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  • DCCCLXIV. - Atelier d'écriture : monologue intérieur.

    Exercice sur le monologue intérieur : le type d’écriture doit dépendre du caractère du personnage.

    *

    Un hôtel particulier vers le bois de Boulogne, printemps 2013. Dans un salon cousu d’or, une vieille dame un peu sèche, un Abbé et une amie un brin plus volumineuse autour d’un thé dans les ombres d’une fin d’après-midi.

    Mon Dieu que cette pauvre Gersande a l’air cruche. Regardez-moi comme elle est mal fagotée –  et ces cheveux dire que je l’avais recommandée à Javier pour qu’il lui taillade sa filasse, elle pourrait se soigner – je suis méchante on a le même âge pourtant, cinquante ans que je me la tape et elle a maintenant trois cheveux qu’elle se vaporise en quoi déjà soir d’automne ou coulée d’hiver bref gris rose couleur caca comme une grand’mère de samedi soir à la télévision. Au moins l’Abbé a l’avantage de sa condition il ne cherche pas à faire mieux en mode que montrer qu’il serait pour ou contre Vatican II selon qui lui parle et la quantité de sucre qu’il a ingérée.

    Et ce Chanel : même pas assorti on dirait une chipolata quelle pitié enfin, ce sont mes œuvres, ça la sort, elle vient à la maison, elle entre dans Paris ça la décrotte – et cette manie qu’elle a de lever le petit doigt, frappe la cuiller en argent de Maman sur ta tasse, non mais tu crois que ça me touche ? Je l’ai toujours détestée cette vaisselle de rombière que Maman m’a donnée comme si c’était une compensation à mon pucelage quand elle est venue vérifier que Philippe était techniquement devenu mon mari et surtout que ses actions avaient rejoint le giron familial. Maman a été si contente quand j’ai eu enfin Solène : un mari, une héritière couchée sur du patrimoine, elle est morte pensant à l’éternité pour ses gênes. C’était quand tout ça ? Pierre-Alain, 63. Philippe, 65, Solène… 93.

    Soixante-trois. Que c’est loin

    Je déteste toujours cette vaisselle, pourquoi ne l’ai-je jamais remplacée ? Des fois je suis sotte cela m’écœure. Ah mais pourquoi toque-t-elle comme ça sa cuiller. Elle veut montrer qu’elle n’a rien oublié de l’école des filles de la Légion alors que j’ai fait Ginette. C’est ça. Léchouille le sucre sur la cuiller tu crois que je ne me souviens pas de ce que tu faisais avec Pierre-Alain en 63 même que tu m’avais demandé si on chopait des enfants par là –

    La cuiller a une tache il faudra que Rosita astique je lui dirais tiens. Elle m’a pas dit qu’elle voulait prendre son dimanche bientôt ? Non impossible, Philippe veut qu’on reçoive les Pontèpe-Hirsiteau, je dirai à Rosita de rester – elle va encore pleurer je suis épuisée rien que d’y penser, mais comment vais-je faire sinon : Solène la dernière fois a failli se faire trousser par l’extra dans la cuisine, enfin c’est ce qu’elle m’a dit, tu parles tu crois que j’ai pas eu ton âge.

    Sinon il faudra que je trouve un autre extra. J’en toucherai un mot à Javier lundi ou mardi quand il passera me coiffer. Il doit bien avoir deux-trois noms, faudra que je regarde

    « Ma chère Gersande, reveux-tu un peu de thé ? Solène me fa-ti-gue si tu savais, avec sa manie d’aller à ses dîners en blanc sur le Pont des Arts. »

    Tu parles, ma Gersande, si je sais pas que t’as la cervelle en feu quand je te parle des dîners en blanc. C’est d’une vulgarité ces rallyes pour se montrer aux voitures. Dire que tu as une forêt d’ancêtres, des blasons à carreler une piscine, des ancêtres au front large nez aquilin regard profond moumoute à la Binet sur le crâne, elle devrait s’en prendre une elle aussi, et la voilà qui mouille parce qu’elle crève d’en être de ces mondanités minables. En plus elle devrait trouver un gigolo, son Norbert voudra pas quitter Versailles, préférera aller chasser la truie sanglière dans leur campagne –

    À propos où est le numéro d’Abdel ça me ferait du bien de le voir au moins lui il me traite pour ce que je suis, une machine à pognon. La dernière fois il m’a ramonée j’en avais des ampoules au dos et la chatte brisée, pas comme avec Philippe. Je dirai samedi à Abdel pour qu’il passe – ah mais non les Pontèpe-Hirsiteau zut c’est agaçant les Pontèpe-Hirsiteau tout ça parce que Philippe bave sur la Légion d’Honneur du père Pontèpe-Hirsiteau.

    « Ah bon, Norbert apprécie énormément les Pontèpe-Hirsiteau, dis-tu ? »

    Et voilà, si au moins après m’avoir volé Pierre-Alain tu n’avais pas épousé les seize quartiers de ton Norbert tu ne serais pas à Versailles à compter les dorures qui tombent et les angelots qui se morcellent pendant qu’il astique et graisse son matériel de trucideur à la petite semaine. Bave, bave, c’est toujours ça de pris.

    « Non merci, monsieur l’Abbé, je ne reprendrai pas de gâteau. Vous savez, à mon âge, les sucreries… mais que cela ne vous empêche en rien. »

    De te gaver et te goinfrer et faire tomber les miettes sur ton rabat, avec Gersande à ta droite qui a déjà graissé tout son chemisier on dirait deux charcutiers qui ont vidé leur fonds de commerce du sol au plafond et se regardent honteux d’avoir aussi bouffé le cochon en pensant que c’était si bon pourtant, oh oui tiens ensuite un peu de culpabilité chrétienne que je t’absous et ils s’en repartiront s’enfourner du Ladurée à la première occasion, tout ce beurre c’est à vomir

    Je me fais honte soixante-dix ans et je ressemble à Maman tant je suis aigrie. Depuis quand suis-je comme ça ? Cela me semble une éternité, comme si tout mon mariage ne s’était écoulé que pour me rendre acide comme du vinaigre. Je me suis embusquée sous des oripeaux d’acide, de convenances – il manque plus que l’horloge sous verre ronronnant sur la cheminée pendant que Germaine servirait la soupe à son président Coty de mari : du thé des gâteaux cinq heures, et cette pauvre Gersande qui vieillit mal alors qu’elle avait su conquérir Pierre-Alain pendant que je devais m’emplafonner Philippe, un Abbé qui s’endort des miettes sur le menton –

    Il papillote des yeux c’est lamentable et il va pas me faire croire qu’il se lève pour la messe de cinq heures celui-là : à chaque fois que Rosita veut y passer en promenant Churchill elle revient elle se plaint ké cé ouna maledizione ké la chiésa é clostra bon au moins il bouge pas, il bave sur son rabas comme sur un bavoir d’enfant l’Abbé, ça m’évite de l’entendre. Qu’est-ce qu’il en a à faire que des hommes aiment à s’enculer ? Ils sont plus couillus que lui qui agite ses petits fanions aux JMJ.

    Cette pauvre Gersande qui se gonfle d’indignation à son tour contre la loi pédéraste, mais vrai, reprends donc un biscuit ma chère, elle te dévore le cookie Lidl comme si elle châtrait un de ces pauvres gens qu’elle honnit du double-menton : à chaque bouchée elle anéantit une rue entière du Marais, au prochain biscuit elle va réformer la planète, la morale, et poser au sommet ce couillon de Pape comme une idole sainte. Remarque ce serait marrant, tiens si j’y allais juste pour la voir à sa manifestation contre la loi, la voir souffler rougir hoqueter marcher et se rendre compte que ça fatigue de faire un chemin plus long qu’entre un taxi et une pâtisserie. Toute cette viande pouah, et Gersande pour sa manifestation veut mettre un ticheurte – toute cette mamelle étouffée, ça pend ça enfle et elle la remplit. De la famille des Comtes de Limoges et c’est une vraie Charolaise. Ça doit exciter l’Abbé, je vois que ça, cette extravagance lactifère.

    Je me demande avec quoi il s’excite cet Abbé, c’est un de ces types qui connaissent pour tout auteur profane Bernanos et pour eux c’est déjà oulalah olé olé, Claudel ça devient trop osé –

    Gersande s’est peint les ongles en rouge, mon Dieu elle me fait quoi là, je n’en crois pas mes yeux, Solène elle-même me le fait pas. Quelle idée j’ai eu d’avoir un enfant si tard, j’étais tranquille pourtant depuis que Philippe avait compris que ça ne servait à rien d’agiter son petit truc mou jusqu’à ce que lui et Maman se liguent : assurer la descendance, rassurer Maman avant la mort, éviter que l’on jase à la messe –

    ça faisait presque trente ans qu’on me regardait avec de l’attente, puis de l’intérêt, puis de l’inquiétude, puis de la pitié, puis de la commisération jusqu’à ce que mon ventre sec et la queue molle de Philippe m’aient remisée au rang des bréhaignes. Pendant que Gersande sortait de ses chairs afflapies une avalanche de descendants, elle les classait en poupées russes pour les photos, c’était dur de ne pas rire : regard vide de bons chrétiens, raie sur le côté, chemise Vichy, pull bleu en coton, médaillon de Saint Christophe – darwiniennement sa marmaille se classe entre le pithécanthrope et le cynocéphale et elle en est si fière. Norbert les a casés un par un dans des conseils d’administration où ils sont très décoratifs

    Zut le thé est froid, il va falloir que je sonne Rosita

    « Rosita ma fille remettez-nous un peu de thé, ma chère Gersande je suppose que tu reprendras le même, il t’a plu n’est-ce pas ? »

    Tu penses j’espère juste que Rosita aura la présence d’esprit de ne pas prendre le Mariage Frères, j’ai mis le Lipton Yellow bien en évidence sur le plan de travail de la cuisine. Gersande n’y connaît rien elle a un palais d’orang-outang et l’Abbé est obligé d’être poli – tu vois qu’elle l’a trouvé délicieux

    « Mais non ma chère Gersande, je tiens absolument à garder le petit secret de ce thé, comprends-tu, c’est pour avoir le plaisir de te revoir. »

    Hein ma salope que le thé plébéien ça t’émoustille les papilles quand t’as passé soixante-dix ans à sucer du Fauchon après m’avoir sucé Pierre-Alain et chier des mômes tous les ans

    « Ah, voilà Solène. Ma chérie, veux-tu venir dire bonjour je te prie. Monsieur l’Abbé, vous connaissez sûrement ma fille. Oh ? Tu sors donc ? Fort bien, n’oublie pas que ton père nous attend à 20h. Oui, un dîner chez les Lanzac. Comment, ma chère Gersande, tu ne savais pas ? Comme c’est regrettable, je suis confuse, vraiment. »

    Tiens, prends ça. C’est pas ton Norbert avec sa carabine qui peut connaître les Lanzac, hein ? Ca la ferait bisquer si elle savait que nous avons les Pontèpe-Hirsiteau samedi. Oh zut les Pontèpe-Hirsiteau samedi. Que vais-je leur faire ?

    Pourquoi Gersande me parle de Solène, là ? J’aime pas du tout son ton. Et l’Abbé qui s’est redressé dans son Voltaire et joint les mains – eh j’ai qu’une fille ça te travaille, l’eunuque vicairisé ?

    « Solène est toute ma joie, c’est un bonheur de chaque instant, la consolation de mon âge. »

    Je vais quand même pas leur dire que Philippe tire à blanc, qu’il a toujours préféré les soirées sur ses albums de timbre que sur moi – il s’y prenait si mal, c’était lamentable, je parie que sa mère avait une chemise de nuit avec une fente brodée « Dieu le veult, il le fault » autour, alors quand il a vraiment fallu avoir un enfant, j’ai bien dû me débrouiller avec les moyens du bord, au moins du sang neuf s’est greffé à l’arbre généalogique qui serait devenu complètement souffreteux si Philippe s’était chargé de l’arroser pour le faire grandir – Churchill s’est endormi sur l’Abbé j’espère qu’il va lui baver dessus.

    Quelle horreur la nuit de noce avec Philippe, il a prié au pied du lit puis il est monté en s’excusant. Comment voulez-vous que j’enfante avec ça, il savait même pas s’y prendre. Enfin. A la Pentecôte 63 Pierre-Alain était passé par là, j’avais quelques repères – mais cet idiot de Philippe yeux révulsés qui ne bougeait même pas, comme si l’Ange Gabriel allait apparaître et moi soudain devenir grosse.

    Pierre-Alain – on s’est croisés au derby des Béhar hier, on s’est salués il m’a même embrassée – mais pourquoi Gersande s’en est-elle mêlée en 63, cet étron glaiseux rempli de macarons et de coquilles Saint-Jacques qui trouvait De Gaulle beau me l’a pris. Pierre-Alain semblait aller bien il a quelques enfants croit-il, il ne les compte pas vraiment – il était juste de passage pour un baptême, il est encore fort galant le bougre. Quel dommage, cette année 63. Quel plaisir, pourtant. Jusqu’à ce que cette grosse vache de Gersande me le

    « Monsieur l’Abbé, vous nous quittez déjà ? Doux Jésus, vous un vrai athlète du Christ. Ma chère Gersande, nous sommes entre nous. Reprendras-tu un brin de thé ? Allons, n’hésite donc pas, je t’en refais de suite. Rosita ! Rosita ? Mon Dieu suis-je bête, Rosita a dû sortir. Je lui avais dit de passer au pressing. Mais ne t’inquiète pas, je vais à l’office à l’instant. J’en ai pour deux minutes. »

    Et ça te laissera le temps de bâfrer les biscuits, voyons, où est la bouilloire dans cette cuisine déjà. Voilà. L’eau, la prise, ça va bouillir – mais comment une théière peut-elle être aussi sale, bah je la jetterai après. Bon, l’eau, le thé voilà, et puis ça aussi dedans. Quelques gouttes suffiront je pense. Ça sent l’amande, je lui dirai que c’est un nouveau thé que je veux ab-so-lu-ment lui faire goûter. Plateau, tasses, thé, six biscuits pour chien Lidl, elle va les sa-vou-rer

    Oh c’est tout de même lourd cela à mon âge, et cette sotte de porte qui s’est refermée, je suppose qu’il faut pousser avec le dos. D’ici on entend Gersande qui mastique en bonne laitière. Il faudra que je ne remarque pas qu’elle s’est enfilé six biscuits, de toute manière je lui en rapporte.

    « Ma chérie, j’espère que tu vas aimer ce nouveau thé aux amandes. C’est original, n’est-ce pas ? Quelques biscuits, peut-être ? Attends, laisse-moi te servir. Allons, allons, c’est un plaisir, voyons. »

    Les biscuits sont tellement secs qu’elle va crever de soif.

    « Alors, ce thé, qu’en penses-tu ? Prodigieux, n’est-ce pas ? »

    Crève, salope.

  • DCCCLXIII. - En lisant, en cuisinant.

    Je ne vais pas prétendre avoir énormément le moral, comme on dit de nos jours. Disons plutôt une forme de lassitude : mon métier, c'est décider. Mon métier, c'est prendre des décisions, c'est pousser des gens à faire des choses, une boîte à avancer. Alors, le week-end, je crois n'avoir pas envie de "décider". En quelque sorte, je me laisse pousser par une absence d'événements, qui conduit in fine à rien socialement ou artistiquement parlant.

    Une de mes rares compensations, et cela fait râler dans la chaumière car à cause de cela "on mange toujours tard et ça bouffe l'après-midi" est de cuisiner, surtout le dimanche matin.

    Souvent, je me lève beaucoup plus tôt que T***, des fois excursionne sur le marché que nous avons la chance d'avoir le dimanche, et m'installe pas encore douché dans la cuisine. Le plus souvent, la douche se fait quelques minutes avant le déjeuner, le temps que les derniers éléments se finissent.

    Ma cuisine est une cuisine familiale, de gros plats. Je fais des trucs qui mijotent longuement, des machins qui se succèdent sur les quatre feux, s'amoncellent, se suivent. La petitesse de la cuisine parisienne, la faiblesse de notre matériel, conduisent à une savante organisation et un ordre capucin ponctué régulièrement de lavements de vaisselle. T*** se moque de moi, dit que j'aime faire la vaisselle. Ce n'est pas entièrement vrai, mais pas totalement faux : j'ai horreur du sale, et j'aime avoir les mains dans l'eau. Conclusion -

    Ma cuisine n'a rien d'exceptionnel, elle est faite de patience et de choses simples. D'expériences pas toujours heureuses que T***, patient, conclu par un "c'est pas mauvais", sachant qu'il a la gentillesse de souvent dire que c'est bon.

    Pourtant ma cuisine a quelque chose de littéraire, certainement parce qu'y trône le Dictionnaire d'Alexandre Dumas, que je feuillette régulièrement pour vérifier ou contre-vérifier d'autres recettes, ou simplement parce que les auteurs que j'aime bien demeurent truculents et inspirent. Je ne sais plus trop quel livre aboutit la semaine passée au repas préparé cinq heures durant (soupe de betteraves, flan de courgettes, sole sauce poivron-chorizo, cookies aux cacahuètes), mais au moins me souviens-je de celui de ce midi : nous avons parlé de Grèce, T*** m'a demandé un livre à lire sur ce pays, j'ai parlé d'Albert Cohen et de Mangeclous, et alors voici - nous avons déjeuné d'une moussaka, recette intégrale Mangeclous.

    Je finirai aussi rond qu'Ubu.

    Tout ça pour dire qu'hier j'ai passé deux heures chez un libraire d'occasion à détailler chaque rayon, chaque empilement de roman. J'avais promis il y a quinze jours, promis-juré, de ne plus rien acheter tant que je n'avais pas écoulé le stock : je suis sorti tanguant avec un mètre linéaire de livres dont le plus cher était à 3€50, pour m'affaler sur une pente du parc Montsouris, quelques livres sous la tête, un dans la main (fini cet après-midi), en attendant l'orage, souffrant d'interrompre du coup le livre commencé à la maison. L'herbe était chaude et humide, des enfants jouaient, les nuages pesaient. J'ai lu cent pages, puis il a plu. Ca, ça fait du bien.

  • DCXXXI reloaded. - Contes modernes : la malle-poste.

    En farfouillant, j'ai retrouvé ce texte de mai 2008, qui n'était pas forcément très clair. Nouvelle tentative.

    *

    Le fait qu’il y ait un collège sur la place ne surprenait plus trop personne. Mais on ne se souvenait plus à la reconnaissance de quel personnage ayant dormi à l’auberge on devait ça. Le village n’était pas réputé pour être inscrit sur les cartes, encore moins dans les livres d’histoire.

    Pourtant, on avait réussi à grand coup de relation à y faire tenir une classe et un professeur, et, surtout, à le maintenir. Encore un miracle, bien qu’on supposât lors des veillées que les fréquents allers-retours du maire au chef-lieu, et surtout les relations de l’ancienne guerre, devaient un peu expliquer ceci ou cela.

    Quoi qu’il en soit c’était aussi dans ce village qu’une autre incongruité administrative avait établi l’arrêt de la poste hebdomadaire, à l'angle de la rue du Pavois. L’élégant cervelet des Ponts et Chaussées qui avait expectoré une telle incongruité de son faux-col de celluloïd avait dû se dire qu’ainsi les Lumières se répandraient sur tout le village jusqu’aux confins des coteaux et des vallées.

    Cela n’avait pas interdit pour autant au maire de se maintenir à un fauteuil qu’il tenait de son père. Un retraité quelconque qui se serait aventuré à étudier les couloirs d’archives de la mairie aurait même certainement découvert que l’on était ici maire de père en fils depuis la Révolution dans ce village. Mais c’est une autre histoire.

    Les amandiers qu’on avait plantés sur la place commençaient à battre de l’aile sous les derniers embruns de poussière que la nuit déposait sur les feuilles bleutées.

    L’animation s’efforçait de battre son plein, mais à quatre heures du matin l’été en campagne aussi est difficile.

    Depuis deux heures déjà on voyait le soupirail du boulanger traversé d’ombres jaunes et noires, mais c’était chose courante et surtout du côté respectable de la place, vers la mairie. Le vent commença à bouger les branches dans un lent balancement à peine perceptible lorsqu’une ombre précautionneuse arriva en longeant la fontaine, se gardant des éclats d'eau.

    Le maître de poste ôta la longue couverture qui le couvrait, suspendit un cornet aux grilles du collège, poussa une pierre de la pointe de ses bottes crasseuses et attendit.

    Une autre ombre, penchée comme pour tenir un ventre enceint lorsqu’il fait froid, le rejoignit de l’autre côté de la place. C’était sa femme, qui apportait un tabouret. Il s’y assit. Rajustant sa couverture, elle retourna vers les ombres conjugales : lorsqu’il commençait aussi tôt, il appréciait une daube à son retour et elle ainsi ne dormait pas de la nuit.

    Le maître de poste cherchait dans son gousset l’inspiration. Il trouva de vieux bouts de fil, du papier, quelques rognures d’ongles et de nez où surnageaient les fils torsadés du tabac. L’allumette illumina son nez pendant qu’il se disait que les mêmes mensonges que la semaine passée, et que les précédentes, et que celles d’avant, se reproduisaient toujours encore. Surprenant, après tout. Mais le mensonge, ça marchait bien en politique. Alors pourquoi pas là.

    La place était grise comme toutes les semaines, d’un gris bleuté où les ombres se formaient par lents dégradés. L’habitude transmise de gène en gène pouvait seule permettre de reconnaître la colonne renversée à côté de l’église, qui restait couchée comme une relique que les chiens compissaient avec une régularité d’astronome.

    Il y avait des carrés d’ombres qui étaient parfois une rue, d’autre des bâtiments. La nuit, d’un bleuté noirci, laissait progressivement passer les haillons métalliques de l’aube, percés ça et là de brins lumineux.

    Sursaut. Un pan de porte, derrière l’église, avait claqué. Le vent, sûrement. Marie en était seulement à la barrière de l’enclos. Pressée comme elle l’était, elle le rejoignait toujours en premier.

    Il devinait déjà le frottement de ses chevilles l’une contre l’autre, alors qu’elle tressautait sur les pavés. Sans avoir à lever la tête, il sut qu’elle ralentissait un peu, le long du banc, pour y poser un instant sa main et caresser la trace de crasse et de sueur que le temps avait laissé à force d’échanges dominicaux et de dos qui attendaient les enterrements. Voilà des années qu’elle devait faire ça. Il laissa tomber le mégot dans la poussière, le repoussant d’une chiquenaude vers un tas de crottin.

    « Bonjour, Marie.

    - Bonjour, Pierre. »

    Elle s’appuya comme chaque semaine à quelques mètres, contre la grille. Le maître de poste leva alors les yeux vers son cornet, qui brunissait lentement. La rue du Pavois laissait pénétrer une lumière grise et rampante. Les cailloux et les pierres, aussi minuscules qu’ils fussent, faisaient courir derrière eux d’immenses traînées de velours au noir profond, dans une lente procession cérémonieuse de l’aube.

    « Il va bien ? demanda le maître de poste.

    - Oui. Enfin. Comme toujours, tu sais. Pas grand’chose à dire, pas grand’chose à en dire.

    - Et son moral ?

    - Je sais plus. Comment veux-tu que je sache ?

    - Mh. Tu es tôt ce matin.

    - C’est vrai. Des choses à faire. »

    Le sommet des pierres de la rue s’était brusquement nappé d’une lumière laiteuse. On commençait à voir au bas du ciel les défilés d’arbres qui découpaient leurs allures de lances engraissées sur les mouchetures des nuages.

    Au-delà du village, une ombre planait vers la combe. Ce pouvait être une buse, ou n’importe quoi d’autre. Sorti des chevaux, Pierre n’avait jamais été très bon en quoi que ce soit. Ce ne serait pas demain qu’il pourrait jouer au vieux singe. On entendit des pas qui traînaient, lourdement. Le maître de poste se dressa, frotta son pantalon du revers de la couverture.

    « Je vais chercher le train de la poste. Tu m’accompagnes ?

    - C’est Jeanne. »

    Pierre s'arrêta un instant, surpris. Puis il haussa les épaules, salua du bout des doigts les cageots qui tressautaient sur une brouette que poussait la vieille Jeanne. Il passa au vent pour éviter l’odeur de plumes mouillées et de fiente que les volailles terrifiées laissaient tomber à la cadence des cahots.

    Quand il revint, traînant le lourd train de la poste, l’air avait pris cette consistance fraîche et bleutée des aubes qui n’en finiront pas de naître, avant les jours qui n’en finiront pas d’étouffer. Les chevaux se laissaient guider.  Seule la vieille jument encensait à qui peut mieux, vérifiant que l’air était bien là et qu’il ne mentait pas sur la journée.

    Dans le chêne les pépiements des moineaux prenaient de l’assurance. À côté du collège désormais trois armures de couvertures et de balluchons attendaient. Les volailles, plumes ébouriffées par la brise, poussaient leurs yeux exorbités entre les mailles d’osier. Quelques tomates reposaient sur leurs feuilles soigneusement préservées pour l’odeur, à côté de gousses d’ail encore violettes et molles.

    Sur la rue du Pavois, les tissages des cailloux et de la lumière se mirent à trembloter, puis à trembler. Les oiseaux s’envolèrent, faisant tomber des glands précoces. Un claquement monta de la rue, puis un autre. Un lourd grondement de cuir et de fer rampait le long des murs, suivait les interstices des portes. Un chat fit mine de s’enfuir, avant de rejoindre le recoin d’une porte cochère. Le long des façades, les volets s’ouvrirent avec affolement.

    On entendait les raclements des fers, le cri des courroies distendues par l’écume. Les poules de Jeanne essayèrent de battre des ailes tandis qu’elle tenait leur empilement de cages.

    Les roues battues de lumière, la malle-poste tangua sur la place comme un jugement dernier.

    Les fers des quatre chevaux battaient la terre avec des éclats d’incendie, les ressorts immenses continuaient de gémir et de pester tandis que le postillon aux yeux noircis de fatigue guidait l’attelage jusqu’aux grilles du collège. Le cheval de brancard gauche montrait le plus des signes de fatigue : ce n’était pas de tout repos de tirer et de porter le postillon. Surtout celui-ci, qui avait du poids et la vessie lourde.

    Pierre aida à descendre, et ôta les sangles de la poste, pour qu’on mette les chevaux frais. Des mains tendirent des licous, tirèrent des sangles. Les bagages descendirent, rapidement, dans le même ballet usuel qui se répétait de semaine en semaine. L’un des chevaux roulait son œil, jetant la tête en arrière pendant qu’il frappait un caillou de la pointe d’un sabot. Les autres pissaient lentement des rivières d’urine qui se rejoignaient pour longer la grille du collège. Certaines femmes, surtout Jeanne, avaient toujours du mal à les enjamber. Récriminations habituelles, surtout lorsqu’il s’agit de monter.

    Le maître de poste ôta son cornet de la grille après avoir poussé la porte de la malle. Les chevaux renâclèrent pesamment pendant que le postillon monta. Il tirait un peu trop les crins de son cheval, tout de même.

    « Pierre ! – c’était Marie.

    - Oui ?

    - Pierre, je pars. Je ne reviendrai pas. Je te quitte. Je vous quitte. C’est fini.

    - Mais…

    - Sonne, s’il te plaît. Tais-toi. »

    Pierre alors souffla dans son cornet les dernières ombres de la nuit des notes comme des bulles, qui montèrent et s’évanouirent.

  • DCCCLXII. - Atelier d'écriture : le Procès.

    Sujet : Le Procès.

    *

    Ce n’est pas au Vésuve, dans l’Etna ou la Soufrière que je vous emmène. Savez-vous que Jules Verne n’avait pas totalement tort ? Imaginez une île au cœur d’une mer glaciale où croisent les Kraken et naviguent des icebergs qui oscillent lourdement, posez-y des Vikings et des alcooliques. Ceci, c’est l’Islande.

    Dessus, mettez-y des plaines caillouteuses parcourues par des chevaux aux poils longs et au jarret court, de l’herbe rase et jaune soulevée par un vent que réchauffe tout juste le soleil d’été, des montagnes aux roches éboulées que ronge le gel et un lichen tenace, de la neige, des glaciers qui naviguent dans les terres comme des socs de charrue, le séjour des dieux d’Asgard et un volcan.
    Ce volcan, c’est le Snæfellsjökull. C’est le métronome souverain du climat universel. Qu’il soupire, et les avions ne décollent plus. Qu’il tousse, et les fourmis humaines soudain se rappellent la futilité de la vie et l’utilité des sacrifices d’enfant. Qu’il éternue – mais cela je ne vous le souhaite pas.

    Le Snæfellsjökull, c’est une fournaise de roches, de pierres, de diamants liquides qui rougeoient, de rivières de métal fondu, d’orages de mercure et de chrome, une géhenne brûlante de souffre, de vapeurs asphyxiantes, de lave et de magma sortie de la plus tourmentée des âmes. Son poumon est une mer orageuse, un cratère qui a ses marées, ses lentes poussées de magma dévorant comme un cœur qui bat au rythme de l’éternité et marque la lourde avancée du temps par des carnages qui ravagent l’atmosphère avant d’étouffer la terre et les hommes qui y rampent. Il y a des brusques tempêtes, où la lave s’emporte en houles soudaines, en vagues de granit liquéfié qui dévore en retombant la diorite la plus robuste. Il y a des nuées qui s’envolent dessus ce cratère, et brisent les nuages les plus épais comme s’il s’agissait de simple buée sur un miroir. Il y a des moments d’accalmie étrange, plus terrifiants encore, où l’esprit devine que dans ce lac de lave se prépare des anéantissements.

    Quelques hommes ont voulu approcher ce cœur brûlant. Aucun n’a survécu. Sauf un. Mais c’est une autre histoire.

    L’histoire dont nous nous occupons nous contraint cependant de plonger dans cet océan de chaleur, où la notion même de brûlure évoque la sensation d’une agréable fraîcheur.

    Plongeons.

    Vous hésitez ? Vous avez raison. La seule pensée de s’approcher du cratère a déjà grillé votre peau, incendié vos poumons, exhalés en une vapeur rosâtre et brûlante.

    Faites-moi confiance cependant. Imaginez que vous êtes comme moi. Il suffit de peu de choses en somme. Lesquelles ? Vous le devinerez bien assez tôt.

    Nous avons plongé dans la lave. Nous avons nagé dans le souffre. Les cristaux gazéifiés ont caressé notre peau, la roche fondue a poli notre épiderme et liquéfié nos os, et voilà que nous y sommes : au cœur du Snæfellsjökull le Grand Satan tient ses assises plénières. Le séminaire bat son plein depuis quelques jours déjà.

    Le programme était chargé jusqu’à présent. A peine les délégués ont-ils eu le temps de siroter un cocktail à l’amiante. Les différents membres du Comité exécutif ont tour à tour passé en revue les grands axes de la politique stratégique du mal, égrenant les litanies de chiffres, de graphiques, de projections, de sondages, de prolégomènes et de conclusions intermédiaires avec un malin plaisir goûté de toute l’assistance.

    Thamuz, le délégué général aux guerres a présenté un plan, salué à l’unanimité, de fusion des guerres civiles et des guerres inter-état grâce à un tout nouveau type de terrorisme. Causathan, le directeur de la famine, a fait état de chiffres salués, encouragé en cela par les statistiques de renforcement de la rigueur des hivers occidentaux.

    Mais on a surtout noté la présentation du jeune Béhémoth, le chargé de mission à la vie de couple. Sles propositions d’une malignité inouïe ont créé un vrai événement, faisant jaser maints délégués jusque tard dans la nuit, par-dessus des jeux de cartes graisseuses abandonnées et des verres où le mercure séchait lentement dans les remugles torrides des paroles démoniaques. La méthode en sept points pour semer la zizanie et la mésentente dans tous les couples est en effet non seulement d’une cruauté si inouïe qu’aucun humain qui y serait soumis s’en relèverait, mais a aussi l’avantage d’être industrialisable à grande échelle. Cette technique peut être déployée par des légions de démons plutôt juniors, ce qui assurera à la méthode Béhémoth un rendement significatif.

    L’assistance repose désormais ses verres et déglutit rapidement les derniers canapés aromatisés aux hurlements de damnés. Les Trompettes du Jugement viennent de sonner, et les délégués rejoignent le Hall pour le discours de clôture.

    L’hémicycle est une pièce qui a la taille de l’éternité. Les parois, que l’on devine à peine, semblent se mouvoir par saccades, tendues soudain par les bras, les jambes, les têtes des damnés qui sont emmurés et brûlent éternellement. On devine parfois derrière cette peau luisante une rivière de lave que le Snæfellsjökull fait soudain remonter, dévorant des corps qui n’ont plus d’âme et pourtant continuent de souffrir, rongés par le souffre, fondus par le magma et pourtant perpétuellement hurlants. Alors dans ce grouillement on aperçoit des batailles, des corps qui se battent pour s’enfuir, qui se chevauchent et se poussent devant les avancées de la pierre fondue, mais sans succès, sans réussite, sans rien d’autre que la peur accentuée et la certitude de ne pouvoir s’échapper.

    Le plafond est fait d’une voûte gigantesque où pendent des corps maculés, des cadavres sans têtes, des cervelles fichées aux bouts de lances, de têtes énucléées où l’on a fiché de vieux cierges qui luisent sourdement. Entre les arcades faites de péronés et de clavicules des mouches volent et se nourrissent.
    Sur des parois de lave liquide défilent les noms des nouveaux inscrits sur les réseaux sociaux, challenge de l’exercice clos : un inscrit sur Facebook, une âme maudite de plus.

    Les démons sont nerveux : le Grand Satan va parler.

    L’assistance frémit. Dans ce hall sombre où coulent la lave et les douleurs des damnés qui cuisent dans de grands chaudrons autour de l’estrade, la lumière a été comme avalée. Elle n’est pas plus sombre, ou plus rouge. Elle est plus douloureuse. Même Astaroth, qui n’en est pas à son premier séminaire, a une vieille plaie qui lui cuit au défaut de l’aile gauche.

    Le Grand Satan est là. Derrière ses ailes faites de nuit et d’atroces gémissements, le Board tout entier s’assied sur des sellettes de fer rouillé aux clous maculés de poisson.

    Un démon tremblant s’approche en poussant un wagonnet qui grince, puis en sort une première ramette de papier. Le discours promet d’être infernalement ennuyeux. Les délégués se caressent de leurs ailes d’un air connaisseur.

    Le Grand Satan regarde le discours longuement préparé. D’une chiquenaude il le jette derrière lui où il brûle dès qu’il touche le sol. Belzébuth et Lucifer se regardent avec inquiétude. Voilà qui est en-dehors des règles.

    La voix du Grand Satan vrille soudain les oreilles de l’assistance.

    La voix du Grand Satan, ce n’est pas un son. C’est une douleur, une atrocité qui brûle et décompose chaque radicelle neuronale. A son contact, des synapses se tordent, grésillent et explosent pendant que le cerveau résonne au rythme de la chute de pierres tombales. Les anciens archanges à chaque mot sentent leur peau brûler à nouveau de la Chute. Tout n’est plus qu’atrocité et solitude infinies.

    Et la voix du Grand Satan n’a pas commencé un discours normal. Ou même anormal.

    La voix du Grand Satan n’a pas salué les efforts faits, les accomplissements ou promis plus de travail encore. Bref, ce n’est pas une conclusion de symposium.

    Car la voix du Grand Satan a demandé au Serpent de s’approcher.

    Sans que rien n’ait pu paraître au regard, une partie de l’hémicycle s’est brusquement vidée. Comme si des délégués s’étaient soudain étonnés d’être là par erreur pour regagner leur place légitime, ou si d’autres, pris d’un brusque sursaut de conscience, s’étaient rappelés qu’ils avaient une pandémie sur le feu.

    Au centre de ce cercle, une forme allongée s’étire et s’allonge avec lenteur, ses écailles vertes et bleues luisant furtivement d’un éclat vaguement gluant sous les lustres faits de crânes et d’omoplates pulvérisés. Le Serpent glisse le long des gradins et se rapproche de l’estrade.

    « Si, Sire, je suis ici. Soyez assuré que je suis votre serviteur soumis. »

    La voix du Serpent siffle sourdement dans l’assistance.

    « Serpent, je souhaite que nous réexaminions tes états de service. »

    Il y a eu comme un hoquet dans l’hémicycle. Le Serpent est le plus vieux collaborateur du Grand Satan. Le Tentateur lui-même semble s’être un instant figé. Dans un angle un vieux démon ne trouve plus si drôles les procès qu’il avait organisés à Moscou et est pris d’une crise de panique.

    Un petit démon, vêtu d’une robe rouge doublée d’hermine de procureur général, paraît sur l’estrade. Cette robe, les démons la connaissent bien. C’est celle que portait Michaël juste avant que la moitié du Ciel ne s’effondre au troisième coup de marteau du Saint-Esprit, emportant les Révoltés aux Enfers dans une nuée de souffrance, de peine, de gémissements, de grincements de dents, de peau brûlée, d’horreur et d’impuissance. Une accumulation de dossiers bourrés de papiers, de documents, de formulaires, d’annotations manuscrites, et, étrangement, d’un exemplaire de La Recherche du temps perdu surgit à son côté sur un pupitre.

    « Serpent, levez-vous. »

    Il y a comme une hésitation, pendant laquelle le Serpent se love paresseusement autour d’un vieux tibia que mâchonnait Bélial jusque là.

    Mais le masque grimaçant du Grand Satan, cuit par des millénaires d’Enfer, n’a pas cillé. Des démons parmi les plus jeunes qui étaient sur le point de ricaner s’arrêtent. La tension devient douloureuse. Ou plutôt, plus douloureuse qu’elle ne l’était jusqu’à présent.

    L’avocat général énumère les dossiers, avec une précision méticuleuse, mécanique, administrative. Si Azazel n’était pas aussi terrifié, il apprécierait cet hommage à son plus grand chef-d’œuvre. Car l’assistance, inquiète, entend avec un effroi grandissant les faits, les dates, les liens de causalité qui s’amoncellent. Pas un d’entre les démons qui n’ait soutenu à un moment où l’autre l’un de ces actes. Pas un d’entre eux qui ne se soit au moins une fois inspiré des inventions du Serpent pour parfaire un petit maléfice sur Terre.

    Pas un d’entre eux qui ne remarque aussi les jeunes démons, armés de sarisses, de kriss, de yatagans, de fusils mitrailleurs, d’armes lourdes et massives inconnues des hommes mais laissant à leur seul aspect présager une cruauté extrême, qui gardent désormais les portes du Hall.

    Le petit démon vêtu de rouge continue de lire les dossiers. C’est toute une Histoire de l’Enfer qui se déroule sur l’estrade.

    Le masque du Grand Satan ne laisse pas paraître un seul sentiment, une seule réaction, un seul mouvement. Il est immobilité. Il est douleur intense figée qui se concentre sur elle-même pour s’apercevoir qu’elle existe définitivement bien.

    Le Serpent étire lentement ses anneaux où se reflètent les bouches hurlantes des damnés.

    L’avocat général en arrive à l’épisode de la Faute originelle. Il décrit comment le Serpent séduisit Eve, les émois contre nature qu’il suscitait en glissant sa peau froide entre les cuisses pâmées de la Première femme.

    Un écran de fer fuligineux apparaît soudain et l’on voit dessus Eve se lover contre le Serpent, caressant l’animal qui glisse sa tête avec une lenteur démoniaque et lubrique entre ses cuisses. L’image se fige sur la tête renversée d’Eve, perdue dans une extase douloureuse.

    La voix de l’avocat général monte d’un ton.

    « Là ! Là ! Regardez donc ! Elle n’a pas souffert de sa damnation ! Elle n’a pas subi son péché. Elle a – joui ! »

    Une onde parcourt l’assistance. Le Grand Satan, d’un geste à peine visible, demande à ce que l’on repasse les dernières secondes du film.

    Des millions d’yeux infernaux défragmentent chaque image, détaillent chaque pose d’Eve, analysent chaque expression. Et, dans cette assistance pourtant rompue aux raisonnements les plus tortueux, aux logiques les plus sinueuses, les démons qui ont disputé avec Saint Jean Chrysostome et tourmenté Saint Jérôme doivent céder devant l’évidence la plus la crue, la plus palpable, la plus inexpugnable, la plus infalsifiable. Eve n’a pas souffert du péché originel.

    Un consistoire qui aurait eu la démonstration de l’inexistence divine ne deviendrait pas plus silencieux.

    Le Hall infernal s’est entièrement tu, et pas une aile ne bouge. Les damnés eux-mêmes derrière la paroi de lave semblent s’être soudain arrêtés de souffrir.

    Alors le procureur continue ses dossiers, listant la litanie infinie d’une humanité travaillée constamment par le Mal.

    Les images défilent, parfois mises en valeur par un cercle rouge qui entoure l’élément révélateur, quand l’avocat général ne se sert pas d’un petit laser pour souligner un détail.

    Ce sont des sourires lors d’enterrement, des danses macabres durant la Peste noire, des femmes serrant leurs enfants contre elles au creux de la famine d’Ukraine, des guerres où des soldats ont regardé une fleur, des dictateurs remplacés par d’autres dictateurs mais moqués par des blagues dites sous le manteau, des steaks hachés farcis de rat et d’yeux d’immigrés clandestins pourtant cuits avec amour, des vagues de froid carnassier où les humains se partageaient pourtant un feu, des bateaux qui coulent et des radeaux qui sauvent, des coups suivis de caresses, des brasiers qui font des saintes, des os broyés qui se ressoudent et marchent, des moissons qui brûlent et du pain qui s’offre, des terrains qui s’effondrent et des enfants que l’on sauve, des incendies qui ravagent et des vieillards qui s’échappent, des eaux qui dévastent et des femmes qui nagent.

    Dans une grande balance qui est apparue aux pieds du Grand Satan l’avocat général jette les dossiers une fois qu’il les a détaillés.

    Il n’y a pas encore eu d’accusation. Rien de dit, juste des faits. Et, pendant ce temps, la balance inéluctablement ploie et se penche.

    Mais ce que les plus vieux Mandarins de l’assistance ont compris il y a longtemps est désormais évident pour les plus récents des délégués.

    Tous les projets passés, tous les travaux des précédents millénaires, toutes les recherches infernales, les raffinements de cruauté n’ont abouti qu’à une chose : rien.

    Le Serpent a certainement traité tous ces dossiers, mais les démons de l’assistance pensent maintenant à leurs propres projets. La terreur la plus complète, la plus cruelle, la plus horriblement exhaustive s’est emparée de chacun d’entre eux. Cette terreur est plus atroce que celle du Jugement : ils savaient alors que Dieu pouvait être clément. Ici, il ne reste plus que le Grand Satan. Les délégués n’osent plus bouger, ni se regarder. Ils savent de manière inévitable, de manière aussi sûre qu’un cauchemar ou une damnation qu’au premier mouvement ils rejoindront le Serpent devant l’estrade.

    L’avocat général a lancé le dernier formulaire dans la balance. Il s’appuie à son pupitre, étudiant les Démons tour à tour.

    Sur son trône de fer brûlé, le Grand Satan n’a pas bougé. Son masque fixe à peine l’hémicycle, comme perdu dans un songe lointain, une remembrance du Paradis perdu. A quoi bon tout ça, pour si peu ?

    Il se lève soudain. Ses ailes de fumée absorbent le rougeoiement du magma. Leur ombre écrase l’assistance d’une profonde nuit. Seules les écailles du Serpent continuent de luire.

    La voix du Grand Satan explose soudain dans les cervelles des Démons. Elle mélange une colère profonde, universelle, intense, à une lassitude infinie.

    « En foi de quoi, je ferme la succursale terrestre. Vous m’êtes inutiles. C’est vous qui souffrirez désormais. Serpent, viens. »

    Le Grand Satan est sorti, suivi du Serpent dont la queue disparaît dans l’entrebâillement d’une lourde porte d’acier. Les délégués se regardent.

    Sous la voûte on entend le bruit d’une mitraillette que l’on arme.