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  • DCCCLIV. - Atelier d'écriture : sur un sujet de Dino Buzzati.

    Exercice sur la base d’un sujet de Dino Buzzati :

    « Quand je me mets à l’unique fenêtre de mon logement, ou même quand j’entrouvre les rideaux, il y a toujours un homme ou une femme qui m’épie de l’autre côté de la cour, même aux heures les plus insolites. »

    Dino Buzzati, Le Rêve de l’escalier.

    Vous avez 1h30.

    *

    Ça doit être le matin et Maman n’est pas encore revenue. Je ne sais pas quoi faire. Il fait lourd, chaud, moite. Non, il fait froid en fait. Très froid. Les planches du mur filtrent à peine l’odeur des toilettes de l’autre côté. Ça sent mauvais.

    Je me sens mal. J’en peux plus de pas étirer la jambe.

    Trois heures ? Quatre heures ? Je sais plus. Le temps est long. Le temps est immortel. Peut-être dix minutes en fait. Seigneur que j’ai faim.

    Ma manche est pleine de plâtre depuis hier que nous sommes venus ici. Ça sent l’humidité. Ça me rappelle le caca des poules.

    J’ai faim. Tant pis je ne joue plus. Je vais pas attendre Maman. Je sors. C’est un couloir, gris, avec une ampoule qu’on allume en tirant un fil. Il y a quelque chose de gris dans la lumière. C’est vrai qu’on est l’hiver. Je fais de la buée avec la bouche mais ça m’amuse plus. Où est ma casquette ?

    J’avance dans le couloir. Ça ressemble à l’appartement de Madame Piepzsownik. Pourtant l’image du Pape sur le mur me dit rien. Y’avait pas une image des Tables là ? Le Pape me plaît pas. Ses lunettes d’écaille lui font comme deux bandeaux de pirate. Il est mince, il est maigre. On dirait Papa quand il est mort.

    La cuisine est bien là au bout du couloir, comme chez Madame Piepzsownik sauf que ça n’est plus chez elle. Il y a toujours un vieux poêle tout rouillé à gauche à côté de l’évier parce que Madame Piepzsownik elle disait que comme ça les tuyaux d’eau chauffaient et c’était moins désagréable pour faire la vaisselle. Puis il y a une grande table en bois, et le buffet qu’elle disait avoir de sa grand’mère quand elle était venue de Russie. Ceux qui ont pris l’appartement ont tout laissé comme Madame Piepzsownik avait fait. Ils ont juste dû mettre le Pape.

    Il fait froid. La fenêtre à côté du buffet est ouverte. Tant pis, j’ai faim. Je glisse sous la table. Maman m’a dit que je devais faire comme les Indiens. Plus silencieux qu’un chat.

    Le buffet est devant moi. La porte de gauche est toute de travers. Comme si Madame Piepzsownik avait donné un coup dedans. Mais ça peut pas être elle. Elle y tenait trop. Ça doit être la personne qui a mis la photo du Pape. Ou une autre. Après tout Maman a dit qu’il n’y avait plus personne ici quand on est arrivés hier soir, que tout le monde est parti à cause de ce qu’il y a dehors. C’est pour ça qu’on doit se cacher.

    Allez, j’y vais.

    Il y a des conserves de mak et de concombre dans le buffet. Il y a aussi un pąncek tout rassis. J’aime bien les beignets alors c’est pas grave s’il est ratatiné et s’il y a un peu de poussière comme du plâtre dessus.

    De la neige entre et me tombe sur la manche. J’aime pas. Je voudrais tant avoir chaud. Maman a dit qu’elle apporterait des couvertures.

    La fenêtre m’embête. Pourtant Maman m’a dit de ne pas me montrer. Mais il fait froid. Il fera plus froid encore bientôt. Je dois fermer la fenêtre. De toute façon la fumée monte dans la cour intérieure et cache tout. Et puis de là il y a qu’une fenêtre qu’on voit, même si elle est toute proche. Ça ira vite.
    J’y vais. Discret comme un Indien.

    Ça a bougé. J’en suis sûr.

    J’ai vu une main en face.

    *

    Je me réveille dans le cagibi. Je suis étourdi. J’ai prié durant des heures. Papa disait qu’à Babylone c’est la prière qui a sauvé Daniel. Pourtant j’ai froid. Peut-être que la prière ne fonctionne plus maintenant.

    Il fait froid. Ma manche est toute mouillée. Maman va me gronder quand elle me verra comme ça.
    Enfin, je sais pas. Ça fait si longtemps qu’elle n’a pas eu le temps de me gronder.

    J’ai de plus en plus faim. Je ne sais pas ce que je dois faire. Quand j’ai couru j’ai laissé le beignet dans la cuisine. Je fais quoi ?

    Ça fait des jours et des jours que Maman dit qu’on doit se cacher comme des Mohicans. Personne ne doit nous voir. Et pourtant elle m’a laissé, et elle aussi je ne la vois plus. Ou peut-être qu’elle s’est si bien cachée qu’elle m’a oublié.

    Mais elle ferait pas ça Maman. Elle me laisserait pas seul. Surtout pas avec une main à la fenêtre d’en face. Elle qui dit qu’il faut se méfier de tout le monde.

    Peut-être que j’ai rêvé. J’ai mal vu. C’était peut-être juste un chiffon. Ou une ombre. Ou rien du tout.

    J’ai si faim.

    J’ai faim. J’ai faim. J’ai faim.

    Je suis sûr qu’il y a un ouvre-boîte dans le tiroir du buffet. Et y’a le mak que j’ai vu là-bas. Comme celui que Maman mettait dans le makowiec.

    Je pousse la planche. Le couloir est toujours là. Je fais toujours de la buée. Mais plus que l’autre fois. Le Pape est toujours là avec son regard de pirate là où il y avait avant l’image avec les Tables.

    La fenêtre de la cuisine est restée ouverte. Il y a un peu de neige sur le rebord. La fumée de la cour l’a rendue grise.

    La fenêtre en face a l’air normal. J’attends un peu, ma joue collée contre le chambranle de la porte de la cuisine.

    J’ai pas mis ma casquette, on me verra moins.

    *

    La fenêtre en face a toujours l’air normal. J’attends depuis longtemps caché sous la table où je me suis glissé. Le vent dans la cour fait bouger la fumée. Alors la cuisine devient plus sombre. J’essaie de pas tousser.

    Il y a des craquements quelque part dans les rues. Papa disait que c’était le bruit des fusils, mais que c’était pas la peine de faire attention.

    J’ai rampé jusque derrière la porte du buffet. Elle me protège de la fenêtre. C’est chic, il ne s’est rien passé. Pourtant j’ai bien observé.

    J’ai pris des conserves, j’en ai mis dans mes poches. C’est agréable d’avoir la veste lourde à cause de ça.

    Il faut que je prenne un ouvre-boîte. Madame Piepzsownik le rangeait dans le tiroir au-dessus. Peut-être que ceux qui sont venus après l’ont laissé là.

    Il faut juste que j’ouvre le tiroir en tant le bras. Ça va être rapide.

    *

    La main est là.

    Je sais plus quoi faire. J’ai le bras tendu vers le tiroir et la main est là. C’est une main j’en suis sûr. On la voit de là. Dieu d’Abraham et de Jacob. Maman. Je fais quoi ?

    *

    La nuit approche. Je grelotte tellement que je sens ma sueur. La sueur du froid. Celle qui sent mauvais. Celle que j’aime pas. Mais l’été passé avec Maman on se cachait aussi.

    Ça fait longtemps que je suis caché derrière la porte du buffet. Plusieurs fois j’ai essayé de regarder. La main était là. Je suis sûr même que je l’ai vu bouger. Mais pourquoi elle reste là ? Je suis juste un petit garçon.

    C’est une main j’en suis sûr. Une main de grande personne. Une plus grande que celle de Papa.
    Maman a dit que si quelqu’un nous voit on nous emmènera. C’est pour ça qu’on doit se cacher, faire comme des Indiens.

    Mais alors elle fait quoi cette main ? Elle a pas dû me voir. Sinon on serait déjà venu. Et puis j’ai faim, moi. Ça fait longtemps que j’ai mangé le vieux pąncek.

    Je tousse. De la fumée est entrée dans la cuisine. C’est pas un feu de bois. Ça sent le caoutchouc.

    Quelque chose de plus gras.

    Peut-être qu’avec la fumée on me verra pas.

    Je me mets sur les genoux pour mieux voir. Ça me fait mal. J’ai des crampes partout à pas bouger.

    J’aime pas quand les petites fourmis me dévorent les jambes. C’est pour ça que les Indiens ils utilisent les fourmis rouges pour torturer les cowboys.

    Je regarde encore.

    Il n’y a pas qu’une main. Il y a une tête. J’ai vu le nez. J’ai vu la bouche. Il y a un casque, je l’ai vu. Il m’a vu c’est sûr. C’est un méchant. Il va venir me prendre et Maman ne me retrouvera pas. Si je vais dans le cagibi il trouvera aussi la cachette de Maman qui est tout à côté. Si on vient me chercher c’est qu’il m’a vu.

    Je voudrais que Maman soit là.

  • DCCCLIII. - Atelier d'écriture : odeurs.

    Exercice sur les odeurs. - Faire une description qui tourne autour des odeurs, de préférence avec un crescendo.

    Contrainte complémentaire : mettre les mots « Thermomix » et « facture », ainsi que l’expression « Toi, tu me caches quelque chose ».

    Vous avez 1h30.


    *

    Des draps humides de la sueur de la nuit, à flottait encore l’exhalaison écœurante des pets refroidis, s’étira un bras englué par la bière renversée la veille. Le réveil soupira, et dans la lourdeur épaisse François Crapaud bailla, content que sa bouche coincée sous la couette ne l’étouffe pas.

    Un reniflement circonspect en direction de ses aisselles ne conclut pas à la nécessité d’un détour par la case douche. Un vieux caleçon aux relents douceâtres fit l’affaire, un t-shirt raidi de sueur rance l’accompagna.

    Du pas traînant des lundi matins François se dirigea vers la cuisine.

    Au sol s’éviscéraient des sacs poubelle, d’où la marée d’un jus épais d’ordures s’échappait pour glisser sous les meubles.

    Des cartons humides de bières s’amoncelaient, penchant sur les factures détrempées qu’on avait ramenées d’une excursion chez l’épicier du coin qui laissaient flotter l’odeur fraîche de l’alcool ronéotypé.

    Dans les gâteaux au chocolat, des couteaux qui ressemblaient à des balayettes à chiotte en fin de vie avaient fait des éventrations obscènes. Des bouteilles aux bouches ouvertes, des bouteilles remplies encore des petits prix de chez Nicolas à côté d’une Côte-Rôtie miraculeusement préservée, des bouteilles cassées, des bouteilles où flottaient des matières étranges, des bouteilles dont étiquettes détrempées laissait une odeur fade de papier et de colle, des bouteilles où des marques épaisses de lèvre se voyaient encore dans l’air humide, des bouteilles surplombées de citrons mâchouillés, des bouteilles où se piquaient des parasols de papier froissé et à demi brûlé, mais encore des gobelets de plastique où des mégots avaient refroidi leur tabac dans du jus d’orange aigri, des flûtes à champagne en plexiglass dont les rouges à lèvres fondaient, exsudant l’odeur grasse d’un beurre trop fait, des verrines de plastique qu’on avait fouaillées de cuillers en plastique et qui gardaient les marques des mélanges de fromage verdi, de betterave noircie, de concombre défraichi, de taboulé séché, de grains de cheddar ou de sésame séchant lentement dans un liquide huileux, s’empilaient sur les étagères et les plans de travail qui semblaient coller de liquides divers et d’expériences rebutantes de cocktails ratés.

    Des bières avaient débordé puis séché, laissant partout des traces collantes, maculées de poussière et de cendre. Les relents du houblon réchauffé ponctuaient régulièrement les vapeurs fétides de picrate tournant rapidement au vinaigre. Les pointes acides des chips et des Pringles humidifiés assaisonnaient les longues notes gâtées des saucisses cocktail qu’on avait mordillées au nom du régime.

    Dans l’évier remontaient les relents piquants des alcools mélangés, du Soho et du Malibu vomis là pendant un moment d’occupation trop longue des toilettes, l’aigreur nauséeuse de la bile, l’haleine pourrie des carcasses de crevette qui se décomposaient en miasmes où des mouches toussaient leur vol.

    Des lamelles de saumon souillé, cuites parfois à trop toucher des olives ou des citrons, s’étiraient au rebord de l’évier, laissant couler un jus âcre et pestilentiel. Solitaire, une poêle où un affamé avait mis à frire un steak vers quatre heures du matin exhalait les remugles délétères des vieilles entrailles.

    Une lumière musquée, presque fétide, tombait de la fenêtre pour hésiter dans l’amoncellement accumulé entre les appareils ménagers. D’une machine Seb refluait l’odeur saccadée, terreuse, presque poivrée, des foies de volaille mélangés avec les oignons dont les peaux finissaient de roussir dans une odeur soufrée. Certains morceaux de cette terrine étaient collés au mur et laissaient couler une graisse jaune qui empestait.

    Un vieux batteur à œuf, encroûté de tzaziki grumeleux, macérait. Sur le four, aux parois engluées d’une sauce tomate prise de diarrhée, trônait un Thermomix encore branché où du guacamole répandait des bulles maronnasses et les reflux nauséabonds du paprika chauffé.

    François Crapaud oscilla en voyant sur le rebord de l’appareil une dizaine de préservatifs, épaves sans fumées dont l’odeur grasse de latex épais répandait la moiteur, l’épaisseur, l’infection putride des égarements. Tous avaient l’air bien usés, asphyxiant l’air et les souvenirs.

    La clef dans la porte tourna. Angélique Crapaud, une valise à la main, apparut dans son n°5 de Chanel. Son mari, administrateur de la Société des Télécoms Réunis et président du Rotary, oscillait au seuil de la cuisine conjugale, hagard devant la pestilence.

    « Toi, tu me caches quelque chose », salua-t-elle.

  • DCCCLII. - Séminaire

    Un séminaire se fait toujours en deux temps : on fait semblant de travailler, on fait semblant de s'amuser.

    Il y a quelques jous, après avoir amené mes équipes informatiques me donner l'illusion qu'ils étaient d'accord avec moi au Palais des congrès, je les ai forcés à sautiller de plaisir dans un lieu de divertissement.

    Au passage force m'est de constater que si je commence à être à l'aise devant un public - disons, hiérarchiquement convaincu mais historiquement sur la méfiance - je ne suis pas encore mécaniquement le phare d'une discussion d'après-soirée, sous les sunlights et dans la bouftaboufta des sonos. Ça se travaille et s'apprend j'imagine.

    Au sortir, Paris était mort et hystérique. L'heure était raisonnable - l'informaticien a une famille et un pavillon avec console de jeu en grande banlieue. L'avenue Foch, bloquée entièrement tout l'après-midi, était enquillée de plantons tous les cinq mètres pendant qu'aux croisements des voitures bouchonnaient, râlaient, s'embusquaient, espérant un geste parcimonieux de la maréchaussée pour rouler sur ladite avenue.

    C'est qu'on recevait le président chinois, et que l'avenue comme celle des Champs-Élysées étaient bloquées pour un homme seul. Ce summum du pouvoir me laisse toujours songeur, surtout quand le blocage dure si longtemps. Je me demande si au temps de nos rois on allait aussi loin dans la protection du monarque et le passage de droit. Henri le quatrième n'en disconviendrait pas.

    J'eus pourtant de la chance : j'arrivais à renvoyer mes gars dans la trentaine de taxis réservés, pour me retrouver seul au moment où Paris se bloquait complètement. Pas la peine d'espérer quoi que ce soit dans ce couvre-feu. Le patron descendit donc les Champs à pieds, attendant qu'une bouche de métro s'ouvrît.

    Il fallut marcher un tantinet. Craignait-on que l'empereur de Chine fût assassiné par des forces telluriques, des hordes de rats sinophages soudain surgis des bas-fonds, ou même des rails de métro qui se tordraient autour de l'homme précieux, hurlant à la sidérurgie lorraine morte ?

    Plus tard - dans le métro je trouvais une palanquée d'adolescents en visite panamienne, assis par terre. On est ado où on ne l'est pas. À leur décharge ils avaient dû tourister la journée entière, et le wagon était plein.

    Quelques stations plus loin, deux pédés lollipops accompagnés de leur fille-à-frange-à-pédés grimpent.

    Le pédé lollipops se reconnaît à ses habits H&M dernière saison et à l'écharpe-pull qu'il presse contre son cou. Généralement mince, jeune, plutôt sexy et mal éduqué (miam), il a remplacé la cigarette par une sucette coincée à l'angle des lèvres. Il connaît mieux Jeremstar que les Anges de la téléréalité, les Anges de la téléréalité que Popstar, Popstar que rien du tout - le reste générant chez lui incrédulité, indifférence et mépris.

    Il aime Rihanna et la sugar music. Affichant sa décomplexion de n'être plus dans sa chambre au Rincy chez maman, il parle relativement fort. International - car à ce stade Paris c'est déjà l'international, surtout lorsqu'on considère que l'avion permet uniquement d'aller à Dubai pour y quérir des Vuitton - il émaille ses phrases d'expressions anglaises : "my god", "c'est too much", "you know it's so cute". Bref, c'est un garçon ouvert puisqu'il a quitté sa chambre et ses posters.

    Son ouverture est large. En ce qui concerne celle de ses cuisses je l'ignore - même si j'avoue que ce genre d'individu malheureusement me corrompt, comme ces bourgeois qu'un ouvrier un peu sale perturbait à l'époque de Proust. Mais c'est un garçon so openned. Et il le confirme.

    Quand il claironne (et il ne fait que cela), il a souvent été com-plè-te-ment (geste radical de la main) dé-fon-cé (main qui s'agite) par ce connard (main qui bannit) qui ne l'a pas rappelé tu-te-rends compte (main qui agite le smartphone) et pourtant c'est la less of politness you see (regard blasé) même si c'était qu'un plan cul (voix qui monte d'un cran) et qu'il te l'avait su-cé (regard circulaire pour vérifier que tout le monde a entendu) comme jamais puisqu'il est une real bitch (conclut le lollipos numéro deux). Eclat de rire, l'un d'entre eux s'empare de la barre du métro en chantonnant pour lui faire un lap-dance torride pendant que l'autre d'un index manucuré mais mordillé vérifie ses sms et Grindr.

    Soyons honnête, trouble de l'Auteur et regard de biais.

    La discussion généralement décisive à tout va. Ce sont de grands enfants qui se réfugient dans la vulgarité pour masquer je ne sais quoi.

    Les lollipops sont souvent accompagnés d'une fille à frange qui a la même passion pour Rihanna, les candies, Vuitton à Dubai et un smartphone de la taille d'une télévision. Les sms s'y lisent mieux.

    Bref, mes lollipops entrent dans le métro, voient mes ados vautrés.

    "Ey les kids c'est pas un camping" a le mérite d'une certaine honnêteté mais d'une cordiale franchise, un chouïa dérangeante dans la quiétude souffrée et fade du métro.

    Puis la fillafrange se plante devant l'un des ados, se penche mains sur les cuisses, et lui fait choir sur le crâne, qu'il a fort chevelu :

    "Bah alors faut aller chez l'orthodontiste."

    L'ado se fige, ses camarades se raidissent dans leurs boutons. Grand rire méchant côté lollipops, barre du métro qui redevient barre de lapdance. Et, devant les ados renvoyés d'une phrase à tout leur mal-être de homards complexés tournoie la grâce télévisuelle des starlettillons.

    Les lollipops sont lancés, ce n'est pas en si bon chemin qu'on s'arrête. Les jugements, minaudés de quelques phrases vaguement interrogatives pour savoir d'où ils viennent (Namur), s'enchaînent en coups de coin dans les blessures pantelantes que tout adolescent masque.

    Mes ados se sont levés. Le troupeau se resserre et, brusquement fraternise dans un coin autour de ses solitudes blessées.

    Le plus grand des lollipops commence à envisager qu'il y a pu avoir éraflures. Il s'enquiert, commence à chercher une excuse semble-t-il.

    L'autre lollipops brandit le smartphone : il y a un de ses plans Grindr dans la rame. Il se souvient, il a-vait un-e queue sooooooo big ! The very large one you know.

    Enthousiasme autour de la barre. Re-lapdance.

    Les portes s'ouvrent sur le quai de Châtelet. Les lollipops vont chercher leur RER, resserrant autour de leur cou leur écharpe-pull, marchant d'un pas que l'on sent plus inquiet déjà.

    La maison est proche.

  • DCCCLI. - Un moment de proximité.

    Puisque nous partageons depuis peu les mêmes souvenirs, je ne doute pas que te tutoyer ne te choquera pas. Non pas que j'imaginasse, il y a peu encore, que nous eussions pu nous connaître de cette façon. De toute autre d'ailleurs. Notre rencontre est si improbable, en quelque sorte incongrue.

    Tout ça parce que mes parents ont voulu faire des travaux. Il y a de ces hasards. Ils ont confié la maison à un courtier et lui, supposé faire son boulot, c'est-à-dire nécessairement mal, en retard et avec de l'imprévu et de la facturation complémentaire propre au métier du bâtiment, a fait intervenir l'un de tes corps de métier.

    Te voilà. Tu es dans la place, entré avec la clef confiée. Il est certainement le soir, et ta camionnette attend sur une bande d'hortensias. Tu es dans la maison, où l'on sent certainement le plâtre en retard et la peinture déjà en cloque. Tu commences à fouiller les pièces, et peu à peu tu charges ton camion.

    Tu prends quelques gels douche, du coton. Au pied de la baignoire tu t'empares de l'escabeau en plastique que ma mère utilise pour atteindre les étagères les plus hautes. Tu fais un détour dans la cuisine, prenant la sauteuse jaune où le poulet à la crème du dimanche mijotait dans ses oignons quand j'étais petit.

    Tu ouvres un placard, où mes parents ont posé mon vieux radiocassette. Tu l'essaies certainement, puisqu'on y a trouvé des traces de plâtre et de doigt, puis tu le laisses : certainement trop démodée, la radio où j'écoutais des tubes pour ados en 1992. Quel dommage que la maréchaussée ne soit pas aussi efficace que les films le prétendent et ne puissent relever tes empreintes. Alors, tu prends des sachets de riz.

    Tiens, j'ai failli oublier : tu as pris aussi le vieux clavier BontempiTM sur lequel j'essayai de jouer L'Invitation à la valse à l'époque où j'imaginais qu'il suffit d'avoir dix ans pour être Mozart et où je confondais Weber avec Chopin.

    Tu entres dans le garage. Mon père y a posé les outils pour le jardinage : une tondeuse, un taille-haies, un KärcherTM, et même une broyeuse à feuilles empruntée à la mairie. Tout cela ira dans ta camionnette. Dans ta générosité tu auras laissé les arrosoirs. Au moins mon père pourra-t-il faire pousser les fleurs.

    À un moment, tu te retrouves dans une pièce, qui doit être une chambre. Il y a des cartons. Tu les ouvres, prend ici une vieille boîte à thé, là quelque chose qui laissera un trou béant, comme une absence de mémoire que ma mère mettra longtemps à retrouver.

    Tu continues de farfouiller : la maison est si calme, après tout. J'imagine que tu trouves une forme de plaisir dans ces vols dérisoires qui arrachent plus de souvenirs qu'ils ne te rapporteront. J'espère pour toi, du moins - par pure humanité. Tout ce que tu as pris est quasi invendable. Mais ce que tu as pris, après tout, qu'est-ce sinon l'intimité d'un couple ? Et encore. Disons que tu t'es contenté de l'érafler bien profondément, comme une chair qu'on ne voudra pas laisser cicatriser.

    Sur un carton devait être posé, dans un vieux sac froissé par les manipulations, la mandoline de mon grand'père. Celle qu'on voit sur les photos d'avant que je naisse. Celles en couleur. Et les plus vieilles, en noir et blanc : celles de l'autre côté de la mer. Bien sûr que tu la prends. Combien est-ce que cela coûte, une mandoline des années trente qu'un gendarme pied-noir s'est achetée parce qu'il aimait l'opérette et Tino Rossi ?

    À propos de musique : non loin, il y avait un carton marqué "Musique". Les CD de ma mère. Pas grand'chose en somme. Des goûts de dame de soixante-quatre ans : Tino Rossi, encore, du tango, Patrick Bruel et d'autres opérettes. Les CD de Noël qu'on détestait écouter et qu'elle mettait en boucle lors des réveillons, comme si cela suffisait pour dorer le temps, l'espace, faire ressurgir l'enfance d'une famille répartie aux quatre vents.

    Dedans ma mère conservait aussi quelques cassettes. Tu te demanderas certainement ce que c'est quand tu les trouveras. C'est tellement passé, les cassettes. Peut-être t'amuseras-tu à dévider la bande magnétique pour en faire une guirlande. C'est qu'on ne voit plus maintenant ces longs effilochements d'un noir brillant qu'on croisait parfois devant les collèges, il y a quelques années.

    Sur l'une de ces cassettes - je devais avoir comme six ou huit ans - ma mère un mercredi après-midi avait enregistré nos voix. Mon frère hésitait, babillait. Elle nous poussait, nous disant de chanter. Mon frère chantonnait. Moi j'ai repris le refrain de Zorro, que j'adorais :

    "Un cavalier, qui surgit hors de la nuit,

    Court vers l'aventure au galop.

    Son nom, il le signe à la pointe de l'épée,

    D'un Z qui veut dire Zorro.

    Zorro, Zorro, renard rusé qui fait la loi,

    Zorro, Zorro, vainqueur tu l'es à chaque fois,

    Zorro, Zorro, Zorro !"

    Puis je chantais Snoopy : "Snoopy, le p'tit chien, Snoopy, ouh ouh !".

    Je l'ai écoutée de temps en temps cette cassette. Maintenant, je ne sais pas ce que tu as fait de ces enfants. Dans une poubelle certainement.

    Dans une autre cassette - de plastique vert et blanc avec un autocollant marqué au crayon "Kazatchock" de ces écritures appliquées qui ont grandi dans les années 1920, tu la reconnaîtras sans problème - mon grand'père s'était enregistré. Il adorait pousser la chansonnette. Tino Rossi était un dieu pour lui. Mais certainement tu ne vois pas ce que c'est que La Belle de Cadix.

    Tu vois, cette cassette enregistrée il y a trente ans qu'à peine tu as remarquée lorsque tu as ouvert le carton, chez toi, te disant que ma mère avait vraiment des goûts de vieille et de chiotte, elle contenait la voix de mon grand'père. Un homme né il y a cent trois ans, mort il y a dix-huit ans, et que tu as définitivement fait disparaître. Je suis même pas sûr que ça te fera marrer. Quand on est suffisamment abruti pour voler du gel douche et du riz avec du matériel de jardinage, on ne doit pas avoir grand'chose dans le cerveau.

    Quand Maman m'a annoncé tout ça au téléphone hier je n'ai pas trop moufté. Puis après avoir raccroché et que j'ai expliqué à T*** ce qui s'est passé, arrivant aux cassettes j'ai pas pu continuer et grâce à toi j'ai pleuré. J'ai pleuré mon grand'père mort et j'ai pleuré mon enfance que tu as enterrée. J'ai pleuré je sais pas trop quoi, mais ça ressemblait fortement à du passé perdu.

    Alors, si d'aventure nous étions amenés à nous croiser, maintenant que tu me connais si bien, je te prie de bien vouloir croire, minable voleur de gel douche et de voix, que j'écraserai chacun de tes doigts dans un presse-purée et que j'enfoncerai cordialement dans tes oreilles des tournevis rouillés.

    Bien à toi.

  • DCCCL. - Liste de lectures.

    i. La Dame aux camélias, d'Alexandre Dumas fils.

    ii. Moi, Tituba, sorcière noire de Salem, de Maryse Condé.

    iii. Manuel du blason, D. L. Galbreath et L. Jequier.

    iv. L’Étoffe du diable : une histoire des rayures et des tissus rayés, de Michel Pastoureau.

    v. Sous le signe de l'étoile rouge: Une histoire visuelle de l'Union Soviétique, de février 1917 à la mort de Staline, de David King.

    Sinon, ça y est, ma bibliothèque a 1 400 titres. Bientôt 1 500, hop.