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  • DCCCXXIV. - Cloud Atlas, de David Mitchell

    Contrairement au film, la lecture de Cloud Atlas n'est pas permise aux esprits sensibles. Surtout lorsque ces esprits, lassés de parcourir d'un oeil fatigué la enième version d'un projet de règlement européen pour y découvrir ce que les matois de Francfort ont pu inventer pour occuper des générations d'actuaires et justifier les salaires indécents promis à un chômage prompt dès lors que la réforme réussira en son objet, c'est-à-dire capoter, se disent que lire un book in english est facile pour quelqu'un rompu à l'anglais plat, amorphe et besogneux que l'on pisse dans les instances diplomatiques.

    Grave erreur. Déjà, qu'on le sache : l'anglais de roman est autrement plus complexe que le sujet-verbe-complément à 500 mots de vocabulaire que l'on trouve sur certains sites internationaux. Vous vous rêviez Shakespeare ? Vous voilà Cro-Magnon. Néanderthal au pays de la plume, et pas un homo habilis pour sauver l'inutile jargonnant que vous êtes devenu. Si vous ne l'avez jamais été : en y réfléchissant, ce ne sont pas les heures passées en prépa qui auraient pu vous aider à comprendre un roman. L'analyse textuelle des articles de Time Magazine a ses splendeurs pour les concours. Elle a aussi ses limites. Ses très nombreuses limites.

    Bref. Cloud Atlas. Rien de grave. Le genre de bouquins - plutôt rares - dont on se dit que le film a transcendé la platitude. Shakespeare a beau rire de moi, Byron au moins reconnaîtrait qu'il y a de la mécanique dans la structure en poupées russes de ce(s) roman(s). Je soupçonne derrière ce génie un type qui avait six-sept idées, insuffisantes pour un roman entier, et qui s'est dit "tentons de les relier". Contrairement au film, ça capote aux rebords des pages. C'est un peu long, on cherche la fin. Que dis-je : la résonnance.

    Le critique admiratif invoquait les mânes de Calvino devant le chef-d'oeuvre. Pas convaincu, je suis. Si par une nuit d'hiver un voyageur... ? Bof.

    Allez, je me suis entraîné en anglais. Je sais - au moins pour trois jours - comment on dit misaine et artimon. Moby Dick, I come.

  • DCCCXXIII. - Défilés.

    - Défilé 1 -

    Le 20 mai de cette année-là, qui était un jour de fête, plusieurs milliers de personnes se retrouvèrent dans la rue pour défiler. Il y avait de nombreuses familles, des pères avec des poussettes et des mères portant leurs fils sur les épaules. Les plus enthousiastes d'entre eux agitaient courageusement un drapeau aux couleurs vives dans la fraîcheur d'un printemps qui n'en finissait pas.

    Quelques jeunes, menés par des leaders reconnaissables à leur air plus martial, arpentaient le défilé, assurant un peu d'ordre. C'est qu'on était venu ici pour défendre la famille, la patrie, attaquées par des forces souterraines. Des provocateurs allaient certainement forcer les plus ardents d'entre eux au faux pas. Il fallait être vigilant, surtout devant les caméras. Les journalistes sont si prompts à déformer.

    On n'avait rien contre ces gens. Les plus modernes disaient même qu'il fallait les laisser en paix, comme ils étaient : comme ça, peut-être malades, en tout cas ils ne gêneraient pas vraiment s'ils restaient en quelque sorte dans leur coin. C'est qu'en somme ils n'avaient rien demandé : des esprits populistes les forçaient à sortir d'une ombre où ils auraient aimé rester. Après tout, eux-mêmes en connaissaient, de ces gens, qui aspiraient simplement à la discrétion que leur avilissement appelait. C'était une forme de charité que de les laisser ainsi, plutôt que leur donner des droits qu'ils ne méritaient pas - en tout cas qu'ils ne demandaient pas.

    Des plus enthousiastes favorisaient cependant une démarche vigoureuse, pour faire comprendre aux politiques que la Nation entière ne se laisserait pas faire. Il s'agissait ici de ce que l'on voulait faire de la civilisation. C'était une démarche à propos de ce qu'est l'Humanité, et de ce qu'elle peut devenir. Une démarche de droit, de morale, d'éthique. Dans cette frange-ci du défilé, on ne savait plus trop ce qu'on pensait de ces gens. Parfois rien, à partir du moment où ils restaient dans leur coin, entre eux, sans se faire remarquer. Souvent beaucoup, mais on avait du mal à le dire. Quelque chose qui aurait été grandement soulagé si on avait pu les mettre à part. Peut-être les enfermer pour les soigner. D'aucuns disaient que ces gens, c'était contre-nature. Qu'il fallait les empêcher de nuire. Qu'il y avait des moyens pour ça. Si la loi ne pouvait plus défendre les honnêtes gens, dans quel pays vivions-nous ?

    Les plus virulents disaient qu'il fallait maintenant du courage, et que ce n'étaient pas ces politiques-ci qui en auraient. Il fallait tout flanquer par terre. L'heure était venue du grand chamboulement. On allait voir. Le premier d'entre ces gens qui passait par là risquait d'apprendre la vie. Ils ricanaient nerveusement. Attendant la provocation d'un regard, massant la matraque escamotable sous leur veston. La nuit, déjà, ils avaient peinturluré des devantures. Au moins on rigole en attendant mieux.

    Pendant ce temps, le défilé continuait, et sur leur drapeau rose et bleu une famille blanche dansait.

     

    - Défilé 2 -

    Le 20 mai de cette année-là, qui était un jour de fête, plusieurs milliers de personnes se retrouvèrent dans la rue pour défiler. Il y avait de nombreuses familles, des pères avec des poussettes et des mères portant leurs fils sur les épaules. Les plus enthousiastes d'entre eux agitaient courageusement un drapeau aux couleurs vives dans la fraîcheur d'un printemps qui n'en finissait pas.

    Quelques jeunes, menés par des leaders reconnaissables à leur air plus martial, arpentaient le défilé, assurant un peu d'ordre. C'est qu'on était venu ici pour défendre la famille, la patrie, attaquées par des forces souterraines. Des provocateurs allaient certainement forcer les plus ardents d'entre eux au faux pas. Il fallait être vigilant, surtout devant les caméras. Les journalistes sont si prompts à déformer.

    On n'avait rien contre ces gens. Les plus modernes disaient même qu'il fallait les laisser en paix, comme ils étaient : comme ça, peut-être malades, en tout cas ils ne gêneraient pas vraiment s'ils restaient en quelque sorte dans leur coin. C'est qu'en somme ils n'avaient rien demandé : des esprits populistes les forçaient à sortir d'une ombre où ils auraient aimé rester. Après tout, eux-mêmes en connaissaient, de ces gens, qui aspiraient simplement à la discrétion que leur avilissement appelait. C'était une forme de charité que de les laisser ainsi, plutôt que leur donner des droits qu'ils ne méritaient pas - en tout cas qu'ils ne demandaient pas.

    Des plus enthousiastes favorisaient cependant une démarche vigoureuse, pour faire comprendre aux politiques que la Nation entière ne se laisserait pas faire. Il s'agissait ici de ce que l'on voulait faire de la civilisation. C'était une démarche à propos de ce qu'est l'Humanité, et de ce qu'elle peut devenir. Une démarche de droit, de morale, d'éthique. Dans cette frange-ci du défilé, on ne savait plus trop ce qu'on pensait de ces gens. Parfois rien, à partir du moment où ils restaient dans leur coin, entre eux, sans se faire remarquer. Souvent beaucoup, mais on avait du mal à le dire. Quelque chose qui aurait été grandement soulagé si on avait pu les mettre à part. Peut-être les enfermer pour les soigner. D'aucuns disaient que ces gens, c'était contre-nature. Qu'il fallait les empêcher de nuire. Qu'il y avait des moyens pour ça. Si la loi ne pouvait plus défendre les honnêtes gens, dans quel pays vivions-nous ?

    Les plus virulents disaient qu'il fallait maintenant du courage, et que ce n'étaient pas ces politiques-ci qui en auraient. Il fallait tout flanquer par terre. L'heure était venue du grand chamboulement. On allait voir. Le premier d'entre ces gens qui passait par là risquait d'apprendre la vie. Ils ricanaient nerveusement. Attendant la provocation d'un regard, massant la matraque escamotable sous leur veston. La nuit, déjà, ils avaient peinturluré des devantures. Au moins on rigole en attendant mieux.

    Pendant ce temps, le défilé continuait, et sur leurs brassards rouges, une croix noire tournait dans un cercle blanc.

  • DCCCXXII. - La Grande Bellezza, de Paolo Sorrentino.

    La grande beauté - il y a un poème de je ne sais plus qui composé d'une phrase

    M'illumino d'immenso

    Je ne sais si on y est ou pas. Le film quoi qu'il en soit m'a marqué ou plu, car je viens à en parler bien des semaines après.

    Le synopsis est pourtant accablant. Jeppe fête ses 65 ans, sur la terrasse de son loft à la vue gigantesque sur le Colisée. Tout Rome est là. Lui n'a qu'un mérite : il y a quarante ans de cela, il a commis un livre, L'Appareil humain, qui a marqué l'histoire de la littérature italienne. Et c'est tout. Depuis, il est le roi des mondains.

    Ce sont pas des saynètes, ce ne sont pas des tranches de vie. C'est quelque chose, qui se passe dans Rome. Cela pourrait être partout ailleurs, mais l'on sent que ce que sent Jeppe, ce qu'il vit ou regarde en vivant, cela ne pourrait être qu'à Rome. Rome vide la nuit, Rome où dans les Termes de Caracalla les girafes disparaissent. Des princes déchus habitent encore dans les souterrains du palais qu'ils ont vendu, et la princesse va le soir pleurer devant la vitrine de son berceau d'enfance, exposé désormais dans un musée. Un homme qui sait rester discret garde dans sa mallette les clefs de tous les palais de Rome - cette porte de la place des Chevaliers de Malte dont la serrure est un miracle, il l'ouvre. Et ailleurs, non loin de la place de Venise, de vieilles princesses jouent au poker dans l'immensité d'un palais qu'éclaire tout juste une ampoule décatie.

    Il y a de la nostalgie dans ce film, de celle que l'on a en se voyant s'endormir, sous la torpeur d'un été qui sent le printemps. Jeppe est peut-être désabusé, peut-être lucide, mais il se regarde lentement ne pas mourir dans quelque chose de futile sans trop y croire. Il voudrait peut-être s'en sortir, en écrivant de nouveau - mais à quoi bon ? La vie est un théâtre, essaie-t-il d'apprendre à la fille de son ami d'enfance, avant de pleurer aussi : l'acteur est pris à son jeu, peut-être que les conseils d'Hamlet aux comédiens sont si vrais qu'on oublie presque que l'on joue.

    Il y a de l'humour, il y a de la cruauté, du pathétique aussi. Du lamentable. On n'arrive même pas à se dire que ces pseudo-artistes sont des clichés quand on voit cette gamine contrainte de peindre pour amuser la galerie croire enfin à ce qu'elle fait, par rage. Ou cette quasi-sainte qui rêve de voir l'auteur de sa jeunesse, et dort au repas qu'il lui donne. On a l'immense impression que tout n'est pas loin de se déliter. On sent que la trame est tendue.

    Et, au matin, au bord du Tibre la vie comme renaît. La vie de Jeppe est un bibelot calme d'innanité sonore, et lui se regarde avec une légère distanciation, inquiète, paisible. Film à voir, donc.

  • DCCCXXI. - Drame au bois de Boulogne.

    M. Tsonga ne participera finalement pas à la finale de Roland-Garros. La France entre en dépression. Le Premier ministre convoque une réunion d'urgence du gouvernement pour faire mettre en place un comité de réflexion d'urgence.

  • DCCCXX. - Mariage.

    A Paris, le premier mariage homosexuel a eu lieu hier. La cérémonie que les mariés voulaient intime et discrète s'est tenue dans un salon de la mairie du 3e arrondissement. Toute en sobriété, et sans journaliste, elle fut rapidement envoyée, comme une messe basse, au grand soulagement des proches et de la famille.

    Quelques instants plus tard, dans un sous-sol quelconque qu'éclairait à peine une lampe rarement changée, les deux jeunes époux étaient exécutés après qu'on les eût déshabillés. Les costumes resserviraient pour la cérémonie suivante. Les cadavres humiliés qu'on aspergea d'essence brûlèrent lentement dans une des cours de la mairie. Une brusque averse de juin fit craindre que l'opération ne s'achevât dans les temps. Les tristes restes furent portés à la pelle dans une benne verte, installée là pour quelques temps.

    L'affaire rapportée par un journaliste qui avait soudoyé le cantonnier à la pelle dans un troquet des Halles, le mouvement inter-LGBT protesta vigoureusement. Quelques passants s'arrêtèrent sur le parvis de la mairie lors d'une veillée aux chandelles, que l'on transmis à la télé du lendemain avec des images de jeunes filles pleurant, des mots inscrits en bleu sur les joues. Elles portaient des foulards enroulés au cou. Le parti socialiste, ou plutôt quelques députés en manque d'existence, vinrent le dimanche suivant tenir quelques instants la banderole de la Marche blanche. Celle-ci réunit quelques milliers de personnes, et s'acheva place de la Bastille lors d'un concert en mémoire des victimes. Des adolescents aux torses nus dans le soir de juin y prirent leur première biture, leur premier baiser. L'un d'entre eux passa à la télé, debout sur le piédestal de la colonne de Juillet, agitant le drapeau arc-en-ciel. Il dit plus tard qu'il le trouvait joli.

    Les journalistes aussi montrèrent l'émotion des artistes venus chanter. L'un d'entre eux, qui roulait sa bosse depuis un nombre certain d'années, évoqua son engagement lors d'une intervention au vingt-heure, à l'occasion de la sortie de son album. Il en vendit 10 000 exemplaires.

    Les sympathisants créèrent des profils Facebook, puis des événements. On alla trois soirs de suite changer les bougies devant la mairie.

    A droite, le président du principal parti d'opposition rappela que cet événement regrettable invitait à réfléchir à nouveau à ce qu'on voulait faire du mariage et de la famille. Un  changement de civilisation, voilà ce qu'on tentait de faire alors que les Français faisaient face au chômage et à la récession. Il interpella  vigoureusement le gouvernement à l'issue d'une séance parlementaire, regrettant d'autant plus que le cantonnier ait eu à travailler dans des conditions d'hygiène aussi déplorable. Un autre leader du parti, qui après un long ballotage n'avait pu en gagner la tête, indiqua pour se démarquer qu'il avait de la peine pour les exécutés. Ce fut un tollé. L'ouragan qui s'ensuivit durant plusieurs semaines médiatiques conduisit presque à des primaires. Un accord fut conclu, au soulagement de tous.

    Cependant, un député de la majorité s'oublia un instant sur son compte Tweeter. L'on s'émut. Intensément, au point que des opérations de boycott de son compte furent lancées (d'où le post avait été supprimé), pendant qu'il eut à répondre aux médias. La justification fut besogneuse, et il regretta que ses propos fussent mal interprétés. On réclama des excuses, qu'il fit mine de ne pas comprendre, pendant que le leader de l'extrême-droite salua son courage au service de la Patrie. Ce dernier réclamait d'ailleurs que la lumière fût faite sur ce regrettable accident. S'il admettait que la mort et le mode opératoire puissent n'être pas les plus pertinents, il regrettait pourtant que l'on passât du temps sur ces vétilles au lieu de s'occuper des vrais soucis des Français.

    A cet instant, le Président de la république, en déplacement à l'étranger, fit circuler le bruit qu'il donnait tout son soutien aux familles des victimes et aux peines qu'elles avaient traversées jusqu'à ces derniers jours.

    Un préfet crut incidemment qu'il exigeait qu'on lançât une enquête. Son enthousiasme lui fit oublier que le gouvernement travaillait sur une réforme de la carte électorale, et que déchaîner ainsi la police judiciaire ou toute autre administration à une époque de forte sensibilité des relations avec les collectivités territoriales était du plus grand malvenu. Fort heureusement, un audit - prévu depuis longtemps - allait montrer les failles qui parcouraient les fondations de sa carrière. Un journaliste s'interrogea d'ailleurs sur l'existence d'un diplôme qu'aurait obtenu le préfet dans des circonstances nébuleuses. Le préfet fut déplacé dans une représentation diplomatique où on l'oublia jusqu'à ce qu'un accident de voiture le fauche en pleine rue. Ce fut l'unique victime de l'enquête, qui n'eut jamais lieu.

    Tout cela étant parfaitement inutile, on passa à autre chose, et ça continua.