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  • DCCXCV. -Blague facile : "En passant par la Lorraine..."

    Premier constat : je ne suis pas sûr que tous les auteurs d'histoire régionale soient des plus convaincants, à moins de faire preuve d'un chauvinisme parfois un peu lassant, surtout lorsqu'il s'agit d'égrener les vies admirables des célébrités locales, ou de parler de "nous" lorsqu'il ne s'agit jamais que des habitants d'une région.

    Région qui était la Lorraine en l'état, puisque j'évoque ici l'Histoire de la Lorraine, de Jean Vartier. On sent que ce monsieur, que je soupçonne va savoir pourquoi d'être un sexagénaire rondouillard un brin content de son sort (je peux me tromper cependant), s'efforce de prouver l'existence d'un Génie lorrain, ce qui n'est pas évident pour une région dévastée et revastée par les guerres à partir du XVI° siècle.

    Ceci étant, c'était pour la bonne cause : n'être pas totalement ignorant alors que ma moitié m'emmenait dans une de ses régions préférées. Nancy-Metz en deux jours, s'il vous plaît, entre des ardoises épatantes constellées de cochonnailles locales et de fromages qui laissent un souvenir impérissable au voisin quand vous ouvrez la bouche, et fête de la mirabelle à Metz.

    Force m'a été de l'avouer, c'est pas mal comme région. Ca m'arrache le coeur et ma moitié triomphe déjà en défilant à grandes enjambées, chantant les hymnes locaux devant un chat terrifié.

    Ceci étant, pourquoi y a-t-il autant de clubs privés à Metz ?

    Messins sont raides

    dit le proverbe, y paraît...

  • DCCXCIV. - En travaillant, en s'étonnant.

    J'ai toujours été perplexe devant ces personnes qui, dans une entreprise d'une centaine de personne où tous se connaissent et où l'accès à l'information demeure important, mettent des mots de passe à leurs fichiers Excel ou Word afin qu'on n'en puisse voir le détail...

    Encore un coup de la franc-maçonnerie, j'vous dis, moi.

  • DCCXCIII. - Suttree, de Cormac McCarthy.

    Il arrive qu'on achète un livre à cause de l'auteur. Il paraît même que c'est fréquent. Et il se peut aussi que cet auteur vous soit connu à cause d'un film, on ne rend pas suffisamment hommage au grand écran, ce fossoyeur de culture et ce destructeur de neurones à coup d'explosions hormonisées, qui vous fait tout de même vendre des centaines de milliers d'exemplaires grâce à un simple petit nanard des familles, forçant les pauvres maisons d'édition à renvoyer à l'impression une nouvelle qu'elles croyaient oubliée au cours des digestions moroses d'un printemps pas forcément follichon.

    Je suis de ces victimes : McCarthy, j'avoue, je l'ai connu grâce aux Frères Cohen, ce qui n'est pas rien. Je l'ai reconnu ensuite grâce à Vigo Mortensen et son interprétation dans La Route. J'ai alors lu quelque chose comme No Country For Old Men, La Route et Méridien de sang. Sciant. À se taper le cul par terre d'indignation tellement c'est irritant ces bouquins bien écrits qui vous prennent à la gorge et vous fouaillent les intestins.

    Suttree c'est autre chose. C'est dommage. J'avais l'impression d'une recette remise sur la table. Un peu comme quelqu'un qui serait arrivé à vous faire coup sur coup trois soufflés miraculeux, quelque chose de léger, d'aérien, de sublime à vous faire croire en l'existence du bon Dieu et à l'intelligence des femmes, et qui vous amène au dessert une chouquette rance même pas gonflée et à la crème aigrie d'avoir attendue sous les champignons d'une cave honteuse.

    Bon ben c'est quoi, Suttree ? J'sais pas trop. C'est l'histoire d'un gars qui... ben qui... qui quoi ? Qui vit dans le Tennessee des années cinquante, a fait de la tôle, clabaude au bord d'une rivière visqueuse, se soûle parfois et d'autres a un peu de moralité américaine à la mon p'tit gars. Les effets de description de la rivière semblent revenir de loin en loin, on la sait toujours visqueuse et l'on sait qu'elle sera encore visqueuse et épaisse comme de la bave à la description suivante dix pages plus loin. Bref, on s'égare et ça traîne un peu sur les bords sans ce qui semble être une nécessité.

    Je découvre que ça a été son premier bouquin publié. Franchement, je suis heureux qu'il ait écrit depuis.

  • DCCXCII. - Canicula pereo. Sed canis ?

    Cher, admirable et ineffable voisin,

    Je me permets d'un doigt hésitant de m'adresser à toi qui, comme moi, dans cette rue ébouillantée de chaleur où les fenêtres vacillent dans l'air vibrant d'autres voisins à notre image, guettant le plus léger brimborion d'atmostphère sous la touffeur épaisse de l'été pendant qu'aux tréfonds de leurs logis oscillent les lumières de l'émission du soir et les vapeurs des pâtes premier prix de chez Lidl, oui, toi, mon semblable, mon frère - car tu partages a priori un nombre de chromosomes sensiblement identique au mien - qui, alors que les voluttes du sirocco s'épanchaient sur la capitale prise de pâmoison à chercher son éventail d'une main tremblante et néanmoins moite pendant que les litres de sueur lui dégouttent du front jusqu'au creux des reins, là où l'élastique du slip une fois mouillé n'arrêtera pas de vous gêner toute la journée à force d'humidité salée, allait quêter (tout comme moi, coquin !) un tantinet de fraîcheur, espérant qu'un Zéphyr mutin, brusquement tombé des cieux, viendrait nous bercer la joue d'un souvenir de printemps (moi dehors sur mon balcon où stoïque j'affichais ma poitrine virile et néanmoins replète bien que mâtinée d'un soupçon de calcaire échappé du fer à repasser que depuis une heure j'exténuais sur des chemises atones), tu te disais "eh bien si c'est comme ça, allons promener Médor".

    Promener Médor, la belle affaire. C'est vrai que Médor a chaud, et qu'il crève tout autant que nous de chaud, l'animal, ouh qu'il est beau le Youki. Et puis Médor est un au moins un beauceron ou un dogue allemand, à moins que dans ses gènes canidés ne traînent les restes aventureux d'une relation étrange entre un percheron ou un shire avec une dobermane capable d'amours surprenantes, bref un mastar qui a chié une crotte énorme en plein dessous mon balcon, fèce que se sont empressé de faire voltiger en crottines friponnes les voitures qui ne manquent pas de circuler même à 23h juste pour le plaisir de nous réchauffer l'atmosphère dans l'éventualité où on n'aurait pas remarqué qu'il y a canicule.

    Pas n'importe quelle crotte, hein. D'ici je la vois. Monstrueuse. Suintante, noire, si odoriférante qu'on voit autour le cercle des mouches qui s'approchant ont brusquement défunté ou été prises d'une affectation pathétique pour la chaussée, ne pouvant qu'avec peine soulever leurs ailes mignonnettes dans les remugles pestilentiels de la chiée infecte de ton clebs, périssant finalement, écrasées par les fumets poisseux qu'on voit retomber de chacune des sous-crottes que ces voitures imbéciles s'amusent à étaler tout le long de la rue.

    Rien que d'ici la traînée, hors rivières accessoires, doit bien faire un mètre. On se croirait après un passage de la Garde Républicaine, sauf qu'au moins le crottin ça sent la plus belle conquête de l'homme, et ce n'est pas la femme.

    Et ça pue, cher voisin, ça pue. Toute la rue emboucane. Non seulement on cuisait, maintenant on étouffe. Je ne sais vraiment pas de quoi tu as pu nourrir ton monstre du Gévaudan, mais je te soupçonne d'être un peu humoriste sur les bords et de lui avoir gâvé l'estomac depuis plusieurs semaines des nourritures les plus robustes et les plus génératrices d'odeurs pestilentielles et définitivement mortelles. Après tout, les chiens, ça a toujours aimé les choucroutes au saindoux avec oignon pas cuit, ou les vieux poivrons purulents de champignons bactéricides.

    À moins que tu ne travailles à l'Armée, dans quelque service secrètement chargé de créer des bombes à odeur, les armes nucléaires du tarin, le genre qui te dévaste une cité d'un pet, et que tu avais ramené pour te détendre du travail à la maison, histoire de s'occuper entre le fromage et le reportage exclusif sur la canicule au jité du soir. Et zut, Médor s'est enfilé le Tomawak et c'est Beyrouth dans la rue, hein ?

    Après tout c'est vrai, quelle perte d'énergie, à ouvrir les fenêtres en pleine canicule, le soir, alors qu'on pourrait rester cloîtrés chez nous à profiter de notre sueur et des derniers renvois de la poubelle qu'il faut vraiment sortir et on va arrêter de déconner avec ça hein ? Je trouve même délicate ton attention, comme ça, de s'inviter chez nous, pour partager un peu de ton chien et des matières infectes qu'il arrive à faire mariner dans sa panse gargantuesque. C'est vrai que la ville moderne détruit la vie de quartier, et qu'on ne se connaît plus entre voisins. Toi, maintenant, je t'ai repéré, je te rassure.

    Bref, cher voisin, je te jure que si je te retrouve, je te la fais bouffer, la crotte de ton clebs, et le chien avec.

  • DCCXCI. - Canicule tragique à Colombey.

    Un mort ?

    Tout cela simplement pour s'interroger sur la pertinence des propos tenus dans les journaux.

    Il n'est cependant pas inutile de pouvoir se reposer un instant sur les bords de Seine avec ce qu'on a pu trouver chez l'épicier du coin. Un peu d'anglais - les amis que nous hébergeons ne sont pas d'ici, ça arrive - et un peu de vin tandis que les bateaux-mouches circulent à grands renforts de projecteurs. Ils goûtent les andouilles de Guéménée que nous avons prises, un peu pour leur faire peur, et nous nous apercevons alors que nous en sommes en plein phénomène Unesco : le repas gastronomique des Français - un bon millier de personnes assises en bord de fleuve, trinquant et papotant. Doulce France.

    Allez, cet hiver on fait pareil à Varsovie.

  • DCCXC. - Algérie again.

    Chez mes parents, il y a parfois des documents sur l'Algérie. Non que ce ne soit pas facile d'en parler, ou même que ce soit du regret. Comme dirait ma mère, c'est loin, c'était il y a cinquante ans, c'est du passé maintenant. Et que veux-tu qu'on en fasse ? Y retourner ? Pour quoi faire ? Non, tu n'as pas envie d'y retourner de toute manière. Ca a trop changé, ça sert à rien.

    Ca ne sert tellement à rien qu'il y a quelques années de cela, lorsqu'au travail on m'a demandé d'aller quelques jours à Alger, j'ai au départ refusé. Ca ne sert à rien, et je n'ai pas envie d'y aller, là-bas. Même si je ne suis que la très lointaine deuxième génération : ma mère est partie de là-bas, elle avait treize ans. Puis au travail on m'a dit que ce serait très regrettable de n'y pas aller. De refuser. Alors j'y suis allé. Et, conséquence nécessaire du mythe, c'était tout comme dans mes "souvenirs". C'est-à-dire ces souvenirs qui ne sont pas les miens, mais qui sont en moi - et qui sont du passé qui a continué de vivre avec l'Histoire jusqu'à maintenant, évoluant, se déformant avec le temps, l'espace, les technologies, jusqu'à devenir l'Algérie d'aujourd'hui, dans les mentalités des derniers "vrais" pieds-noirs de ma famille, au-delà de l'amertume qui vient aux plus vieux. Ce voyage, c'était la vitrine du souvenir, devenu poussiéreux, comme des os desséchés sous le soleil. C'était en quelque sorte la réplique exacte du fantasme et du mythe, et je n'ai pas aimé. Vrai, je ne veux pas y retourner. Après tout ça ne sert à rien.

    Avec le cinquantenaire de l'indépendance, on retrouve des magazines chez mes parents. Conservés un peu pour moi quelques mois, puisque maintenant que je les ai parcourus, on m'a dit qu'on pouvait les jeter. C'est toujours étrange de voir L'Express tenter de revenir à l'époque de Mauriac et Camus quand tous les mercredis on découvre ses nouvelles affiches tonitruantes sur les complots franc-maçons ou l'or des pharaons - bref, des profondeurs de journalisme. Tenter tellement que tout ce qu'il est possible de faire est de republier des textes de l'époque, sans appareil critique, sans commentaire : statues indéboulonnables, vitrifiées, ou incapacité critique assortie d'une nullité intellectuelle complète ?

    En parcourant ces papiers, en-dehors du point familial, je retrouvais mon malaise algérien. Si on résume ce qu'on trouve depuis quelques années sur la guerre :

    i. L'Armée était revancharde et voulait se venger de l'Indochine ;

    ii. Les pieds-noirs étaient essentiellement urbains et n'ont pas compris jusqu'au bout ce qui se passait : comme une politique de découverte du fait accompli ;

    iii. Les appelés ont majoritairement été des malgré-nous, qui ont participé à des choses qu'ils réprouvaient. Ceux qui parlent sont toujours hantés par ce qu'ils ont fait, mais en fait ils n'ont rien fait - ils ont vu faire ;

    iv. L'indépendantisme algérien est parti d'une demande (modérée) d'égalité des droits à une lutte armée.

    v. Les fellaghas pouvant être partout, l'Armée a mis en place une politique de terreur, que nous avons ensuite pu exporter avec le brio que l'on sait dans les nombreuses dictatures amies.

    Ce qui me choque toujours est que cette vision reste une histoire française de la guerre : au mieux on complète ces propos par une description des humiliations subies par les Algériens (les redditions des tribus, Sétif...) ou de la joie à l'indépendance. Mais qu'est cela, sinon en soit là encore une réaction à une histoire française ? Il y a un trou abyssal dans les histoires d'Algérie, c'est l'Algérien. On n'en sait rien, et à croire qu'on ne cherche pas à en savoir grand'chose. Comme si notre rapport à l'Histoire était encore teinté de colonialisme : l'Algérien est le barbare, il est en-dehors de l'Histoire, il n'est donc pas objet d'Histoire - sauf comme élément hystérique d'une foule qui va tuer les colons ou comme pauvre objet victime d'une Armée qui n'en était pas une.

    L'autre lacune reste sur les appelés. Ceux qui parlent sont toujours les malgré-nous. Les tortionnaires, les violeurs, bref les méchants restent l'Autre, celui qu'on condamne mais qu'on laisse faire. On enquête toujours auprès du papi qui a ramené des cauchemars. On ne demande pas à ceux qui ont ramené des colliers d'oreille. Je ne suis pas sûr qu'ils souhaitent parler, ceux-là. Mais pourquoi ne cherche-t-on pas du moins ce qu'ils sont ? Est-ce impensable de faire parler le malgré-nous bourreau, bref quelque chose qui ressemble à un collabo de l'intérieur, ou s'y refuse-t-on ?

    Il y a eu bien sûr Aussaresses et Massu, mais ce sont des généraux, des soldats. Un corps constitué, l'Armée, que l'on peut désigner et montrer comme une structure entière. Un fait social simple. Comment traiter encore dans l'Histoire le monstre qui est le voisin si gentil venant chercher sa baguette de pain ?

    Le boulot de l'Historien est de construire du discours structuré, et pour cela il reste la simplification. Mais pourquoi une telle simplification, au point que l'on ampute - que l'on caricature au-delà de toute mesure, et que l'on tranche des pans entiers sans même y penser, pour les laisser pourrir ? Dire que la guerre est trop proche me semble une fausse excuse. C'était il y a cinquante ans. Voilà déjà trente ans qu'on parle de mieux en mieux de la Seconde Guerre, et là on n'y parvient pas. Pourtant, ça servirait.

  • DCCLXXXIX. - Dans le train vers Valence.

    Le train qui s'en va vers Valence. Non, pas Valence en Espagne, mais en France. Il y a une Valence en France, même si tout de suite le simple fait de dire que c'est en France ôte tout espoir de movida ou de salsa sous les parasols d'Ibiza. Pourtant, Valence en Espagne n'est pas plus ibizesque que la française, mais c'est comme ça. À chaque fois que je corrige mon interlocuteur sur ce point, il y a comme un moment - un silence où le cerveau s'habitue, dans une légère brume de désappointement. La conversation, qui allait partir vers les langueurs espagnoles de la calor et rêver un peu sur les traces de Francisco Borgia (mais qui s'en fout qu'il y a eu unduc de Valentinois ?) à moins de s'égarer sur la fiesta, la bière et oulalah qu'est-ce qu'ils sont fêtards ces Espagnols mais que veux-tu c'est ça d'avoir vécu sous une dictature, freine brusquement pour se demander ce qu'il peut bien y avoir à Valence. Du vin. Du soleil. Et, de la colline de mes parents, un panorama qui m'est rare sur le Vercors d'un côté et la vallée du Rhône de l'autre. Il paraît qu'on verrait même le mont Gerbier des Joncs, par temps clair. C'est dire.

    Bref. Dans le train, donc - en première classe, avec cette agréable justification à l'orgueil "d'en être" le fait que c'était oh à peine trois euros de plus - je rêvais et bouquinais un livre de McCarthy. Arrivent ce que ma moitié appelle délicatement des putes à frange. En format mère et fille, brune sur le tout. Serrant au creux de leurs mains manucurées, comme une bite qu'on caresse de la paume, un fer à lisser. Désespoir. C'est qu'il n'y a pas partout des prises qui fonctionnent.

    Elles trouvent des sièges à côté de moi, s'installent, et se lissent copieusement la capillarité, tripotant leur aillephone de l'autre. Ce n'est que lorsqu'un peu trop de fumée s'échappe de leurs mèches qu'elles se disent qu'il faudrait arrêter. Elles repartent dans un sillon de parfum trop sucré et de cheveux brûlé.