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  • DCCCXXXIII. - Livre-visage.

    Je vais reprendre l'une de mes marottes : internet, la mémoire et le travail.

    Internet change la relation à l'espace de la mémoire. Avant, la mémoire était du domaine du réseau proche, voire était privative : mes souvenirs n'étaient partagés qu'avec mes relations, et depuis le XIXe siècle la photographie, cet élément de preuve et de soutien de la mémoire, m'appartenait. Mise dans des boîtes à chaussures, ou dans des albums scrap-bookés, la photo et donc le souvenir demeurait dans le domaine du physique, du difficilement transmissible, et donc du privé. On maintenait, on contrôlait, on suivait.

    Bref, la mémoire était intime.

    La mise en place des réseaux sociaux (euphémisme pour FacebookTM), et désormais le développement du clouding à la place du PC privé qui conserve les photos privatives, ne met pas nécessairement sur la place publique la mémoire individuelle, mais la transporte au-delà des capacités de maîtrise et de transmission.

    Je m'explique : FacebookTM est certes un outil de contrôle et de récupération des données privatives à usage publicitaire, mais le réseau qui s'y crée ne doit pas beaucoup changer du réseau social réel, à quelques kikoulol près. En revanche, mettez vos données, vos photos sur un cloud. Comment allez-vous les transmettre, vraiment ? D'un clic ?

    Faux. Transmettre le souvenir, ce qui fait la charge émotive de la donnée et ce qui fait que le système cognitif s'en souviendra - plutôt se souviendra de son existence pour aller la chercher au bon endroit - ne se peut faire par mail. Je ne doute pas que la société trouve progressivement des nouveaux moyens pour la transmission mémorielle au sein d'une famille - session grand'mère petit-fils devant le PC - mais je doute que l'imperturbabilité électronique remplace l'efficacité de millénaires d'histoires au coin du feu. Bien pire. Une boîte de chaussures avec des photos, certes ne s'emaile pas mais se retrouve. S'ouvre, se partage. Allez trouver le dossier de mamy sur le cloud. Allez faire mourir les profils Facebook des morts.

    A mes moments de doute je me dis que nous créons une société sans mémoire.

    Quand on regarde, internet est une entreprise de mise en relation. Ce qui l'a lancé, c'est la fulgurance de l'hyperlien. Ce qu'il permet, c'est l'échange, l'errance, le passage. Le problème est que la mise en relation n'est pas le contrôle. Combien de fois, cherchant des définitions, des concepts, me suis-je trouvé sur des sites qui objectivement s'étaient copiés exactement les uns les autres, mais aucunement sans se citer mutuellement. Dès lors, quelle est la source ? Qui dit vrai ? Qui confirme ? Les excitations buzzesques qui enflamment les esprits en sont les meilleures preuves. Les "dictionnaires" les exemples les plus courants.

    La bibliothèque était l'apologie de la lenteur extrême, de la faiblesse de la profondeur de recherche dès lors que l'on n'avait pas accès à un fonds de bon niveau. En contrepartie, elle permettait la vérification (bibliographie, index, dates d'impressions et autres colophons). Internet noie la confirmation réelle par l'assertion du nombre. Cela a été dit souvent, donc c'est vrai. Magister dixit - de citation en citation, modifiée lentement au profit de l'évident insalubre, on se met à croire au rete mirabile et au géocentrisme. De ce que je comprends du Moyen-Age, nous n'en sommes plus loin.

    Au passage je m'admire d'avoir eu cette référence au rete mirabile, le réseau admirable. Tout comme les médecins de Molière étaient persuadés, d'après Galien, que les hommes étaient pourvus de ce système anatomique et qu'il expliquait bien des choses chez l'homme, autant désormais nous nous sommes persuadés que le réseau admirable qu'est internet changera tout, s'il ne l'a pas déjà fait, de manière irréfragable.

    Comment un Guillaume de Baskerville ou un Paracelse pourra-t-il faire renaître l'analyse et le sérieux quand les tenants de la Vérité quod in liber kikouloleront à tour de bras ? Liker le link suffit à dire que c'est bien, donc bon. Quod erat demonstrandum. 100 000 suiveurs sur TwitterTM font une légimité à l'assertion. Cela est dit, cela est donc vrai. En quelque sorte, il est même bien plus important que quelque chose se dise, qu'on ne dise rien, et autour de si peu la génération spontanée d'une absence de pensée s'enclenchera.

    Eppur si muove ?