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  • DCCCXLIX. - Diverses lectures.

    Cette semaine, j'ai beaucoup lu. La notion de "beaucoup" est certainement exagérée.

    i. Le Maître d'escrime, d'Arturo Pérez-Reverte. Dans l'Espagne de 1868, à une époque où l'on ne pense que coups d'Etat et renversement de la monarchie, Don Jaime se contente de vivoter dans des habits vieux de trente ans en donnant, malgré tout, quelques cours d'escrime aux fils de famille. Pour eux, c'est un sport, pour lui, c'est un art. Don Jaime est tout simplement un homme d'honneur, peut-être, mais surtout un homme déconnecté de la réalité, un ignorant honnête qui va se faire avoir dans l'univers où tout est politique. Il est vieux, a des principes, et voilà qu'une jeune femme aux yeux violets exige qu'il lui apprenne la botte des deux cent écus. Ceci étant, la fin est un peu téléphonée. Se lit vite, agréablement.

    Ceci étant, l'incipit m'a beaucoup plu : en une phrase, on a l'époque, le temps dans la journée, l'époque et le milieu social, tenez : 

    "Dans le cristal des verres à cognac pansus se reflétaient les bougies qui brûlaient dans les candélabres d'argent."

    ii. Figures de l'héraldique, de Michel Pastoureau. Un livre trouvé comme cela à la bibliothèque, qui permet de compléter de façon intéressante le Nouveau traité de blason de Victor Bouton. Après le didactique, la mise en perspective historique. Ce n'est cependant que le début d'autres lectures, j'ai emprunté un énaurme de pavé de M. Pastoureau sur la matière.

    iii. La Controverse de Valladolid, de Jean-Claude Carrière. Je ne vais pas dire "attention chef-d’œuvre", car il n'y a rien de transcendant dans l'écriture, les personnages sont loin d'être autre chose qu'archétypaux, et le schéma narratif n'est pas du meilleur effet : linéaire, sobre, parfois carrément didactique ad usum Delphini. Cependant - et c'est bien certainement l'intérêt principal, unique, de ce livre - on est bien amené dans cette controverse a mettre implicitement en perspective plus que la simple question de l'humanité des Indiens.

    Las Casas et Sépulvéda s'engueulaient pour savoir si les Indiens étaient des hommes comme les autres, des hommes dotés d'une âme, des hommes à l'apparence animée mais sans âme, des êtres nés esclaves, ou de simples animaux. De cette hiérarchie décidée dans un monastère espagnol, et sur laquelle on allait positionner l'Indien et en déduire le mode de relation qu'il était légitime d'avoir avec des millions de personnes - de la relation d'égal à égal à l'extermination absolue, naît nécessairement un vertige. Qu'on ait pu décider que les Indiens aient une âme. Mais surtout me semble-t-il qu'on serait amené à se décider de la même chose si d'aventures nous étions amenés à rencontrer ou découvrir une espèce qui nous semblerait intelligente. D'ailleurs, le cycle d'Ender d'Orson Scott Card porte un chouïa plus loin la réflexion de manière plus utile et plus vicieuse encore, avec la hiérarchie Utlänning / Framling / Raman / Varelse. Bref, on philosophe à partir de 200 pages avec l'agréable de la lecture, ce que n'avaient pas mes cours de philosophie sur l'altérité. C'est toujours ça de pris.

    iv. La Ferme africaine, de Karen Blixen, et Kaputt, de Curzio Malaparte. Je triche en ce sens que je ne les ai pas lus cette semaine. Cependant, j'aimerais en parler, et c'est moi qui décide. C'est simple : ces deux livres m'ont plu. C'est encore plus simple : ils m'ont si bien plu que j'éprouve la nécessité d'en parler quelques semaines après. C'est bien simple : je crois que dans les années vingt et trente, l'on savait écrire. Ou du moins ces auteurs le savaient. Avec une sobriété extrême, quelques allusions, un style d'un laconisme clair et presque distant, beaucoup de choses se passent dans les lignes. Avec Malaparte, on est comme dans la fin d'un temps qui essaie de ne se pas cogner sur le mur de la guerre. Avec Blixen, on est avant la fin de ce temps, mais ce temps est déjà passé, et de loin. Il m'a semblé, en quelque sorte, qu'on approchait clairement d'une écriture "noble" : Blixen parle de ses gens, de son domaine - mais le sens de la propriété n'y est pas. La notion de possession apparaît essentiellement comme celle d'un devoir. Il n'y a pas de nostalgie. Du fait. De l'évidence : 

    "J'ai possédé une ferme en Afrique au pied du Ngong. La ligne de l'Equateur passait dans les montagnes à vingt-cinq milles au Nord ; mais nous étions à deux mille mètres d'altitude. Au milieu de la journée nous avions l'impression d'être tout près du soleil, alors que les après-midi et les soirées étaient frais et les nuits froides. "

    v. Habibi, de Craig Thompson. Offert à Noël, j'ai mis du temps pour le commencer. Pourtant, c'est un excellent roman graphique. Évidemment - au vu de ce que je comprends de Craig Thompson sur la simple base de ce livre et de Blankets - très religieux, mais très fin, mettant en résonance plusieurs époques et strates : la Bible et son interprétation, une époque indéterminée de harems et de houris, et celle de l'ouverture à l'industrialisation capitaliste des émirats arabes, le tout se retrouvant en fin de compte dans un même lieu et une même époque. C'est très fort.

    Me voyant aller au travail dans le métro avec, ce que je ne fais quasi jamais pour les bandes dessinées, un collègue déclarait quelque chose comme "Tiens, tu lis des mangas ?", ce qui veut dire qu'une bédé est en bas de la hiérarchie littéraire, et un manga plus bas encore - ce que n'est pas Habibi au passage. Ignare classificateur.

    Autres livres lus, pour le plaisir d'égrener les références : Figures de l'héraldique, de Michel Pastoureau, et Le Boxeur, de Reinhard Kleist.

  • DCCCXLVIII. - Atelier d'écriture : Déménagement.

    En utilisant essentiellement la forme infinitive, décrire un personnage dans une situation soit d’emménagement soit de déménagement, dans un appartement vide.

    Vous avez 1h30.

    *

    Etre en boule. S’arrondir sur les couvertures. Sentir les pieds qui aussi s’étirent, tremblent, recherchent le matin. Frémir doucement hors du rêve. Tirer une patte. Tirer l’autre patte. Bâiller. S’étirer. Vérifier que je me suis étiré. Se dresser. Se redresser dos rond.

    Voir le pied qui bouge. Ah ah ! Coincé entre les deux pattes. Il se déplace. Vlan ! Glissé boulé sur la couette, reprise de volée et pied de nouveau coincé. Pas d’impair.

    S’éjecter quand la couverture vole. Attendre devant la porte. Avoir le ventre rond entre les pattes. L’air de rien comme si j’allais me lécher. Que tu crois.

    T-shirt pris ? Bon.

    Se lancer. Trottiner. Montrer où est la cuisine. Viens viens viens viens. Viens !

    Vérifier qu’il met des croquettes. Vérifier qu’il met de la pâtée. Aussi. Miauler syndicalement pour être sûr. Confirmé qu’il avait oublié, le salaud. Dire que ça fait au moins une semaine qu’il n’y a pas eu de Sainte Terrine.

    Guider vers la plante au coin du meuble. Se détourner quand il pose à côté. Tu m’as posé la gamelle, ah bon ? S’indifférer. Dessous la table le monde est mieux.

    Surveiller qu’il part. Tête tendu sous la nappe. Sentir dans ses coussinets les craquements du plancher.

    Zut il revient.

    S’étirer. Etre patient. Des croquettes ? Tu rigoles ? Je suis un pur esprit. Un animal de race.
    Courir se jeter s’accroupir s’installer attraper des babines croquer craquer éclater sous les dents déglutir avaler reprendre frémir de la queue mordiller reprendre goinfrer empiffrer bâfrer y revenir un peu en faire tomber ignorer continuer manger manger manger.

    S’arrêter. Tousser.

    Vomir.

    Etre étonné que ça puisse être comme ça, là. S’en détourner.

    S’éloigner dans la dignité.

    Le voir qui part. Vérifier que la porte a claqué. Se frotter contre pour la protéger. Faire un tour. Vérifier qu’il n’y a pas d’autre gamelle planquée. S’étonner.

    Quelle ingratitude.

    Protester dans l’appartement vide. Etre au milieu du couloir. Sentir la lumière du soleil dans le bureau.

    Deviner quelque poussière qui flotte dans le rai. Le chasser d’une patte hésitante. Réfléchir, patte droite en l’air.

    Chercher les meubles. Chercher son odeur. Se frotter le museau à chaque étape. Plisser les yeux pendant le câlin contre un chambranle. Y revenir. Puis aller vers la place du fauteuil. Hésiter. Tendre le cou. Tendre les narines.

    Sentir précautionneusement l’absence de mobilier. Lever la tête. Chercher le fauteuil. Tourner en rond.

    C’est là qu’il doit être.

    Il n’y est pas.

    Détourner la tête. Aller ailleurs. Ne pas trouver cela important.

    Et dans le couloir feuler la solitude.

    S’asseoir. Se lécher le ventre. Faire de grands gestes de tête. Atteindre les cuisses. Tendre la patte.

    Nettoyer sous la queue. Suspendre. Quelque chose.

    Non.

    Vérifier. Assis jambes tendues.

    Bruit ? Non.

    Reprendre la besogne. Lécher. Léchouiller. Lisser. Mordiller entre les griffes. Un grain de litière. Coquin, va.

    Ah ! Propre !

    Avancer jusqu’au salon. Conquérir son territoire. Vérifier l’Empire. Quêter l’impôt.

    Découvrir que le salon est toujours vide. S’indigner. Bureau et salon. Trouver cela fichtrement impoli.

    Sentir sous ses pattes le parquet plus souple. Plus grande résonnance  sans le poids des meubles.

    S’émerveiller de cette souplesse. S’arrêter. Confirmer qu’autour de soi il n’y a rien. Une patte. L’autre.
    Parquet en ressort. Oh Sainte Terrine ! S’enfuir. Courage.

    Chercher le dessous de la table basse. Lui aussi disparu. Que faire.

    Vérifier derrière soi que le parquet ne me poursuit pas.

    Bon, tout est ok.

    Aller vers le coin interdit. En profiter. Renifler dans l’ombre. Goûter entre les lattes les vieilles odeurs de pipi. S’émerveiller d’être là sans recevoir une torgnole. Songer.

    Se demander si un petit pipi ne ferait pas de mal. Resserrer la tête entre les épaules. Avoir mal en pensant à la punition. Ignorer l’abjecte condition de servitude.

    Dommage. Il n’y a plus de rideau. Il ne pourra pas sentir. Empester. Se noircir d’urine qui remonterait lentement puis sécherait. Lâchant durant plusieurs semaines des effluves d’ammoniaque lourde.

    Seul le parquet demeure. C’est toujours ça.

    Gratter autour. Affirmer qu’on est civilisé malgré ce qui vient de se passer.

    Deviner sur un rebord de fenêtre une tache rouge. Mon coussin ! Ils l’ont planqué !

    Se dresser sur les pattes arrière. Renifler. Tendre les oreilles. Chercher dans le frémissement de l’air s’il y a un piège. Se reprendre. Se concentrer. Tortiller du cul. Viser. Viser. Viser.

    Sauter !

    Pattes qui ripent. Se rattraper. Gniii-euh !

    Ah, coussin.

    Coussin ?

    Une ombre. Un pigeon sur le lampadaire. Marcel ! Je t’aurai.

    Gigoter. Pousser la fenêtre. Hésiter devant le carreau. Poser la patte sur la vitre. Oulah c’est froid.

    Mesurer le vide entre fenêtre et lampadaire. Miaulouner pour que le pigeon se rapproche de la patte.

    Il a l’air vieux et sec ce pigeon. Ça vaut pas le coup.

    Monter sur le coussin. Le masser. Le tripoter. Le réchauffer.

    Et lentement, dormir au soleil.

    *

    Ouvrir les yeux. Bruit ? Bof.

    *

    Ouvrir les yeux. Odeurs ? Bof.

    *

    S’étirer se redresser s’arquer s’arcbouter se vérifier bâiller se détendre. Odeurs changées. Surveiller.

    Epier. Rien. Se frotter le museau contre la vitre au cas où. Descendre du coussin. Sauter en bas. Se ramasser. Ecouter.

    Silence.

    L’air encore plus vide. Comme tout prêt à résonner.

    Partir inspecter les croquettes. Elles ne sont plus là. Osciller. Ni table. Ni plante.

    Se retrouver au milieu du salon, la queue dressée comme un radar. Pour mesurer l’espace vide là où il y avait la table.

    Faillir courir. Se rappeler qui on est. Vérifier uniquement.

    L’Empire est vide. Même plus de couverture dans la chambre.

    Même plus de serviette dans la salle de bain.

    Même plus de câbles télé où se planquer.

    Même plus de sac de croquettes.

    Même plus… ah, si. La litière. Youpi.

    Avancer le museau. Renifler, circonspect.

    Reculer soudain. La vache, c’est pas de la rose.

    Regretter qu’il n’y ait personne sur qui protester. S’attrister de l’indifférence humaine.

    Sentir à ce moment l’escalier qui vibre. Les pas qui se rapprochent. C’est leur pas. Ah ils vont voir tiens.

    Courir vers la porte pour leur apprendre. Se frotter contre le placard. Elle s’ouvre, oui ?

    Oh putain ils ont pris la boîte.

    Oh putain putain putain putain putain.

    Fuir courir chercher pas un endroit repartir essayer non déguerpir tourner zigzaguer s’échapper s’évader glisser s’affaler se dresser pattes de devant les autres traînant encore repasser entre les jambes slalomer déraper se reprendre se coincer se retourner faire face se pelotonner gronder menacer cracher sortir les griffes serrer la queue cracher glisser sur le parquet peau du coup prise vouloir transformer le parquet en copeaux plutôt que céder résister se tendre tirer le dos étirer les pattes vouloir s’enfuir ruer tressauter résister voir la boîte approcher ah non donner un coup de rein cracher encore tenir des quatre pattes au rebord chercher à mordre être retourné tête en avant avoir les pattes tenues sentir au moins le plaisir d’un peu de sang qui coule jurer miauler feuler hurler noooon ! Tomber.

    Odeurs des peurs précédentes grille qui se ferme.

    Perdre tous ses poils.

    Etre soulevé. Tanguer. Osciller. Glisser dans la boîte. Etre mouillé de peur.

    Voir la porte qui s’ouvre. Découvrir le palier. Détailler distinctement chacune des faïences moches. Les haïr.

    Claquement de la porte de l’Empire. Oh mon Dieu Sainte Terrine.

    Grondement horrible d’une mécanique. Etre porté dans la machine. Hurlements sinistres du monde qui glisse, qui s’écroule.

    Coups de tête contre la porte de la boîte. Nez qui frotte. Nez qui sera en sang.

    Je veux rentrer chez moi.

  • DCCCXLVII. - Atelier d'écriture : "D'après Nathaniel Hawthorne..."

    "Une lettre écrite il y a dix ans, et qui n'a jamais été décachetée. Le héros de l'histoire la trouve dans un endroit étrange, et se demande s'il va l'ouvrir."

    Nathaniel Hawthorne, Les Carnets du reclus.

    Vous avez 1h30.

    ...

    Paname. Icigo, le centre du pataugement, la capitale aux cent lumignons, les Folies, les bergères. La daronne de tous les arts décorée de boulevards où les rentiers viennent montrer aux jaloux les minettes qu’ils ont arrachées au crime et à la morale pour se tailler une tranche de lard bien girond. La nouvelle Babylone. Celle qu’il faudrait dédoryphoriser à grand coups de gaz moutarde. Le bivouac de l’infection, où cronissent les miséreux pendant que le bourgeois ronflote dans ses jardinets d’arrière-cabane.

    La Joufflue s’était tout juste décidée à baguenauder de l’autre côté du Pôle, quand dans les brumes de la journaille apparut Duval, parisien de daron en bâtard depuis Napoléon le Troisième, suivi de l’inaltérable Maurice, maigre, digne, aussi ignoble qu’un greffier qui vient lever le condamné pour le faire sourire à Deibler.

    Entre autres noblesses, Duval était biffin. Un vrai. Un de Ménilmuche, qui jacte l’argot de Pantruche comme d’autres biberonnent aux assommoirs de la Goutte d’Or. Voilà ce qu’il était, Duval, et y savait qu’en quartiers de noblesse sur le pavé de Paname, ça se défend.

    ’Videmment qu’un détour à trimballer du boudin au grand bal des moukères dans les Bat’d’Af lui permettait d’avoir les six cents mètres de trottoir les plus olpiche à Victor-Hugo, prétendait Lafouine, un vicieux qui l’appréciait comme une merde au cul, mais c’est un sentimental, Duval.

    La rue Totor, c’était sa façon à lui d’aimer la Grande Littérature, celle d’avant la Commune. Une époque où porter la barbe était pas l’apanage des rouges à surin au mornas, mais celui des genzes comme il faut, de ceux qu’avaient de la rente au denier vingt et une montre au gousset. De ceux qui savaient que marcher c’est pour la digestion, par pour débarouler les condés aux troussequin.

    Biffin et amateur d’ordre, c’est pas de la contradiction. C’est de l’aboutissement. Y’avait pas qu’un rastaquouère qu’avait bâffré du pavé quand on le taquinait sur nos Glorieuses-armées.

    Maurice tapait du fer, encensant comme un ministruche à la Chambre. Duval lui lâcha le licol. La conquête de l’homme qu’elle est la meilleure s’encagnarda rue Totor.

    Pas un rat. Le bourgeois rotait la bière de Champagne, le ventre rempli de la certitude de l’éternité et de l’Ordre moral. Deibler avait turbiné la veille à grand coup de Veuve joyeuse, un larron avait fait monte à regret, les pisse-copie avaient pontifié façon Carmel Pie XI. Ça allait en faire chanter du Figaro dans les pots à ordure. De ceuze qu’on a pourléché à côté de la tartine de beurre, en faisant la lecture pour la bonne. Tu parles que tire la fibre sociale, instruction des masses et le toutim, une bonne exécution.

    Bref, du Figaro au beurre, de la bourre en vrac, ça chantait pour Duval l’aria des fenêtres de Clignanmuche qu’allaient se fermer de papier littéraire. Quand le Figaro s’édite, le pauvre s’abrite.

    Comme d’habitude le 44 avait chié sur son zinc un pot à ordure des plus infects. De la putrance bourgeoise. Une bien salope. Ça sentait le festoiement pourrissant, ça débordait l’infection, les ficelles graisseuses qu’avaient enrobé le rôti du dimanche, le saindoux torché, les pelures couleur Académie française qu’on savait plus si c’était de l’orange ou de la tomate, les chiures de rat, les dégueulis putrides des pouilladins qu’étaient venus finir leur biture sans savoir s’ils allaient se nourrir des raclures ou peindre le tout d’une queue de renard. Y’avait aussi des vieilles huîtres qu’avaient suçoté les rombières rêvant à leur jeunesse à la Légion d’honneur. Un gaspard empiffrait un truc innommable, quelque chose entre l’animal et l’horrible.

    Duval soupira. Un métier de seigneur, biffin, mais faut souffrir pour la Patrie. Allez, rat, jacta.
    Y’avait de quoi nourrir la smalah d’Abd-el-Kader et l’armée du duc d’Aumale au grand complet, si elles avaient des goûts de trotte-menu. Bref. Nada. Nib. Queue de chie. Du bourre-gueule gâché au nom de la péremption.

    Duval se sentit des bouffées de socialisme, que la décence lui interdit d’exprimer, même à Maurice. Un coup de savate dans l’amoncellement ignoble lui soulagea les arpions mais lui salopa intégralement les pantalons, qu’il gardait en souvenir depuis l’Algérie. Duval dut penser à Mazagran pour ne pas jurer, à Camerone pour se calmer. Le chiffonnage est un sacerdoce.

    C’est là qu’il vit un enficelage de papier, façon Ramsès. De l’extrait direct de la Vallée des Rois arrivé direct fissa. Du Roman de la Momie, un hommage du Théophile au Totor, à n’en pas douter. Du paquet si bien tricoté de ficelle que le bourgeois avait dû se prendre pour la mater à Moïse pour l’emmailloter commac. Toutankhamon l’aurait pris pour sa sœurette sans hésiter, et lui aurait même fait un bécot, pour sûr, confirma Duval, qui lisait les Illustrés chez le Père Ulcère et se savait cultivationné.

    Bref, un brin de papier, c’était toujours ça. Poussant délicatement l’amoncellement infect, Duval howard-carterisa en esthète jusqu’au marmot, qu’il balança sans plus de cérémonie dans le baquet à Maurice, lequel opina du sous-chef, et pérégrina encore sous l’aube, à l’heure où blanchissait sa campane.

    *

    César, qu’on appelait Ulcère depuis que Raimu lui avait ravi de la notoriété sur le boulevard et que la loi de 1915 lui avait ôté avec l’alambic le commerce de l’absinthe, était un tenancier de première bourre. Un empoisonneur de haute volée, de ceuze qui vous détruisent le foie suffisamment lentement pour qu’à son ardoise les arrhes et les retards fassent pleurer toutes les générations de votre descendance jusqu’au Jugement dernier. Dans ce rade, on mourrait sûrement, confit d’alcool comme un curé en Pâques, mais avec la même certitude de la nécessité que lorsqu’on voit un percepteur des impôts.

    Le bastringue était le nec plus ultra de tous les arrache-meule de Paname. C’est pas qu’Eugène Sue y eusse été triste tant il y faisait sombre : c’était un mystère à Paris à lui tout seul. A écouter le patron d’icigo, la décoration aurait fait jouir un Lord, mais ça devait être à l’époque où les images d’Épinal clouées au mur étaient encore visibles. Ou ce Lord-là avait joui par autre chose que les yeux.

    D’ailleurs, personne n’avait jamais cherché à trop savoir comment un Lord angliche avait pu perdre sa foi d’hérétique au point de s’égarer chez les Ulcère.

    L’obscurité dans lequel le quidam devait nager pour se diriger vers le zinc faisait toujours demander avec un zeste d’inquiétude si on vagissait pas dans l’œil de bronze du grand Cornu. Ça sentait les gogues, chez les Ulcère, l’hydrogène perpétuellement refluait l’oignon et le saindoux recuit cinquante fois à la même poêle sous le même œil torve pour le même client hésitant. Ça sentait la raclure de charbon pauvre et gras, de celui qu’on trouve au fond des seaux, le relent des cuisines qui compensent la pauvreté par l’invasion des graisses.

    Car Madame Ulcère, qu’avait de la prétention, et parfois même de l’éducation, compétitionnait pour attirer Curnonsky. N’y arrivant pas, elle se revanchait en étouffant tous les polaks du coin au graton d’arlequin. Ça ne serait venu à l’esprit de personne de supposer qu’ils thénardisaient un peu, à moins d’avoir le ripaton mélancolique et d’affectionner le suicide. Y’a toujours des égouts facétieux à Paris pour les amoureux d’aventures exotiques.

    Pour cinq sous par semaine, Duval s’était négocié un repaire à l’encoignure du bar. Un Fernet-Branca dans la dextre, une fillette dans la senestre, il contemplait les vomissures chopées à l’alme citée qu’l’on vocite Lutèce, le sens du devoir accompli. Tout ça c’était sa contribution à l’ordonnancement d’un ordre meilleur, maintenant qu’on avait viré les Boches et qu’il fallait javelliser chez nous l’ordure comme les socialistes. Son bulletin de vote quotidien, quoi.

    Bon, c’est pas tout, y’a de la sélection à faire. Au turbin, mon copain. C’est pas en se lorgnant les nougats qu’on met son pétrus au chaud.

    Le paquet du 44 empestait toujours l’infection dans sa lingerie papelière. La puanteur qu’il fouetta dans le bistro lui valut l’air outré du Père Ulcère, qui pourtant côté vomissures et queues de renard était un expert reconnu dans tout le quartier.

    Les commères venaient le consulter pour retrouver la trace de leur poivrot aux lendemains de bringue. Un Sherlock Holmes de l’éthanol, le Père Ulcère. Un monsieur mieux qu’une chandelle de Maubeuge, un efficace, quoi, qu’en avait dans le cigare.

    Plus d’un pochard par sa faute s’était vu arracher des tétons d’une radasse par sa légitime, pisté uniquement au dégueulis, pour se trouver le porte-crotte déculotté et les petits oignons pas loin d’être roussis au nom de l’article 212 du Code civil. Plus d’un baryton avait perdu les basses nobles grâce aux dénonciations conjugales du Père Ulcère et depuis pointait dans le farinellisme au Sacré-Cœur.

    D’aucuns disaient même que les olives qui se gangrenaient de temps à autre sur le comptoir du rade étaient ses palmes académiques. Madame Ulcéruche les piquait de cure-dents d’un stock qu’elle avait trouvé à Pantin lors d’une revente, et les chalands se demandaient à quel drame conjugal les amuse-gueule avaient été arrachés.

    En long comme en cent, les Ulcère étaient les garde-fous d’une société en décomposition, les murailles de Chine de la civilisation, et, plaisant aux épouses ils s’assuraient l’esclavage des maris qui ne pouvaient plus faire autre chose que boire leur semaine en attendant de rentrer pour se faire battre. Le curé bénissait tout cela, et Madame Ulcère leur resservait de la pâtée.

    César trônait. Au zinc les maris au bord du vice vacillaient devant les bocaux d’olives pour s’en retourner la queue basse chez leur mousmé, et Duval approuvait.

    La morale n’empêchait pas que le papier qu’avait ouvert Duval continuait de shlinguer comme un Poilu de 17.

    Duval chancela. La vache. Ça mouftait.

    C’est en pensant au Maréchal Foch qu’il parvint à ouvrir l’animal. Ça dégobillait tellement que même Porte d’Italie ils feraient les sucrés. Merde.

    Dedans il y avait un sac de vieille jute. Duval, sentimental dans l’horreur, pensa au régiment.

    Dans la jute gîtait une boîte en bois cassé. Toujours vendable. Ça lui rappelait Salima, qu’en avait une de même pour la menue monnaie qu’on lui laissait quand on y pensait.

    Ça s’arrêta là, car dans la boîte qu’ouvrit Duval en pensant aux poupées russes et au Tsar qu’ont massacré ces salops de rouges, le biffin trouva une enveloppe de la Perception publique. La mort dans l’âme,  et malgré son respect des institutions, Duval s’empressa de ne pas recompter ses arriérés. Ce qui n’empêcha pas une indignation vertueuse envers l’ignoble du 44 Totor qu’avait planqué sa déclaration fiscale à l’Amère Patrie.

    Duval songea dénonciation anonyme et bascule à Charlot. Il envisagea successivement surin, vérole et machine infernale, pour en rabattre avec pessimisme devant l’injustice du monde qui persistait à sauver les puissants du Trésor public et s’acharnait à l’exposer, lui, aux billevesées des plus obstinés ronds-de-cuir.

    C’est la morale encore hésitante qu’il lorgna le papier. Du lourd, du grain bien épais, d’avant qu’on empêche le Colonel de la Rocque de taper dans la fourmilière. Ça pouvait valoir son sou, se réjouit Duval. Il excusa le 44 d’avoir évadé fiscalement, et se contenta de l’envoyer à Cayenne.

    Timbre – pas tripette. Dix ans d’âge, ça veut pas dire que ça se bonifie comme le ratafia casse-gueule du Père Ulcère.

    Le poulet venait d’Algérie, ce qui le refit penser à Salima. D’ailleurs, le Père Ulcère avait pu se traîner jusqu’à la porte pour ouvrir l’huis, chasser, l’odeur, éclairer l’extérieur, activités hygiénistes qui échappaient à Duval tout comme l’intérêt du pasteurisme au bacille du choléra.

    Le soleil qui hésitait à entrer dans les fumées du cloaque lui rappela un mirage sur les dunes de Sidi-Bel-Abbès, lui évitant de s’indigner qu’on use des enveloppes de l’Administratruche pour l’épistolaire personnel, sans s’exonérer d’envoyer tout l’immeuble du 44 au peloton. Y’en a qui méritent de cronir façon Damiens, jura-t-il, la Marseillaise sur le cœur.

    Un coup d’Opinel éventra l’animal. Respectant l’enveloppe et l’Autorité qu’elle incarnait, les doigts de Duval trouvèrent dedans un bon plein de feuillets. Courrier d’amoureux transi, persifla Duval, hélant le Père Ulcère qui fit tituber jusqu’à lui une pinte de gnôle dans les derniers relents pestilentiels.

    Ah non, c’était du raturé, du trituré. Là, c’était pas de l’affection de Titi. Ça sentait le grand drame, le vent dans les dunes, l’ombrelle cassée et le chiard honteux qu’a pas passé et qu’on file à une cousine à Balbec.

    Duval avait fait sa journée et ses Lettres dans le 5e piéton de la Légion. Il avait son temps et de quoi tordre les boyaux de toute une ville. Il se carra au gîte et commença.

    Ça allait être cochon.