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  • DCCCXIX. - Virgin Megafight.

    Avec retard je songeais à la fermeture du magasin Virgin des Champs-Elysées.

    Lors des derniers jours, la direction avait décidé de vendre au rabais les stocks. La ruée vers l'or n'aurait pas engendré moins de folie ; les articles qui en parlent évoquent des moments apocalyptiques d'hystérie et de violence. Des gens qui se bousculent, qui se marchent dessus, qui prennent tout à portée parce que c'est 50% moins cher, quitte à faire le tri durant les trois heures d'attente aux caisses. D'autres plus organisés qui saisissent des stocks entiers d'appareils électriques, l'optique étant de les revendre avec marge sur le ouèbe ensuite. Margin call en somme : l'appel des marges comme auparavant celui de la forêt attirait Jack London.

    Ce sera ma petite pensée marxiste du matin, face à ce triomphe du capitalisme. L'individu dressé contre l'autre dans la quête du profit. L'entreprise mourant sous les tensions toujours plus vives du rendement décroissant et de la dérivée-négative-à-l'ordre-1-des-marges. Le peuple bavant pour accéder à des fétus symbolisant vaguement l'accès à un niveau de vie supérieur, s'étripant soi-même. L'augmentation de la réserve de bras disponibles avec le licenciement, les tensions sur les salaires qui en résultent.

    Je ne vais pas vous chanter l'Internationale, je suis sûr que d'aucuns l'ont déjà fait.

    N'empêche. Que c'est beau tout ça.

  • DCCCXVIII. - Talleyrand, le prince immobile, d'Emmanuel de Waresquiel.

    Je suis parti dans la vie de Talleyrand avec cette impression qu'un homme aussi controversé a une image qui ne devrait pas être celle qu'on aura. En-dehors de l'histoire du long terme, les biographies, si elles font de l'événementiel, demeurent nécessaires pour comprendre ceux qui sont des faiseurs d'Histoire.

    Malgré notre propension hexagonale à chercher des hommes providentiels surplombant les mécanismes de l'Histoire humaine pour en faire l'unique raison de notre parcours séculaire (Thiers et Michelet n'y sont pas innocent), il en est peu parmi nous : Vercingétorix n'est pas le faiseur d'Histoire, c'est César qui en a fait un adversaire à sa mesure. Louis XIV, Napoléon et De Gaulle font partie de ces points clivants qui ont écrit l'Histoire qu'ils disaient faire : ils étaient acteurs, spectateurs et narrateurs. Quoi qu'on en pense.

    Talleyrand désormais les rejoint pour moi, mais avec cette particularité qu'on ne le peut juger à la même aune. Celle du n-fois traître ? Je ne pense pas.

    Celle du grand seigneur qui, sachant qu'il ne viendrait jamais totalement au trône, s'est façonné pour être non le Commandeur mais l'indéfini et le presque-rien imprécis autour duquel l'on tourne, se disant bien que tout l'événement a reposé sur ce bougre d'homme ? Bref ce que l'on appelle en paresseux un Sphynx, en savant une énigme essentielle ? J'ai pensé un instant, sur ces mots, que Mitterrand s'il n'était de ces hommes du moins aurait dû admirer certainement le Périgord. Qu'importe : après tout Mitterrand était sur le trône, lui.

    Talleyrand m'était curieux, il m'est devenu fascinant. A lire cette biographie, on se dit qu'on se serait senti bien nul en son salon. Mais non : car nul on n'aurait point été invité, et sinon c'était dans quelque objet, et alors rien n'aurait paru. Nous serions partis confiants, fier en somme d'être entré chez un descendant des Comtes de Périgord. Et floués avec élégance, peut-être.

    Ce que j'avais essentiellement en tête en commençant, c'était l'évêque du 14-Juillet et le ministre traitillon de Napoléon. J'avais dû voir un instant une image de son exil aux Etats-Unis, quelque image romantique. C'était tout, c'était donc peu. On a beau savoir qu'il était à Vienne, on en sait tout comme rien par là.

    Bref, c'est éclairant, et c'est à réfléchir profondément.

    Il paraît qu'à Valençay durant longtemps on pouvait voir, comme momifiée, à travers une vitre de son cercueil le visage de cette énigme. Depuis, du marbre noir l'est venue recouvrir. J'eusse aimé m'y pencher. C'est dommage : les Sphynx sont rares, et l'on aime trop la simplicité.

  • DCCCXVII. - Décapitation

    Hier après-midi, un soldat a été décapité à la machette dans une rue de Londres.

    Je ne vais pas me lancer dans la symbolique qu'il y a à décapiter un homme, des gens plus intelligents que moi dans la symbolique l'ont mille fois fait.

    La réaction des politiques et des médias va rester la même : images et paroles en boucle, cellule de crise, exhortations à la lutte contre le terrorisme, renforcement des pouvoirs policiers et militaires, hausse des votants pour les extrêmes-droites.

    De tout cela ne résultera jamais qu'un renforcement du contrôle des esprits et des gens dans un contexte qui incline au désir de puissance et d'inquiétude. Cela est déjà dit.

    Je ne même pas traiter du terrorisme, terme qui m'énerve. Le moindre désaxé pas totalement blanc qui prend une arme et butte des gens est maintenant un terroriste (Merah, etc.). Le blanc qui extermine se contentant d'être un forcené, le doute sur la solidité intellectuelle lui étant, à lui seul, réservé (Breijvic). Le terroriste reste l'autre qui fait preuve de violence. A Rome, Caligula était seulement fou ; les barbares, nos terroristes, sont en-dehors de la Cité. Si ce n'est qu'à la fin de l'Empire les troupes d'Alaric étaient dans la Ville.

    Ce à quoi je songeais ce matin était qu'on a beau se foutre de ma gueule avec mon amour de la musique des années 80, le cinéma hollywoodien de l'époque (d'un niveau nettement moindre) ne s'est pas tant planté. Et les bédés non plus.

    Ce cinéma nous décrivait, entre les femmes choucroutées-bouclées et les héros épaulettes extra-larges et manches de vestes remontées au coude, des villes anxiogènes, où la force et la violence étaient les seules sources du droit. Dans ce cinéma, la police est inutilement violente et extermine sommairement. Le bandit est inutilement violent et extermine sommairement. Et le quidam, héros du film, au bout d'un temps, devient inutilement violent et extermine sommairement - le réalisateur ayant le choix alors de lui faire butter volontairement deux ou trois pandores en fonction de son niveau d'allégeance au code Hayes.

    La ville, devenue la zone de non-droit et de la violence, était le lieu de la terreur et de la barricade : l'univers de la forêt transposé dans la civilisation, la fin de l'Etat dans le lieu même de l'Etat, le Grand Méchant Loup rodant autour des maisons terrorisées des Petits cochons. Et que peuvent faire les Petits cochons sinon attendre un Loup plus fort, ou se serrer chez eux en attendant que ça se passe ?

    Entre ces décapitations et les émeutes qui quittent les périphéries pour entrer dans les villes, ce qui semble se dessiner, c'est la fin de la prudence bourgeoise qui cantonnait les barbares dans les banlieues. Et le début d'une bourgeoisie qui appelle à ce qu'on la défende. Le cercle est admirablement vicieux et parfaitement huilé.

    Gotham City arrive, les gars. Sin City est aux portes, et vous allez pleurer pour qu'on vous sauve.

  • DCCCXVI. - Face de bouc.

    Ce matin, la radio fulminait l'excommunication contre un site de réseau social. Un auteur français, qui a certainement trouvé ici le moyen d'exister de manière plus sûre que par sa production, se scandalisait. On était dans le déni de droit. Le scandale. L'Affaire. Pire. L'attaque concertée du 2.0 contre l'Expression et l'Art.

    Sans préjuger que l'immense majorité des déclarations d'existence sur Facebook relève du vaste kikou-lol-xptdr superfétatoire, notre Homais s'énervait. C'est que le site censure, sans raison objective aucune, les reproductions d'oeuvre d'art. Aux chiottes, L'Origine du monde. Coupé par l'Anastasie des temps modernes, le Nu descendant un escalier. Et la pochette-au-bébé de Nirvana ? Châtrée de l'essentiel.

    L'auteur français se rengorgeait au micro. On sentait que la France allait leur apprendre, aux gens des anciennes colonies outre-Atlantique, ce que c'est que l'art et le bon goût. Ah-ah. La guerre du jambon-beurre contre le flasque hamburger discount était relancée.

    D'ailleurs, le Malraux 2.0 a organisé un événement contestatoire sur Facebook. 9000 impétrants. On va voir ce qu'on va voir, retenez-moi ou je fais un malheur. Pratique tout de même le site de réseau social.

    Biais, pourtant. Biais qui m'intrigue et m'irrite. Autant on peut considérer comme crétin, aberrant, stupide, etc., les coups de ciseaux faits par la censure facebookienne à la notion d'Art et aux (plus belles ?) Production de l'esprit humain, autant on peut rester dubitatif face au raz-de-marée de bêtise sordide et de nombrils adolescents qui s'étalent sur les Walls du Website et qu'on poke quand on les like.

    Raaaaah, le sein tendron de Hildegarde, sa bouche humide et ses grands yeux ouverts pendant qu'elle se shoote à Mouilleron-en-Pareds pour sa cops Frigidonde qu'elle love too much. Mmmmmh le ventre plat et musclé aux hormones de Marcel, l'élastique épais de son slip tendu par ses fesses galbées alors qu'il fait un négligeant signe churchillien attestant qu'il est trop cool, au moins autant que Guillemin, dont la mèche épaisse épouse avec évanescence l'épaisseur lubrique de ses écouteurs. Ou leur maman Sigismonde qui aligne les photos de chat artistement floutées de la même manière industrielle avec les pensées niou-aidge sur l'amitié et l'amour. Mettez-moi par-dessus la Raie de Chardin, c'est sûr que je vous repeins l'écran au jus de gonade, époque grandes-eaux de Versailles.

    Ceci étant, biais toujours. La censure facebookienne est peut-être crétine, elle est sûrement protestante et weberienne tout crin. Hors ça : biais encore.

    Car l'erreur majeure, the kolossal one, c'est de prétendre qu'on a un droit à Facebook. C'est de croire qu'on a un droit, celui d'expression sur Facebook. Ce qui est faux. Nous avons effectivement un droit de libre expression, dans les limites de la Loi (tu ne feras pas l'apologie des crimes contre l'humanité). Jamais il n'a été prétendu que nous avions le droit de faire ce que l'on veut (règles connes ou pas) sur ce site.

    Dans l'univers du kikou-lol ou de notre auteur français, on imagine que Facebook c'est trop de la balle et c'est à disposition d'un clic. Et non - même si j'ai une forte envie de gang-banger Marcel et Guillemin. Facebook est une entreprise commerciale dont le but est de faire du pognon avec les services qu'elle propose. C'est même pour cela qu'à l'inscription elle vous fait signer un contrat, les fameuses clauses d'acceptation d'utilisation du site.

    Un juriste taquin me dirait qu'il est toujours possible de négocier un contrat. Evidemment que dans le cas d'espèce il s'agit du combat de la puce contre le Panzer. Impossible à faire. Si on accepte le contrat, on peut toujours grommeler contre la stratégie économique de Facebook et son positionnement moral, il n'empêche qu'on a accepté ce contrat. Notre Homais s'indigne ici avec autant d'efficacité que ce qu'il ferait contre un Total qui extraierait du pétrole (rendez-vous compte !) et ferait quelques arrangements avec les émirs saoudiens. Ici, Facebook extraie de l'information (toutes les données personnelles) et fait quelques arrangements avec ses émirs-à-lui, très certainement son public économiquement le plus pertinent. En l'occurrence celui qui préfère le nombril d'Aldebert et le nichon de Brunehilde aux sexes de Michel-Ange.

    C'est beau, les idéaux.

    C'était : la génération Y parle aux auteurs français.

  • DCCCXV. - Come back ?

    Cela fait très longtemps que cet almanach n'a pas été entretenu. On y sent comme la friche, ici. Dieu merci, c'était durant l'hiver : les ronces n'ont guère poussé, c'est à peine si les feuilles ont eu le temps de s'accumuler pour pourrir - revenir ici, c'est retrouver un peu d'odeur de jonchée, de cette odeur lourde d'humidité et de moisissure qui se prend aux pieds des arbres quand l'hiver n'en finit pas de s'attarder, sous les pluies et les brouillards.

    Sûrement aussi est-ce l'effet de l'âge : ne plus avoir à s'épancher au grand public, c'est avoir la décence de ne plus afficher ses rides. C'est qu'à vingt ans on a un ventre plat, et qu'on le montre. À trente (trente-trois, même), c'est une autre affaire. Le ventre a les mêmes pesanteurs que les repas, et à cette époque où manger bien est manger trop, c'est une chose honteuse. Qu'on le croit, l'époque est ascétique. Bientôt, Saint Jérôme sera fashion. Il convient de montrer que l'on brille de cent feux, à la condition que l'on soit aussi dégingandé que Bernardin de Sienne.

    Trop, trop de choses depuis tout ce temps, "cher journal". Ma banque possède désormais mon appartement, puisque je suis propriétaire. Un déménagement, un emménagement. Un appartement vaguement refait, avec la découverte que mener des travaux est un projet autrement plus complexe que réformer l'Union européenne. Le soulagement d'achever enfin avec les retards, croire que tout est fait pour découvrir, une fois installé, les multiples errements du logis : des plâtres mal faits, des détails du parquet, de la peinture. Qu'il est beau d'être propriétaire.

    Déménager - c'est toujours épique. Je ne parle pas du déplacement du chat, on frôlerait déjà Homère. Avec celui des meubles, l'Héautontimorouménos pourrait être un titre de sitcom pour ado. Janvier était glacial, bien sûr c'était le premier jour de forte neige. Le monte-charge réservé qui ne vient pas, puis qui décide de décapiter les platanes de la rue à coups de canapé. Les cents cartons de livres qui prennent l'eau sous la neige. Et les plombs qui sautent le soir même pendant une bonne semaine, alors que le frigo vient tout juste d'être rempli et le champagne enfin ouvert. L'eau dans la cuisine qui reste affreusement froide et le chauffe-eau qui vieillit soudain de dix ans lorsqu'on le fait ausculter. Que c'est cher d'être propriétaire.

    Qu'on se rassure : le chat a trouvé ses repaires. C'est que maintenant il peut dormir sur le radiateur. Et que du bureau il a une belle vue plein sud, sans vis-à-vis. On voit dans cet appartement-là, il y a de la lumière. C'est à peine si le monstre perd plus de poils que d'habitude.

    C'est un masochiste que ce chat. Plus on le fait souffrir, plus il aime. On le trimballe dans le métro : il hurle à la mort, c'est de bonne guerre. On le met dans le train : il repeint l'intégralité de la voiture façon moquette seventie's.Il a même trouvé comment ouvrir la porte de sa cage (allez courir après un chat terrorisé en plein métro Place d'Italie). Mais ensuite il vous adore. Monsieur Piernik désormais se laisse caresser le ventre comme jamais.

    Depuis, mon incurie en termes de bricolage est devenue patente. J'arrive tout juste à accrocher des tringles, mais le reste... La consolation me reste de voir que T*** est malencontreusement systématiquement occupé lorsqu'il s'agit de faire une réparation plutôt que confondre le tournevis avec le pied-de-biche. On trouve toujours pire que soi. Cet après-midi pluvieux a été l'occasion d'une tentative de construction de meuble de chevet en carton dur. Dans peu de temps on découvrira que mes prétentions à jouer la retraitée qui sait faire un meuble-comme-dans-Disney pour sa petite-fille sont encore loin d'être parachevées. Dieu merci, je ne suis pas près d'être grand-mère. Père, à peine, grâce aux lois qui ne passent pas.

    Quoi d'autre ? Trop. Je vais seulement le faire bref : nous sommes allés à Rome. Urbs Aeterna. Caput Mundi. Rien que ça vaut tout le reste. Que le Forum est beau. Que Caravage peint bien.

    Nous avons tenté de m'apprendre le ski. J'y suis exécrable, et cela me rend odieux, infect.

    J'ai lu, aussi. Le Trône de fer essentiellement. Quelques Zola, des bouquins de macro-économie. J'ai tenté de me faire une culture de cette matière qui m'échappe totalement : l'économie française est en récession, et le CAC augmente. Je n'arrive toujours pas à comprendre, et ces livres ne me font que croire plus encore que jamais je n'entraverais ce bordel qu'est la finance.

    Je me suis remis à peindre, aussi, par moments.

    Enfin, voilà : j'ai vieilli.