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DCXXXI reloaded. - Contes modernes : la malle-poste.

En farfouillant, j'ai retrouvé ce texte de mai 2008, qui n'était pas forcément très clair. Nouvelle tentative.

*

Le fait qu’il y ait un collège sur la place ne surprenait plus trop personne. Mais on ne se souvenait plus à la reconnaissance de quel personnage ayant dormi à l’auberge on devait ça. Le village n’était pas réputé pour être inscrit sur les cartes, encore moins dans les livres d’histoire.

Pourtant, on avait réussi à grand coup de relation à y faire tenir une classe et un professeur, et, surtout, à le maintenir. Encore un miracle, bien qu’on supposât lors des veillées que les fréquents allers-retours du maire au chef-lieu, et surtout les relations de l’ancienne guerre, devaient un peu expliquer ceci ou cela.

Quoi qu’il en soit c’était aussi dans ce village qu’une autre incongruité administrative avait établi l’arrêt de la poste hebdomadaire, à l'angle de la rue du Pavois. L’élégant cervelet des Ponts et Chaussées qui avait expectoré une telle incongruité de son faux-col de celluloïd avait dû se dire qu’ainsi les Lumières se répandraient sur tout le village jusqu’aux confins des coteaux et des vallées.

Cela n’avait pas interdit pour autant au maire de se maintenir à un fauteuil qu’il tenait de son père. Un retraité quelconque qui se serait aventuré à étudier les couloirs d’archives de la mairie aurait même certainement découvert que l’on était ici maire de père en fils depuis la Révolution dans ce village. Mais c’est une autre histoire.

Les amandiers qu’on avait plantés sur la place commençaient à battre de l’aile sous les derniers embruns de poussière que la nuit déposait sur les feuilles bleutées.

L’animation s’efforçait de battre son plein, mais à quatre heures du matin l’été en campagne aussi est difficile.

Depuis deux heures déjà on voyait le soupirail du boulanger traversé d’ombres jaunes et noires, mais c’était chose courante et surtout du côté respectable de la place, vers la mairie. Le vent commença à bouger les branches dans un lent balancement à peine perceptible lorsqu’une ombre précautionneuse arriva en longeant la fontaine, se gardant des éclats d'eau.

Le maître de poste ôta la longue couverture qui le couvrait, suspendit un cornet aux grilles du collège, poussa une pierre de la pointe de ses bottes crasseuses et attendit.

Une autre ombre, penchée comme pour tenir un ventre enceint lorsqu’il fait froid, le rejoignit de l’autre côté de la place. C’était sa femme, qui apportait un tabouret. Il s’y assit. Rajustant sa couverture, elle retourna vers les ombres conjugales : lorsqu’il commençait aussi tôt, il appréciait une daube à son retour et elle ainsi ne dormait pas de la nuit.

Le maître de poste cherchait dans son gousset l’inspiration. Il trouva de vieux bouts de fil, du papier, quelques rognures d’ongles et de nez où surnageaient les fils torsadés du tabac. L’allumette illumina son nez pendant qu’il se disait que les mêmes mensonges que la semaine passée, et que les précédentes, et que celles d’avant, se reproduisaient toujours encore. Surprenant, après tout. Mais le mensonge, ça marchait bien en politique. Alors pourquoi pas là.

La place était grise comme toutes les semaines, d’un gris bleuté où les ombres se formaient par lents dégradés. L’habitude transmise de gène en gène pouvait seule permettre de reconnaître la colonne renversée à côté de l’église, qui restait couchée comme une relique que les chiens compissaient avec une régularité d’astronome.

Il y avait des carrés d’ombres qui étaient parfois une rue, d’autre des bâtiments. La nuit, d’un bleuté noirci, laissait progressivement passer les haillons métalliques de l’aube, percés ça et là de brins lumineux.

Sursaut. Un pan de porte, derrière l’église, avait claqué. Le vent, sûrement. Marie en était seulement à la barrière de l’enclos. Pressée comme elle l’était, elle le rejoignait toujours en premier.

Il devinait déjà le frottement de ses chevilles l’une contre l’autre, alors qu’elle tressautait sur les pavés. Sans avoir à lever la tête, il sut qu’elle ralentissait un peu, le long du banc, pour y poser un instant sa main et caresser la trace de crasse et de sueur que le temps avait laissé à force d’échanges dominicaux et de dos qui attendaient les enterrements. Voilà des années qu’elle devait faire ça. Il laissa tomber le mégot dans la poussière, le repoussant d’une chiquenaude vers un tas de crottin.

« Bonjour, Marie.

- Bonjour, Pierre. »

Elle s’appuya comme chaque semaine à quelques mètres, contre la grille. Le maître de poste leva alors les yeux vers son cornet, qui brunissait lentement. La rue du Pavois laissait pénétrer une lumière grise et rampante. Les cailloux et les pierres, aussi minuscules qu’ils fussent, faisaient courir derrière eux d’immenses traînées de velours au noir profond, dans une lente procession cérémonieuse de l’aube.

« Il va bien ? demanda le maître de poste.

- Oui. Enfin. Comme toujours, tu sais. Pas grand’chose à dire, pas grand’chose à en dire.

- Et son moral ?

- Je sais plus. Comment veux-tu que je sache ?

- Mh. Tu es tôt ce matin.

- C’est vrai. Des choses à faire. »

Le sommet des pierres de la rue s’était brusquement nappé d’une lumière laiteuse. On commençait à voir au bas du ciel les défilés d’arbres qui découpaient leurs allures de lances engraissées sur les mouchetures des nuages.

Au-delà du village, une ombre planait vers la combe. Ce pouvait être une buse, ou n’importe quoi d’autre. Sorti des chevaux, Pierre n’avait jamais été très bon en quoi que ce soit. Ce ne serait pas demain qu’il pourrait jouer au vieux singe. On entendit des pas qui traînaient, lourdement. Le maître de poste se dressa, frotta son pantalon du revers de la couverture.

« Je vais chercher le train de la poste. Tu m’accompagnes ?

- C’est Jeanne. »

Pierre s'arrêta un instant, surpris. Puis il haussa les épaules, salua du bout des doigts les cageots qui tressautaient sur une brouette que poussait la vieille Jeanne. Il passa au vent pour éviter l’odeur de plumes mouillées et de fiente que les volailles terrifiées laissaient tomber à la cadence des cahots.

Quand il revint, traînant le lourd train de la poste, l’air avait pris cette consistance fraîche et bleutée des aubes qui n’en finiront pas de naître, avant les jours qui n’en finiront pas d’étouffer. Les chevaux se laissaient guider.  Seule la vieille jument encensait à qui peut mieux, vérifiant que l’air était bien là et qu’il ne mentait pas sur la journée.

Dans le chêne les pépiements des moineaux prenaient de l’assurance. À côté du collège désormais trois armures de couvertures et de balluchons attendaient. Les volailles, plumes ébouriffées par la brise, poussaient leurs yeux exorbités entre les mailles d’osier. Quelques tomates reposaient sur leurs feuilles soigneusement préservées pour l’odeur, à côté de gousses d’ail encore violettes et molles.

Sur la rue du Pavois, les tissages des cailloux et de la lumière se mirent à trembloter, puis à trembler. Les oiseaux s’envolèrent, faisant tomber des glands précoces. Un claquement monta de la rue, puis un autre. Un lourd grondement de cuir et de fer rampait le long des murs, suivait les interstices des portes. Un chat fit mine de s’enfuir, avant de rejoindre le recoin d’une porte cochère. Le long des façades, les volets s’ouvrirent avec affolement.

On entendait les raclements des fers, le cri des courroies distendues par l’écume. Les poules de Jeanne essayèrent de battre des ailes tandis qu’elle tenait leur empilement de cages.

Les roues battues de lumière, la malle-poste tangua sur la place comme un jugement dernier.

Les fers des quatre chevaux battaient la terre avec des éclats d’incendie, les ressorts immenses continuaient de gémir et de pester tandis que le postillon aux yeux noircis de fatigue guidait l’attelage jusqu’aux grilles du collège. Le cheval de brancard gauche montrait le plus des signes de fatigue : ce n’était pas de tout repos de tirer et de porter le postillon. Surtout celui-ci, qui avait du poids et la vessie lourde.

Pierre aida à descendre, et ôta les sangles de la poste, pour qu’on mette les chevaux frais. Des mains tendirent des licous, tirèrent des sangles. Les bagages descendirent, rapidement, dans le même ballet usuel qui se répétait de semaine en semaine. L’un des chevaux roulait son œil, jetant la tête en arrière pendant qu’il frappait un caillou de la pointe d’un sabot. Les autres pissaient lentement des rivières d’urine qui se rejoignaient pour longer la grille du collège. Certaines femmes, surtout Jeanne, avaient toujours du mal à les enjamber. Récriminations habituelles, surtout lorsqu’il s’agit de monter.

Le maître de poste ôta son cornet de la grille après avoir poussé la porte de la malle. Les chevaux renâclèrent pesamment pendant que le postillon monta. Il tirait un peu trop les crins de son cheval, tout de même.

« Pierre ! – c’était Marie.

- Oui ?

- Pierre, je pars. Je ne reviendrai pas. Je te quitte. Je vous quitte. C’est fini.

- Mais…

- Sonne, s’il te plaît. Tais-toi. »

Pierre alors souffla dans son cornet les dernières ombres de la nuit des notes comme des bulles, qui montèrent et s’évanouirent.

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