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  • DCCCXIV. - Du mariage pour tous.

    Hier, suite aux réclamations de cent mille cacochymes aux doudounes beiges usées par la retraite (selon la police, Le Figaro arguant pour une fois que les rebelles étaient bien plus), le Président de la République a déclaré que les maires, dont les principes moraux les gêneraient aux entournures, pourraient déléguer à leurs adjoints la célébration du "mariage pour tous" lorsqu'il concernerait des couples LGBT.

    Dans l'absolu, je comprends l'argutie, puisqu'elle existe déjà : quel que soit le mariage, le maire délègue déjà à son adjoint. Cela se voit tant dans les grandes que les petites villes. Circuler, il n'y a rien à voir.

    La subtilité tient au fait que la délégation se ferait quand les principes moraux du maire en question seraient effleurer. Je me demande ce qu'il arriverait quand l'adjoint à son tour aurait mal à la morale. Ferait-on comme Montaigne qui, à dix lieues de son château, se disait qu'il n'en était pas bien loin, puis que de dix à onze il n'y a pas grand'chose à faire, et ainsi de lieue en lieue se retrouvait éberlué à Lyon, avec un cantonnier un peu inquiet devant ceindre l'écharpe tricolore pour marier deux femmes ? Et qu'arriverait-il si la dernière personne possible refusait ?

    À ce compte, je me demande si des principes moraux n'inciteraient pas autant à déléguer la célébration du mariage à des noirs, des juifs, des communistes notoires.

    Au-delà de l'inventivité ridicule du propos - les énarques eux-mêmes pensent parfois à leur électorat de droite j'imagine - je me contenterai d'ouvrir la porte ouverte de la notion économique du mariage. Ces messieurs-dames qui claironnent que le mariage est hétérosexuel parce qu'il faut une maman et un papa (terme enfantin mignon pour prétendre avoir le point de vue, l'intérêt, de l'enfançon) oublient un certain nombre de choses :

    • Il y a des enfants illégitimes hors mariage : ils n'en vivent pas mal pour autant ;
    • Il y a des enfants légitimes qui feraient mieux de n'avoir ni papa ni maman lorsque ceux-ci sont des Thénardier, des Gervaise, des Lantier ;
    • Il y a des couples homosexuels qui ont déjà des enfants - je me rappellerai toujours de cette digne lesbienne qui avait trois gosses, dont un de 17, et était bien heureuse que deux papas et deux mamans puissent s'occuper des désirs de jeux électroniques de la charmante progéniture.

    Ceci étant posé, revenons sur la notion de légitimité : le Code civil, jusqu'à très récemment, ne reconnaissait que les enfants légitimes, les bâtards étant exclus de la lignée successorale. Inversement, les enfants nés d'une femme mariée sont réputés être ceux de l'époux. L'unique raison en cela est la préservation du patrimoine : si d'aventure le premier inconnu vient, sous prétexte de bâtardise, réclamer sa part d'héritage, on a pas fini de découper le gâteau de Papy en parts fines. Virer les bâtards, c'est garder le patrimoine en un nombre de parts raisonnable. Conserver tous les enfants du couple, c'est éviter les querelles infinies (hors ADN) sur la légitimité : jamais un homme n'a eu la garantie d'être le père, l'institution du mariage n'est qu'un test ADN a priori et simplifié.

    Le mariage n'est pas affaire de morale, il est affaire d'économie et de paix sociale : maintenir le patrimoine, éviter les querelles de succession. Il est alors surprenant que les manifestants à doudoune prennent à leur compte une création récente, l'amour dans le mariage, pour défendre une institution millénaire, laquelle doit rester encore un brin estomaquée par l'intromission soixante-huitarde de l'amour en son sein.

    Bien plus, on se demande ce qui mène ces esprits - que je serais enclin à classer dans la droite conservatrice - à réclamer que la succession des LGBT vivant en couple revienne à l'Etat, puisque c'est ce qui arrive actuellement en l'absence de descendance légale ou de collatéraux survivants. Les libéraux veulent-ils enrichir l'Etat ? Quel sens du sacrifice !

    La composante principale du mariage reste, demeure, sera dans une société fondée sur l'accumulation du patrimoine, la préservation de celui-ci et la transmission à la famille proche. Interdire en soit au survivant d'un couple LGBT de bénéficier du capital constitué par son concubin depuis des années, en somme le mettre potentiellement dans une brusque précarité, sous une argutie de pseudo-morale qui n'a rien à y faire reste déplorable et une absence de vue économique.

    De même, il n'y a pas de raison qu'un couple soit soumis, sous prétexte de l'absence de mariage légal car LGBT, à une imposition différente : c'est contraire à l'article 1 des Droits de l'Homme. Le fait de vivre à deux n'interdit pas de supporter les mêmes charges qu'un couple marié. En ce cas, pourquoi n'avoir pas les mêmes bénéfices fiscaux ?

    "Article premier - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune."

    Prenons mon cas : je gagne très bien ma vie, mon mari est au chômage. Strictement cyniquement - je sais qu'il sera furax en lisant ça - si je meurs brusquement il se retrouve à la rue. Et tant que je vis je supporte une imposition similaire à celle d'un célibataire plantureux, avec des charges correspondant à l'entretien de deux personnes - sans compter le chat. Quelle égalité de traitement par rapport à un couple marié ? Aucune. Pour quelle raison suis-je privé d'une partie de mon patrimoine sous prétexte que je ne suis pas hétéro ? Y a-t-il une nécessité publique, légalement constatée, à ce que mon couple soit plus imposé que Maurice et Mauricette ?

    "Article 17 - La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité."

    Les manifestants de dimanche ont peut-être proposé que leur imposition soit mise au même niveau que la mienne, et en ce cas j'ai mal compris : je leur prie de bien vouloir m'en excuser. Car après tout, leur souci légitime d'améliorer le budget de l'Etat en lui reversant mon patrimoine à ma mort ne pourrait être parfait qu'avec l'augmentation générale de leur imposition, et sa mise au même niveau que la mienne. Quelle raison en somme de diviser le salaire du couple par le nombre de parts, alors qu'ils demandent de n'en rien faire en ce qui concerne ? Franchement, au vu de l'état de l'économie et du Budget, j'applaudis à l'initiative des deux mains.

    Car si l'auteur de ces lignes a un problème de morale, celui-ci porte plutôt sur les conséquences des actes déplorables de gestion de l'économie de ces moralisants si prompts à sauver n'importe quoi à partir du moment où cela ne s'applique pas à eux : je laisse les vieillards impotents et les femmes incapables venu réclamer un papa et une maman se pencher sur l'état de la dette, la notation de la France, le problème des retraites et le financement de notre économie, succès brillants qu'ils nous laissent.

  • DCCCXIII. - De l'opposition.

    Les gouvernements, qu'ils passent ou demeurent, ont toujours le plaisir de l'opposition. La politique, celle qui occupe les journaux pour exister, n'a jamais vocation qu'à dénigrer en faisant appel aux alarmes catastrophiques.

    La plus répandue cependant est la passive, celle du menu fretin, qui n'est pas loin le plus souvent d'une discussion sans utilité autre que le lien social, car elle n'aboutit pas. On s'oppose parce que l'on est tous d'accord, et que l'on est bien heureux de s'opposer ensemble. Cela n'ira guère plus loin qu'une saine indignation entre le demi de bière ou le cervelas du soir, mais aide toujours pour une digestion confortable. Cependant, à voir mes commensaux s'opposer, force m'est d'observer que dans ces jugements nécessairement négatifs, montrant combien l'on a soi-même compris l'avenir de l'Homme, l'opposition est différente selon l'aile de l'Assemblée.

    L'opposant de gauche l'est rarement à table, même s'il est assis : il boit, il ne déjeune pas lorsqu'il s'oppose. Son lieu, ce sont les cafés, les bars, et les apéros du soir qui se prolongent autour d'une pizza froide dont le fromage se fige dans des traces indécises de sauce tomate mal étalée. Il annonce, il condamne, il honnit, il vomit. Son opposition est anathème. Il injurie tout ce qui se peut, vouant aux affres de la Géhenne l'infernal gouvernement et ses sbires sataniques dont l'unique objet est soit de mal faire intentionnellement, soit d'être désastreux, soit d'être en faveur des riches, soit d'être comblé de turpitudes inouïes qui rappellent les pires dérives des rois et de leurs maîtresses. Jamais prêtre réfractaire en sa chaire n'aura condamné aussi cruellement ce qui forme les taches et péchés d'un gouvernement.

    L'opposant de droite dîne lorsqu'il s'oppose, ou profite d'une incise, d'un jeu de mot pour se réunir. Alors qu'à gauche l'opposition est collective, à droite elle est associative. La béatitude de la digestion favorise le jeu de mot, qui reste sobre et discret. L'on sourit. On regarde avec un amusement, qui reste contenu, les égarements d'un gouvernement qui reste fait de grands enfants. On leur pardonnerait presque, à quand bien même la gestion est désastreuse, éloignée de tout bon sens. La droite a le temps pour elle, et l'Histoire lui rappelle qu'au bout du compte les affaires sont toujours revenues à elle, égarement du peuple ou non. L'opposition de droite n'est plus celle de la Réaction. Elle est à peine celle de l'Ordre : elle est celle de l'Evidence. Elle a pour elle cet avantage de connaître les codes de la société, née dans ses rouages et formée par eux. Contrairement à ce que croient les petits étudiants de gauche, l'opposition de droite a la certitude d'avoir les masses pour elles : celles du Temps, qui demeure immuable, celles de la macro-économie, celles de la Raison, enfin, à laquelle on revient toujours.

    Alors que l'opposition de gauche, ancrée dans son désir violent de forcer l'Homme à être ce qu'il n'est pas encore, pousse et crie, celle de droite demeure, certaine que l'Homme sera toujours ce qu'il doit être. L'une voudrait, l'autre conserve. L'une espère, l'autre maintient.

    Et le centre ? Le centre ne fait rien, il verse et penche.

  • DCCCXII. - Deux livres du dix-neuvième.

    i. Colomba, de Prosper Mérimée.

    Livre trouvé au pied d'un immeuble : il avait appartenu à une jeune fille, il y a longtemps. Cécile avait non seulement marqué à plusieurs endroits que ce livre était bien le sien, et pour en marquer les limites, la dernière page était décorée d'un énorme "Fin", encadré, souligné, trituré au stylo. Sa maman l'avait acheté (j'imagine) pour qu'elle l'étudie durant son cours de français, en 4e A. Depuis 1986, le temps a passé : Cécile a grandi, elle s'est peut-être déjà débarrassé de ce livre une fois, et c'est peut-être la petite soeur ou une lointaine cousine, vieillie elle aussi, qui s'en est séparée peu avant un déménagement. On peut imaginer tout ce qu'on veut, sauf une chose : l'année de sa quatrième est celle où Cécile a fait sa première communion, ce qui est plutôt tard. Elle a glissé dans Colomba le faire-part de l'événement comme marque-page, et l'y a oublié. Le temps a passé, Cécile a laissé un livre sur le trottoir, et dedans il y avait un mot de sa mère lui souhaitant plein de bonheur, au revers de la carte de communion. J'espère que Cécile est heureuse.

    Colomba est plus une nouvelle qu'un roman, et c'est pour cela certainement qu'elle a été étudiée en quatrième. C'est l'histoire d'un lieutenant qui revient en Corse après avoir passé plusieurs années dans les guerres napoléonniennes. Il a changé, la Corse est restée la même. Sa soeur Colomba a grandi peut-être mais pour devenir plus corse encore, et l'emmener lui et des touristes anglais dans une sombre histoire de vendetta.  Colomba, c'est l'histoire d'une vendetta voulue par une femme, d'un type qui n'en veut pas mais y est contraint par tous, et d'une péronelle amoureuse transformée malgré elle en chantage affectif. Colomba est en somme la meilleure preuve que les femmes sont des chieuses et les hommes des gros matous qui aimeraient bien qu'on leur foute la paix.

    Accessoirement, s'il faut en retenir quelque chose, ça reste les petites pointes ironiques. Se lit vite.

     

     

    ii. Le Ventre de Paris, d'Emile Zola.

    Continuité des errances zoliennes qui auront été le chemin de lecture de 2012. Comme d'habitude, plutôt que de suivre le chemin GR balise à balise je me contente de musarder et rerouter pour faire des détours, monter des pics aperçus au loin ou revenir sur mes pas parce que j'en ai envie.

    Le Ventre de Paris ne fait pas des livres hérités de mon père : j'ai tri ché par rapport à ma promesse, et l'ai acheté. Aussi parce que nous avions fait une balade urbaine lors des journées du patrimoine autour des Halles, et que le guide les avait souvent citées, ces feuilles de digestion et de rut.

    L'histoire ? Un type, un brave type - un doux, un rêveur, un mollasson qui est socialiste comme d'autre sont contestataires - parce qu'ils rêvent - revient du bagne d'où il s'est échappé. On l'y avait envoyé par erreur après le coup d'Etat du 2-Décembre. Paris a bien changé : les crises économiques des années quarante se sont finies, et l'Empire fleurit, forcit, engraisse. Les Halles de Paris, là où maintenant l'on digère de la chair humaine dans les boyeaux du RER, sont encore occupées par toute la foule commerciale : les pavillons de la volaille, du beurre, des légumes, des poissons sont une tangible réalité, un rut, une pestilence, une digestion formidable. Le type va être hébergé par son demi-frère, qui fleuronne dans la charcuterie, et va tenter de se glisser dans la vie des Halles. Mais les Halles sont le monde de la digestion, de la bourgeoisie tranquille qui ne souhaite pas qu'on la dérange, et qui est pour tous les gouvernements tant que les gouvernements lui apporte prospérité et tranquillité. Notre rêveur rêve trop et va se faire piéger par une police qui cherche à créer du contestataire pour terrifier le bourgeois, et repartira pour Cayenne. Fin de l'histoire.

    Pourquoi lire, alors ? Et bien pour ce qu'on n'aime pas quand on est au collège : les descriptions, formidables. Les élucubrations forcenées de Zola, qui prétend faire du naturalisme et en somme nous fait tout un poème de charcutailles, de trippes, de poissons, de fromages, de forts débaroulant sous les charges, de chevaux qui pissent de longs jets d'urine claire aux bornes où les enfants s'accroupissent aussi, de larges pyramides de choux verdâtres, de navets aux pâleurs rouges parfois blanchies d'un jaune terreux lorsqu'ils sont mal empilés.

    Qu'éviter ? Mon Lecteur est paresseux, je me doute qu'il a d'autres choses à consulter sur son smartphone. Je dirai alors à l'impécuniosité cérébrale dont il fait preuve qu'il peut s'épargner les inévitables cinquante pages sur la jeunesse : après le couple nunuche et chiant de La Fortune des Rougon, c'est rebelote avec Cadine et Marjolin sans intérêt aucun pour l'histoire - même pas les passages de description.

    Qu'y voir alors ? La formidable Lisa,  la terrible Normande, l'infecte Mademoiselle Saget.

    Ce ventre parisien est un ventre de femmes, large, épais de chair assoupie et repue, de faim dévorante aux dents énormes croquant des assiettes de cinq sous, de la ventrèche épaisse collant aux tranches de cervelas, des pâtés de foie et de gésier, de la langue fourrée de Strasbourg, des plats de galantine ovales serrés entre des pâtées d'oie, des pâtés de lièvre, des saucissons piqués et du saindoux, des rillettes affleurant sous la couche de graisse, des sardines impeccables rangées dans des pots de terre, des pots d'argile, des pots de glaise serrant dans leurs ventres épais les mélanges frais et charnus de Quenu. Et dans ce monde fraîcheur impeccable, trône Lisa, qui rectifie à peine d'un doigt tranquille et charnu les derniers restes d'imperfection. Et là c'est fort bon.

  • DCCCXI. - Raphaël, les dernières années, au Louvre.

    Parlons un peu de Raphaël, et de ses dernières années (au Louvre jusqu'en janvier 2013). Raphaël est pour moi essentiellement le créateur du type moderne de la Vierge, celui que l'on trouvera décliné jusqu'à la lassitude sur tous les autels d'Europe : visage ovale et terne en somme, yeux légèrement bridés au blanc adorné d'une touche de brillance fait d'un glacis de blanc d'ivoire, robe rouge, manteau bleu, seins petits, fermes et haut perchés sous la gorge, pied nu enchaussé de sandale, large aux doigts ouverts, qui s'avance sous la robe, mains enfin toujours grasses faites de saucisses de cervelas frais.

    Quelque chose qu'à voir partout on se lasse. Quelque chose qu'en somme on a du mal à voir au regard d'autres merveilles italiennes. Comme si la Renaissance se finissait dans un consensus mou, un Louis-Philippe qui débarquerait après un Bonaparte, des visages qui seraient ceux d'un Caravage rentré dans les ordres.

    Il y a pourtant des merveilles chez Raphaël, de ces phares qui vous illuminent un musée. Baldassare Castiglione est de ceux-là pour moi. J'en ai certainement déjà parlé, mais comment ne pas revenir à l'inquiétude suprêmement intelligente de ce regard bleu, à ces mains nerveuses tout juste reposées, à la splendeur de la fourrure de son manteau dont les gris, les taupes, les bruns légers entrent dans une cohérence parfaite avec l'ensemble de la toile, les ombres. C'est un camaïeu, mais ce sont des échos de grâce picturale qui n'ont jamais que pour sens de dire : sous moi, sous ma placidité, mon équanimité, mon silence, je suis là, le courtisan parfait, l'intelligence. Talleyrand et Maréchal de Richelieu auraient souhaités être peints ainsi, je n'en doute pas.

    Le Jeune Saint-Jean Baptiste au désert que Raphaël a peint avec son atelier, et qui demeure au Louvre dans les cimaises, montrant la Croix enfourchant une bitte énorme faite d'un tronc érigé, m'a toujours fait sourire depuis que je le connais. C'est presque du Caravage que cette gaudriole.

    Mais toutes ces Vierges... Dans les salles, devant ces pléthores de femmes uniformes aux yeux révulsés vers le ciel ou léonard-de-vinciant la tendresse vers l'Enfant, je me contentais de chercher à classer les toiles un peu comme on établit une échelle de qualités sur un nuancier. Je me rappelais pourtant cette merveille - aussi merveilleuse que le Castiglione - qui est dans le Palais Pitti, à Florence : la Vierge à la Chaise. Ca, c'est du couillu. Ca, c'est du splendide. Il y a la prouesse technique de faire tenir dans un équilibre parfait les personnages dans le rond de la toile, sans qu'ils n'en sortent ou n'y rentrent. Il y a cet ordonnancement certain de l'affection, d'une évidence pure, entre la Vierge et l'Enfant, l'un aimant aussi purement que l'autre. Il y a pourtant cette joue de la Vierge, à peine trop inclinée, comme une adolescente qui aime sa peluche et vous regarde, serrant contre elle son jouet, son enfant, son univers. Le protège de cette joue seule, veloutée, de femme pas encore faite. L'affection complète d'une mère aimant pourtant l'enfant de ses errances d'adolescence, comme une gamine enceinte au collège, et qui se raccroche au radeau de la maternité, c'est ça. Et si la Vierge n'a pas été dans ce cas, je n'ai rien compris au Nouveau Testament.

    Mais le coup de génie de Raphaël, ici, est d'avoir ôté les brimborions rouge et bleu de la Vierge des familles dont on se repaît jusqu'à l'écoeurement pour donner à sa Marie les vêtements d'une paysanne romaine tout juste endimanchée d'un châle.

    Le Palais Pitti contient des merveilles, mais ça, il ne faut pas le louper, sous peine de damnation perpétuelle.

    Il y avait pourtant au Pitti une toile que j'avais dû rater dans la fatigue : avec le recul, au dernier voyage à Florence, je me suis offert sur les derniers jours un beau syndrome de Stendhal, et cela sans pose romantique. C'est la Donna velata, qu'on retrouve au Louvre le temps de l'exposition.

    Vous allez me dire : encore une femme de la noblesse, alalah qu'elle est belle la manche. C'est vrai que cela, la manche est splendide. Techniquement, c'est une perfection. Comme le faisait remarquer une mamie à ma droite, c'est très compliqué, c'est plein de couleurs subtiles et on n'y voit pourtant pas le pinceau.

    Mais si vous remontez du brio de la manche jusqu'au cou, du cou vous glissez à la joue pour caresser le visage jusqu'au front, posé sur la tempe comme échappé des bandeaux de cheveux noirs trop parfaitement lissés, vous trouverez une fine mèche de cheveux bruns qui bat doucement dans l'air,juste avant de toucher le front. Et là je me suis dit que jamais plus je ne dirai de mal de Raphaël.

    Ç'aura été mon petit pan de mur jaune.