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DCCCLX. - Atelier d'écriture : exercice sur la fugue, la fuite, l'errance.

Exercice sur la fugue, la fuite et l’errance. - La fugue, la fuite et l’errance sont des termes proches mais ne désignant pas exactement le même concept. Choisissez l’un de ces termes : il caractérisera le premier personnage. Choisissez un second terme : il caractérisera le second personnage. Faites rencontrer vos personnages.

*

Aujourd’hui je crois que j’ai mille deux cent soixante-quatre ans et trois jours. Et je marche encore. J’ai la fatigue des siècles. La fatigue des millénaires. Je suis au-delà de l’épuisement. J’ai oublié ce que c’est que l’épuisement il y a des lustres. Pendant un temps je m’insurgeais, maintenant…

La terre autour de moi s’est gonflée d’humidité. J’ai mécaniquement ouvert les yeux il y a une heure. Quand invariablement les coqs de la ferme à l’autre bord de la colline ont commencé à glousser. Quand immuablement les fourmis ont senti dans leurs corps interstitiels les vapeurs qui les meuvent se réchauffer. Quand les herbes inévitablement se sont penchées sous le souffle du matin. Quand mon corps qui n’est qu’une mécanique intégrée à l’horlogerie céleste s’est meut. Mes pieds savent que le soleil va trouer un premier point de lumière sur l’horizon.

J’ai dû me coucher. Je dois me lever. Je pars.

J’ai oublié où je suis. Babylone, Carthage, Reims. Ce pays est fait de champs mal entretenus, crevés de pierres, pressés de forêts, labourés de guerres. Le chemin se creuse dans le sol, tisonné par des racines avides et l’herbe qui s’éboule. Les siècles l’ont plus creusé que moi.

Il y a de la poussière. Des plaques de boues séchées, mouillées, recuites. L’argile, la poussière. Pourquoi la regarder ? C’est inutile. Pas d’espoir pour moi, et je le sais. J’y pense fugacement en fait, par habitude du regret. Qu’ils sont heureux ceux qui pleurent parce qu’ils meurent. Marchons.

L’étoile à mon front se réchauffe. Le disque inférieur du soleil va bientôt lâcher la terre. La sphère parfaite montera. Je me prépare et je sais que ça ne sert à rien. Laudes vient, laudes est là.

Douleur. Horreur. Douleur infernale. Un voile de sang descend sur mes yeux. Ma tête brûle. Ma tête explose. L’étoile de sang sur mon front explose, ma cervelle explose, mes yeux explosent, je suis des grains d’ivraie semés au vent. Depuis des siècles et des siècles toujours horriblement la torture horriblement nouvelle, accumulée dans les cieux mécontents explose tout en moi. Oh Éternel, qu’ai-je fait au pied de ce gibet ? Chacun de mes nerfs, chacun de mes doigts, chacun de mes follicules se délabre dans un horizon noir éclairé par le soleil du matin.

Les laudes sont passées.

Je me relève, vrillé de douleurs. Et je remarche sur le chemin. La poussière s’est prise dans mes larmes. Et jamais je ne pourrai me purifier. Jamais je ne pourrai approcher l’eau pour m’y pencher un instant, laisser glisser entre mes doigts asséchés par l’âge la fraîcheur féconde, abreuver doucement mes lèvres, ôter le masque de crasse et de puanteur qui me macule, me purifier enfin.

Jamais jusqu’à ce qu’Il revienne. Seigneur, comme je Te hais parce que Tu existes. Je hais cette sinistre cruauté que Tu as eu à me condamner et Te venger sur moi durant des siècles. Où est ta patience ? Où est ta douceur ? Où est ta grâce ?

Je hais Ton injustice qui fait marcher le Juif qui a ri de Toi et qui sauve le Romain qui Te perce de sa lance. Mais je marche car Tu le veux. Haï sois-Tu.

Le vent se lève par brises légères. Je connais ce vent. C’est le vent qui enfle et couchera bientôt les branches, les tirera comme des traits d’encre dans du lait. Je roule ma barbe autour de mes reins et l’attache, qu’elle ne flotte pas.

Marcher, marcher, marcher, marcher. Ne jamais trébucher. Impossibilité physique du simple arrêt, de la simple hésitation. Mes pieds apparaissent fugacement sous moi et disparaissent, happés par le chemin que dévore. Ongles épais, noircis d’un jaune encroûté de boue. Ils ne sentent plus rien. Il y a  longtemps que mes sandales se sont usées, que leur cuir a pourri sur ma cheville.

Mon corps est une mécanique qui marche, et je dois penser.

Une tour émerge lentement. Tour, beffroi, clocher. Qu’importe. Quelque chose pour dire qu’ici il y a des hommes, qu’ici il y a de la vie, qu’ici il y a de la souffrance pour moi. Le chemin va certainement m’y conduire. J’ai pris un bâton, non pour m’aider, mais pour la contenance. Sans bâton on est un va-nu-pieds pour ces hommes. Avec on est un pèlerin. Moi je ne suis qu’un Juif qui erre pour des siècles encore.

La ville est là. Les murailles mélangent de la terre et du bois, craquèlent sous le soleil du matin. Elles doivent faire deux hommes de haut, elles ont été brûlées par des assauts, de la graisse les recouvre par endroit.

C’est une ville puissante : murailles, beffroi, potences. Des choses y pendent, ce devait être des hommes. Les corbeaux les ont cavés, la buée les a cuits, ils sont noirs de goudron. L’un d’entre eux a les jambes liées. Ça devait être une femme.

Il n’y a que les Chrétiens pour imaginer que l’on puisse violer un cadavre.

Au détour de la roue une croix de pierre apparaît. L’étoile à mon front brûle soudain. Le ciel est rose. L’herbe est rose. Tout est sang qui enfle, monte, reflue, effondre, renverse. Au pied de la croix je tombe. Comme devant chaque croix. Oh Seigneur pourquoi ai-je ri de Toi au Golgotha ? Je mords mes lèvres gercées de morsures.

*

Comme tous les matins j’étais venu pleurer aux pieds de Sarah et d’Isaac. Oh ma douleur. Oh Éternel j’ai confiance en Toi car Tu es juste et bon et Tu as protégé Daniel parmi les lions. Mais pourquoi Sarah ? Pourquoi mon fils ? Pourquoi les ont-ils pendus ? J’ai maculé leurs pieds de ma morve depuis des semaines mais Tu ne m’as pas répondu.

Le bourreau me laisse faire car je le paie, et qu’il sait qu’un jour ce sera mon tour de gigoter là. Il suffit qu’une femme meure en couche, que la peste revienne, qu’un puissant ne se réveille pas, qu’une bataille se perde, qu’une famine débute ou simplement qu’il ne pleuve pas. Ma femme, mon fils. Doux oisillons de mon nid, consolation de mes études, encens de mon âge. Dieu d’Abraham et de Jacob, as-Tu abandonné Ton peuple ?

Je suis venu les voir et c’est la dernière fois. La route est là. Elle m’attend comme elle a toujours attendu mon peuple.

Un homme est arrivé par le chemin de Grenade, je crois. J’allais partir. Il est grand, voûté. Il porte un bâton et une barbe de Prophète. Sur le front il a comme une étoile noire. Il a vu la croix du carrefour et s’est effondré devant elle en hurlant et priant. Il s’est tordu à ses pieds en frappant le sol de sa tête, puis il a tremblé.

Un pèlerin Gentil certainement. Un de ces hallucinés qui vont à Saint-Jacques. Un de ces fous qui peuvent me tuer. Lancer sur moi les sergents de la ville. Seigneur il est trop tôt pour mourir.

Son front semble rouge, comme si un feu y brûlait. Son œil brille si fort que le vois d’ici.

J’ai peur. Il me fait peur. Il me regarde et me fait peur. J’aurais dû raser ma barbe et mes peyots. Il va savoir que je suis juif. Je dois fuir. Je dois courir. Je dois partir. Je dois laisser Sarah.

Mes pieds sont des masses, mon bras est inerte, mon ventre est un arbre planté en terre. Je dégouline de terreur. Dans mon dos les pieds de Sarah se cognent doucement contre moi et me poussent. Me poussent vers ce fou de pèlerin. Me poussent vers la mort et je ne veux pas mourir et je ne peux pas m’enfuir.

L’homme se redresse. Prend son bâton. Il vient vers moi, vers Sarah, vers Isaac. Il nous regarde. Je crois qu’il sourit dans sa barbe crasseuse. Il pue. Il pue la folie. Il pue ma mort et je ne bouge pas.

*

C’est un petit Juif qui doit avoir cinquante ans et qui pleure. Je le fascine comme je les fascine tous. Je le dégoûte aussi. Il a dû me voir gigoter devant la croix. Quelle pitié qu’il ait vu ça.

Je sais que j’ai peu de temps.  Je ne peux pas rester au même endroit. Je dois marcher. Je lui demande son nom. Il tremble.

« Yoshué »

Il n’a même pas menti. Je sais qu’il regarde l’étoile à mon front. Je sais qu’il a au fond de lui quelque chose qui hurle, qui se débat ; je sais que ses croyances les plus assurées flamboient sur un bûcher et que ce bûcher est l’étoile sanglante de mon front. Pour lui comme pour tous les Juifs que je croise. Pour lui comme pour tous ceux qui devinent l’horreur de ma nature, et ce qu’elle suppose : cruauté éternelle, acharnement constant au long des siècles d’un Dieu qui se dit d’amour et devient le vrai Dieu. Mort l’Éternel. Mort Yahvé. Place au perpétuel rancunier. Place à la peine infinie.

Pauvre être de ma chair. Pauvre être de mon sang.

Il a un bagage de toile, un vieux sac à ses pieds. Je le touche avec mon bâton.

« Petit Juif, où vas-tu ? »

Il sursaute. Il me regarde avec terreur. Celle des chiens que l’on a battus et qui savent qu’on va les frapper de nouveau. Puis il doit voir ma barbe, mon visage brisé par les siècles.

« Seigneur, je ne sais pas. Mais je partais.

- Tiens donc. Où ?

- Où ? Ma foi, je ne sais pas, Seigneur. Vers le sud je crois. Oui, vers Grenade.

- Grenade, pourquoi ? Ce n’est pas un pays chrétien.

- Oui, ce n’est pas un pays chrétien.

- Ce sont les tiens ? »

*

Il vient de montrer Sarah et Isaac. Il renifle. Me regarde. Ses yeux sont jaunes. Ils pourraient être ceux d’un démon. D’un démon avide d’os, de moelle, de sang, de muscles. Il m’observe et je sens que chaque seconde est un jugement qui me dépouille de ma chair.

Puis derrière son masque de poussière, derrière ses yeux, dans cette gorge monte un grincement. Son visage se creuse de fosses brunâtres, de marques noires comme si on soulevait une terre altérée.

Il se baisse et prend mon sac.

« Petit Juif, je dois marcher. Viens. Suis tant que tu peux. Nous irons vers Grenade si c’est là que tu veux aller. Mon nom est Ahasvérus et on m’appelle le Juif errant. Allons. »

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