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  • DCCCXLVI. - Atelier d'écriture : "Avec une liste de mots..."

    "Faites une liste de mots qui vous plaisent pour leur sonorité, puis de mots qui vous plaisent pour leur signification. Ensuite, choisissez un lieu, puis une saison."

    Mots choisis pour leur sonorité : frontispice, ourlet, écharpe, tricoter, endormi, craquer/croquant, nuées.

    Mots choisis pour leur signification : espace, mer, rêve, Italie, typographie, déshabiller

    Lieu apprécié : bois de pin

    Saison : été

    "Et écrivez. Vous avez une heure."

    Et là on n'est pas dans le caca. Comment caser le frontispice avec l'écharpe et l'ourlet en pleine mer ?

    Dans l'affolement, on revient aux fondamentaux - une scène d'histoire personnelle que j'ai déjà écrite vingt fois, et qui apparaît comme une bouée.

    *****

    Il n’y a toujours pas de banc. La roche, os, poussière gravats écrasés, dessèche entre les pins. Troncs à peine noueux, juste penchés éternellement par le vent.

    Hachures posées sur le ciel qui veulent lancer des brimborions d’aiguilles, dans un rêve de vie. Parfois, ils craquent, des aiguilles tombent en pluies de squame.

    Entre les troncs, il y a la mer, tissu huilé, tiraillé, tressé, sanglant sous le soleil qui hurle.

    L’espace tout entier semble une déchirure ouverte et cinglante.

    Le livre est encore là, sur une roche blanchie. A côté, quelque chose comme une belette tordue, au sourire jauni par les étés, tricote toujours son torse torréfié. Pelades de fourrures cassantes, bouts de bois, côtes peut-être.

    Il n’y a pas d’odeur, tout juste la sève des pins séchée et les fines coques qui tressautent au vent.

    Cette fois-ci, il prend le bouquin. Vieux truc de maroquin d’ors séchés à la couverture fissurée. Missel obscène petit et rond, apporté là on ne sait comment.

    Le papier est dur, tourner les pages fait plier du bois. Il tourne la première page, décorée d’un faux marbre à la gouache. L’héraldique compliquée de l’ex-libris ne lui dit rien.

    Le frontispice a une typographie architecturale pleine de tirets, de renvois à la ligne. C’était du latin, peut-être de l’italien.

    Dessus, une gravure montre une déesse, à l’écharpe nécessairement gonflée par un vent léger. Son bras la retient dans l’arrondi vu si souvent : écharpe en coque rigide où des fleurs se glissent. Sa main livre tient quelque chose ; une pomme de pin certainement.

    Les ourlets de sa robe semblent pris d’une vie intime. Ils s’arrondissent pour remonter le long de ses jambes, la déshabillant d’en bas comme des méduses qui remontent à la surface. Elle danse sur des nuées que des angelots portent farouchement. Eux aussi viennent d’Italie.

    Son regard, tout juste gravé de quelques traits, se porte sur une moisissure qui a rongé un angle de la page, et certainement quelques anges de plus. Peut-être était-elle tendre. Il ne sait pas.

    Malgré la lourdeur de la gravure, il est convaincu qu’elle danse. Qu’elle sourit. Du sourire impassible des déesses, qu’importe. Danse devant un paysage de bois, de pins, de mer, de soleil, d’aiguilles portées –

    Le même paysage en fait. Vivant.

  • DCCCXLV. - Retour à Louxor.

    Le fait qu'on soit amidulouvre n'empêche pas qu'on y aille. Pas si évident, lorsque le temps a la cruauté de passer. Qu'il faut hésiter sur le café du midi entre un livre, se dire qu'on va peindre, qu'il faut faire ceci-cela pour l'appartement, et la culpabilité d'être à vingt minutes de tout, c'est à dire à rien de beaucoup.

    On jette un œil circonspect par la fenêtre, qui est triste. Il pleuviote, on sent que sous peu la Bretagne s'invitera dans le Bassin parisien. Le radiateur chauffe agréablement le dos, et le chat d'un coup de rein a sauté sur le meuble, s'y étire, baille à la vitre avant de masser son coussin. On voit sur la table du salon la lourde bédé reçue à Noël (Habibi, de Craig Thompson), on pense à la boîte-de-livres-à-lire dans le bureau. Il fait lentement sombre, l'ombre glisse par les carreaux comme une couverture qui s'étire dans un hiver pluvieux.

    On se promet qu'après le café, allez, zou, on va sortir, non mais oh. Faut qu'elle serve, cette carte d'amidulouvre. On finit lentement le café, on profite des mirabelles. Lorsqu'on boit, on sent sur sa main l'odeur du plat que l'on a cuisiné, de la cocotte qui a longuement chauffé au four. Le chat tend une patte hors de son coussin.

    Et puis, malgré le parapluie qu'on s'est promis trente-six fois de remplacer, on sort sous la pluie. Le Louvre n'est pas si loin après tout, même si le pantalon se mouille vite. Louxor non plus, lorsqu'on prend son temps dans l'aile égyptienne. Première visitée, salle à salle, il y a très longtemps. Maintenant on peut surplomber, se concentrer sur l'essentiel, arrêter l'encyclopédisme.

    Le département égyptien est l'un des rares où l'on voit autant d'enfants. Et de parents patients qui expliquent, lisent. Ça, c'est Amon-Râ. Et Bès grimace mais c'est un gentil, lui. Ça, tu vois, c'est un pied de chaise. L'enfant étonné par l'âge de la chose se colle à la vitre, écrase son petit doigt contre. Les Égyptiens, ce sont un peu nos dinosaures humains.

    On se sent toujours un vertige lorsqu'on regarde les dates, dans ce département : Ramsès II était aussi vieux pour Alexandre le Grand que Hugues Capet pour nous. Ramsès II commence à régner vers 1279 - Saint Louis est mort vers la même date. Il faut juste être totalement symétrique par rapport à notre ère. La guerre de Troie a commencé après la mort de Ramsès, et l'invention de l'écriture en Chine à peine 200 ans avant lui. Quand on parlait à Ramsès de Khéops, c'est comme si à nous on évoquait Charlemagne. L'Histoire ici est à l'aune des millénaires.

    Pourtant ici ce à quoi j'ai pensé un moment, dans la section sur les dieux, c'est le temple de Philae. Je me souviens du soleil. Je me souviens du Nil, qui clapotait au pied du quai. Je me souviens du silence quand j'étais seul à Abou-Simbel, et de la lumière qui éclairait par la porte l'intérieur du temple, où seuls quelques gardes demeuraient.

    Je crois que j'aimerais y retourner. Mais c'est un autre rêve.

  • DCCCXLIV. - Atelier d'écriture : "Portrait, en insistant sur l'aspect beau, avec le regard de l'autre sexe".

    Ici, le sujet était : "Faire le portrait de quelqu'un, en le présentant selon un jour favorable, et en utilisant un narrateur qui est d'un autre sexe que le vôtre." - Ce à quoi j'ai rajouté, pour une logique propre à l'atelier d'écriture, la contrainte d'avoir un frigo dans l'affaire.

    Temps : 45 minutes.

    *****

    Pour moi, il dort. Ses nuits sont des hibernations. Etendu dans le vallon de son lit, il a deux traits blancs au côté droit. Ponctuation des dernières heures. Il dort, il est loin sur son ventre. Sa respiration l’évade et soulève ses fesses. Je ne vois qu’elles quand je me lève. Elles que je serrais tout à l’heure.

    Dans la chambre où le frigo gémit, où le temps se compte aux gouttes du robinet, l’amoncellement de ces ustensiles nécessaires à ce qu’il me plaise, comme une étrangeté.

    Au pied du lit, il y a ma culotte, sa chaussette, d’autres choses que j’oublie. Le couloir tracé sur le tapis entre des guitares-basses, une chicha, une table de fer-blanc ramenée un soir d’un bar. Ses mégots, la longue cendre alignée de la cigarette empruntée, morte dans mon rouge à lèvre.

    Le vieux paravent domine le chapeau qui ne s’y est pas accroché. Il y a aussi un vieux foulard qu’il dit ne mettre jamais. Je ne sais pas encore.

    Il respire à peine, immobilité sculptée de marbre éteint. Autour de lui son studio respire encore de la nuit où le temps était une atmosphère. Je regarde la chambre comme s’il me souriait. Je me trouve pleine de ses objets comme de lui. Son regard. Ses lèvres.

    Dessus la cheminée dans une pile je prends un livre. Je me demande si par une nuit d’hiver un voyageur entrait, il bougerait.

    Pour moi, il fume. Lui et son tabouret ont les jambes croisées. Il est nu, porte son chapeau. Derrière lui sur l’ordinateur les musiques qu’il me montre. A son poignet le bracelet de métal oscille aux déviations de l’univers – de la cigarette qui rejoint sa bouche et qu’il aspire.

    Non. Pas vraiment. Il se respire lui-même, il avale l’univers avec l’amplitude des immensités. Il transporte l’équilibre du monde dans son poignet. L’instant est mort pendant qu’il inspire. Le coussin contre mon ventre se fige.

    Il expire lentement de ses lèvres qu’un souffle entrouvre. La fumée semble un écran de passé où erre le vert de ses yeux.

    Je crois que je dois avoir mal. Lenteur de la blancheur qui se déroule, s’évide, monte, disparaît.
    Du bout de sa main de la cendre est tombée, je l’ai vue osciller quelque part. Ma vie s’est allégée entre ses doigts.

    Le temps revient, de nouveau je sens son parfum lourd et sucré sur les draps autour de moi. Quelque part sur la cheminée un livre commence une lente glissade, qui finira à la prochaine bouffée.
    Une goutte est tombée du robinet.

    Pour moi, il est.

  • DCCCXLIII. - Nouveau Traité de blason, de Victor Bouton.

    S'il est une chose inutile qui m'a depuis longtemps amusé, c'est et demeure l'héraldique.

    Ne me demandez pas pourquoi. Je suis roturier de la plus infecte engeance, de ces races qui se perdent dans les foins, et dont les blasons qu'ils possèdent, s'ils en ont, ne se rattachent à pas grand'chose d'historié. En fait, il n'y a pas de nécessité personnelle à ce que j'y passe du temps.

    Au mieux ai-je pu, il y a quelques années de cela (avec prescription, donc), indiquer à un minet fort seyant que son profil affichait le blason des Broglie (d'or à la croix ancrée en sautoir d'azur), ce qui me vit un silence méprisant, puis un ostracisme complet ponctué par un "cet utilisateur vous a bloqué et vous puez le caca" de la page internet que je fréquentais alors. Pour une fois que j'eusse pu avoir l'espoir d'enculer du sang noble. J'en fus intimement vexé. La preuve, je m'en souviens.

    J'imagine que tout cela pour moi n'est guère loin de l'Oulipo. Le blason, ce n'est jamais qu'un jeu avec des règles fort complexes - ou d'une simplicité affligeante, selon le degré de compétence en la matière. Des hachures verticales ? Du rouge ? Non, du gueules, c'est évident ! Des hachures horizontales ? Du bleu - non, de l'azur ! Il y a de la complication en tout cela que le vocabulaire a vieilli - lion d'azur issant d'un chaudron de même soutenu d'une terrasse de sinople, il faut s'accrocher. Et quand on passe à la dextrochère, les tentations de se laisser prendre à la guivre ne sont pas loin.

    Qu'importe. J'ai passé déjà trop de temps à lire et relire les articles de Wikipédia - où l'on trouve, hasard des images, les mêmes que sur l'encyclopédie de mon grand'père. Je trouve une poésie certaine non à connaître les armes de Berthelay-Quesquertin, mais à lire "de sinople à trois têtes de lion arrachées d'or" ou bien "tranché-emmanché d'argent et de gueules". C'est un rébus de mots. Une recette d'image. Comme si l'on vous donnait les ingrédients du plat et qu'il fallait en deviner la texture, l'allure, la forme, le goût.

    "De France, à la bordure de gueules besantée d'argent de huit pièces" : ma foi, je trouve cela joli comme phrase. Certes, ce n'est pas casable entre les considérations sur la météo qu'il fait ou le devenir du café une fois que son moût a servi, mais il y a un secret plaisir à reconnaître à des frontons des blasons, des signes qui retracent cette histoire ensecrètée des bâtiments. Trouver sur les portes de Sobieski, à Wilanow, les armes des Potocki, voilà qui vous pose un homme. Bien inutilement, certes, mais un brin de mémoire et d'exercice cérébral n'étant jamais négligeable, on ne va pas cracher sur le plaisir d'un peu d'orgueil inutile en sus.

    Cependant cette matière est ardue. Il y a de la monomanie à la maîtriser. Je n'ai toujours pas compris le lien entre les armes des Pressigni, "d'or et d'azur, fascé contre-fascé, pallé contre-pallé, et les contours contre-gironés à un écusson d'argent sur le tout", et la représentation. Les armes de Gusman, outre leur laideur profonde, m'ont jeté dans des abîmes de perplexité : "d'azur à deux chaudières l'une sur l'autre, burelées de sept pièces courbées, les quatre échiquetées d'or et de gueules de deux traits, et les trois autres d'argent ; les anses et les bordures des chaudières aussi échiquetées, et cinq serpenteaux de même issants à chaque oreille des anses, deux en dedans, trois en dehors, à la bordure d'hermines".

    Bref, on s'amuse, quoi.

  • DCCCXLII. - Atelier d'écriture : "Souvenir d'écriture - à caractère autobiographique (ou pas)".

    En septembre je me suis aperçu que je ne faisais plus que travailler, dormir, manger peut-être. En octobre j'ai eu un sursaut : je me suis dit qu'il était grand temps de faire autre chose de mon temps. En quelque sorte de faire une gymnastique intellectuelle. Faire autre que vivre, en tout cas essayer de vivre non pas mieux, mais de façon plus intellectuellement propre. Un dernier sursaut un soir de samedi à chercher sur internet, et me voilà inscrit dans un atelier d'écriture.

    Il commençait en janvier. C'était loin. Jusqu'à vendredi j'avais la secrète impatience qu'une météorite ou un dinosaure l'annulent. Conjuration divine, ni comète ni T-Rex ne m'ont empêché de passer le week-end dans un groupe de 12 à faire mumuse sur des sujets. Il y a de tout, certes. Mais au moins on sort du week-end avec la délicate impression de n'avoir pas nécessairement couru dès potron-minet sur ce qu'on doit faire, mais sur un autre devoir, plus - comment ? Pas vraiment égoïste ou intime. Quelque chose de plus proche de ce que l'on est, à quand bien même on se doute que ce qu'on fait n'est pas si terrible.

    L'excuse étant faite, le sujet ici était : "Racontez un souvenir d'écriture - à caractère autobiographique (ou pas)." Temps : 1h.

    *****

    Victor. – Je dois pas.

    Maîtresse, voix chantante. – Madame ?

    Maman, préoccupée. – Oui ? B’jour. Quoi-t-est-ce ?

    Victor. – Surtout ne pas. Les doigts.

    Maîtresse, imperturbable. – Ca va, merci. Vous êtes bien la maman de Victor ?

    Maman, regardant ailleurs. – Que je sache.

    Victor. – Pourtant j’ai fait comme elle a dit.

    Maîtresse, professorale. – C’est pour vous parler…

    Maman, cherchant un manteau. – De mon fils, j’ai compris, Madame.

    Victor. – Je ne dois pas bouger. C’est important pour demain.

    Maman, l’air mauvais. – Victor, mets ton manteau. Vous disiez ?

    Maîtresse, hésitante. – Vous savez que cette semaine les enfants ont eu leur premier cours d’écriture. De calligraphie, je devrais dire, comme l’indique la circul…

    Maman, tendant le manteau. – Tiens.

    Victor. – Oui, c’est comme ça.

    Maîtresse, pontifiant. – Votre fils ne sait pas écrire, Madame.

    Maman, interloquée mais poursuivant la protection thermique de sa progéniture. – Qu’est-que vous racontez ?

    Maîtresse, se lançant à l’eau. – Il ne sait pas écrire. Pas tenir son stylo. Il tient mal son stylo, Madame.

    Maman, ailleurs. – Ah, mais c’est votre métier de lui apprendre, bon sang, Victor !

    Maîtresse, au bord de la grève. – Pas la peine de m’apprendre mon métier, Madame.

    Maman, cinglante. – Je vous l’apprends pas, je vous le rappelle.

    Victor. – Le grand doigt du dessus comme ça.

    Maîtresse, rappelant ses quotas. – Je fais ce que je peux. Mais avec votre fils…

    Maman, montrant les crocs. – Quoi mon fils ? L’est pas dans les quotas ?

    Maîtresse, tenace. – Si, si, si, mais son stylo…

    Maman, regardant ailleurs. – Victor ! Ton manteau ! Son stylo ?

    Maîtresse, timorée. – Y sait pas le tenir.

    Maman, laconique. – Et vous causer la France.

    Maîtresse, outrée. – Madame !

    Maman, pressée. – Madame ?

    Victor. – Maman ?

    Maman, patiente, prenant sur elle, mais alors là, vraiment sur elle. – Je sais pas moi, vous lui avez pas montré ?

    Maîtresse, pincée. – Je connais mon métier. Lui ai montré à vot’fils.

    Maman, pensant à ses impôts. – Montrez-lui mieux.

    Maîtresse, scandalisée. – Justement, y veut pas lâcher son stylo depuis.

    Victor. – Maman, mana, regarde j’ai pas bougé !

    Maman, triomphante. – Ah, vous voyez !

    Victor. – Maman, c’est pour être sûr de bien tenir le stylo.

    Maman, fatiguée, dans un soupir. – Tu lâches ton stylo, oui ?

    Victor. – Mais, maman…

    Maman, rapide. – On y va !

    Maîtresse, un peu seule. – Mais…

    Porte qui claque, bruits de pneu.

     

  • DCCCXLI. - Nowy Rok w Warszawie.

    À Varsovie, la minuit se fête dans la rue. Pas la rue des buveurs et des klaxons. La rue où depuis deux jours des quadragénaires transis, parfois sous de petits chapiteaux, vendaient des boîtes pleines de pétards que d'autres quadragénaires achetaient. On voit alors des enfants, le nez sortant à peine d'un bonnet, trottinant sur leurs chaussons matelassés, porter religieusement les boîtes trois fois plus grandes qu'eux.

    La rue où rien ne se passe avant minuit : il y fait froid. L'air est pur, de cette pureté identique qu'on trouve dans les congélateurs les plus extrêmes. On devine que la moindre respiration sera un bouquet de paillettes, confettis subtils de glace et d'eau emprisonnée dans la dentelle. L'air est comme évadé,  quelque part au-delà des étoiles, de ces minuscules points d'aiguilles de glace tombées sur la toile lointaine du ciel. On devine réellement l'infini, enfui quelque part. Il suffit de lever la tête - pourtant, on n'est pas effrayé. Rien n'étreint. On respire. L'intérieur se lave d'un grand acide de froid.

    À peine avant vingt heures quelques voitures circulent. Depuis, rien. De l'autre côté de la rue à peine quelques fenêtres semblent éclairés. La Pologne est un pays qui se devine, souvent. Les magasins sont aux bas d'escaliers, des restaurants à des premiers étages. Il faut entrer dans les sous-sols pour y trouver la vie secrète des commerçants, des marchands, des vendeurs merveilleux de makowiec, de pączki, de szarlotka chaude que l'on sert avec de la glace à la vanille, de sernik à la peau légèrement jaunie au four à côté de concombres longuement confits ou de larges congélateurs aux cargaisons immenses de pierogi, de kluski ou de petits légumes coupés. Les magasins à minuit seront encore ouverts ici, pour certains.

    La nuit est calme, et minuit sonne dans ces rues vides où les églises n'ont pas d'horloge. Minuit sonne, et l'inofficiel spectacle lentement ouvre ses poumons sur la ville. Les toits lâchent des fusées, aux coins des rues les familles descendent, ouvrant les boîtes pleines de pétard que les pères allumeront à côté d'enfants sautillant d'espoir. Tout Varsovie se couvre d'éclats de rouge, de bleu, de jaune. Des feux de famille, pas de ceux qui embrasent une tour entière sur des champs français, de ceux que l'on suit en voyant la fusée partir à peine à hauteur de toit. Une nappe d'artifice, de roulement, de sifflements qui chevrotent entre les murs des immeubles et dure, dure, dure, sur la ville continûment silencieuse.

    Le premier janvier, Varsovie s'est enflammée, et du balcon nous la regardions brûler dans le froid. Dans nos mains grelottantes le verre de champagne s'ourlait de givre.