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DCCCLXII. - Atelier d'écriture : le Procès.

Sujet : Le Procès.

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Ce n’est pas au Vésuve, dans l’Etna ou la Soufrière que je vous emmène. Savez-vous que Jules Verne n’avait pas totalement tort ? Imaginez une île au cœur d’une mer glaciale où croisent les Kraken et naviguent des icebergs qui oscillent lourdement, posez-y des Vikings et des alcooliques. Ceci, c’est l’Islande.

Dessus, mettez-y des plaines caillouteuses parcourues par des chevaux aux poils longs et au jarret court, de l’herbe rase et jaune soulevée par un vent que réchauffe tout juste le soleil d’été, des montagnes aux roches éboulées que ronge le gel et un lichen tenace, de la neige, des glaciers qui naviguent dans les terres comme des socs de charrue, le séjour des dieux d’Asgard et un volcan.
Ce volcan, c’est le Snæfellsjökull. C’est le métronome souverain du climat universel. Qu’il soupire, et les avions ne décollent plus. Qu’il tousse, et les fourmis humaines soudain se rappellent la futilité de la vie et l’utilité des sacrifices d’enfant. Qu’il éternue – mais cela je ne vous le souhaite pas.

Le Snæfellsjökull, c’est une fournaise de roches, de pierres, de diamants liquides qui rougeoient, de rivières de métal fondu, d’orages de mercure et de chrome, une géhenne brûlante de souffre, de vapeurs asphyxiantes, de lave et de magma sortie de la plus tourmentée des âmes. Son poumon est une mer orageuse, un cratère qui a ses marées, ses lentes poussées de magma dévorant comme un cœur qui bat au rythme de l’éternité et marque la lourde avancée du temps par des carnages qui ravagent l’atmosphère avant d’étouffer la terre et les hommes qui y rampent. Il y a des brusques tempêtes, où la lave s’emporte en houles soudaines, en vagues de granit liquéfié qui dévore en retombant la diorite la plus robuste. Il y a des nuées qui s’envolent dessus ce cratère, et brisent les nuages les plus épais comme s’il s’agissait de simple buée sur un miroir. Il y a des moments d’accalmie étrange, plus terrifiants encore, où l’esprit devine que dans ce lac de lave se prépare des anéantissements.

Quelques hommes ont voulu approcher ce cœur brûlant. Aucun n’a survécu. Sauf un. Mais c’est une autre histoire.

L’histoire dont nous nous occupons nous contraint cependant de plonger dans cet océan de chaleur, où la notion même de brûlure évoque la sensation d’une agréable fraîcheur.

Plongeons.

Vous hésitez ? Vous avez raison. La seule pensée de s’approcher du cratère a déjà grillé votre peau, incendié vos poumons, exhalés en une vapeur rosâtre et brûlante.

Faites-moi confiance cependant. Imaginez que vous êtes comme moi. Il suffit de peu de choses en somme. Lesquelles ? Vous le devinerez bien assez tôt.

Nous avons plongé dans la lave. Nous avons nagé dans le souffre. Les cristaux gazéifiés ont caressé notre peau, la roche fondue a poli notre épiderme et liquéfié nos os, et voilà que nous y sommes : au cœur du Snæfellsjökull le Grand Satan tient ses assises plénières. Le séminaire bat son plein depuis quelques jours déjà.

Le programme était chargé jusqu’à présent. A peine les délégués ont-ils eu le temps de siroter un cocktail à l’amiante. Les différents membres du Comité exécutif ont tour à tour passé en revue les grands axes de la politique stratégique du mal, égrenant les litanies de chiffres, de graphiques, de projections, de sondages, de prolégomènes et de conclusions intermédiaires avec un malin plaisir goûté de toute l’assistance.

Thamuz, le délégué général aux guerres a présenté un plan, salué à l’unanimité, de fusion des guerres civiles et des guerres inter-état grâce à un tout nouveau type de terrorisme. Causathan, le directeur de la famine, a fait état de chiffres salués, encouragé en cela par les statistiques de renforcement de la rigueur des hivers occidentaux.

Mais on a surtout noté la présentation du jeune Béhémoth, le chargé de mission à la vie de couple. Sles propositions d’une malignité inouïe ont créé un vrai événement, faisant jaser maints délégués jusque tard dans la nuit, par-dessus des jeux de cartes graisseuses abandonnées et des verres où le mercure séchait lentement dans les remugles torrides des paroles démoniaques. La méthode en sept points pour semer la zizanie et la mésentente dans tous les couples est en effet non seulement d’une cruauté si inouïe qu’aucun humain qui y serait soumis s’en relèverait, mais a aussi l’avantage d’être industrialisable à grande échelle. Cette technique peut être déployée par des légions de démons plutôt juniors, ce qui assurera à la méthode Béhémoth un rendement significatif.

L’assistance repose désormais ses verres et déglutit rapidement les derniers canapés aromatisés aux hurlements de damnés. Les Trompettes du Jugement viennent de sonner, et les délégués rejoignent le Hall pour le discours de clôture.

L’hémicycle est une pièce qui a la taille de l’éternité. Les parois, que l’on devine à peine, semblent se mouvoir par saccades, tendues soudain par les bras, les jambes, les têtes des damnés qui sont emmurés et brûlent éternellement. On devine parfois derrière cette peau luisante une rivière de lave que le Snæfellsjökull fait soudain remonter, dévorant des corps qui n’ont plus d’âme et pourtant continuent de souffrir, rongés par le souffre, fondus par le magma et pourtant perpétuellement hurlants. Alors dans ce grouillement on aperçoit des batailles, des corps qui se battent pour s’enfuir, qui se chevauchent et se poussent devant les avancées de la pierre fondue, mais sans succès, sans réussite, sans rien d’autre que la peur accentuée et la certitude de ne pouvoir s’échapper.

Le plafond est fait d’une voûte gigantesque où pendent des corps maculés, des cadavres sans têtes, des cervelles fichées aux bouts de lances, de têtes énucléées où l’on a fiché de vieux cierges qui luisent sourdement. Entre les arcades faites de péronés et de clavicules des mouches volent et se nourrissent.
Sur des parois de lave liquide défilent les noms des nouveaux inscrits sur les réseaux sociaux, challenge de l’exercice clos : un inscrit sur Facebook, une âme maudite de plus.

Les démons sont nerveux : le Grand Satan va parler.

L’assistance frémit. Dans ce hall sombre où coulent la lave et les douleurs des damnés qui cuisent dans de grands chaudrons autour de l’estrade, la lumière a été comme avalée. Elle n’est pas plus sombre, ou plus rouge. Elle est plus douloureuse. Même Astaroth, qui n’en est pas à son premier séminaire, a une vieille plaie qui lui cuit au défaut de l’aile gauche.

Le Grand Satan est là. Derrière ses ailes faites de nuit et d’atroces gémissements, le Board tout entier s’assied sur des sellettes de fer rouillé aux clous maculés de poisson.

Un démon tremblant s’approche en poussant un wagonnet qui grince, puis en sort une première ramette de papier. Le discours promet d’être infernalement ennuyeux. Les délégués se caressent de leurs ailes d’un air connaisseur.

Le Grand Satan regarde le discours longuement préparé. D’une chiquenaude il le jette derrière lui où il brûle dès qu’il touche le sol. Belzébuth et Lucifer se regardent avec inquiétude. Voilà qui est en-dehors des règles.

La voix du Grand Satan vrille soudain les oreilles de l’assistance.

La voix du Grand Satan, ce n’est pas un son. C’est une douleur, une atrocité qui brûle et décompose chaque radicelle neuronale. A son contact, des synapses se tordent, grésillent et explosent pendant que le cerveau résonne au rythme de la chute de pierres tombales. Les anciens archanges à chaque mot sentent leur peau brûler à nouveau de la Chute. Tout n’est plus qu’atrocité et solitude infinies.

Et la voix du Grand Satan n’a pas commencé un discours normal. Ou même anormal.

La voix du Grand Satan n’a pas salué les efforts faits, les accomplissements ou promis plus de travail encore. Bref, ce n’est pas une conclusion de symposium.

Car la voix du Grand Satan a demandé au Serpent de s’approcher.

Sans que rien n’ait pu paraître au regard, une partie de l’hémicycle s’est brusquement vidée. Comme si des délégués s’étaient soudain étonnés d’être là par erreur pour regagner leur place légitime, ou si d’autres, pris d’un brusque sursaut de conscience, s’étaient rappelés qu’ils avaient une pandémie sur le feu.

Au centre de ce cercle, une forme allongée s’étire et s’allonge avec lenteur, ses écailles vertes et bleues luisant furtivement d’un éclat vaguement gluant sous les lustres faits de crânes et d’omoplates pulvérisés. Le Serpent glisse le long des gradins et se rapproche de l’estrade.

« Si, Sire, je suis ici. Soyez assuré que je suis votre serviteur soumis. »

La voix du Serpent siffle sourdement dans l’assistance.

« Serpent, je souhaite que nous réexaminions tes états de service. »

Il y a eu comme un hoquet dans l’hémicycle. Le Serpent est le plus vieux collaborateur du Grand Satan. Le Tentateur lui-même semble s’être un instant figé. Dans un angle un vieux démon ne trouve plus si drôles les procès qu’il avait organisés à Moscou et est pris d’une crise de panique.

Un petit démon, vêtu d’une robe rouge doublée d’hermine de procureur général, paraît sur l’estrade. Cette robe, les démons la connaissent bien. C’est celle que portait Michaël juste avant que la moitié du Ciel ne s’effondre au troisième coup de marteau du Saint-Esprit, emportant les Révoltés aux Enfers dans une nuée de souffrance, de peine, de gémissements, de grincements de dents, de peau brûlée, d’horreur et d’impuissance. Une accumulation de dossiers bourrés de papiers, de documents, de formulaires, d’annotations manuscrites, et, étrangement, d’un exemplaire de La Recherche du temps perdu surgit à son côté sur un pupitre.

« Serpent, levez-vous. »

Il y a comme une hésitation, pendant laquelle le Serpent se love paresseusement autour d’un vieux tibia que mâchonnait Bélial jusque là.

Mais le masque grimaçant du Grand Satan, cuit par des millénaires d’Enfer, n’a pas cillé. Des démons parmi les plus jeunes qui étaient sur le point de ricaner s’arrêtent. La tension devient douloureuse. Ou plutôt, plus douloureuse qu’elle ne l’était jusqu’à présent.

L’avocat général énumère les dossiers, avec une précision méticuleuse, mécanique, administrative. Si Azazel n’était pas aussi terrifié, il apprécierait cet hommage à son plus grand chef-d’œuvre. Car l’assistance, inquiète, entend avec un effroi grandissant les faits, les dates, les liens de causalité qui s’amoncellent. Pas un d’entre les démons qui n’ait soutenu à un moment où l’autre l’un de ces actes. Pas un d’entre eux qui ne se soit au moins une fois inspiré des inventions du Serpent pour parfaire un petit maléfice sur Terre.

Pas un d’entre eux qui ne remarque aussi les jeunes démons, armés de sarisses, de kriss, de yatagans, de fusils mitrailleurs, d’armes lourdes et massives inconnues des hommes mais laissant à leur seul aspect présager une cruauté extrême, qui gardent désormais les portes du Hall.

Le petit démon vêtu de rouge continue de lire les dossiers. C’est toute une Histoire de l’Enfer qui se déroule sur l’estrade.

Le masque du Grand Satan ne laisse pas paraître un seul sentiment, une seule réaction, un seul mouvement. Il est immobilité. Il est douleur intense figée qui se concentre sur elle-même pour s’apercevoir qu’elle existe définitivement bien.

Le Serpent étire lentement ses anneaux où se reflètent les bouches hurlantes des damnés.

L’avocat général en arrive à l’épisode de la Faute originelle. Il décrit comment le Serpent séduisit Eve, les émois contre nature qu’il suscitait en glissant sa peau froide entre les cuisses pâmées de la Première femme.

Un écran de fer fuligineux apparaît soudain et l’on voit dessus Eve se lover contre le Serpent, caressant l’animal qui glisse sa tête avec une lenteur démoniaque et lubrique entre ses cuisses. L’image se fige sur la tête renversée d’Eve, perdue dans une extase douloureuse.

La voix de l’avocat général monte d’un ton.

« Là ! Là ! Regardez donc ! Elle n’a pas souffert de sa damnation ! Elle n’a pas subi son péché. Elle a – joui ! »

Une onde parcourt l’assistance. Le Grand Satan, d’un geste à peine visible, demande à ce que l’on repasse les dernières secondes du film.

Des millions d’yeux infernaux défragmentent chaque image, détaillent chaque pose d’Eve, analysent chaque expression. Et, dans cette assistance pourtant rompue aux raisonnements les plus tortueux, aux logiques les plus sinueuses, les démons qui ont disputé avec Saint Jean Chrysostome et tourmenté Saint Jérôme doivent céder devant l’évidence la plus la crue, la plus palpable, la plus inexpugnable, la plus infalsifiable. Eve n’a pas souffert du péché originel.

Un consistoire qui aurait eu la démonstration de l’inexistence divine ne deviendrait pas plus silencieux.

Le Hall infernal s’est entièrement tu, et pas une aile ne bouge. Les damnés eux-mêmes derrière la paroi de lave semblent s’être soudain arrêtés de souffrir.

Alors le procureur continue ses dossiers, listant la litanie infinie d’une humanité travaillée constamment par le Mal.

Les images défilent, parfois mises en valeur par un cercle rouge qui entoure l’élément révélateur, quand l’avocat général ne se sert pas d’un petit laser pour souligner un détail.

Ce sont des sourires lors d’enterrement, des danses macabres durant la Peste noire, des femmes serrant leurs enfants contre elles au creux de la famine d’Ukraine, des guerres où des soldats ont regardé une fleur, des dictateurs remplacés par d’autres dictateurs mais moqués par des blagues dites sous le manteau, des steaks hachés farcis de rat et d’yeux d’immigrés clandestins pourtant cuits avec amour, des vagues de froid carnassier où les humains se partageaient pourtant un feu, des bateaux qui coulent et des radeaux qui sauvent, des coups suivis de caresses, des brasiers qui font des saintes, des os broyés qui se ressoudent et marchent, des moissons qui brûlent et du pain qui s’offre, des terrains qui s’effondrent et des enfants que l’on sauve, des incendies qui ravagent et des vieillards qui s’échappent, des eaux qui dévastent et des femmes qui nagent.

Dans une grande balance qui est apparue aux pieds du Grand Satan l’avocat général jette les dossiers une fois qu’il les a détaillés.

Il n’y a pas encore eu d’accusation. Rien de dit, juste des faits. Et, pendant ce temps, la balance inéluctablement ploie et se penche.

Mais ce que les plus vieux Mandarins de l’assistance ont compris il y a longtemps est désormais évident pour les plus récents des délégués.

Tous les projets passés, tous les travaux des précédents millénaires, toutes les recherches infernales, les raffinements de cruauté n’ont abouti qu’à une chose : rien.

Le Serpent a certainement traité tous ces dossiers, mais les démons de l’assistance pensent maintenant à leurs propres projets. La terreur la plus complète, la plus cruelle, la plus horriblement exhaustive s’est emparée de chacun d’entre eux. Cette terreur est plus atroce que celle du Jugement : ils savaient alors que Dieu pouvait être clément. Ici, il ne reste plus que le Grand Satan. Les délégués n’osent plus bouger, ni se regarder. Ils savent de manière inévitable, de manière aussi sûre qu’un cauchemar ou une damnation qu’au premier mouvement ils rejoindront le Serpent devant l’estrade.

L’avocat général a lancé le dernier formulaire dans la balance. Il s’appuie à son pupitre, étudiant les Démons tour à tour.

Sur son trône de fer brûlé, le Grand Satan n’a pas bougé. Son masque fixe à peine l’hémicycle, comme perdu dans un songe lointain, une remembrance du Paradis perdu. A quoi bon tout ça, pour si peu ?

Il se lève soudain. Ses ailes de fumée absorbent le rougeoiement du magma. Leur ombre écrase l’assistance d’une profonde nuit. Seules les écailles du Serpent continuent de luire.

La voix du Grand Satan explose soudain dans les cervelles des Démons. Elle mélange une colère profonde, universelle, intense, à une lassitude infinie.

« En foi de quoi, je ferme la succursale terrestre. Vous m’êtes inutiles. C’est vous qui souffrirez désormais. Serpent, viens. »

Le Grand Satan est sorti, suivi du Serpent dont la queue disparaît dans l’entrebâillement d’une lourde porte d’acier. Les délégués se regardent.

Sous la voûte on entend le bruit d’une mitraillette que l’on arme.

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