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  • DCCCXXXII. - Odéon.

    Il se dit que le soleil craque le ciel. Tout le monde dit que ses rayons déchirent les nuages mais c'est faux. Le soleil tout comme le temps est poussé, et le ciel craque lentement sous la pression. Des fissures plus haut. Des lézardes qui brisurent tout le ciel, joue pressée par un poing. C'est ce qui doit se passer plus haut, croit-il, car il est loin de cela, vidé. Vidé dans le métro qui transite loin, passe et étouffe sur les rails. Dans ses mains, du papier-cadeau encore emballé, neuf certainement. Un sceptre de majesté, dérisoire. Qu'il agite au rythme du métro d'en face. Ce n'est pas le matin, c'est le soir. Peut-être le matin encore. Pas celui où il y a de l'aurore encore. Celui du métro qui commence à digérer.

    Il n'aime pas ces pis-allers de digestion. Trop facile. Le boyau, les hoquets, les vomissures, les hurlements. Le vent qui hésite à grands à-coups et les papiers gras qui s'agrippent aux fauteuils entre deux traînures d'air. Vagues, pulsions. Soulèvements de paroles qui circulent, étouffées, dans les rames. Des chaussures trop violettes sous un corps étouffé de cuirs. Eux parlent d'un film de la veille. Il a une barbe de chien mal rasé. Mollets mis à l'envers. Il rit là où il pense.

    Lui porte la longue tubulure d'un sac de cuir transformé pour la ville. Pull de laine aux larges boutons qui se crantent, qu'il tripote, qu'il défait. Cherche son téléphone. Sourcils allongés sur la patience des mensonges qu'il échange.

    Il se dit que le soleil défait lentement la pelure des nuages. Son pouce gigantesque arrache les peaux. Son monde s'éteint, peau morte effilochée autour de lui. Il ne sait pas. Samedi soir, matin ? Les sciures du métro entraînent dans les lézardes des fenêtres des couples achevés par la nuit. Des torses sont ouverts par la transpiration, des moiteurs gluantes se reposent. Le verrou de la fatigue a sauté. Les paresses s'abandonnent dans les premières aigreurs de l'alcool. Celui-là est collé à sa chemise blanche, transparente. Grise. Son torse est plissé, flagellé de ses cheveux à elle.

    Le fauteuil n'est pas fait pour qu'on s'y assoie. Coque orange qui se contraint dans un sourire. Ni pour enserrer.Le plastique autour du papier-cadeau se plisse et se ferme, tendu. Couleurs verte, jaune, noire, blanche. Pourquoi avoir encore ça ? Toute la largeur du quai autour de lui sans ami, sans rien.

    Il entre dans la rame. Le vent trébuche.

  • DCCCXXXI. - Michael Kohlhaas, de Heinrich von Kleist.

    Il y a des livres qu'on approche parce qu'il y a un film qu'on a vu, ou qui va sortir. Il y a des livres que l'on prend parce qu'on n'a pas pu voir le film.

    Il paraît qu'il s'agit d'un classique au pays de Merkell. Je ne sais trop, et malgré la traduction qui semblait fort âgée, ce petit roman de 200 pages se lit en l'espace de quelques transports de métro. Ca passe. Ca passe très bien. Ca accroche même.

    Kohlhaas est un maquignon, de ces nouvelles classes de la bourgeoisie campagnarde qui aidaient le Moyen-Âge à se travestir en Renaissance. Il vit quelque part en Allemagne, entre Brandebourg et Saxe. Mon voisin de lit m'a appris que c'était vers Berlin. C'est dire si c'est oriental. Exotique même. La Pologne guette, et l'on sent déjà les caftans et les cavaliers aux longues ailes d'aigle dans le dos.

    Il part vendre deux chevaux à la ville. Le nouveau hobereau local - un manoir, un concierge, deux valets - réclame un droit de passage nouveau, puis un laissez-passer, puis d'autres choses. Kohlhaas perd ses chevaux dans ce dernier souffle de féodalité qu'incarne un freluquet, et part réclamer justice.
    La justice d'Allemagne est juste, même si l'on y coupe souvent les têtes. Mais les juges sont entourés de cousins du nobliau. Rien n'aboutit. Kohlhaas en appelle au Souverain. Pas mieux : ce sont les chambellans qui cousinent.

    Bref, la vie est minablement constituée d'intérêts familiaux et relationnels qui constituent le vrai pouvoir. C'est par cela qu'on obtient et réussit. Kohlhaas l'apprend, on le sait encore.

    Kohlhaas, homme intègre et presque protestant (Martin Luther est vivant), se sent floué. Il demande justice - qu'on lui rende ses chevaux en bonne santé - tout lui est refusé. Il est même menacé. Rejeté en-dehors de la société, il va lui faire la guerre pour se faire justice lui-même.

    C'est l'histoire d'un homme qui se veut intègre, et qui par amour têtu de la justice mettra le pays à sang et à feu. Et qui déposera les armes dès qu'on lui promettra un procès équitable. Et qui se fera de nouveau avoir, emporté par les contraintes politiques et l'urgence de la royauté.

    Tout ce que veut Kohlhaas, c'est la justice, c'est-à-dire ses chevaux, en bonne santé. Tout ce qu'il veut vraiment, c'est l'affirmation de la société. Je ne sais trop quel philosophe il a lu, mais on sent que pour lui sans état de droit la société n'existe plus. Contrat social en somme. Là où est l'arbitraire se trouve - rien. À l'homme rejeté hors d'une société qui n'en est plus une de se faire droit.

    Il y a aussi du fantastique, dans Michael Kohlhaas, mais je n'en dirai pas plus.

  • DCCCXXX. - Le moment de droite.

    Le Conseil d'Analyse économique a publié une notule passionnante, relative à des moyens de redresser la barre fiscale du déficit national. Le tout récent propriétaire que je suis ne peut qu'être ému par ce rapide retour à ses cours de Comptabilité nationale - ceux qui m'ont définitivement convaincu de l'intérêt relatif du morpion à celui des écritures en T et des comptes semi-définitifs.

    Partant du concept de loyer implicite (le fait qu'un ménage propriétaire se verse à lui-même un loyer au titre du logement qu'il occupe), ce plaidoyer en revient à considérer que les ménages se constituent de facto une épargne, et donc s'enrichissent chaque mois du loyer implicite qu'ils ne dépensent pas. Ce qui n'est pas faux, car c'est bien l'objectif en soit de la propriété : outre s'assurer une certaine sécurité de logement (une fois les emprunts remboursés), on épargne indirectement une fois qu'on a fini de rembourser les intérêts et le capital. Avant l'août, foi d'animal. Avec l'hiver qui vient, c'est mal barré.

    La trouvaille de ce machin est donc de proposer une taxation complémentaire, sur le loyer implicite. Une notule généreuse précise cependant que pour les ménages en cours de remboursement d'emprunt, le loyer sera diminué du coût mensuel de l'emprunt. On ne saurait être plus généreux.

    Sans rentrer dans le débat du mode de calcul, que l'on peut soupçonner de douteux, du loyer implicite - lequel reste un élément de comptabilité nationale et non une valeur économique stricto sensu, encore plus difficile à justifier si l'on ne conduit pas des campagnes fréquentes de réévaluation immobilière (ce qui a un coût), je voudrais attirer ton attention, cher Lecteur et patient amateur fiscal, sur le problème d'équité que cela soulève.

    Imaginons un pékin lambda, né en 1979 - au hasard - qui a donc la trentaine désormais. Il a épargné dix ans durant pour avoir le droit d'emprunter et d'acheter quelque chose dont le prix oscille entre 12 000 euros le mètre (Paris) et 1 000 euros le mètre (cambrousse). Supposons que son loyer implicite est L, le taux de taxe associé de T, le coût annuel de l'emprunt de E. Sur la base du rapport, sa taxe annuelle en phase d'emprunt devrait être quelque chose comme :

    A = MAX [ 0 ; T * ( L - E ) ]

    Bref, il paiera certainement quelque chose sauf s'il s'est trop endetté. Considérons que les taux d'intérêt sont nuls, que les loyers ne sont pas réévalués qu'il vit encore 50 ans dont 20 de remboursement d'emprunt, le total des taxes qu'il devra payer durant son existence devra être de :

    TAXE(moi) = 20 * A + 30 * T * L

    Pendant ce temps, considérons désormais un quinquagénaire, qui a fini de rembourser son emprunt juste maintenant. Ce qu'il paierait désormais serait quelque chose comme :

    TAXE(gros richard) = 30 * T * L

    Ca a l'air équitable de prime abord. Sauf que l'on oublie que le quinquagénaire durant les 20 années qui précédent a fait un effort d'épargne, non taxé, qui lui a rapporté du pognon. Avec un taux actuariel moyen de TA (taux de rendement moyen sur la période passée) il s'est donc enrichi de :

    ENRICHISSEMENT(gros richard) = MAX [ 0 ; L - E ] * ( 1 + TA )20

    Ce qui fait que le coût total net de la taxe que l'on crée sera pour lui de :

    VRAI_TAXE(gros richard) = TAXE(gros richard) - ENRICHISSEMENT(gros richard)

                           = 30 * T * L - MAX [ 0 ; L - E ] * ( 1 + TA )20

    D'où il ressort sans trop de difficultés (je vous laisse en exercice la recherche des cas limites) que :

    TOTAL(moi) > VRAI_TAXE(gros richard)

    Ce qui revient à dire que ce projet fiscal bien démagogique sur les bords (taxer les méchants propriétaires), outre le fait qu'il n'incite pas les plus pauvres à chercher à devenir propriétaire et donc à assurer leur qualité d'existence, consiste encore à faire payer au plus jeunes les conneries des plus vieux : puisqu'en net le mec qui a déjà épargné - ce que le projet dénonce - est moins imposé que celui qui essaie maintenant d'épargner.

    Et je vous fais grâce du calcul relatif avec les taux nets d'inflation et l'augmentation des prix de l'immobilier. Bref, quand il était plus facile d'acheter son appartement dans les années soixante-quatre-vingt que maintenant.

    Là, c'est mon moment poujadiste : je râle, je peste et je m'énerve en disant que ce genre de projet à la con a toujours le même objectif. En l'occurrence faire payer les conneries des Baby Boomer aux générations modernes.

    Il est même bien plus dangereux. Avec la hausse globale du prix de l'immobilier et du coût des emprunts, il est structurellement plus délicat pour un jeune ménage de devenir propriétaire désormais qu'auparavant. Phénomène accentué dans des zones de forte pression urbaine (grandes villes). Dès lors, quel phénomène apparaît ? Eh bien, le jeune ménage qui achète est celui dont papa-maman a pu plus facilement acheter, ou constituer une épargne - et en faire profiter le jeune ménage par donation.

    Dans un univers d'endogamie et de forte reproduction sociale, on peut prédire sans trop de difficultés que l'essentiel des appartements parisiens seront bientôt soit possédés par des grabataires soit par des héritiers.

    Ajoutez maintenant ce système de taxe : vous ne mettez pas les ménages les plus jeunes en situation d'acquisition facile, à moins qu'ils ne bénéficient d'une donation. Ce qui est aisé, puisque la taxe ne touche pas les revenus de l'ancienne épargne.

    Bref, le seul moyen que cette taxe soit équitable, serait de faire aussi une exit tax visant l'épargne constituée auparavant par les ménages déjà propriétaires. On hurlera au fait que les lois rétroactives, c'est mal. On hurlera moins pour avouer que cela touche un électorat délicat.

    Bref, ce projet est de la connerie à l'état pur, et je baise mes mots.

  • DCCCXXIX. - À propos de livres.

    En ces périodes d'absence, d'été, d'ailleurs - ou tout simplement de temps du cadre consacré au travail, au turbin, au labeur et zaucapital - il m'est arrivé de lire.

    Faire la liste en sera nécessairement fastidieux. D'autant plus que désormais je me suis mis à relire.

    Relire. Lorsque je dis ça, on me regarde avec inquiétude, mâtinée d'admiration. Relire, je crois l'avoir déjà dit, signifie que l'on a lu. Relire signifie aussi implicitement le regard blasé : on n'a plus de quoi découvrir, donc, tiens, on se relit le Tractatus Logico-Philosophicus. Ah ah, pantois qu'il est l'interlocuteur. À moins que dans une telle option il n'appelle directement un docteur Knock quelconque pour vous présenter un charmant logis tout confort, une pièce, à Arkham.

    Que nenni. Je relis car je n'ai plus de place. Donc acheter de nouveaux livres désormais ne se pourra faire qu'après de longues négociations : c'est d'envahir le salon dont on parle, ou de n'avoir plus dans le bureau qu'un maigre chemin pour accéder à la fenêtre et l'ordinateur. Comment le chat fera-t-il pour y trouver son coussin ?

    Que nenni. Je relis car c'est un budget. Le poche oscillant entre 6 à 8€, les livres un tantinet plus élaborés étant susceptibles d'aboutir à une trentaine, voire une cinquantaine d'euros, sans que le prix soit nécessairement proportionnel à la qualité qu'on trouve à l'intérieur des pages, il faut en sortir du budget en ces périodes de hausse des taxes, des impôts, des redevances et des croquettes pour chat.

    Que nenni. Je relis car sinon j'emprunte ces temps-ci à la bibliothèque. Cela fait sourire mes collègues - quelle activité de pauvre - mais ils ne se doutent guère qu'en complément cela signifie une session sportive d'un acabit non négligeable. Vous êtes-vous déjà imaginé traverser à pieds toute une ville de banlieue avec une moyenne de dix bédés donc cinq à sept nouvelles graphiques, deux à trois romans, sans tituber sur les grands-mères et les mères à poussettes ? Xénophon trimballant à coups d'épaules ses Milles à travers l'Asie, c'est de la roupie de sansonnet.

    Que nenni. Je relis car j'oublie. Je ne me souviens pas nécessairement que j'ai lu. Ou j'ai des doutes. Ou je ne suis pas sûr de ce que j'ai retenu. Ou je veux confirmer ce dont je me souviens. Ou je veux être sûr que je me rappelle.Ou que je veux me souvenir.

    Que nenni. Je relis car je veux faire l'important. Qu'il est confortable de montrer que l'on a un esprit supérieur, suffisamment pour trouver de nouveaux plaisirs délicats entre des pages fripées. Ils ne devinent que la madeleine de Proust se cantonne le plus souvent au craquèlement d'une page, lorsque la crotte de nez qui y a séché cède et s'ouvre ?

    Et puis zut qu'importe ? À vous de trouver les lus, les relus, les empruntés, les chouravés et les redécouverts :

    1. Ken Follet, Les Piliers de la terre.
    2. Arto Paasilinna, Un Homme heureux.
    3. Arto Paasilinna, Les Dix femmes de l'industriel Rauno Rämekorpi.
    4. Arto Paasilinna, Le Fils du dieu de l'orage.
    5. Ian Kershaw, Qu'est-ce que le nazisme ?
    6. Jean Baubérot, Histoire de la laïcité en France.
    7. David Mitchell, Cloud Atlas.
    8. Raphaël Majan, L'Apprentissage.
    9. Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz - un des rares livres que je n'ai pas pu finir. Chiant au possible. Ou plutôt : après avoir lu Suttree, on se dit que c'est la même chose, mais écrite avec anticipation.
    10. Clive S. Lewis, Le Lion, la Sorcière blanche et l'armoire magique.
    11. Lech Walesa, Un chemin d'espoir.
    12. Jacques de Voragine, La Légende dorée.
    13. Giuseppe Tomasi di Lampedusa, Le Guépard.