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DCCCLXIV. - Atelier d'écriture : monologue intérieur.

Exercice sur le monologue intérieur : le type d’écriture doit dépendre du caractère du personnage.

*

Un hôtel particulier vers le bois de Boulogne, printemps 2013. Dans un salon cousu d’or, une vieille dame un peu sèche, un Abbé et une amie un brin plus volumineuse autour d’un thé dans les ombres d’une fin d’après-midi.

Mon Dieu que cette pauvre Gersande a l’air cruche. Regardez-moi comme elle est mal fagotée –  et ces cheveux dire que je l’avais recommandée à Javier pour qu’il lui taillade sa filasse, elle pourrait se soigner – je suis méchante on a le même âge pourtant, cinquante ans que je me la tape et elle a maintenant trois cheveux qu’elle se vaporise en quoi déjà soir d’automne ou coulée d’hiver bref gris rose couleur caca comme une grand’mère de samedi soir à la télévision. Au moins l’Abbé a l’avantage de sa condition il ne cherche pas à faire mieux en mode que montrer qu’il serait pour ou contre Vatican II selon qui lui parle et la quantité de sucre qu’il a ingérée.

Et ce Chanel : même pas assorti on dirait une chipolata quelle pitié enfin, ce sont mes œuvres, ça la sort, elle vient à la maison, elle entre dans Paris ça la décrotte – et cette manie qu’elle a de lever le petit doigt, frappe la cuiller en argent de Maman sur ta tasse, non mais tu crois que ça me touche ? Je l’ai toujours détestée cette vaisselle de rombière que Maman m’a donnée comme si c’était une compensation à mon pucelage quand elle est venue vérifier que Philippe était techniquement devenu mon mari et surtout que ses actions avaient rejoint le giron familial. Maman a été si contente quand j’ai eu enfin Solène : un mari, une héritière couchée sur du patrimoine, elle est morte pensant à l’éternité pour ses gênes. C’était quand tout ça ? Pierre-Alain, 63. Philippe, 65, Solène… 93.

Soixante-trois. Que c’est loin

Je déteste toujours cette vaisselle, pourquoi ne l’ai-je jamais remplacée ? Des fois je suis sotte cela m’écœure. Ah mais pourquoi toque-t-elle comme ça sa cuiller. Elle veut montrer qu’elle n’a rien oublié de l’école des filles de la Légion alors que j’ai fait Ginette. C’est ça. Léchouille le sucre sur la cuiller tu crois que je ne me souviens pas de ce que tu faisais avec Pierre-Alain en 63 même que tu m’avais demandé si on chopait des enfants par là –

La cuiller a une tache il faudra que Rosita astique je lui dirais tiens. Elle m’a pas dit qu’elle voulait prendre son dimanche bientôt ? Non impossible, Philippe veut qu’on reçoive les Pontèpe-Hirsiteau, je dirai à Rosita de rester – elle va encore pleurer je suis épuisée rien que d’y penser, mais comment vais-je faire sinon : Solène la dernière fois a failli se faire trousser par l’extra dans la cuisine, enfin c’est ce qu’elle m’a dit, tu parles tu crois que j’ai pas eu ton âge.

Sinon il faudra que je trouve un autre extra. J’en toucherai un mot à Javier lundi ou mardi quand il passera me coiffer. Il doit bien avoir deux-trois noms, faudra que je regarde

« Ma chère Gersande, reveux-tu un peu de thé ? Solène me fa-ti-gue si tu savais, avec sa manie d’aller à ses dîners en blanc sur le Pont des Arts. »

Tu parles, ma Gersande, si je sais pas que t’as la cervelle en feu quand je te parle des dîners en blanc. C’est d’une vulgarité ces rallyes pour se montrer aux voitures. Dire que tu as une forêt d’ancêtres, des blasons à carreler une piscine, des ancêtres au front large nez aquilin regard profond moumoute à la Binet sur le crâne, elle devrait s’en prendre une elle aussi, et la voilà qui mouille parce qu’elle crève d’en être de ces mondanités minables. En plus elle devrait trouver un gigolo, son Norbert voudra pas quitter Versailles, préférera aller chasser la truie sanglière dans leur campagne –

À propos où est le numéro d’Abdel ça me ferait du bien de le voir au moins lui il me traite pour ce que je suis, une machine à pognon. La dernière fois il m’a ramonée j’en avais des ampoules au dos et la chatte brisée, pas comme avec Philippe. Je dirai samedi à Abdel pour qu’il passe – ah mais non les Pontèpe-Hirsiteau zut c’est agaçant les Pontèpe-Hirsiteau tout ça parce que Philippe bave sur la Légion d’Honneur du père Pontèpe-Hirsiteau.

« Ah bon, Norbert apprécie énormément les Pontèpe-Hirsiteau, dis-tu ? »

Et voilà, si au moins après m’avoir volé Pierre-Alain tu n’avais pas épousé les seize quartiers de ton Norbert tu ne serais pas à Versailles à compter les dorures qui tombent et les angelots qui se morcellent pendant qu’il astique et graisse son matériel de trucideur à la petite semaine. Bave, bave, c’est toujours ça de pris.

« Non merci, monsieur l’Abbé, je ne reprendrai pas de gâteau. Vous savez, à mon âge, les sucreries… mais que cela ne vous empêche en rien. »

De te gaver et te goinfrer et faire tomber les miettes sur ton rabat, avec Gersande à ta droite qui a déjà graissé tout son chemisier on dirait deux charcutiers qui ont vidé leur fonds de commerce du sol au plafond et se regardent honteux d’avoir aussi bouffé le cochon en pensant que c’était si bon pourtant, oh oui tiens ensuite un peu de culpabilité chrétienne que je t’absous et ils s’en repartiront s’enfourner du Ladurée à la première occasion, tout ce beurre c’est à vomir

Je me fais honte soixante-dix ans et je ressemble à Maman tant je suis aigrie. Depuis quand suis-je comme ça ? Cela me semble une éternité, comme si tout mon mariage ne s’était écoulé que pour me rendre acide comme du vinaigre. Je me suis embusquée sous des oripeaux d’acide, de convenances – il manque plus que l’horloge sous verre ronronnant sur la cheminée pendant que Germaine servirait la soupe à son président Coty de mari : du thé des gâteaux cinq heures, et cette pauvre Gersande qui vieillit mal alors qu’elle avait su conquérir Pierre-Alain pendant que je devais m’emplafonner Philippe, un Abbé qui s’endort des miettes sur le menton –

Il papillote des yeux c’est lamentable et il va pas me faire croire qu’il se lève pour la messe de cinq heures celui-là : à chaque fois que Rosita veut y passer en promenant Churchill elle revient elle se plaint ké cé ouna maledizione ké la chiésa é clostra bon au moins il bouge pas, il bave sur son rabas comme sur un bavoir d’enfant l’Abbé, ça m’évite de l’entendre. Qu’est-ce qu’il en a à faire que des hommes aiment à s’enculer ? Ils sont plus couillus que lui qui agite ses petits fanions aux JMJ.

Cette pauvre Gersande qui se gonfle d’indignation à son tour contre la loi pédéraste, mais vrai, reprends donc un biscuit ma chère, elle te dévore le cookie Lidl comme si elle châtrait un de ces pauvres gens qu’elle honnit du double-menton : à chaque bouchée elle anéantit une rue entière du Marais, au prochain biscuit elle va réformer la planète, la morale, et poser au sommet ce couillon de Pape comme une idole sainte. Remarque ce serait marrant, tiens si j’y allais juste pour la voir à sa manifestation contre la loi, la voir souffler rougir hoqueter marcher et se rendre compte que ça fatigue de faire un chemin plus long qu’entre un taxi et une pâtisserie. Toute cette viande pouah, et Gersande pour sa manifestation veut mettre un ticheurte – toute cette mamelle étouffée, ça pend ça enfle et elle la remplit. De la famille des Comtes de Limoges et c’est une vraie Charolaise. Ça doit exciter l’Abbé, je vois que ça, cette extravagance lactifère.

Je me demande avec quoi il s’excite cet Abbé, c’est un de ces types qui connaissent pour tout auteur profane Bernanos et pour eux c’est déjà oulalah olé olé, Claudel ça devient trop osé –

Gersande s’est peint les ongles en rouge, mon Dieu elle me fait quoi là, je n’en crois pas mes yeux, Solène elle-même me le fait pas. Quelle idée j’ai eu d’avoir un enfant si tard, j’étais tranquille pourtant depuis que Philippe avait compris que ça ne servait à rien d’agiter son petit truc mou jusqu’à ce que lui et Maman se liguent : assurer la descendance, rassurer Maman avant la mort, éviter que l’on jase à la messe –

ça faisait presque trente ans qu’on me regardait avec de l’attente, puis de l’intérêt, puis de l’inquiétude, puis de la pitié, puis de la commisération jusqu’à ce que mon ventre sec et la queue molle de Philippe m’aient remisée au rang des bréhaignes. Pendant que Gersande sortait de ses chairs afflapies une avalanche de descendants, elle les classait en poupées russes pour les photos, c’était dur de ne pas rire : regard vide de bons chrétiens, raie sur le côté, chemise Vichy, pull bleu en coton, médaillon de Saint Christophe – darwiniennement sa marmaille se classe entre le pithécanthrope et le cynocéphale et elle en est si fière. Norbert les a casés un par un dans des conseils d’administration où ils sont très décoratifs

Zut le thé est froid, il va falloir que je sonne Rosita

« Rosita ma fille remettez-nous un peu de thé, ma chère Gersande je suppose que tu reprendras le même, il t’a plu n’est-ce pas ? »

Tu penses j’espère juste que Rosita aura la présence d’esprit de ne pas prendre le Mariage Frères, j’ai mis le Lipton Yellow bien en évidence sur le plan de travail de la cuisine. Gersande n’y connaît rien elle a un palais d’orang-outang et l’Abbé est obligé d’être poli – tu vois qu’elle l’a trouvé délicieux

« Mais non ma chère Gersande, je tiens absolument à garder le petit secret de ce thé, comprends-tu, c’est pour avoir le plaisir de te revoir. »

Hein ma salope que le thé plébéien ça t’émoustille les papilles quand t’as passé soixante-dix ans à sucer du Fauchon après m’avoir sucé Pierre-Alain et chier des mômes tous les ans

« Ah, voilà Solène. Ma chérie, veux-tu venir dire bonjour je te prie. Monsieur l’Abbé, vous connaissez sûrement ma fille. Oh ? Tu sors donc ? Fort bien, n’oublie pas que ton père nous attend à 20h. Oui, un dîner chez les Lanzac. Comment, ma chère Gersande, tu ne savais pas ? Comme c’est regrettable, je suis confuse, vraiment. »

Tiens, prends ça. C’est pas ton Norbert avec sa carabine qui peut connaître les Lanzac, hein ? Ca la ferait bisquer si elle savait que nous avons les Pontèpe-Hirsiteau samedi. Oh zut les Pontèpe-Hirsiteau samedi. Que vais-je leur faire ?

Pourquoi Gersande me parle de Solène, là ? J’aime pas du tout son ton. Et l’Abbé qui s’est redressé dans son Voltaire et joint les mains – eh j’ai qu’une fille ça te travaille, l’eunuque vicairisé ?

« Solène est toute ma joie, c’est un bonheur de chaque instant, la consolation de mon âge. »

Je vais quand même pas leur dire que Philippe tire à blanc, qu’il a toujours préféré les soirées sur ses albums de timbre que sur moi – il s’y prenait si mal, c’était lamentable, je parie que sa mère avait une chemise de nuit avec une fente brodée « Dieu le veult, il le fault » autour, alors quand il a vraiment fallu avoir un enfant, j’ai bien dû me débrouiller avec les moyens du bord, au moins du sang neuf s’est greffé à l’arbre généalogique qui serait devenu complètement souffreteux si Philippe s’était chargé de l’arroser pour le faire grandir – Churchill s’est endormi sur l’Abbé j’espère qu’il va lui baver dessus.

Quelle horreur la nuit de noce avec Philippe, il a prié au pied du lit puis il est monté en s’excusant. Comment voulez-vous que j’enfante avec ça, il savait même pas s’y prendre. Enfin. A la Pentecôte 63 Pierre-Alain était passé par là, j’avais quelques repères – mais cet idiot de Philippe yeux révulsés qui ne bougeait même pas, comme si l’Ange Gabriel allait apparaître et moi soudain devenir grosse.

Pierre-Alain – on s’est croisés au derby des Béhar hier, on s’est salués il m’a même embrassée – mais pourquoi Gersande s’en est-elle mêlée en 63, cet étron glaiseux rempli de macarons et de coquilles Saint-Jacques qui trouvait De Gaulle beau me l’a pris. Pierre-Alain semblait aller bien il a quelques enfants croit-il, il ne les compte pas vraiment – il était juste de passage pour un baptême, il est encore fort galant le bougre. Quel dommage, cette année 63. Quel plaisir, pourtant. Jusqu’à ce que cette grosse vache de Gersande me le

« Monsieur l’Abbé, vous nous quittez déjà ? Doux Jésus, vous un vrai athlète du Christ. Ma chère Gersande, nous sommes entre nous. Reprendras-tu un brin de thé ? Allons, n’hésite donc pas, je t’en refais de suite. Rosita ! Rosita ? Mon Dieu suis-je bête, Rosita a dû sortir. Je lui avais dit de passer au pressing. Mais ne t’inquiète pas, je vais à l’office à l’instant. J’en ai pour deux minutes. »

Et ça te laissera le temps de bâfrer les biscuits, voyons, où est la bouilloire dans cette cuisine déjà. Voilà. L’eau, la prise, ça va bouillir – mais comment une théière peut-elle être aussi sale, bah je la jetterai après. Bon, l’eau, le thé voilà, et puis ça aussi dedans. Quelques gouttes suffiront je pense. Ça sent l’amande, je lui dirai que c’est un nouveau thé que je veux ab-so-lu-ment lui faire goûter. Plateau, tasses, thé, six biscuits pour chien Lidl, elle va les sa-vou-rer

Oh c’est tout de même lourd cela à mon âge, et cette sotte de porte qui s’est refermée, je suppose qu’il faut pousser avec le dos. D’ici on entend Gersande qui mastique en bonne laitière. Il faudra que je ne remarque pas qu’elle s’est enfilé six biscuits, de toute manière je lui en rapporte.

« Ma chérie, j’espère que tu vas aimer ce nouveau thé aux amandes. C’est original, n’est-ce pas ? Quelques biscuits, peut-être ? Attends, laisse-moi te servir. Allons, allons, c’est un plaisir, voyons. »

Les biscuits sont tellement secs qu’elle va crever de soif.

« Alors, ce thé, qu’en penses-tu ? Prodigieux, n’est-ce pas ? »

Crève, salope.

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