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  • DCCCXXXIV. - Jacques, Bretagne et nationalisme.

    Depuis quelques jours, des Jacques manifestent en Bretagne. Jacques car il ne s'agit jamais que d'une révolte paysanne contre les taxes, quelque chose qui est courant dans cette région depuis le Moyen-Age : sous l'argument de la lutte contre l'Etat-centralisateur qui impose sans connaître, il ne s'agit jamais que d'impôt. Foin d'aspect humain : n'oublions pas que la Bretagne est sous perfusion de la politique agricole commune depuis un bail, et on se demande ce qu'elle serait si elle n'avait pas bénéficié de ces avantages fiscaux.

    Cependant, ces Jacques ont de l'idée : ce qui montre que les Hussards noirs de la République sont passés par là avec la TSF. Alors ils se mettent un bonnet rouge. C'est visible, ça attire l'oeil dans la caméra et ça ne ressemble à rien. Un paysan qui met un attirail de marin pour jouer au Cousteau déversant des tombereaux devant les sous-préfecture et démonter des portiques supposés aider à réduire le dégagement de carbone, fallait oser. Je ne parle pas du Cousteau des années 40, certes, à cette époque des gens plus modestes flirtaient tout aussi bien avec le vert-de-gris, mais du Cousteau environnementaliste. Le Cousteau brun lisier singeant le Cousteau vert. Mamma mia.

    D'un glissement symbolique l'autre, hier sept petites dizaines d'imbéciles ont beuglé sur le Président lors des commémorations du 11-Novembre. Sept dizaines, c'est rien, sauf que le bon cadrage imbécile d'une caméra opportune les fait passer pour une manifestation entière. Sans vouloir m'arrêter sur la nullité du journaliste (rah, le champ large pour ramener l'événementaillon à sa juste mesure ?), là encore on a eu de la récupération à en avoir le vertige.

    Ils étaient bonnetés de rouge. Sont-ils bretons ? Bien sûr qu'ils le sont ! Les Bretons ont des chapeaux ronds, ergo ils sont Bretons. En fait je n'imagine même pas que les journalistes se soient seulement posé la question.

    Réfléchissons : vous êtes paysan, pas bien riche, votre seul titre de gloire est d'avoir déboulonné un portique, le plus proche de chez vous, dans un patelin dont le nom est inversement proportionnel à la taille, et brusquement il vous prendrait l'idée de vous payer 500 bornes, 200 euros de frais soit 20% de votre SMIC (sans l'hébergement et la bouffe), pour aller lancer des gros mots sur un Président qui de toute façon avec la foule ne vous entendra pas ? J'ai beau savourer les clichés plus que le Kouign Aman, il faudrait que vous soyez un crétin parfait ou que la Fée Morgane vous ait complètement azimuthé la bolée de cidre.

    Arrêtons donc l'image hystérique pour nous cantonner aux mots : les sept dizaines de mercenaires glapissaient des mots qui ressemblaient plus à de l'extrême-droite qu'à de la jacquerie - à quand bien même la lutte contre l'impôt s'est bien souvent avérée de droite qu'autre chose. Le niveau lyrique de la dette nationale se souvient d'ailleurs assez des années de M. Sarkozy.

    Ils s'étaient mis des bonnets rouges : la belle affaire. En tout cas, quels dons de récupération. Peut-être avaient-ils trois bretons dans le tas, mais ceux-là devaient avoir le front loin du bonnet.

    Depuis quelques années, je dois m'avouer désarmé face à cette capacité de récupération des symboles. Du bonnet rouge au drapeau, les droites extrêmes, toutes aussi complexes qu'elles soient, ont appris et accéléré ce processus de glissement historique de la symbolique vers le nauséeux, la fange, le conservatisme. Je suis surpris en un sens que le masque des Anonymous ne se soit pas trouvé dans les manifestations bleu-de-gris du printemps passé.

    Ils gueulent, ils beuglent, et que veulent-ils ? Le retour à l'avant-c'était-mieux qui n'a jamais existé, la France éternelle de Saint Louis qui chauffait l'Ile-aux-Juifs sur la Seine au bûcher, l'Armée forte de l'époque où elle perdait à Reichshoffen et gagnait contre Dreyfuss, du malsain, du rassis, la croix du Christ elle-même dévoyée en pieu qu'on enfonce dans les autres amours.

    Sinistres crétins. Au moins en 1934 le colonel de la Rocque a-t-il reculé devant l'Assemblée nationale. Je ne suis même pas sûr que ces indignés-là, propre sur eux comme ils sont, hésitent seulement. Ils prétendent défendre une réalité dont le corps social n'a pas lui-même conscience, et à ce titre ils souhaitent le pouvoir pour imposer une dictature de l'inexistant. Bolcheviks, va.