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  • DCCCII. - Tout va très bien, Madame la marquise...

    Jusqu'à présent, l'heure à laquelle je prenais le métro oscillait le matin entre 8h15 (en retard) et 8h45 (très en retard). Depuis quelques temps, je m'essaie à quelque chose comme du 7h-7h20 pour avancer sur les dossiers avant que mes collègues n'arrivent et ne m'invitent aux poses café, aux discussions sur la politique interne ou les altermoiements européens de l'EIOPA et de Michel Barnier concernant Solvabilité II et le vote de la directive 2012/23/UE.

    Ce qui me sidère, c'est que les places - ou l'absence de place - y sont tout aussi chères qu'à la prétendue heure de pointe. On est serré, on est debout, on est coincé, on étouffe. Le tout au lieu de somnoler tranquillement, bouche bavante contre une vitre trois fois trop sale déjà, ou de se dorloter le cerveau dans les brumes d'un livre.

    Rêve inutile, songerie farfelue.

    À 7h, l'heure où Paris s'éveille, vous serez serrés, blindés, compressés tout aussi professionnellement et sûrement dans des trains poussifs aux horaires tout aussi bien aléatoires qu'aux fameuses heures de pointe.

    Et je vous rassure : les quelques jours de stress ultime où j'ai tenté du 6h30, c'est pareil. Moins de costume cravate - on descend l'échelle sociale pour rejoindre les travailleurs du matin, on oublie son confort de bourgeois serré dans sa boîte de caviar pour rejoindre les sardines en caque - mais le confort reste le même, c'est-à-dire absent.

    Je constate cependant que le site de la Régie Autonome des Transports Parisiens claironne fièrement que le trafic est normal.

    Sans aucune volonté politique liée à une actualité récente, je ne peux que constater cette nouvelle définition intéressante employée par la théocratie ferroviaire : la normalité, ce n'est plus vivre, c'est étouffer.

  • DCCCI. - La Curée, d'Emile Zola.

    Lire La Curée quelques mois après L'Argent, c'est un peu comme aller au cinéma pour un prequel de n'importe quelle saga intergalactique à rayons lasers. C'est ce qui vous permet de comprendre, en quelque sorte, la genèse du tripatouilleur formidable d'argent qu'est Saccard.

    "Genèse" est un peu exagéré : Saccard et son fils/femme préexistent déjà à La Curée, je pense, car le tome que j'ai pêché dans la bibliothèque parle dès l'incipit de la ville de Plassans : hasard des lectures d'une saga volontairement lue au bonheur des drames. Disons donc plutôt que l'on retrouve dans cette lecture les éléments annonçant ce que l'on lira bien 15 ans ensuite, ou ce dont on aura vu la résultante, comme d'une évolution dégénérescente, imaginée dans les interstices des tomes encore non lus.

    Pour le faire bref - moins Télérama car ici j'exagère - Saccard est un immense magouilleur de pognon, un escroc et un brasseur d'affaires tout aussi bien dans La Curée que dans L'Argent. Son fils, qui n'est jamais qu'une femme - c'est-à-dire un être veule, égoïste et attaché uniquement aux fanfreluches inutiles de la mode, annonce déjà son isolement hautain, un peu comme ce personnage chiantissime car bouvardien-et-pécuchien sérieux de Huysmans.

    En cela, il faut se rappeler quel est mon métier : la magouille, la bidouille et l'arnaque teintées d'un tantinet de manipulation (dans le respect de la réglementation et des normes éthiques s'entend). Voir donc après l'intense spéculation de la Compagnie du Mont Carmel les vasouillages de Saccard aux moments où Paris se trouait de boulevards est tout aussi passionnant. Ah, le roué. Et dire qu'à gagner de l'argent on n'a que peu inventé depuis !

    Bon, sinon, les amours de sa femme et son fils m'ont un peu indifféré.

  • DCCC. - Le Chat Piernik.

    Cela faisait un an que nous étions ensemble, et six mois qu'on me tannait à propos de chat. Noël venait, et Noël est un carnage pour les responsabilités morales : la dernière fois où l'on devra tenir des engagements moraux, avant que de se promettre définitivement, à la nouvelle année, de n'être plus qu'un parfait salopard.

    Ma soeur étant là et lui ne l'étant pas, nous en profitâmes pour traîner dans les petshops sur les quais de Seine. Le matou était cher, et qu'ils aient des grands yeux mignons et le poil soyeux ou non, le prix des chatons m'étouffa quelque part. Une courageuse décision fut prise : quel droit avais-je à choisir seul le petit être qui allait partager son pissat avec nous ? Et puis claquer 1500€ pour un bouffeur de croquette, ça me dérangeait quelque part, alors qu'on peut s'offrir un Somalien pour 10€ par mois.

    Machiavéliquement, je me dis que le cadeau serait plutôt le matos du matou : meilleur moyen pour dire que je n'étais pas contre la gent féline et ouvert à toute discussion, tout en laissant  la responsabilité de la vraie dépense et du vrai achat à mon Scrat personnel. Gniark gniark ricanais-je en mon petto intérieur.

    Nous allâmes donc Frangine et moi, guillerets et mutins, dans un magasin sis non loin de la BNF, qui fait dans le matos à bestiaux et la plante verte. Achetâmes pour une blinde de terre à crotte, boîte à crotte, ramasse-crotte, anti-odeur de crotte, collier pour producteur de crotte et griffoir à pattes crottées. Et nous retrouvâmes un soir d'hiver à traverser le parquet de la BNF sous une neige glaciale, chargé d'outils divers qui m'incitaient à me demander s'il n'eût pas fallu aussi acquérir un époussette-crotte pour les poils du petit animal. Je vous assure que traverser sous la neige le parquet de la BNF est tout aussi héroïque que la traversée du Zambèze par Stanley, à moins qu'on ne compte pour rien les pertes et fractures envisageables : fémur, tibia, péronnée, coccyx, vertèbre C3, vie.

    Noël arrive, et le matos à crotte, enturbanné comme l'usage le réclame, fit sensation.

    Et là commença l'interrogation existencielle préliminaire à toute acquisition sérieuse : qui va prendre mon argent et me faire penser dans l'heure que je me suis fait arnaquer ?

    Nous étions d'accord pour nous dire qu'un producteur de crotte, même chaton, à 1500€ net vendeur, ça faisait un peu cher du mètre carré. Il y avait bien ces associations, qui vous proposent du chat sauvage à l'adoption, mais j'avais - suis-je égoïste - quelques interrogations quant à la résistance de mon canapé et de mes fesses aux griffes acérées d'un Raminagrobis habitué à bouffer du clochard pour survivre. Mon plan machiavélique fonctionnait à merveille : ne restaient plus que deux solutions, abandonner ou la SPA.

    Ce fut la SPA. Crotte.

    La SPA de Paris, la vraie, celle où ça pue et ça geint, pas les bureaux, est en banlieue, sur le C, à Gennevilliers. Rien qu'y aller pour le bourgeois bedonnant que je deviens, c'est Mongo Park découvrant les sources du Congo. Bref, nous y allâmes un soir.

    Faut dire que c'est pas mal fait. Chaque chat est dans une cage, ce qui réduit le risque d'égorgement, et sur chaque cage il y a un dossier, du genre que je pouvais faire durant mes années conseil : câlin, dominant/dominé, griffe, propre, etc.

    Un chat dans une cage plus grande m'a marqué : à peine étions-nous entrés dans l'abri qu'il bouffait la cage et sortait les griffes à vous faire comprendre que l'air qu'il lacérait mourrait vraiment. Vrai : il ne fendait pas l'air, il le tronçonnait, et s'il avait pu faire de nous la plus sanglante des charpies, ç'eût à peine été le début d'un plaisir pour lui.

    Le dossier disait qu'il était un tantinet fragile, et qu'il lui fallait une grande maison, avec jardin, sans grillage, un bois à côté et pas d'enfants à moins d'avoir un abonnement aux Pompes Funèbres de Paris. Le délicat animal était potentiellement dominant et un brin indépendant. On se demandait s'il griffait, la possibilité n'était pas exclue.

    Je sentis monter en moi une confiance inquiète dans la pertinence des dossiers. Je me dis que dans ce repère d'amateurs d'animaux et de felixculteurs pouvaient naître des plans plus machiavéliques que les miens, du genre à faire adopter un minet répondant au doux nom de Léviathan par un couple de pédés un brin intrépides pour leur apprendre la vie à ces enculés.

    Ma moitié, confiante, continuait de mater les matous. Bon, il y eut bien une petite chose rousse et blanche et de sexe féminin qui m'attendrit. Mais le dossier disait qu'elle pouvait griffer, oh, trois fois rien, juste de temps en temps par affection. Je voyais déjà le canapé ressembler à Rome après le sac d'Alaric et nos restes putréfiés où trônerait un chat à l'air innocent. Je goûtais déjà la reconstitution grandeur nature du martyre de Saint Pothin, évêque de Lyon, éventré par les fauves aux environs de l'an 100. Je me demandais quel mausolée on offrirait à nos restes et si le Pape nous accorderait la palme du paradis. L'épitaphe aurait sûrement été : "Ils avaient si bon goût, Cyrcée".

    Bref, même pas en rêve.

    Et là nous le vîmes. Enfin, entr'aperçûmes à travers le grillage : il bâillait, et alla pisser un long jet jaune dans le bac qui servait de litière. Auguste et prémonitoire vision de notre relation future. C'était un bête chat noir, à la queue raccourcie de plusieurs centimètres, avec une cravate de smoking blanche. Sobre, efficace, une petite bouille ronde et, ce que j'ignorais alors - ô innocence - doté d'une quantité de poils phénoménale.

    Mais la SPA se fermait, nous fûmes chassés. Dans le train du retour, j'hésitais encore pas mal entre la rouquine, la vicieuse qui griffait (un vieux reste de sexualité mal exercée j'imagine), et le doux père qui pissait là où il fallait, était dominé tout plein et câlin.

    Le lendemain, nous étions à l'aube et à deux devant les grilles de la SPA. Et que je te fonce, et que te récupère Piernik et que je signe les papiers. Car la terreur des carpettes venait d'être baptisée : Moundir, originellement, elle devenait Piernik, ce qui est largement mieux pour les amateurs de cuisine polonaise.

    Il faut savoir que ma tendre moitié et néanmoins tortionnaire exigeait qu'on usât d'un nom polonais. Une sombre histoire de gènes, rapport au plombier polonais et ses errances dans les mines de Lorraine. Toute ma capacité de manoeuvre fut dans ma possibilité de prononcer le nom. Car Sobieski ou Solidarnosc, contrairement à ce que croient tous les journalistes qui n'ont jamais eu en lettres que les trois premières de la culture, ça se prononce uniquement après un entraînement intensif qui vous donnera à la fois l'impression de patauger dans la vodka et de chuchoter dans des plaines de loess aux herbes soulevées par les pas légitimes des bisons européens. Le polonais, ça ne se prononce pas, ça se chuinte, tak ?

    Piteux, je suggérais donc Copernic, rapport à la nationalité de l'un et à la robe noire de l'autre qui rappelait un tantinet les questions sidérales du premier. Du Polonais, vous suivez ?

    Mon mari, tout en sobriété, hésitait entre un Stanislav-Augustus Poniatowski et un Maréchal Josef-Pilsudski. Et vous croyez que c'est prononçable ? Grossière erreur, bande de béotiens ignares des chausse-trappes qui se masquent dans les plus simple L de la langue polonaise.

    Bref, de fil en aiguille, nous en vînmes à Piernik : ça se prononce, et c'est bon, le Piernik - c'est un petit gâteau de pain d'épices en forme de coeur, de la taille d'un Napoléon (si vous étiez aussi vieux que moi, bandes d'analphabètes, vous sauriez ce qu'est un Napoléon, que le diable vous empapouète), enrobé de chocolat noir. Noir comme le poil du producteur de crottes dont nous considérions l'acquisition et polonais comme ma moitié le souhaitait. Victoire. Consensus. Après un siècle d'incompréhension, le retour de la paix et de l'aménité entre nos deux beaux pays.

    Piernik acquis s'en alla donc dans un sac à crotte-producteur dont nous avions fait l'acquisition juste avant. Un de ces sacs souples, tout-terrain et discret car peint façon camouflage de safari (on y met un fauve quand même) et d'une étoile en strass (Priscilla folle du désert attitude). Même pas foutu dedans le bestiau se met à hurler à la mort, au point que l'agent de la SPA nous regarda, torve, doutant déjà de notre capacité à élever un simple protozoaire, subodorant certainement déjà le trafic d'organes félidés nourris aux croquettes premier prix, ou un complot pédé-Galliano pour lancer à la prochaine collection automne-hiver le slip en peau de félin sur armature de formulaires d'adoption SPA.

    Bref, l'homme s'éloigna pour revenir avec ce qu'au bureau on appelle une boîte à archives et ce qu'ici on semblait désigner comme un outil particulièrement étudié pour porter des producteurs de crotte, car il était bleu et doté d'une poignée. Nous étions dubitatifs, mais si l'homme de l'art nous l'affirmait en crachotant, quoi dire ?

    Le chat fila dans le classeur en plastique. Bizarrement, il se laissa faire. Depuis, il a appris à se méfier, et, chaque fois qu'on essaie de le fourrer dans sa caisse - pourtant quinze fois plus grande - il se tient des pattes aux rebords de l'entrée pour ne pas pénétrer dans ce trou béant qui sent la peur.

    On prend donc le dossier et le chat dedans, et rejoignons le RER. Vingt minutes d'attente, rien que de très normal à Paris. Le chat tangue dans la boîte qui fait des soubressauts, posée au sol entre mes jambes. Le train arrive, nous montons, posons la boîte sur un siège. Une petite truffe inquiète sort par l'un des trous servant à respirer (ou à prendre la boîte à archives, selon l'usage), mon mari qui fond déjà d'amour pour l'animal glisse l'index pour le caresser et le rassurer. Le train roule.

    Dix minutes plus tard, nous sommes aux bords de Paris. Le chat miaule de terreur depuis un bail déjà. On le sent qui se tourne et retourne dans la boîte, frappe la tête contre la paroi, gratte le plastique. Je suis inquiet.

    Avenue Foch : il devient fou, il griffe la paroi en cherchant à agrandir le trou. Il hurle à la mort. Mon mari essaie de le rassurer en glissant un doigt pour le caresser. Je panique complètement. Le chat lui bouffe le doigt, sectionne au moins deux artères, ca pisse le sang et on n'a pas de mouchoir.

    Pont de l'Alma : la truffe du chat sort complètement par le trou déchiré de la boîte, la peau arrachée. On ne sait plus trop à qui appartient le sang qui coule. Là, terrorisés, on se contente de regarder en maintenant la boîte pour qu'elle ne tombe pas.

    Invalides : le monstre hystérique entame le trou avec ses dents, deux canines longues et fines tachées de sang. La boîte tremble formidablement.

    Ça pue la sueur et la pisse d'animal terrifié. Nous nous regardons avec juste une once d'affolement dans les yeux en se demandant comment paniquer plus encore.

    "Putain il va sortir on va le perdre !"

    Je me demande comment choper au vol un animal de cinq kilos fait uniquement de griffes, de dents et de peur à l'état pur. J'imagine déjà nos visages déchiquetés et nos entrailles répandues sur le sol, pendant que nous trébuchons dedans en courant derrière le monstre. Je rappelle ici au Lecteur que jusque là je n'avais pas eu un seul animal de compagnie.

    Saint-Michel : une tête couturée de sang, faite uniquement de dents et de blessure, apparaît un instant par le trou de la boîte.

    Austerlitz : nous devons descendre là. Juste avant l'arrêt, dans un hurlement, le chat sort toute la tête et une patte de la boîte et commence à tirer pour s'extraire.

    Sans réfléchir, à mi-chemin entre la panique et la terreur, quelque part vers l'affolement, je prends la boîte et le fout la tête la première dans le sac de pouffe-à-chat que nous avions amenés. Le sac reste ouvert, la boîte dessus. La bête doit être à l'envers, le cou à demi cassé dans le sac et le reste du corps encore dans la boîte. Clairement, ça l'a sonné.

    Nous courons dans les couloirs du RER jusqu'à la 5. Nous ne sommes pas arrivés au quai que je le sens qui sort de son étourdissement. Un feulement formidable sort du sac, quelque chose qui vient du plus profond de l'Armaggedon. C'est le cri de toutes les légions infernales, de toutes les souffrances de l'Enfer, de toutes les rancoeurs démoniaques qui monte. Le grand Satan s'arrachant de sa gangue de glace, au fond de la Malebolge, pousserait ce hurlement terrible.

    Nous ne savons plus quoi faire. Nous n'avons rien pour tenir le chat. Nous savons très bien qu'un transfert complet de la boîte au sacapouffe conduirait à la destruction de l'univers, à la fuite du chat et au procès par la SPA. Déjà nous nous imaginons l'animal coincé entre deux rails de métro, Paris bloqué, nous au poste.

    Je me mets à secouer le sac, simplement parce que je ne vois pas quoi d'autre. Dans le sac infernal les cris lamentables cessent, peut-être étouffés par le sang, l'odeur méphistélique de la merde et de la sueur ou simplement la force inexprimable des cristaux imitation diamant du sacapouffe. Dans les remugles de l'horreur, le grand Ctlhulhu semble se taire. Soit mort, soit sonné et cherchant son équilibre.

    Clairement, je m'en fous. Je ne veux que survivre. Eviter qu'Astaroth sorte du sacapouffe pour se venger de moi en me faisant remplir éternellement des déclarations fiscales. J'agite en cadence le sac dans le métro, puis en courant dans la rue jusque chez nous. Le bras me tire, le bras me saigne, mais je sais inévitablement que tout arrêt signifiera que Belzébuth retrouvera son équilibre dans sa fange infecte, et qu'il voudra sortir. Et se venger. Les mouches jailliront de sa bouche pleine de sang et de poix pour recouvrir le monde. Le silence qui sort du sac n'est plus un silence normal. C'est celui d'une lande déserte, sinistre, poussiéreuse. Il a le poids de pierres tombales qui tombent au sol, la pesanteur infinie d'une condamnation définitive. Dans ce silence, l'Humanité est condamnée. La Terre est condamnée. L'Univers est condamné. C'est l'attente d'une résolution déjà prise et sans solution.

    Nous courons, désespérés, dans la rue qui n'en finit pas de descendre. Nous arrivons. Je Le sens qui s'habitue au tangage, et qui cherche et se tord et griffe et mange le sac pour hurler Sa vengeance.

    Nous cherchons la clef. Ne la trouvons pas. Recherchons. La trouvons. Je n'arrive pas à ouvrir. Il me remplace. D'un coup de rein, on Le sent qui s'est redressé et prend la dernière inspiration avant l'Instant.

    La porte s'ouvre. Je jette le sac, il ôte la boîte, arrache les lambeaux et perd un autre doigt.

    Dans un feulement dantesque, Ca sort. Titube, la fourrure maculée de pisse, puant la haine et la terreur. Ca tangue vers le salon, hésite, et va se planquer sous le placard de la cuisine.

    C'est ainsi que le Chat Piernik est entré dans notre vie.

    Depuis, il se venge.

  • DCCXCIX. - Le nombril d'Ubu.

    Les statistiques sont une chose fascinante, et maintenant que j'essaie de me remettre à la bloguerie, je découvre soit que ce site a de nouvelles fonctionnalités, soit que je sais mieux me servir d'internet, ce qui montre que l'on progresse toujours un peu. Chose rassurante, à cet âge où je vieillis et sens les rides monter à mon visage.

    Bref. Alors que j'ai été complètement absent d'internet, ou tout comme, depuis plusieurs mois, je découvre avec amusement qu'en août 2012 370 visiteurs sont venus par là, parfois plusieurs fois puisqu'il y a eu 2 024 visites, soit en moyenne 5.5 visite / individu. Sans grande surprise, les pics sont en fin de semaine ; j'imagine que la glande sur internet est rendue plus propice par les veilles de congés et ouiquennedes.

    La page principale du blog est la plus consultée (17%) ce qui n'est pas une surprise non plus. La page consacrée à Thérèse Raquin a eu une petite poussée qui sent l'acnée ou la préparation de rentrée scolaire, je ne sais pas trop.

    77% des visites sont dues à des recherches directes, genre le lien HTML enregistré dans les favoris. Fichtre ! des fidèles ? mais ils sont malades ?

    Autre chose amusante : pour ceux qui sont venus par l'intermédiaire d'une recherche du type mots-clefs sur Gogol ou autre, 26% cherchaient des informations sur les bourreaux, André Obrecht ou la peine capitale. C'est rassurant de se dire que mes lectures de l'hiver dernier font de ce blog une référence sur la peine capitale.

    Chose moins étonnante, le hasard étant une chose pilotable, 7% des égarés par ici cherchaient des choses sur les dahu et leurs liens étranges avec Jules César. Je dois n'être pas le seul à avoir lu la Guerre des Gaules, faut croire.

    Pour finir, 3.5% des visites sont dues à l'art de la réparation des mantilles en voile de coton, et là je sèche.

    Vous laissant rêvasser sur cet hasard de l'internet, je vous prie, cher Lecteur, d'agréer l'expression de mes sentiments les meilleurs.

  • DCCXCVIII. - Dans la forêt de Sherwood.

    Le plus délicat quand on fait de l'accrobranche n'est pas nécessairement de se trouver à l'aube d'un samedi, enfagoté de ces vêtements dont on a systématiquement honte et que l'on garde planqué dans un tiroir sous le lit, loin du placard habituel, pour les grandes occasions qu'une telle vêture demande : la cueillette de la fraise sous la pluie à Cambremer, les déménagements et la Fête des voisins. On survit à cela, même lorsque l'on voit que le reste de la clientèle, forcément aguerrie comme cette digne dame de soixante ans qui a pensé à prendre des gants de jardinage tellement design qu'on les croirait aérodynamiques, porte des vêtements sportouère, du genre avec le pantalon bien taillé, le tissu technique et les trous prévus pour la transpiration - ce qui vous renvoie vous dans une caste entre le clochard et le sac à patates.

    Non, en fait le plus délicat n'est pas non plus de négocier avec vos deux compères : plein d'enthousiasme, vous vouliez tester d'office au moins le parcours orangé ou un tantinet rougeoyant sur les bords (le noir, même pas en rêve à entendre les hurlements qui passent dans les arbres), eux, prétextant une pointe d'inquiétude vertigineuse, préfèrent le parcours gardénia délavé ou carte vermeil. Pestant, vous acceptez en vous promettant in petto de les traiter de tafiole dès que possible, pour vous retrouver au bout d'un atelier ou deux à faire le grand écart sur des rondins, rouge et expectorant les dernières ressources de vos poumons, pendant que les deux timorés dansent en chantonnant l'air de Spiderman, passant tranquillement d'un câble de fer à l'autre. Même pas.

    Non, le plus délicat, c'est bien quand à l'issue du parcours "Maison de retraite", arrive la première tyrolienne. Un modeste 300 mètres, et en plus vous passez le premier : je vous rappelle que le bravache habillé comme le roi Lear, c'est vous. Qu'importe. De la dextre, vous accrochez l'engin, vous cherchez s'il faut se lancer assis ou façon Weismuller années 30, et, d'un coup de fesses replètes que rippe le rebord de la plateforme, vous vous élancez.

    100 mètres, tout va bien. Vous hurlez raisonnablement. C'est qu'on est cadre supérieur et bourgeois.

    200 mètres, vous commencez à tourner sur vous-même en accélérant. Tout fait semblant d'aller bien. Pour la galerie, vous hurlez un peu plus fort. En tournant, ça fait un effet de résonnance amusant et instructif pendant que votre corps boudiné passe à toutes berzingues entre les arbres indifférents, mais dont vous vous demandez, dans un sursaut de lucidité à peine inquiète, si les traces rouges sur les troncs sont bien de l'écorce.

    300 mètres. Vous ne hurlez plus, vous venez de vous prendre en pleine gueule le tronc d'arrivée, et, blême, vous vous apercevez que vous n'êtes pas parvenu à chopper le bout de secours pour rester dignement collé façon blatte audit tronc.

    Vous repartez en arrière.

    Vous redescendez la moitié de la tyrolienne.

    Vous vous retrouvez à 150 mètres de l'arrivée, suspendu au-dessus du vide, c'est-à-dire une vallée dont les feuilles commencent à trembler, les bêtes fauves venant à la curée. Les deux imbéciles sur la plateforme ont mal aux côtes de rire. L'espèce de garde-chasse / agent de sécurité n'arrive plus à hoqueter tant il se marre, quelque part dans la broussaille, loin sous votre cul tronçonné par le harnais de sécurité. Là on se dit que la cueillette des fraises à Cambremer c'était pas si mal.

    Vous vous retrouvez donc à 150 mètres de l'arrivée, en train de vous tracter sur le câble, pour tenter de vous hisser jusqu'à ce putain d'arbre, les doigts sciés par l'acier, maudissant votre amour du pâté et des gâteaux apéritifs, aussi rouge que votre ticheurte.

    Je mentirai en omettant qu'une fois arrivé à l'arbre, loupant le filin, vous êtes revenus 15 mètres plus loin. C'est que la nature est taquine, et que les maths veulent pour une sinistre raison qu'une corde tendue entre deux arbres facétieux, c'est creux au milieu.

    Deuxième tentative : vous vous écroulez enfin sur la plateforme, les fesses toujours discrètement soulevées par le harnais.

    Ca, c'est délicat.

    Alors après, les 8 kilomètres en kayak sur le Loing ? De la rigolade ! J'ai fait Sherwood, moi !

  • DCCXCVII. -Citation d'agapes.

    J'ai beaucoup aimé cette phrase, à la table d'un jeudi soir, qui disait qu'on était beau à 17 ans comme on l'est nécessairement à cet âge. Il y a une évidence de la jeunesse, jamais trouvée ni sue quand j'aurais pu en profiter, et qui me fait trop souvent tourner les yeux lors des promenades conjugales. On m'engueule à raison - mon mari est beau - mais quand même.

    C'est dommage de n'avoir pas eu 17 ans.