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DCCCLXI. - Atelier d'écriture : le gardien de nuit.

Exercice sur le gardien de nuit. - Votre personnage cherche un travail comme gardien de nuit dans le musée d’une petite ville. Il est seul la nuit. Au bout d’un moment, un tableau va attirer son attention, et l’on glissera alors vers l’étrange.

*

C’est lorsque Maman lui annonça qu’il avait un entretien que Markus Vaan Markt se dit qu’il finalement devoir s’en sortir. Pas le genre de chose dont il pourrait parler à la boxe. Gardien de nuit ! Dans un musée, en plus. Au moins verrait-il peu de monde, il serait tranquille. Le genre de boulot où l’on peut dormir du cardio fait la journée.

Berndt Groenindge Vaan Ringj, rejeton surnuméraire d’une noria de marchands anversois à la noblesse dorée sur tranche au fil des siècles et du commerce triangulaire, regarda l’animal qui accompagnait Madame Vaan Markt et sa voilette.

Bosselé, buté, borné, moustachu d’un jaune pisseux, les oreilles en chou-fleur et le nez lézardé de veinules couperosées de tous les hommes qui traînaient le soir leur chômage le long de l’Escaut, bref, le genre que Heer Groenindge préférait sentir contre lui l’espace d’un emballement honteux, minuit passé, que dans le musée qu’il gérait.

Il soupira. Au moins cette brute garderait-elle et boxerait-elle au besoin. Pas comme l’autre étudiant fin et gracile que Heer Groenindge avait engagé le temps d’un égarement, et qui n’avait même pas laissé de mot d’adieu où se trouvait auparavant une Vierge d’ivoire.

Heer Groenindge embaucha donc Markus, mais ne lui serra pas la main.

Poussé par Maman, Markus apprit à être à l’heure. Poussé par les alarmes qui se déclenchaient régulièrement, il fit ses rondes. Stoppé par le regard de Heer Groenindge, il ne glissa plus de bière dans sa musette.

Ce qui fit que le temps devint très long, et qu’il s’écoule plus lentement encore dans un musée, la nuit.
Alors Markus s’occupa. L’ancien salon où les ancêtres de Heer Groenindge avaient entreposé des grands formats de l’École flamande – Memling, Jan Mertens, Jan Peeters et surtout Joardens dont le nom comme les chairs paysannes faisaient trembler la lèvre molle du directeur – servit quelques semaines de salle de boxe.

Sauf que le parquet craquait. Markus prit donc la salle à côté, carrelée. C’est alors entre des retables médiévaux, sous les regards crucifiés de Saint André et de Saint Laurent qu’il fit désormais ses pompes et ses abdos.

Mais entre le sport au club et celui au travail Markus dut au bout d’un moment se prononcer. Car il fallait choisir entre s’assoupir sur le ring ou ronfler dans le musée, avec le risque d’une alarme qui s’emballe et du regard légèrement brumeux mais laissant paraître néanmoins un courroux féroce qu’un gendarme réveillé en pleine nuit pouvait laisser paraître.

Markus se cantonna donc dans sa guérite avec les sandwiches de Maman, mordillant sa moustache devant les crachotis de la radio.

Les courriers du cœur l’indignaient tout particulièrement. Il se demandait bien comment on pouvait en venir à laisser une femme s’épancher ainsi, alors qu’il suffisait de la battre tant qu’elle ne s’occupait pas de la vaisselle. On le voit, Markus que sa Maman avait fort bien élevé et laissé sous totale dépendance, avait quelques opinions assurées sur les relations inter-sexe. Sa longue fréquentation des vestiaires anversois n’avait fait qu’affermir une philosophie que même la contemplation des matchs de catch féminin n’entamait pas.

Il sortait alors et faisait sa ronde, chantonnant des trucs bien sales entendus à Ostende dans le silence pieux du musée.

A l’étage la famille de Heer Groenindge avait remisé, comme au faîte d’un retable précieux, les pièces les plus frappantes de la collection. En général, Markus se contentait de passer dans les salles pour badger. Ça l’intéressait pas, ces cochoncetés où les femmes avaient le regard vide du Quartier rouge mais le sein plat, vide, morne, accompagné d’une hache dans la tête ou d’yeux sur un plateau.

Derrière la bibliothèque pourtant il y avait une salle avec des tableaux que Markus avait finis par trouver rigolos.

Il y en avait un plutôt grand, posé sur un bahut, qu’à force de regarder il avait fini par remarquer. Un début d’image rémanente s’était déposé dans le fouillis de ses neurones, malmenés sérieusement par des années de bière, d’uppercuts, de beuveries et de crochets.

Une ville brûlait. Des monstres se battaient, une maison-tête s’ouvrait. Ça s’agitait, ça grouillait, ça remplissait. Des femmes sortaient d’une sorte d’auberge pour jeter à l’eau des soldats-crapauds. Devant, une femme gigantesque, mince, maigre, coiffée d’une marmite ou d’un casque, s’enfuyait sans un regard en arrière, portant des casseroles et des poêles dérisoires. Tout semblait absurde. Une fin du monde sans sang, mais sans raison, définitive.

En haut à droite un monstre-grenouille semblait faire  le fier, perché sur une muraille, brandissant une lance. Dans tout Dulle Griet, c’était le préféré de Markus. On voyait à peine le petit animal : ombre noire dans le lointain.

Une nuit vers trois heures Markus ne vit plus le monstre.

Il y eut quelques déclenchements de rouage et pas mal d’hésitation.

Markus se mordilla la moustache, signe d’une intense réflexion, hésita et haussa les épaules.

La fatigue. Trop de sport.

Il continua sa ronde.

A cinq heures le monstre n’était pas revenu.

Markus alla chercher un fauteuil du XVII°, tira l’auguste mobilier et l’escalada pesamment, puis grimpa sur le bahut historique, pour approcher son nez bosselé du tableau.

Il y avait comme une trace là où jadis pavanait le monstre.

Pourtant la couleur rougeoyante de l’incendie semblait avoir toujours été étalée de la même manière, sans solution de continuité.

Markus avait déjà vu des Post-It. Il se dit que le monstre avait été collé pareil, et qu’il était tombé une fois la colle séchée. Encore le coup d’un mauvais artisan. Markus, malgré sa fainéantise ou peut-être à cause d’elle, haïssait farouchement les mauvais ouvriers.

Il chercha derrière le bahut, le tira. Pas de peinture tombée, pas de monstre. Rien.
Markus commença sérieusement à s’inquiéter. Que dirait Heer Groenindge quand il verrait que le monstre manquait ? Que dirait Maman ? Même pas capable de garder une baraque avec des vieilles toiles dedans.

Ce satané monstre était forcément quelque part, enfin.

Quand à huit heures du matin Madame Rosalinde vint ouvrir la caisse, elle trouva Markus en nage et plein de poussière, mais lui n’avait rien trouvé, sauf une famille araignée qui avait dû déménager de façon fort subite.

A trois heures de l’après-midi, Madame Rosalinde fut interrompue dans son macramé par un Markus qui n’avait pas dormi, la moustache de travers, et qui lui acheta un billet. D’étonnement Madame Rosalinde rajusta le gilet qu’elle avait posé sur ses épaules par crainte du froid.

« Vaan Markt, qu’est-ce que vous fichez ici ? »

Markus sursauta. Heer Groenindge l’avait surpris dans la salle des Bruegel. Il tenta de réfléchir, ce qui demandait beaucoup de ressources motrices. Il n’était pas habitué à parler.

« Euuuuuuh… venu voir toile.

- Ce n’est pas une toile, Vaan Markt. Ce tableau est peint sur du bois.

- Pardon, tableau, Heer Direktor.

- Vous ne le voyez pas assez la nuit ?

- Oui, nuit, jour, vous savez, pas pareil, vérifier…

- Aaaah, vous vouliez le voir autrement ! En plein jour ! Cela me fait chaud au cœur que vous l’appréciez à sa juste valeur ! Bravo, Vaan Markt. Qui eût cru que la lumière des Muses puisse s’étendre jusqu’aux tréfonds d’un cortex comme le vôtre ? L’art est bien sensible à tous, finalement ! »

La voix de Heer Groenindge se fit plus douce, presque caressante, onctueuse.

« Voulez-vous que nous en parlions plus avant, Markus ?

- Je… non, merci, ça ira, Heer Direktor.

- Vraiment, Markus ? N’êtes-vous pas certain que dans ces instants de découverte un coup de main de quelqu’un d’expérimenté…

- Vous assure que non, Heer Direktor. Vais me débrouiller.

- Ah. Bon. Bien. D’accord. Si vous le dites. Que ça ne vous empêche pas d’être là à l’heure ce soir, Vaan Markt. »

Markus, seul dans la pièce, regarda la toile. Son cœur se serra quand il constata toujours l’absence du petit monstre. Il eut un hoquet. Dulle Griet avait disparu. De la femme gigantesque ne restait plus qu’une casserole, tombée sur un crapaud-soldat.

Quelque chose de décisif s’affola chez Markus. Quelque chose qui savait que le monde devait normalement être réel, que la bière était vendue à deux euros chez Onze-Lieve-Vrow et que le club fermait quand la cloche de l’église d’à côté sonnait et qu’il faisait nuit. Quelque chose sur la certitude du monde. Quelque chose qui jusque là était plus ferme que la rotation des astres et le degré de la Kwak.

Un groupe de Coréens entra en jacassant. Ils se postèrent devant le tableau, pendant que le guide imperturbablement récitait son propos dans leurs oreillettes. Ils regardèrent leurs objectifs, mitraillèrent syndicalement, partirent les pieds traînants. Un vieillard rota longuement. Un curieux posa un doigt sur Le Recensement de Béthléem, grattant la peinture de l’ongle. Satisfait, il photographia l’antiquité et s’en alla, cognant un chambranle du XV° avec son objectif.

Markus se tourna vers le tableau. La maison-tête avait maintenant la bouche fermée.

La dernière fois qu’il avait été knock-out ça n’avait pas fait si mal.

Quelques mètres plus bas, Madame Rosalinde, qui se remettait tout juste du rot de l’un des Coréens, entendit l’escalier mugir comme si le Jugement dernier avait décidé de s’installer dessus. Le gardien de nuit apparu, lui demandant une reproduction de Dulle Griet. Pour vérifier. Pour voir.

Il n’avait pas l’air très bien. Dulle Griet ? Elle ne connaissait pas.

Heer Vaan Markt la fixa. Entre ses deux oreilles en chou-fleur ses yeux porcins semblaient humains tant il y avait de la folie là-dedans.

« Mais Dulle Griet, merde ! Le tableau, là. Celui du haut. Le connu. Le Bruegel.

- Heer Vaan Markt, le musée a plusieurs Bruegel.

- Mais vous voyez bien ! Le grand ! Les monstres !

- Vaan Markt, quel est ce scandale que vous faites maintenant ? Vous vous croyez sur le port ou bien ? »
Heer Groenindge était sorti de son bureau.

« Heer Direktor, Heer Vaan Markt me demande des cartes postales de Bruegel. Il parle d’une Fulle Briete.

- Je ne connais pas.

- Mais si ! Dulle Griet ! La femme aux casseroles !

- Vaan Markt, vous devez être fatigué. Vous devriez… »

Sans trop pouvoir résister Heer Groenindge se vit poussé, tiré, porté dans l’escalier par son gardien de nuit et finit sans avoir eu le temps de rajuster sa lavallière dans la salle des Bruegel.

« Ici ! çui-là ! Sur la commode ! Y’a plus de monstre ! Y’a plus de femme !

- Mais de quelle femme parlez-vous, Vaan Markt ?

- Elle ! La grande ! Celle aux casseroles ! Et le monstre ! Pfff ! Disparu !

- Voyons, Vaan Markt. Il y a des monstres. Il n’y a que ça. C’est le Carnaval van het einde der tijden. Le Carnaval de la fin des temps. Normal qu’il y ait des monstres. C’est le Jugement dernier. Vous n’allez pas bien ? »

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