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  • DCCCLXI. - Atelier d'écriture : le gardien de nuit.

    Exercice sur le gardien de nuit. - Votre personnage cherche un travail comme gardien de nuit dans le musée d’une petite ville. Il est seul la nuit. Au bout d’un moment, un tableau va attirer son attention, et l’on glissera alors vers l’étrange.

    *

    C’est lorsque Maman lui annonça qu’il avait un entretien que Markus Vaan Markt se dit qu’il finalement devoir s’en sortir. Pas le genre de chose dont il pourrait parler à la boxe. Gardien de nuit ! Dans un musée, en plus. Au moins verrait-il peu de monde, il serait tranquille. Le genre de boulot où l’on peut dormir du cardio fait la journée.

    Berndt Groenindge Vaan Ringj, rejeton surnuméraire d’une noria de marchands anversois à la noblesse dorée sur tranche au fil des siècles et du commerce triangulaire, regarda l’animal qui accompagnait Madame Vaan Markt et sa voilette.

    Bosselé, buté, borné, moustachu d’un jaune pisseux, les oreilles en chou-fleur et le nez lézardé de veinules couperosées de tous les hommes qui traînaient le soir leur chômage le long de l’Escaut, bref, le genre que Heer Groenindge préférait sentir contre lui l’espace d’un emballement honteux, minuit passé, que dans le musée qu’il gérait.

    Il soupira. Au moins cette brute garderait-elle et boxerait-elle au besoin. Pas comme l’autre étudiant fin et gracile que Heer Groenindge avait engagé le temps d’un égarement, et qui n’avait même pas laissé de mot d’adieu où se trouvait auparavant une Vierge d’ivoire.

    Heer Groenindge embaucha donc Markus, mais ne lui serra pas la main.

    Poussé par Maman, Markus apprit à être à l’heure. Poussé par les alarmes qui se déclenchaient régulièrement, il fit ses rondes. Stoppé par le regard de Heer Groenindge, il ne glissa plus de bière dans sa musette.

    Ce qui fit que le temps devint très long, et qu’il s’écoule plus lentement encore dans un musée, la nuit.
    Alors Markus s’occupa. L’ancien salon où les ancêtres de Heer Groenindge avaient entreposé des grands formats de l’École flamande – Memling, Jan Mertens, Jan Peeters et surtout Joardens dont le nom comme les chairs paysannes faisaient trembler la lèvre molle du directeur – servit quelques semaines de salle de boxe.

    Sauf que le parquet craquait. Markus prit donc la salle à côté, carrelée. C’est alors entre des retables médiévaux, sous les regards crucifiés de Saint André et de Saint Laurent qu’il fit désormais ses pompes et ses abdos.

    Mais entre le sport au club et celui au travail Markus dut au bout d’un moment se prononcer. Car il fallait choisir entre s’assoupir sur le ring ou ronfler dans le musée, avec le risque d’une alarme qui s’emballe et du regard légèrement brumeux mais laissant paraître néanmoins un courroux féroce qu’un gendarme réveillé en pleine nuit pouvait laisser paraître.

    Markus se cantonna donc dans sa guérite avec les sandwiches de Maman, mordillant sa moustache devant les crachotis de la radio.

    Les courriers du cœur l’indignaient tout particulièrement. Il se demandait bien comment on pouvait en venir à laisser une femme s’épancher ainsi, alors qu’il suffisait de la battre tant qu’elle ne s’occupait pas de la vaisselle. On le voit, Markus que sa Maman avait fort bien élevé et laissé sous totale dépendance, avait quelques opinions assurées sur les relations inter-sexe. Sa longue fréquentation des vestiaires anversois n’avait fait qu’affermir une philosophie que même la contemplation des matchs de catch féminin n’entamait pas.

    Il sortait alors et faisait sa ronde, chantonnant des trucs bien sales entendus à Ostende dans le silence pieux du musée.

    A l’étage la famille de Heer Groenindge avait remisé, comme au faîte d’un retable précieux, les pièces les plus frappantes de la collection. En général, Markus se contentait de passer dans les salles pour badger. Ça l’intéressait pas, ces cochoncetés où les femmes avaient le regard vide du Quartier rouge mais le sein plat, vide, morne, accompagné d’une hache dans la tête ou d’yeux sur un plateau.

    Derrière la bibliothèque pourtant il y avait une salle avec des tableaux que Markus avait finis par trouver rigolos.

    Il y en avait un plutôt grand, posé sur un bahut, qu’à force de regarder il avait fini par remarquer. Un début d’image rémanente s’était déposé dans le fouillis de ses neurones, malmenés sérieusement par des années de bière, d’uppercuts, de beuveries et de crochets.

    Une ville brûlait. Des monstres se battaient, une maison-tête s’ouvrait. Ça s’agitait, ça grouillait, ça remplissait. Des femmes sortaient d’une sorte d’auberge pour jeter à l’eau des soldats-crapauds. Devant, une femme gigantesque, mince, maigre, coiffée d’une marmite ou d’un casque, s’enfuyait sans un regard en arrière, portant des casseroles et des poêles dérisoires. Tout semblait absurde. Une fin du monde sans sang, mais sans raison, définitive.

    En haut à droite un monstre-grenouille semblait faire  le fier, perché sur une muraille, brandissant une lance. Dans tout Dulle Griet, c’était le préféré de Markus. On voyait à peine le petit animal : ombre noire dans le lointain.

    Une nuit vers trois heures Markus ne vit plus le monstre.

    Il y eut quelques déclenchements de rouage et pas mal d’hésitation.

    Markus se mordilla la moustache, signe d’une intense réflexion, hésita et haussa les épaules.

    La fatigue. Trop de sport.

    Il continua sa ronde.

    A cinq heures le monstre n’était pas revenu.

    Markus alla chercher un fauteuil du XVII°, tira l’auguste mobilier et l’escalada pesamment, puis grimpa sur le bahut historique, pour approcher son nez bosselé du tableau.

    Il y avait comme une trace là où jadis pavanait le monstre.

    Pourtant la couleur rougeoyante de l’incendie semblait avoir toujours été étalée de la même manière, sans solution de continuité.

    Markus avait déjà vu des Post-It. Il se dit que le monstre avait été collé pareil, et qu’il était tombé une fois la colle séchée. Encore le coup d’un mauvais artisan. Markus, malgré sa fainéantise ou peut-être à cause d’elle, haïssait farouchement les mauvais ouvriers.

    Il chercha derrière le bahut, le tira. Pas de peinture tombée, pas de monstre. Rien.
    Markus commença sérieusement à s’inquiéter. Que dirait Heer Groenindge quand il verrait que le monstre manquait ? Que dirait Maman ? Même pas capable de garder une baraque avec des vieilles toiles dedans.

    Ce satané monstre était forcément quelque part, enfin.

    Quand à huit heures du matin Madame Rosalinde vint ouvrir la caisse, elle trouva Markus en nage et plein de poussière, mais lui n’avait rien trouvé, sauf une famille araignée qui avait dû déménager de façon fort subite.

    A trois heures de l’après-midi, Madame Rosalinde fut interrompue dans son macramé par un Markus qui n’avait pas dormi, la moustache de travers, et qui lui acheta un billet. D’étonnement Madame Rosalinde rajusta le gilet qu’elle avait posé sur ses épaules par crainte du froid.

    « Vaan Markt, qu’est-ce que vous fichez ici ? »

    Markus sursauta. Heer Groenindge l’avait surpris dans la salle des Bruegel. Il tenta de réfléchir, ce qui demandait beaucoup de ressources motrices. Il n’était pas habitué à parler.

    « Euuuuuuh… venu voir toile.

    - Ce n’est pas une toile, Vaan Markt. Ce tableau est peint sur du bois.

    - Pardon, tableau, Heer Direktor.

    - Vous ne le voyez pas assez la nuit ?

    - Oui, nuit, jour, vous savez, pas pareil, vérifier…

    - Aaaah, vous vouliez le voir autrement ! En plein jour ! Cela me fait chaud au cœur que vous l’appréciez à sa juste valeur ! Bravo, Vaan Markt. Qui eût cru que la lumière des Muses puisse s’étendre jusqu’aux tréfonds d’un cortex comme le vôtre ? L’art est bien sensible à tous, finalement ! »

    La voix de Heer Groenindge se fit plus douce, presque caressante, onctueuse.

    « Voulez-vous que nous en parlions plus avant, Markus ?

    - Je… non, merci, ça ira, Heer Direktor.

    - Vraiment, Markus ? N’êtes-vous pas certain que dans ces instants de découverte un coup de main de quelqu’un d’expérimenté…

    - Vous assure que non, Heer Direktor. Vais me débrouiller.

    - Ah. Bon. Bien. D’accord. Si vous le dites. Que ça ne vous empêche pas d’être là à l’heure ce soir, Vaan Markt. »

    Markus, seul dans la pièce, regarda la toile. Son cœur se serra quand il constata toujours l’absence du petit monstre. Il eut un hoquet. Dulle Griet avait disparu. De la femme gigantesque ne restait plus qu’une casserole, tombée sur un crapaud-soldat.

    Quelque chose de décisif s’affola chez Markus. Quelque chose qui savait que le monde devait normalement être réel, que la bière était vendue à deux euros chez Onze-Lieve-Vrow et que le club fermait quand la cloche de l’église d’à côté sonnait et qu’il faisait nuit. Quelque chose sur la certitude du monde. Quelque chose qui jusque là était plus ferme que la rotation des astres et le degré de la Kwak.

    Un groupe de Coréens entra en jacassant. Ils se postèrent devant le tableau, pendant que le guide imperturbablement récitait son propos dans leurs oreillettes. Ils regardèrent leurs objectifs, mitraillèrent syndicalement, partirent les pieds traînants. Un vieillard rota longuement. Un curieux posa un doigt sur Le Recensement de Béthléem, grattant la peinture de l’ongle. Satisfait, il photographia l’antiquité et s’en alla, cognant un chambranle du XV° avec son objectif.

    Markus se tourna vers le tableau. La maison-tête avait maintenant la bouche fermée.

    La dernière fois qu’il avait été knock-out ça n’avait pas fait si mal.

    Quelques mètres plus bas, Madame Rosalinde, qui se remettait tout juste du rot de l’un des Coréens, entendit l’escalier mugir comme si le Jugement dernier avait décidé de s’installer dessus. Le gardien de nuit apparu, lui demandant une reproduction de Dulle Griet. Pour vérifier. Pour voir.

    Il n’avait pas l’air très bien. Dulle Griet ? Elle ne connaissait pas.

    Heer Vaan Markt la fixa. Entre ses deux oreilles en chou-fleur ses yeux porcins semblaient humains tant il y avait de la folie là-dedans.

    « Mais Dulle Griet, merde ! Le tableau, là. Celui du haut. Le connu. Le Bruegel.

    - Heer Vaan Markt, le musée a plusieurs Bruegel.

    - Mais vous voyez bien ! Le grand ! Les monstres !

    - Vaan Markt, quel est ce scandale que vous faites maintenant ? Vous vous croyez sur le port ou bien ? »
    Heer Groenindge était sorti de son bureau.

    « Heer Direktor, Heer Vaan Markt me demande des cartes postales de Bruegel. Il parle d’une Fulle Briete.

    - Je ne connais pas.

    - Mais si ! Dulle Griet ! La femme aux casseroles !

    - Vaan Markt, vous devez être fatigué. Vous devriez… »

    Sans trop pouvoir résister Heer Groenindge se vit poussé, tiré, porté dans l’escalier par son gardien de nuit et finit sans avoir eu le temps de rajuster sa lavallière dans la salle des Bruegel.

    « Ici ! çui-là ! Sur la commode ! Y’a plus de monstre ! Y’a plus de femme !

    - Mais de quelle femme parlez-vous, Vaan Markt ?

    - Elle ! La grande ! Celle aux casseroles ! Et le monstre ! Pfff ! Disparu !

    - Voyons, Vaan Markt. Il y a des monstres. Il n’y a que ça. C’est le Carnaval van het einde der tijden. Le Carnaval de la fin des temps. Normal qu’il y ait des monstres. C’est le Jugement dernier. Vous n’allez pas bien ? »

  • DCCCLX. - Atelier d'écriture : exercice sur la fugue, la fuite, l'errance.

    Exercice sur la fugue, la fuite et l’errance. - La fugue, la fuite et l’errance sont des termes proches mais ne désignant pas exactement le même concept. Choisissez l’un de ces termes : il caractérisera le premier personnage. Choisissez un second terme : il caractérisera le second personnage. Faites rencontrer vos personnages.

    *

    Aujourd’hui je crois que j’ai mille deux cent soixante-quatre ans et trois jours. Et je marche encore. J’ai la fatigue des siècles. La fatigue des millénaires. Je suis au-delà de l’épuisement. J’ai oublié ce que c’est que l’épuisement il y a des lustres. Pendant un temps je m’insurgeais, maintenant…

    La terre autour de moi s’est gonflée d’humidité. J’ai mécaniquement ouvert les yeux il y a une heure. Quand invariablement les coqs de la ferme à l’autre bord de la colline ont commencé à glousser. Quand immuablement les fourmis ont senti dans leurs corps interstitiels les vapeurs qui les meuvent se réchauffer. Quand les herbes inévitablement se sont penchées sous le souffle du matin. Quand mon corps qui n’est qu’une mécanique intégrée à l’horlogerie céleste s’est meut. Mes pieds savent que le soleil va trouer un premier point de lumière sur l’horizon.

    J’ai dû me coucher. Je dois me lever. Je pars.

    J’ai oublié où je suis. Babylone, Carthage, Reims. Ce pays est fait de champs mal entretenus, crevés de pierres, pressés de forêts, labourés de guerres. Le chemin se creuse dans le sol, tisonné par des racines avides et l’herbe qui s’éboule. Les siècles l’ont plus creusé que moi.

    Il y a de la poussière. Des plaques de boues séchées, mouillées, recuites. L’argile, la poussière. Pourquoi la regarder ? C’est inutile. Pas d’espoir pour moi, et je le sais. J’y pense fugacement en fait, par habitude du regret. Qu’ils sont heureux ceux qui pleurent parce qu’ils meurent. Marchons.

    L’étoile à mon front se réchauffe. Le disque inférieur du soleil va bientôt lâcher la terre. La sphère parfaite montera. Je me prépare et je sais que ça ne sert à rien. Laudes vient, laudes est là.

    Douleur. Horreur. Douleur infernale. Un voile de sang descend sur mes yeux. Ma tête brûle. Ma tête explose. L’étoile de sang sur mon front explose, ma cervelle explose, mes yeux explosent, je suis des grains d’ivraie semés au vent. Depuis des siècles et des siècles toujours horriblement la torture horriblement nouvelle, accumulée dans les cieux mécontents explose tout en moi. Oh Éternel, qu’ai-je fait au pied de ce gibet ? Chacun de mes nerfs, chacun de mes doigts, chacun de mes follicules se délabre dans un horizon noir éclairé par le soleil du matin.

    Les laudes sont passées.

    Je me relève, vrillé de douleurs. Et je remarche sur le chemin. La poussière s’est prise dans mes larmes. Et jamais je ne pourrai me purifier. Jamais je ne pourrai approcher l’eau pour m’y pencher un instant, laisser glisser entre mes doigts asséchés par l’âge la fraîcheur féconde, abreuver doucement mes lèvres, ôter le masque de crasse et de puanteur qui me macule, me purifier enfin.

    Jamais jusqu’à ce qu’Il revienne. Seigneur, comme je Te hais parce que Tu existes. Je hais cette sinistre cruauté que Tu as eu à me condamner et Te venger sur moi durant des siècles. Où est ta patience ? Où est ta douceur ? Où est ta grâce ?

    Je hais Ton injustice qui fait marcher le Juif qui a ri de Toi et qui sauve le Romain qui Te perce de sa lance. Mais je marche car Tu le veux. Haï sois-Tu.

    Le vent se lève par brises légères. Je connais ce vent. C’est le vent qui enfle et couchera bientôt les branches, les tirera comme des traits d’encre dans du lait. Je roule ma barbe autour de mes reins et l’attache, qu’elle ne flotte pas.

    Marcher, marcher, marcher, marcher. Ne jamais trébucher. Impossibilité physique du simple arrêt, de la simple hésitation. Mes pieds apparaissent fugacement sous moi et disparaissent, happés par le chemin que dévore. Ongles épais, noircis d’un jaune encroûté de boue. Ils ne sentent plus rien. Il y a  longtemps que mes sandales se sont usées, que leur cuir a pourri sur ma cheville.

    Mon corps est une mécanique qui marche, et je dois penser.

    Une tour émerge lentement. Tour, beffroi, clocher. Qu’importe. Quelque chose pour dire qu’ici il y a des hommes, qu’ici il y a de la vie, qu’ici il y a de la souffrance pour moi. Le chemin va certainement m’y conduire. J’ai pris un bâton, non pour m’aider, mais pour la contenance. Sans bâton on est un va-nu-pieds pour ces hommes. Avec on est un pèlerin. Moi je ne suis qu’un Juif qui erre pour des siècles encore.

    La ville est là. Les murailles mélangent de la terre et du bois, craquèlent sous le soleil du matin. Elles doivent faire deux hommes de haut, elles ont été brûlées par des assauts, de la graisse les recouvre par endroit.

    C’est une ville puissante : murailles, beffroi, potences. Des choses y pendent, ce devait être des hommes. Les corbeaux les ont cavés, la buée les a cuits, ils sont noirs de goudron. L’un d’entre eux a les jambes liées. Ça devait être une femme.

    Il n’y a que les Chrétiens pour imaginer que l’on puisse violer un cadavre.

    Au détour de la roue une croix de pierre apparaît. L’étoile à mon front brûle soudain. Le ciel est rose. L’herbe est rose. Tout est sang qui enfle, monte, reflue, effondre, renverse. Au pied de la croix je tombe. Comme devant chaque croix. Oh Seigneur pourquoi ai-je ri de Toi au Golgotha ? Je mords mes lèvres gercées de morsures.

    *

    Comme tous les matins j’étais venu pleurer aux pieds de Sarah et d’Isaac. Oh ma douleur. Oh Éternel j’ai confiance en Toi car Tu es juste et bon et Tu as protégé Daniel parmi les lions. Mais pourquoi Sarah ? Pourquoi mon fils ? Pourquoi les ont-ils pendus ? J’ai maculé leurs pieds de ma morve depuis des semaines mais Tu ne m’as pas répondu.

    Le bourreau me laisse faire car je le paie, et qu’il sait qu’un jour ce sera mon tour de gigoter là. Il suffit qu’une femme meure en couche, que la peste revienne, qu’un puissant ne se réveille pas, qu’une bataille se perde, qu’une famine débute ou simplement qu’il ne pleuve pas. Ma femme, mon fils. Doux oisillons de mon nid, consolation de mes études, encens de mon âge. Dieu d’Abraham et de Jacob, as-Tu abandonné Ton peuple ?

    Je suis venu les voir et c’est la dernière fois. La route est là. Elle m’attend comme elle a toujours attendu mon peuple.

    Un homme est arrivé par le chemin de Grenade, je crois. J’allais partir. Il est grand, voûté. Il porte un bâton et une barbe de Prophète. Sur le front il a comme une étoile noire. Il a vu la croix du carrefour et s’est effondré devant elle en hurlant et priant. Il s’est tordu à ses pieds en frappant le sol de sa tête, puis il a tremblé.

    Un pèlerin Gentil certainement. Un de ces hallucinés qui vont à Saint-Jacques. Un de ces fous qui peuvent me tuer. Lancer sur moi les sergents de la ville. Seigneur il est trop tôt pour mourir.

    Son front semble rouge, comme si un feu y brûlait. Son œil brille si fort que le vois d’ici.

    J’ai peur. Il me fait peur. Il me regarde et me fait peur. J’aurais dû raser ma barbe et mes peyots. Il va savoir que je suis juif. Je dois fuir. Je dois courir. Je dois partir. Je dois laisser Sarah.

    Mes pieds sont des masses, mon bras est inerte, mon ventre est un arbre planté en terre. Je dégouline de terreur. Dans mon dos les pieds de Sarah se cognent doucement contre moi et me poussent. Me poussent vers ce fou de pèlerin. Me poussent vers la mort et je ne veux pas mourir et je ne peux pas m’enfuir.

    L’homme se redresse. Prend son bâton. Il vient vers moi, vers Sarah, vers Isaac. Il nous regarde. Je crois qu’il sourit dans sa barbe crasseuse. Il pue. Il pue la folie. Il pue ma mort et je ne bouge pas.

    *

    C’est un petit Juif qui doit avoir cinquante ans et qui pleure. Je le fascine comme je les fascine tous. Je le dégoûte aussi. Il a dû me voir gigoter devant la croix. Quelle pitié qu’il ait vu ça.

    Je sais que j’ai peu de temps.  Je ne peux pas rester au même endroit. Je dois marcher. Je lui demande son nom. Il tremble.

    « Yoshué »

    Il n’a même pas menti. Je sais qu’il regarde l’étoile à mon front. Je sais qu’il a au fond de lui quelque chose qui hurle, qui se débat ; je sais que ses croyances les plus assurées flamboient sur un bûcher et que ce bûcher est l’étoile sanglante de mon front. Pour lui comme pour tous les Juifs que je croise. Pour lui comme pour tous ceux qui devinent l’horreur de ma nature, et ce qu’elle suppose : cruauté éternelle, acharnement constant au long des siècles d’un Dieu qui se dit d’amour et devient le vrai Dieu. Mort l’Éternel. Mort Yahvé. Place au perpétuel rancunier. Place à la peine infinie.

    Pauvre être de ma chair. Pauvre être de mon sang.

    Il a un bagage de toile, un vieux sac à ses pieds. Je le touche avec mon bâton.

    « Petit Juif, où vas-tu ? »

    Il sursaute. Il me regarde avec terreur. Celle des chiens que l’on a battus et qui savent qu’on va les frapper de nouveau. Puis il doit voir ma barbe, mon visage brisé par les siècles.

    « Seigneur, je ne sais pas. Mais je partais.

    - Tiens donc. Où ?

    - Où ? Ma foi, je ne sais pas, Seigneur. Vers le sud je crois. Oui, vers Grenade.

    - Grenade, pourquoi ? Ce n’est pas un pays chrétien.

    - Oui, ce n’est pas un pays chrétien.

    - Ce sont les tiens ? »

    *

    Il vient de montrer Sarah et Isaac. Il renifle. Me regarde. Ses yeux sont jaunes. Ils pourraient être ceux d’un démon. D’un démon avide d’os, de moelle, de sang, de muscles. Il m’observe et je sens que chaque seconde est un jugement qui me dépouille de ma chair.

    Puis derrière son masque de poussière, derrière ses yeux, dans cette gorge monte un grincement. Son visage se creuse de fosses brunâtres, de marques noires comme si on soulevait une terre altérée.

    Il se baisse et prend mon sac.

    « Petit Juif, je dois marcher. Viens. Suis tant que tu peux. Nous irons vers Grenade si c’est là que tu veux aller. Mon nom est Ahasvérus et on m’appelle le Juif errant. Allons. »

  • DCCCLIX. - En dormant, en réfléchissant.

    Il faudra que je m'interroge sur ce que c'est que ne plus dormir seul.

    C'est chose simple, pourtant. Le lit est là, vous y êtes et vous êtes deux. D'abord ce sont les élancements des premières nuits : on ne dort pas, on se cherche. Ensuite, ce sont les impatiences des premiers mois : on veut dormir, on se bat pour avoir sa place. Puis viennent les immanences des premières années : on dort.

    J'imagine qu'ensuite on s'ignore.

    Je suis moi de ceux qui s'éveillent toujours une fois dans la nuit. En général c'est vers 1h30 ou l'heure qui suit. Le grand âge certainement, qui me rappelle qu'il y a une prostate quelque part sous la couverture, et qu'elle m'appartient. Alors au retour je le regarde.

    T*** le plus souvent a deux positions : sur le ventre, ou en chien de fusil. Dans tous les cas le principe est qu'il s'emmitoufle de tout ce qu'il peut, et que la chaleur l'attire et dort au moins au milieu du lit, près de moi. Car je suis chaud, ah-ah.

    Il n'est pas rare en hiver qu'au retour d'une expédition précautionneuse sur le carrelage gelé des toilettes je me retrouve à négocier dans la pénombre un bout de matelas où m'étendre contre des choses raides, qui doivent être des jambes, des bras, que sais-je.

    Il y a des nuits taquines où non seulement conscient de ma capacité notoire à ronfler comme les quatre cavaliers de l'Apocalypse à l'époque où ils suivaient des cours de sonorisation chez Rommel, mais surtout empreint dans un moment d'égarement d'une recherche de déculpabilisation (ou d'argument que franchement je fais des efforts non mais oh), je dors sur le côté. Veux-je me mettre sur le dos ? Chose impossible. L'on a cherché la chaleur, l'on est contre moi. J'imagine derrière les abîmes d'air gelé roulant sous la couette de l'autre côté de son corps, le poussant vers moi, vers ma chaleur. Quand je mourrai, ce ne sera pas 21 grammes, mais 21 calories qui me quitteront.

    Mettez le chat sur tout cela, car le chat dort avec nous, mesurez ce qui reste : peu, rien, peut-être. Quelques centimètres carrés d'espace où doivent errer quelques rêves. Nous n'avons pas de punaises, tiens-je à préciser.

    Pourtant les rares nuits où il s'absente, après la satisfaction enfantine de s'étendre au milieu, l'on retrouve sa place conjugale. Le lit est froid. Mais surtout le lit est comme sans vie. Il attend, il est en creux. C'est une bouche que l'on n'a pas entièrement nourrie. Comme un chien qui s'étonne que la croquette n'ait pas atterri dans sa gueule, et qui en est encore à avoir la bouche ouverte.

    Sans vraiment le vouloir, on épie les bruits de l'ascenseur, les frémissements des clefs sorties des poches, le verrou qui tourne. Mais non, ce n'est rien, un peu de vent dans un arbre, un volet qui frémit, une lune qui se lève.

    Des fois je le regarde. J'aime bien m'assoupir la main sur ses reins. Il y a une courbe adorable, qui n'appartient qu'à lui, au bas du dos.

  • DCCCLVIII. - En déjeunant, en s'enivrant.

    Ne pas attendre que le réveil sonne vers 8h, mais se contenter de se réveiller lorsque le soleil est suffisamment haut pour que l'on sente qu'il est temps. Sortir du lit en veillant à ne pas réveiller le dormeur, ni le chat, qui fait semblant de somnoler mais attend avec une impatience qu'il cache sous un soupçon d'élégance qu'on le nourrisse.

    Aller à pas comptés, mettant un vieux ticheurte, vers la cuisine, où attendent, posés sur la cuisinière, l'appareil flambant neuf reçu à Noël et six œufs que l'on aura veillé à sortir la veille, vers 1h30 du matin, en revenant de La Belle et la Bête.

    Le nez pointé entre les pages du guide, mélanger cinq œufs, une livre de farine, touiller le tout tant que faire se peut, éventuellement s'aider d'un vieil appareil à monter les blancs en neige que l'on aura converti en pétrisseur à pâtes, et qui ne s'imaginait pas finir sa vie ainsi lors de sa verte jeunesse plastifiée de l'autre côté de la Terre, quelque part entre Taïwan et le Bangladesh selon son année de naissance.

    Sortir l'appareil à pâtes, celui que l'on vous aura offert à Noël vous dis-je, et tenter d'en comprendre le fonctionnement de presse qu'un Gutenberg n'eût pas renié, pendant qu'en face, quelques étages plus bas, une vieille que vous ne connaissez pas, ouvre précautionneusement ses volets au soleil du matin. Le chat quant à lui passera parfois vérifier votre état d'avancement.

    Bataillez quelque peu, glisser des pâtons, échinez-vous jusqu'à comprendre, maudissant et pestant contre l'infernale machine où la première tentative s'est emmêlée avec la même subtilité dans les rotatives de métal que les arguments de Saint Jean Bouche-d'Or démontrant que la vraie gloire repose dans l'amour, qu'il faut aplatir la pâte et l'enfariner avant que de l'y glisser. Tournerz manivellez maintes fois derechef jusqu'à étaler sur plusieurs papiers idoines de longues lanières de tagliatelles, qui sécheront au salon sous le regard attentif du chat, juché sur une des chaises.

    Chromer la cuisine, balayer, balayetter, peller, rebalayer dans l'appartement fors la chambre car on y dort toujours. Le chat, craignant qu'un aspirateur pût sortir, s'y est réfugié, prudence étant mère de confort. On sort de la chambre, titubant dans son peignoir vert T***, et l'on vient vers vous. La journée commence.

    Mettez-le une fois lavé, c'est-à-dire quelques heures après une fois que vous aurez pu lire un chapitre ou deux en buvant un jus d'orange frais (les zestes séchant au four pour des raisons connexes, tout autant que le gâteau de Savoie qui y cuit) à mixer dans un fort récipient des pignons de pin, de la roquette, un bon peu d'aulx frais, du parmesan et du poivre blanc que vous lui direz d'humecter de ce qu'il faut d'huile d'olive. Empêchez-le de manger de cela, c'est fort pour une haleine seule.

    Occupez-le alors avec les zestes d'orange séchés, les pâtes ne finissant pas de sécher sous l’œil réprobateur du chat au salon. Pour cela prenez une bouteille que vous aurez précédemment vidée avec attention et plusieurs verres accompagnés d'olives fraîches, faites-y glisser les zestes séchés jusqu'à en remplir suffisamment la bouteille. Rajoutez de la cassonade, ouvrez l'une des bouteilles de rhum que vous rapportâtes de Guadeloupe, et mettez-moi tout cela dans la bouteille aux zestes. De la cannelle, de la vanille, et faites-le secouer.

    Laissez reposer quelques mois, et pendant ce temps constatez que les pâtes sont suffisamment sèches. Chauffez de l'eau, cuisez les pâtes, pestez sur l'incompétence de votre conjoint à quatre pattes le nez dans le stock de bouteilles accumulées à côté du four, y dénichant une bouteille de vin de Rhodes.

    Ouvrir.

    Nettoyer en catastrophe deux verres à pied. Vue votre incapacité à maintenir intacte plus de six mois un ensemble complet il ne vous en reste en effet plus que trois de cette collection-ci, deux ayant servi le matin même pour le jus d'orange. Il n'est pas de civilisation sans verre à pied, il n'est pas de bonne boisson sans ces verres. Ceux qui boivent même de l'eau dans des verres sans pied sont juste bon à siroter du whisky.

    Faites-y couler le vin de Rhodes. Goûtez l'amertume fortement boisée, qui vous fera hésiter un instant.

    Votre comparse surveille les pâtes pendant qu’accoté à l'évier vous savourez sur du pain de la tapenade, verre à la main.

    Les assiettes sont servies, et couvertes d'une quenelle de pesto à la roquette. Dégustez. Veillez à ce que le niveau du Rhodes baisse régulièrement, celui-ci devant s'achever aux fromages.

    Battez-vous avec T*** à coups de nougats dans le salon. Fort heureusement les nougats sont ensachés. Veillez à ce que le chat reste imperturbable sur le canapé pendant que la mitraille sucrière arrose les environs.

    L'espace d'une pause, rappelez-vous que vous êtes maniaque : rangez les nougats, lavez la vaisselle, sortez de nouveaux verres.

    Arrivez triomphant au salon avec deux flûtes de vin de Champagne et des parts de gâteau de Savoie.

    Quelques instants plus tard finissez la bouteille sur le balcon, en regardant l'univers qui s'écroule et votre conscience de vous qui le suit de peu. Regrettez que l'immeuble industriel que l'on détruit depuis une semaine sera remplacé par un immeuble néo-haussmannien, ce qui réduira la vue côté nord et empêchera de voir aussi bien qu'avant les couchers de soleil. Saluez de loin les voisines qui pour une fois ont colonisé leur balcon de l'autre côté de la rue pour s'y faire un déjeuner entre filles et en chaussettes, et choquez-les quelques instants ensuite en arrosant les géraniums avec la bouteille de champagne (remplie d'eau entretemps).

    Achevez-vous au café en reprenant votre livre. Vous êtes ivre, vous êtes alcoolique, mais au moins avez-vous vécu.