices.

     

    Et c’était le cri d’Hécube qui aboyait comme un chien sur les remparts de Troie.

     

    C’était tout ce qu’il avait entendu alors qu’il marchait derrière les troupes, appuyé sur son sceptre d’or, trébuchant sur les cadavres et le sang d’hommes alors qu’Agamemnon s’asseyait enfin sur le trône de Priam. Il avait été heureux de ne rien voir ce qui était la volonté des Dieux.

     

    Maintenant la terre est devant lui, et il voit le sang, et il voit le sacrifice, et derrière l’homme assis il voit des hommes que la mer a rongés, des hommes qui étaient partis jeunes au combat et qui maintenant plongent de lourdes rames dans l’Océan.

     

    « Ulysse, fils de Laërte, je reconnais ta voix. 

     

    – Devin Tirésias, avance, j’ai des questions.

     

    – Que m’importent tes questions, Ulysse ? Je ne reviens d’entre les morts que pour te voir, et entendre tes plaintes de roi inquiet de l’avenir ? Je suis mort, et l’avenir n’est qu’une source de peine. Laisse-moi boire à la fontaine de sang et repartir. »

     

    Un maigre sourire se dessine dans la barbe fatiguée d’Ulysse qui pose ses mains sur le pommeau de son glaive et son menton sur ses mains et paraît réfléchir et laisse le fantôme se pencher à nouveau sur le bœuf sacrifié et boire.

     

    Le fantôme boit et ses yeux se dilatent de sang et il voit le monde et il comprend la foule d’ombres qui l’entoure et qui en regrettait le spectacle. Son cœur devine les formes, les ombres, les mannequins d’hommes que les Dieux posent sur la terre comme sur un théâtre pour qu’ils s’y agitent dans la mise en scène du Destin.

     

    Ulysse a l’air usé, il n’est plus l’homme aux mille tours qui se battait pour les dépouilles d’Achille. Il n’est plus l’homme terrible qui sortit le premier du cheval au début d’une longue nuit d’horreur.

     

    Ce n’est plus qu’un vieil homme au corps marqué par de longues années de mer. Son torse est marqué de blessures et sur sa peau de longues traînées de sel éclaircissent le sang qui a giclé. Il joue avec son glaive verdi par le temps et derrière lui ses marins aux bras ballants regardent et leurs yeux jaunes brillent dans la nuit et leurs côtes se soulèvent pesamment ainsi qu’un animal acculé qui sait que le coup va venir. Le sol est terne et certains s’y sont assis comme si ce sacrifice était leurs propres funérailles.

     

    Qui est cet homme décati qui grommelle et joue avec des branches, indifférent au sacrifice ? Sont-ils tous les jeunes gens qui ont attendu longtemps en Aulide avant que les vents les portent pour attendre aux pieds de Troie ? Ce sont des hommes qui n’ont fait qu’attendre pour mourir ou attendre à nouveau.

    « Parle, fils de Laërte, et pose ta question. »