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  • DCCCLVII. - L'art difficile du réveil.

    L'art difficile du réveil est de ce genre de sports qui, malgré de nombreuses années de pratique, demeure encore pour moi inatteignable. Cela doit être du domaine de ces disciplines asiatiques dans lesquelles seuls quelques vieillards au long bouc blanc excellent, au sommet de monts que la brume noie. On ne doit y parvenir qu'après de longues années à porter des seaux d'eau torse nu le long d'escaliers qui feraient passer ceux des pyramides incas pour des plaines belges.

    Régulièrement cependant, pour ne pas dire chaque soir, j'annonce que je me lèverai à six heures. Enfin, disons plutôt que l'expérience, cette mère de la prudence, me fait dire que le réveil sonnera à 6h. C'est en général quand je le règle, le réglage se cantonnant à vérifier l'heure d'alarme (un bouton) et à lancer le décompte (un autre bouton). Il est minuit, le matin semble suffisamment inexistant encore pour que ce courage soit admissible. En plus, un des deux volets est ouvert : le soleil, demain, me lèvera naturellement.

    Le Lecteur ici m'excusera d'interrompre ce récit pour détailler ce qui n'a pas manqué de le surprendre dans mon propos. Je reprendrai plus tard l'affaire exactement là où je l'ai laissée, c'est-à-dire tâtant précautionneusement le fond du lit pour éviter d'étendre les pieds là où les draps sont froids.
    En effet, je parlais d'un des deux volets qui était ouvert. Ah ça, me direz-vous, un volet est comme une porte, cela se doit d'être ouvert ou fermé. L'ambiguïté de la demi-fermeture n'est autorisée que dans les pays de romance où il fait chaud et l'on cherche l'air ou la discrétion, mais l'on est trop pauvre pour avoir un moucharabieh.

    Vous serez plus troublé encore lorsque je vous dirai que la configuration nocturne du volet conjugal n'est pas celle-ci. Chez nous, un battant est tiré - celui le plus proche de ma tête - l'autre grand ouvert. Ceci sauf jour de grand vent ou de présomption admissible de grasse matinée. La chose est simple : T***, qui ne rappelle jamais assez sa polonitude, soutient pourtant qu'en Pologne il n'y a pas de volets, et que l'on se réveille au soleil, y compris dans les villes. Ce qui est vrai. Ce qui est vrai aussi est que sur les rivages marins d'où j'aspire venir, on a des volets et on les ferme. En plus il y a un lampadaire cinq étages plus bas, ou la lune cinq cieux plus haut, et je me prends la lumière en pleine gueule, moi, pendant que l'on dort côté porte et chat.

    Une longue négociation, faite de concessions subtiles, de chaussures frappées sur des bureaux, de troupes que l'on déplace sans y penser, de coups fourrés, de retraites, de marches forcées soudain arrêtées, d'attentes et de coups d'éclats, a conduit à ce statu quo : un pan du volet est fermé, l'autre ouvert. Pour les voisins qui nous regardent, ces volets nocturnes sont notre métissage.

    Je reprends donc. Je disais six heures. Il était six heures il y a cinquante-trois minutes. Cela se fait de manière fâcheuse, c'est-à-dire sans que rien n'affleure à la conscience la plus reptilienne que le réveil ait jamais pu sonner. On étire une paupière lourde dessus le matelas, on soulève ce qui s'est empilé la veille dessus le réveil - livres, mouchoirs, mouchoirs de réserve - et l'on voit six heures cinquante trois d'affichées. Chaque matin on doute, on vérifie que le voyant de l'alarme est allumé. Il est éteint.

    Quelque chose, indubitablement, certainement, je dirais férocement, est arrivé aux alentours de six heures et a coupé l'alarme. Une forme de décision du monde, qui m'échappe à chaque fois que j'y songe. Les âmes les plus décidées envisageraient des forces mesmériques, un complot de lutins, quelque vigoureux enchaînement de forces plus ou moins scientifiques aboutissant à ce résultat surprenant. Le matin, à six heures cinquante-trois, je me contente de constater, l'esprit brumeux et l'haleine suffisamment incommodante pour que le chat se soit réfugié prudemment de l'autre côté de l'océan du lit.

    Devant une telle situation, il y a seulement deux possibilités : s'effrayer et courir, ce qui reviendrait chaque matin à risquer de changer plusieurs fois de chemise à force de thé ou de fromage blanc, ou simuler une décision nocturne, qui prouve que vous avez toujours voulu vous lever à six heures cinquante trois. Bref, faire preuve de dignité. La plus simple estime de soi exige que l'on se maintienne face à cette décision du monde ou d'un dieu souverain avec la même stabilité que Sénèque dans sa baignoire : ce qu'on ne peut changer il faut l'admettre, ce sur quoi on ne peut intervenir il faut le subir. Ainsi chaque noeud fait à ma cravate matinale est-il un pas vers le stoïcisme, et mon acceptation une preuve que je sais mon Épictète.

    Ce matin-ci était pourtant un des matins miraculeux, qui vous sont une des preuves de l'existence de Dieu, presque sinon autant que le fromage de roquefort et le chocolat Lindt : je m'étais levé à l'aube et surtout à l'heure - l'aube, quelle qu'elle soit, étant seulement l'instant où je me lève.

    Aussi douloureuses qu'elles soient, ces aubes ont souvent quelque chose de, disons, suspendu. Le matin, le ciel, l'air semblent clairs et purs. Il fait jour, et pourtant la rue est silencieuse, comme dans une attente. Ces matins-là sentent le pain au chocolat, le plaisir aussi de se trouver seul dans la ville, ainsi qu'un propriétaire en son domaine. Il y a une légèreté placide dans ce calme d'un air où le soleil n'est pas encore là, mais pourtant comme une évidence : on sait, indubitablement, qu'il fera beau.

    L'air est frais et bourdonne comme une guêpe. On est plein de possibilités, on peut même tenter avoir des espoirs. La vie semble possible, ces matins-là. Du moins, une vie plus haute.

    Les matins parisiens ont ceci aussi de particulier qu'ils sont mesurés aux temps du métro, qui en a quatre. Les fréquentant tout aussi régulièrement, je vous prends par la main, vous donne un ticket et vous entraîne avec moi dans les couloirs aux odeurs soufrées.

    De cinq heures à sept heures trente, c'est le temps des indécisions. Il y a parfois quelques fêtards qui dorment sur les épaules de leurs potes et courent en titubant pour sortir. De vieux noirs au salopettes usées vont tenir leur emploi de manutentionnaires. Leurs femmes, drappées dans de larges étoles frappées du D de Dior, pressent contre elles un sac plastique contenant du matériel de ménage ainsi qu'une Bible qu'elles sortent d'un sac aussi décoré qu'un ostensoir. Certaines d'entre elles grignotent ce qui ressemble à du pain, qu'elles tiennent dans la paume. Des quadragénaires maghrébines regardent autour d'elles, de l'air de s'excuser d'être là, empêtrée dans une timidité historique, le fichu parfois posé sur les épaules comme une évasion. D'autres tapotent farouchement sur leur téléphone, téléguidant certainement leur progéniture tout en allant au travail, s'assurant que leurs fils s'habillent convenablement et les engueulant parfois dans les cahots du métro pour leur rappeler à qui ils doivent le jour. Entre tout ça, des poivrots empuantissent l'air, dormant dans vêtements déchirés, leurs pieds rougis, déformés par le froid, sur le sol du métro.

    À sept heures trente commence le temps scolaire : enfants et adolescents allant à l'école - collège ou lycée. Les plus petits tirent leur sac à dos, qu'ils ont aussi chargé qu'un légionnaire au temps de Marius. Les plus grands, qui sont au lycée, essaient d'avoir de la dignité, s'extrayant de la frénésie de leurs camarades. La grosse majorité reste composée de groupes de garçons, traînant mains dans les poches des sacs trop gros sous leurs cheveux trop longs et parlant avec des rires nerveux de leurs cours et de leurs jeux, et des bandes de filles criant des paroles aiguës et passant leur temps à dire ce qu'elles font ("eh bien moi"), les plus réglées plongeant dans le sac informe qu'elles allongent à la saignée du coude maints papiers, cahiers, trousses, portables, bref un attirail cumulant la femme et l'enfant.

    De huit heures à huit heures trente, c'est l'heure indécise. Le métro est moins plein : dehors, les parents emmènent les plus jeunes à la maternelle, ce qui fait force trottinements sur les trottoirs, petites trottinettes tenues par des parents suivants un enfant décidé, attroupements de mamans - car là on n'est que maman, jamais mère -, troupes trottantes de trésors aux écharpes tricotés bien nouées.

    Ici, s'étirent les premiers étudiants, les premiers travailleurs.

    Huit heures trente est l'heure horrible. Celle de la presse. Celle du cadre et de l'employé. Celle où le moindre retard dans les métros fait pâlir le PIB et frémir l'INSEE. Celle où l'on étouffe, où l'on est uniforme, où l'on s'enferme en soi. Celle sans sourire, celle de l'indifférence et de la cravate. Celle où l'on lit le plus, aussi, et le métro devient une bibliothèque qui sent le soufre, les amours indécises, la chevalerie, la gare.

    Ce matin-là, j'avais été glorieusement matinal, ce qui était déjà un confinement d'exploit. Si matinal que, pressé de fuir le logis conjugal, je m'étais offert ce plaisir sournois, n'ayant pas déjeuné, de m'arrêter à la boulangerie qui ouvrait tout juste son vantail sur des amas de pains frémissant de chaleur dans la lente odeur d'étuve et de levure, et d'acheter un pain-viennois-aux-pépites-de-chocolat-tenez-voilà-votre-euro-merci-bien-madame.

    Ces viennois sont de petits scandales de l'âge adulte, une sorte de retour adultérin à l'enfance, une vengeance à bas prix sur tous ces matins où l'on s'est levé pour aller à l'école et qu'il faisait froid. On sent qu'on risque d'en avoir plein les commissures, de ces pépites de chocolat, mais c'est une forme de consolation que de marcher en enfournant une bouchée, mallette de grand à la main et goût beurré en bouche. D'ailleurs, je ne dois pas être le seul à céder à cela. Quand je péche, nous nous retrouvons souvent au moins à deux coupables devant l'étal à demander ce goût d'enfance, rapidement pour que l'on ne nous entende pas, mordant dedans tout juste sortis.

    J'étais donc dans le métro, à l'heure des adolescents et du collège, savourant l'aliment enfantin sur ma cravate austère. À la station suivante, qui est la deuxième de la ligne, un couple constitué de ce qu'il convient d'appeler une gamine hystérique et d'un charmant jeune homme entre.

    Ils avaient le même âge assurément. Entre eux se déplaçait cependant le fossé entre la grâce la plus extrême et la plus stricte excitation, de celles qui ressortent à la volonté d'être lorsqu'on est peu. Elle voulait être, et criaillait dans ces agissements aigus que Lampedusa rapproche des macaques. Il était.
    La chose est belle, il n'y a pas lieu de la décrire. Il est effrayant cependant de se dire qu'on trouve dans cette jeunesse ce qui est d'une telle évidence. La beauté, la beauté impassible et légèrement souriante de l'oeil. Certaines statues qu'on trouve dans les jardins romains ont ces sourires-là. Elles sont plus lourdes pourtant, là était non l'évanescence ou l'inflorescence. La présence, l'évidence, seulement.

    Que j'ai aimé croiser ses yeux - que j'ai eu honte de ma saleté, de mon aspect goinfre sur mon pain.

    Et puis je suis parti, ou il est parti. Qu'importe. Comme disait l'autre, la beauté passait, elle a fuit.
    Passons, T*** va me tuer.

  • DCCCLVI. - Atelier d'écriture : éloge d'un objet du quotidien.

    Décrire, sous la forme d’un éloge, un objet du quotidien. Vous avez une heure.

    Autocontrainte complémentaire : faire un lipogramme en e.

    *

    Son samovar

    Animal joufflu, pansu, qu’on trouvait ronflant au matin, crachant, crachouillant, papotant ainsi qu’un canari sur son gaz brûlant. On y glissait du TwiningsTM ou du Lipton® quasi toujours, parfois un chaï fait pour un pacha qu’un Tonton avait pu offrir, tout droit issu d’un pays maharadjah. Alors, on comptait brin à brin.

    Puis ça infusait.

    La paroi du samovar s’ornait alors d’un mur d’or noirci, qu’on gardait toujours, ignorant du savon ou du Cif. L’odorat y trouvait du jasmin, un brin d’iris, parfois aussi du santal, du citron ou un parfum amandin. Aussi quand il s’agissait d’infusion on humait maints kiwis, ananas, abricots, brugnons, raisins muscat, anis ou hibiscus.

    Ça variait toujours, suivant un goût, un instant, un bouquin, soir ou matin.

    Au fond, un coulis rubis qu’on avait omis avait fini par dormir, puis mourir, opacifiant d’un glacis rond l’abri blanc, jadis virginal, puis rougi, puis bruni, puis noirci.

    Parfois, midi ayant fui, Maman posait tout ça (samovar, biscuits, chocolat, noix, bouquin) sur un plat fait d’acajou, d’un bois rougi qu’incrustait un lambris, imitant un palais, un paon, un ara, un girafon, un lion, un lac aussi qu’un bois bordait – tout un paradis. Un plaisir soudain y plaçait aussi, dans un cristal rutilant, un iris.

    Un bol à la main, lisant, Maman abandonnait son samovar aux confins du salon. Il distillait un parfum doux, subtil, fin, papillon ou brimborion oscillant dans un salon assombri. Un chat passait, parfois massait un coussin pour dormir non loin.

    J’aimais voir autour du samovar un soir qui s’amassait, dans un oubli du futur.