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  • DCCLXXXVIII. - Thérèse Raquin, et l'Assommoir, et puis tiens encore, La Bête humaine, d'Emile Zola. Et puis Solaris, au passage.

    Je sais que j'écris souvent ces notes de lecture avec pas mal de retard, voire que j'en oublie souvent. Après tout, celle-ci ne tombe pas trop mal dans son retard, puisque nuos revenons de la très bonne exposition au Carnavalet sur le peuple de Paris au XIXe siècle (clic), où sans trop de mal j'ai retrouvé l'univers de l'Assommoir.

    L'Assommoir, il n'y a pas à tortiller, c'est du bon et du lourd. Une collègue, qui me voyait me hissant du métro à son perchoir, au deuxième étage de l'immeuble, le livre à la main et le souffle coupé par la graisse, me disait que c'était tout de même fatiguant, Zola : ses personnages qui s'enfoncent de plus en plus dans la misère et la crasse, et qu'à peine ils s'en sortent paf ils s'y enferrent plus loin encore pour finalement en crever, c'est désespérant et usant. Certes et nenni.

    L'Assommoir, on s'y prend, on s'y colle, et de toute manière ça vous colle aux pieds comme de la boue bien gluante dans les faubourgs de Paris. C'est de la tripe, et ça se bouffe comme un rien, n'est-ce pas, et on n'en peut que faire autre chose que suivre cette pauvre Gervaise durant quoi, quelques vingt ans, de sa jeunesse déjà pas bien follichonne avec ses chiards aux jupons à sa vie balancée de coups de poings en coups de poings entre Lantier et Coupeau. Coupeau, c'est l'ignoble, le pas beau, le franchement dégueulasse. Celui qu'on sent pas net depuis le début. Au moins, Lantier on devine tout de suite le serpent, celui qui s'installe auprès du feu et ronge. Mais Coupeau, rah, qu'est-ce qu'on a envie de le baffer. Et qu'est-ce que j'ai aimé le discours indirect libre. La préface d'Orgueils et préjugés me l'avait promis. Ici, point de préface - avantage des livres de poche publiés durant les années soixante - mais j'en ai eu mon soûl, et mon bonheur. On s'en gave. Au début c'est un peu perturbant, n'est-ce pas, mais peu à peu cela se glisse, cela se prend, et on est déjà sans le savoir avec Gervaise en train de se dandiner de gêne de peur que des copeaux d'or se collent aux pantoufles dans la tanière des Lorilleux.

    Bref, ceux qui n'ont pas aimé L'Assommoir n'ont pas trente-six solutions : l'excommunication ou le gosier droit sous l'alambic du Père Colombe. Vlan. Ca leur apprendra, à ces apaches.

    Thérèse Raquin, là, c'est moins ça. Déjà parce que je suis un garçon, et qu'un livre qui commence par un nom de fille, ça sent l'esbrouffe. Et puis c'est pas manque d'y croire, mais franchement c'est qu'une histoire de fille : elle aime pas, elle aime, elle tue, elle est malheureuse. Mimile disait dans son introduction qu'il ne cherchait jamais qu'à montrer des personnages tout à leur passion, entiers sentiments tendus à l'extrême. Ca, on le sent. Mais à force de faire du sentiment, l'action avec les chevaliers qui grimpent au donjon et les dragons qui s'enfuient, elle manque un peu, l'action.

    Thérèse Raquin, c'est un livre qui se lit comme une besogne. On se croirait d'ailleurs penché sur le comptoir de Thérèse, dans l'ombre glauque de son passage du Pont-Neuf. C'est humide, c'est lent, et ça essaie de rêver. À tout casser, avec le recul, on n'est peut-être pas loin de l'univers insupportable de Sanctuaire. Plus descriptif, plus naturaliste, peut-être. Comme si dès qu'il s'agit de passer au pur jus des sentiments, des passions, des nerfs, on avait besoin d'une histoire policière : Les Frères Karamazov et autres dostoievskismes ne sont pas autres choses. Mais Mimile était jeune quand il a couché la Thérèse sur le papier, et ça se sent, et ça se sent...

    Bizarrement et hasard de la pile de livres à lire qui est planquée sous la télévision, le livre suivant était Solaris de Stanisław Lem. Je parle de hasard car en fait ce livre n'est jamais qu'une continuité ou un répondant certain au bouquin de Mimile. Je ne sais pas si Stan dans sa lointaine Cracovie a parfois pu goûter d'autre vodka que la sienne pour s'aventurer du côté des alambics de Zola, mais on s'y retrouve un tantinet : exagération de l'imagination, bousculade des nerfs dans un univers qui reste celui du huis clos, qu'il soit au passage du Pont-Neuf ou près d'une planète à des parsecs de chez nous.

    Je n'avais pas vu le film avec le Docteur Ross qui reproduisait le bouquin de Lem : j'étais donc avec le seul préjugé que c'était un livre suffisamment de bonne tenue pour avoir inspiré un auteur hollywoodien. Ce qui est parfois un préjugé suffisant pour s'attendre à du boum-scraaaaatch-sgouiiing avec des épées laser, et donc être un brin désappointé quand, sortant de l'attente de Thérèse Raquin, je me retrouvais dans l'univers tout aussi carcéral et hystérique de Solaris. Ce fut presque long à lire. Je devais attendre trop du livre ; ou peut-être n'était-ce pas le bon temps.

    Quand on vous dit dès le début que Thérèse est une salope, il faut le croire : non seulement elle vous pourrit un livre, mais elle englue le suivant.

    Bref, tout ça pour dire quoi ? Qu'in fine j'en suis venu à La Bête humaine, toujours de Mimile himself. On est déjà treize ans après L'Assommoir (1877 vs. 1890 m'apprend Wikipédia), et la mécanique a remplacé l'univers de la Fabrique parisienne. Pour être honnête, où est-on ? A mi-chemin entre L'Assommoir et Thérèse Raquin. C'est du nerf, mais il y a du prenant. Il y a la chute de l'Empire, que l'on sent craquer, et ces êtres comme sortis du bois que sont Flore et Cabuche. Ca grouille, dans ce livre, ce ne sont qu'histoires secondaires qu'on essaie de suivre autour de ce qui n'est jamais qu'un thriller sordide, une succession de viols, de châteaux pleins de parties fines menées par les magistrats à rosette, d'assassinats et de morts. Sauf qu'en somme aucune de ces affaires n'est vraiment résolue - si ce n'est par la mort suivante - et que seule la débâcle semble satisfaire. La machine l'emporte, mais on ne sait pas trop pour quoi.

    Ce bouquin, c'est comme une chaudière de locomotive qui explose, mais dont l'explosion est figée. On déplace la caméra autour, on regarde des fragments du carnage, qui s'innocente de son immobilité.