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  • (Hors numérotation). - Le Nombril d'Ubu.

    Cher Lecteur,

    De façon un peu plus tartignole, bourrine et amenée à durer que précédemment je me suis amusé à faire des statistiques sur ce qui a pu te conduire, innocemment, sur ce blog.

    Force m'est de constater une répétition inquiétante - mais il faut bien considérer les faits sociaux comme des choses, ainsi que le répétait Durkheim. En moyenne mensuelle :

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    Source : Statistiques Hautetfort, juillet 2011 à juillet 2013.

    • 22% des Lecteurs cherchent des choses sur André Obrecht ou le bouquin de Jean Ker qui lui est consacré, et dont j'ai pu me faire l'écho une fois ou deux ;
    • 11% sont des élèves qui s'inquiètent pour leur dissertation sur un poème de Rimbaud (en général "Il pleut doucement sur la ville") et qui cherchent désespérément des idées sur le ouèbe, croyant bien innocemment que leur professeur ne s'en apercevra pas. Ils ont tort ;
    • 10% cherchent des choses sur le dahu, soit parce qu'ils ont entendu dire que Jules César en parlait dans De Bello Gallico, soit parce qu'ils se demandent ce que ferait un dahu se trouvant en plaine ;
    • 10% cherchent plus sérieusement une analyse de la Vierge au Chancelier Rolin de Jan Van Eyck, qui est au Louvre, ou plus rarement sur La Madone de van der Paele, qui est à Bruges. Ceux-là ont tout mon respect, à quand bien même je doute que ce qui peut être dit ici puisse les aider en quoi que ce soit ;
    • 4% font des recherches sur les dessins à l'encre de Rembrandt. Un courageux a une fois tenté de voir si Rembrandt avait fait des tableaux comiques. Drôle de recherche ;
    • Des collégiens doivent lire L'Enfant de Bruges, de Gilbert Sinoué, dont j'ai dit tant de mal. Dommage pour leur dissertation ;
    • Entre 4% et 3% de moyenne mensuelle cherchent des éléments soit sur le Qualis Artifex Pereo néronien, soit sur Jane Austeen, soit sur Vasari, soit sur Dumas. J'eusse espéré que le dernier fût plus présent, mais nenni. Voilà pour mon estime de moi : je ne parle pas suffisamment bien de Dumas ;
    • 3% cherche des choses sur "opiration pondant uneanne la malde les ongine gonfle". Le pire c'est que cette phrase est revenue sur plusieurs mois. On se demande d'où ça sort.

    Dans les 20% restant, on trouve vraiment de tout, et surtout de l'improbable, avec une quantité de fautes de frappe qui laisse pantois. On découvre la notion d'éléfant, de virolimon, de filme d'amoure, de tiseure, de vingtanaires. On apprend aussi comment réparer une mantille en coton ou l'on espère pouvoir bloquer en ancien compteur électrique en Allemagne.

    La plus belle phrase ayant abouti sur ce blog est tout de même :

    "avec un peu de chance je pourrais peut être monter pompon ce magnifique percheron blanc si impressionnant"

    Le ouèbe est une machine formidable.

  • DCCCXXVIII. - Négociation divine.

    Après un bon après-midi à ranger la paperasse, faire du tri, caresser le chat et attendre que la peinture sur les étagères sèche pour la seconde couche, je me suis aperçu avec inquiétude que j'achetais plus rapidement des livres que je n'en lisais.

    Certainement aussi à cause de la fausse promesse que je me suis faite, qui est de relire plutôt que d'acheter. Ce qui n'empêche pas que j'ai encore acheté quatre gros pavés hier. Dont une grosse daube a priori, mais j'ai l'autorisation, c'est l'été. Ca m'effraie.

    Ce qui m'effraie dans tout cela, c'est que je n'aurai pas le temps de tout lire avant de mourir. J'envisage sérieusement d'entrer en négociation avec Dieu. Il me faudrait une petite éternité de rallonge, pour m'assurer d'avoir suffisamment de temps pour tout lire et tout voir. Tout profiter aussi.

    Seigneur, tu es invité à la table ronde. Et fissa, je te prie.

     

  • DCCCXXVII. - Comme Caton...

    J'ai été vieux un jeune pédé. A l'heure où je commençais à mettre des mots sur ce qui s'était passé des années auparavant (ce qui est une autre histoire), aux instants où je prenais lentement conscience, avec des mots, des pensées, au lieu de gestes, ce qui se tramait sourdement en moi, j'avais quelque chose comme 22-24 ans. Dire que ce fut instantané, ou une évidence, serait aberration.

    A l'époque, je découvrais. Innocent, stupide, et surtout peureux certainement (terrorisé par les images de Têtu et les évidences du Marais), je me réfugiais sur internet. Lieu de paroles, lieu de vagues rencontres. Forum, certes (pas inutile), lieu de baise et parfois de drague. Surtout d'attente inutile, d'excitation nocturne, de mots dits sans accomplissement, d'espoir dans le vide, d'êtres qui ne viennent pas, de verres d'eau bus au bord d'un canapé avant ces instants, le sperme sur le ventre, les poils collés, enfin l'on se rapprochait un peu - ou l'on partait précipitamment, hésitant à lever les yeux. Des baisers au départ que l'on avait du mal à rendre, de vagues promesses de se revoir, et d'autres fois l'envie terrible, harcelante, de rappeler de suite pour revenir. Parfois juste pour baiser de suite à nouveau dans les hormones de l'été. D'autres pour l'envie de reboire un verre.
    Car j'en ai bu, des verres sans lendemain.

    J'étais bête comme une oie, je le suis demeuré certainement. L'innocence fait que l'on croit en une franchise, avant d'apprendre ces codes autour des images, des paroles, et me draper à mon tour de mensonges et d'indifférence. L'on croit que l'autre est beau : il est impensable que le pédé, sauf moi, soit laid. Les magazines comme le Marais le proclament. Moi, je ne suis pas vraiment pédé : je suis un vilain petit canard qui aime baiser avec des hommes. Je ne suis pas beau, je ne suis pas sexy, je ne suis pas bien habillé, et je ne connais rien de la vie, de la vraie vie, pédée. Mais l'autre, oui, forcément. Même sans photo, je croyais en la sincérité d'un bgoss mignon blon. Et souvent l'on se retrouvait alors à coucher en fermant les yeux. Tant à 25 ans l'on a du sperme jusqu'aux oreilles.

    Je me doute bien que par rapport à l'acception moyenne j'ai baisé à couilles rabattues. Que nenni. Par rapport à celle de Têtu et ce que promettait le Marais, je n'ai rien fait. Et, vrai, qu'est ce que je regrette à chaque fois que j'y pense. L'assagissement du couple, de l'âge, n'empêchent pas cette nostalgie. La grande machine à regrets se lance devant le miroir. Ah, si j'avais su. Ah, si j'avais pu. Lui, qui m'avait proposé de se revoir, autour d'un verre cette fois. Lui, qui m'avait écrit longtemps. Ah, si j'avais osé. Lui qui me plaisait tant, et moi qui n'osait rien. Réfugié dans mes borborygmes. Lui qui m'excitait plus encore.

    À l'époque, il y a quoi, dix ans, j'avais cette chose inespérée : la jeunesse, le temps. J'avais le torse glabre, presque fin, et j'avais sur le monde l'avantage d'un regard innocemment rompu à toutes les innocences.

    Je me regarde, avec cette exigence critique que l'on me reproche souvent. Le ventre lourd, les poils qui ont gagné tout le torse, les cuisses grasses contournées autour d'un sexe mou, l'oeil éteint de l'irréveil du matin. Le couple sauve de la tentation, de la dureté des remarques et des regards déçus, il ne sauve pas de l'évidence. Le miroir est aussi terrible que Minos, Eaque et Radhamante aux Enfers.
    L'on essaie de se réfugier dans l'espoir d'un esprit brillant. Mais on est peut-être cultivé, on n'est pas brillant. C'est autre chose, totalement différent. On se le rappelle trop tard. Et l'on s'est condamné d'un brouhaha de paroles, d'une phrase que l'on pensait définitive et qui s'est perdue. C'est que personne ne connaît plus Jacques de Voragine. Peine perdue donc.

    Pourtant avec l'été vient le grand rut des chairs. Les épaules des femmes qui se dénudent et perlent d'une sueur épaisse. Les hommes aux fronts lourds de chaleur, aux torses dévoilés sous le t-shirt.

    L'impudeur extrême d'un téton sous le coton, le cri féroce des cols qui se défont sous les cous, les jambes offertes aux brassées d'un air pantelant, les pieds exhibés dans les tongs, les bras aux muscles fins qui se crispent sur les barres du métro en résistant à la poisseur du métal, les cous offerts aux frémissement de l'air, les shorts eux-mêmes qui ne semblent plus faire que tomber. L'été, c'est le hurlement du rut qui se néglige sur tous les trottoirs.

    Et moi, stoïque, je stoïcise sous les triples épaisseurs de mon costume de cadre sup. Sic Cato, ubi fuit nunc sum.

  • DCCCXXVI. - Les Quarante-cinq, d'Alexandre Dumas.

    Livre posé sur l'étagère de mes parents, qu'ils avaient récupéré Dieu sait d'où. Livre noté, repéré, envié. Depuis que je vide peu à peu leur bibliothèque, depuis que j'ai lu Dumas et les deux premiers romans du cycle des Valois, je le cherchais. Sorti des grrrrrands classiques, trouver des bouquins de Dumas n'est pas forcément très évident. Ils sont même pas forcément toujours édités. Les exhubérations d'un chanteur à minette qui se prend pour Robin des bois a plus d'influence sur les rééditions que mes modestes envies. 

    Du moins peut-on toujours espérer un raz-de-marée dumasien le jour où le Palais des Congrès donnera une comédie musicale sur le Masque de fer ou les amour(e)s de Henri de Valois.

    Bref, ceci étant, une fois le livre obtenu il faut le lire.

    Je n'ai pas été cette fois un Lecteur digne de cet auteur. Je l'ai arrêté puis repris, ce livre. Mais c'est la faute - au travail - au temps - à l'humeur - à Dumas.

    Les Quarante-cinq sont un bouquin étrange. Décousu. On a l'impression que Dumas cherche à lancer plusieurs histoires, plusieurs intrigues. Entre Chicot qui ambassadarise Henri de Navarre. Entre ces quarante-cinq soldats dont l'unique exploit est de sortir de Vincennes à cheval et d'entrer à Paris aux lampions. Entre ce jeune homme qui erre dans les Flandres. Entre ce couple étrange, vieil homme qui semble bien jeune, jeune femme que le précédent roman a vieilli. Où va-t-on ? Un Guise entre alors qu'un Valois meurt, et l'on a l'impression que le feuilleton commençait tout juste, pour s'achever mal.

    Même les grands auteurs ont des faiblesses. Bah, du moins faut-il lire ce roman pour Chicot et Henri III.

  • DCCCXXV. - Les Misérables, de Victor Hugo.

    J'ai lu ce livre il y a 21 ans. C'est ce qui est marqué sur la couverture intérieure. Pas "21 ans" mais la date de fin de lecture : "Hiver 1992".

    Au début je ne m'en suis pas aperçu, que ça faisait 21 ans. C'est lorsque quelqu'un m'a dit "Tiens, tu relis Les Misérables ?" que j'ai tout juste commencé à tiquer. Déjà parce que c'était forcément une re-lecture avec moi. Impossible pour qui que ce soit d'imaginer qu'à mon âge vénérable je n'ai pu lire Les Misérables auparavant.

    Je re-lis donc, et il est vrai qu'à l'issue de ce déménagement je me suis mis à relire. Pour voir si je me souviens bien, pour voir comment j'ai changé en tant que Lecteur, pour re-voir des livres certainement vus trop vite, comme on salue un ami. Pour raison budgétaire aussi : la lecture n'est pas aussi coûteuse que la musique, mais ça douille au bout d'un moment.

    "Oui, tu as raison, je relis. Mais ça faisait longtemps que je l'avais pas lu. J'étais ado. Tiens, c'était en... 1992.

    - 1992 ?

    - Oui, ça fait 21 ans.

    - La vache 21 ans. En 92 j'avais six ans moi.

    - Oui, 21 ans."

    Et c'est en le disant une deuxième fois que j'ai compris. Plutôt : que ça m'est entré dans les entrailles. 21 ans. Un fossé, perdu, creusé affreusement dans le ventre. Le souffle de la mort qui passe. Un battement de cil, et on se demande ce qu'on en a fait. Rien, forcément. 21 ans passés, et je me souviens encore comment je m'étais fait chier avec la description du couvent du Petit-Picpus, couché sur le couvre-lit en dentelles blanches qui ne protégeait jamais toutes les couvertures. Les murs aux papiers bleu pâle, avec le grand poster aux palmiers des Maldives. Les deux petits tableaux avec les dauphins, le vieux bureau en bois fin de mon père, l'odeur de colle pour maquettes et de peinture chiffonnée dessus avec les torchons récupérés de ma grand-mère où j'essuyais les pinceaux - ce devait être l'époque de la Pinta.

    L'ombre toujours très rapide dans cette chambre, le débords du mur dont j'ai mis des années à comprendre qu'il s'agissait du derrière d'un placard dans le couloir. Au pied je mettais mes cubes et mes Legos, et je faisais des ports fortifiés et des pièges à araignées pour les vacances d'été. De l'autre côté du mur, le bruit de la télé ou mon père qui installait des lambris. Mon frère et ma soeur qui pouffaient dans une de leur chambre.

    J'étais couché, le t-shirt dans le pantalon, certainement un énorme tas de mouchoirs humides au pied du lit. J'étais adolescent, j'étais malheureux et mal dans ma peau, et je me demandais pourquoi Hugo se mettait à raconter Waterloo. J'avais envie de sauter cette partie, et de page en page je me faisais avoir et je lisais. J'étais adolescent, j'étais malheureux et mal dans ma peau, ma mère disait que je lisais trop et je ne savais pas comment faire avec Marion. C'était il y a 21 ans.