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  • DCCLXXXV. - Le Carnet noir du bourreau, de Jean Ker et André Obrecht.

    André Obrecht n'est pas forcément le genre d'homme connu, ou du moins pas aussi célèbre que son oncle même pour ceux qui au détour d'un cours un tantinet appuyé d'Histoire de France en sont descendus jusqu'aux détails des faits divers des années vingt avec l'affaire Landru ou quand notre Administration républicaine prenait soin de fournir nombre de condamnés aux statistiques de l'amitié franco-allemande. Je crois que nos grands-parents se souviennent plus de Marcel Petiot et des Chauffeurs de la Drôme que de celui qui les a exécutés : lisant dans le métro ce livre noir au titre rouge (il faut bien alpaguer le chaland) que mon père vient de me donner, je voyais le papi à ma gauche pencher régulièrement la tête pour choper le titre. Au bout d'un moment, je lui montrais le titre, c'était plus simple. Le vieillard crut que c'était l'histoire d'un assassin.

    "Non, c'est la biographie de l'avant-dernier bourreau.

    - Ah bon, il y a eu des bourreaux ? Il raconte les exécutions ?

    - Oui, certaines, mais c'est aussi une façon de voir comment il ressentait et vivait ça. Pas toujours facile.

    - Il a dû tuer beaucoup de monde.

    - Plus de 300 exécutions.

    - Ca en fait des criminels.

    - Pas que ça. Vous savez, il y a eu pas mal d'exécutés durant la Seconde guerre ou la guerre d'Algérie.

    - Ah oui, les Allemands, c'est ça ?

    - Non, c'est Vichy qui fournissait.

    - Ah..."

    En quittant le métro il m'a souhaité de bien dormir malgré tout.

    Peut-être n'est-ce pas mal qu'on ne se souvienne pas des noms des bourreaux, ni qu'il y en a eu, en somme. Il y a quelque chose qui rend la peine de mort de l'ordre du théorique, et même si les sondages la souhaitent toujours pour les derniers crimes de fait divers (les tueurs d'enfants, les terroristes, etc.), le temps depuis l'abolition, et déjà avant l'effacement de la guillotine dans les cours des prisons en ont fait quelque chose de lointain, d'ignoré, et peut-être d'irréalisable. On peut toujours rêver.

    Officiellement, ce livre est de Jean Ker seul, un journaliste de Paris-Match, ce qui situe de très loin le niveau d'écriture. L'exécuteur est par tradition tout comme requis judiciaire astreint au secret professionnel. Ca augmente les phantasmes, ça réduit le délire. Obrecht, une fois l'abolition votée, a cédé aux instances du journaliste. Il semblerait que le livre ait été écrit sur la base d'entretiens ou de journaux intimes. Allez savoir - du point de vue strict de l'écriture, c'est très inégal, et j'ai eu du mal à savoir si les derniers chapitres étaient plus "bruts" du fait de l'âge avancé d'Obrecht à la fin de la rédaction (dans les 83 ans) ou simplement parce que Ker cherchait à éditer rapidement et a donc moins réécrit, patiné, amoindri, adouci, bref paris-matché le style qu'au début.

    Style à part, photos à part (bien évidemment qu'on les regarde avec l'envie du détail, la recherche de Weidmann sur la bascule pendant que Desfourneaux essaie de s'activer), un livre comme celui-ci amène à la réflexion : évidemment qu'Obrecht est un homme - évidemment qu'il a souffert du "préjugé" - évidemment qu'être le neveu de Deibler incitait à reprendre le flambeau (si j'ose dire). En-dehors de cela, Obrecht reste d'une franchise simple : il est devenu bourreau car ça payait bien ; il ne l'aurait pas fait bénévolement. Et l'exécution n'est jamais qu'un lieu de dédoublement de personnalité. Ce métier-là semble à la fois être celui d'une passion et d'une mise à distance au bord de l'insensible.

    Après tout, alors qu'il avait démissionné pour partir au Maroc, Obrecht est revenu à toute vitesse à Paris quand la place d'exécuteur est redevenue vacante afin de la réclamer : passion. Et, en bon ouvrier de précision, on comprend indirectement à travers quelques incises qu'il a travaillé à améliorer la mécanique : une fois, il indique qu'il l'avait allégée de 300 kilos, une autre fois il travaille clairement avec des services militaires pour en construire une nouvelle, destinée à l'Algérie. Passion, encore.

    Mais autant Obrecht serine à son honneur les chants de l'indignation patriotique quand il évoque la période de Vichy, où l'exécuteur principal envoyait le couperet sur des résistants, des communistes ou de simples mortels qui avaient eu le tort d'être au mauvais endroit au mauvais moment, et indique bien évidemment qu'il avait démissionné de son poste d'aide (pour reprendre le poste une fois la guerre finie), autant on note avec une certaine gêne qu'en fin de compte il n'a jamais démissionné qu'en 1943, tandis que les exécutions massives des tribunaux militaires sur les FLN d'Algérie ne semblent guère le toucher. Peut-être la République à l'époque respectait-elle plus les formalités que Vichy (notamment le délai pour demander la grâce du chef de l'Etat), ce qui suffisait peut-être à rassurer notre bourreau, un tantinet formaliste quand il le faut. Insensibilité, là.

    Je suppose en somme que tout un chacun prend ce livre avec un mélange de curiosité macabre et en se demandant ce que c'est qu'être bourreau.

    On essaie alors de capter l'homme. Pour Weidmann il recule de trois pas pour n'être pas éclaboussé par le sang. Pour tel autre il note que le condamné s'est bien présenté, ou complètement mal : "coupe" bien faite ou ratée. Parfois il donne son avis - à peine, il l'esquisse. Et surtout il commente avec un mélange d'irritation et d'amusement le regard d'autrui sur sa si particulière activité : non, il n'est pas couperosé, non il ne ressemble et ses aides non plus ne ressemblent pas forcément à des maquignons, non ils n'exécutent pas en bleu de chauffe mais en costume. Persistence de l'image.

    On a un peu pénétré dans le sujet, mais en fin de compte on ne sait toujours pas. Le bourreau est un être à part, et il le restera. Dans les mémoires, dans l'imaginaire, dans l'Histoire. Espérons (voeux pieux) qu'il reste une curiosité historique, désormais.

    Noter que ce livre est une rareté : il avait coûté 95 francs à l'époque, il en coûte 90 d'euros maintenant. J'ai une bibliothèque de riche.

  • DCCLXXXIV. - Qualis carnifex pereo.

    De mon père j’ai récupéré un ensemble de livres qu’il avait achetés il y a quelques années de cela, lors des débats sur l’abolition de la peine de mort. Quelques années de cela pour 1981 est un terme qui me renvoie à ce qu’est mon échelle de trentenaire, je suppose : d’ici peu, un siècle sera pour moi hier, j’imagine.  J’ai lu la semaine passée L’Exécution, de Robert Badinter, et j’entame depuis hier Les Carnets noirs du bourreau, de Jean Ker et André Obrecht, qui se veut une autobiographie paris-matchée d’Obrecht, l’avant-dernier M. de Paris, dont adolescent j’avais déjà regardé les photos avec une curiosité malsaine.

     

    Au-delà du débat sur la peine de mort et les magnifiques phrases de R. Badinter sur les paradoxes du droit de grâce présidentiel, je me suis mis à repenser à la « mécanique », cet engin que l’on décrit toujours comme monstrueux dans sa simplicité de bras levés porteurs de triangle, au mieux dans les matins blafards des exécutions – j’imagine que pour les journalistes les matins d’exécutions sont toujours blêmes. Je ne sais plus trop où sont les deux « mécaniques » qu’employait la République – car la République était celle qui tuait, en fin de compte – peut-être sont-elles à Fresnes. La « rouge » et la « noire » – quel humour macabre de conservatisme avait l’Administration en choisissant ces couleurs. J’en ai vu deux en Belgique, à l’automne passé.

     

    La première est à Bruges, c’est une « rouge » qui a servi durant la Terreur. On la trouve en entrant dans le musée de la Ville, un peu par hasard, à un angle de pièce. J’avoue avoir été horriblement fasciné, surtout par la hauteur de la planche d’exécution, qui devait m’arriver au niveau du torse, me demandant comment on pouvait hisser un corps si haut. Par la lunette, aussi, étroite – m’interrogeant avec un bon sens morbide pour savoir si mon propre cou entrerait là-dedans. La guillotine, aussi sommaires soient-elles comme celles de 1794 avec leur corde qui reste attachée à la lame, reste un objet qui invite à penser à soi, à sa propre mort, à son aspect inéluctable et totalement mécanique. C’est frigorifiant et terrifiant. Moins que ces deux bras levés, je pense surtout à chaque fois à cette lame qui tombe et tranche les corps qui soubresautent encore longtemps dans le panier. À ce que serait ma réaction dans ce moment infime où l’on doit devenir complètement fou alors que l’on entend le déclenchement.

     

    La seconde est à Gand, dans le château colossal et ténébreux des comtes de Flandres. C’est une guillotine plus récente, qui doit dater du début du dix-neuvième siècle. Celle-là est à proprement parler glaçante, car elle est en plein centre d’une salle. Peut-être est-ce mon esprit romantique ou encore le poids des convenances nourri à grands renforts d’images que l’on trouve dans les livres d’histoire, mais la mort qui n’est pas donnée à ciel ouvert paraît encore plus horrible. Il y a là-dedans quelque chose des salles de torture, des atrocités de la Gestapo ou de notre belle armée à Madagascar ou en Algérie. Peut-être les tenants de la peine de mort avaient-ils déjà perdu des points, le jour où ils ordonnèrent que l’on exécuterait dans les cours des prisons, sous un vélum qui empêchait que l’on regarde – l’exemplarité hors du regard, subtil paradoxe.

     

    Contrairement à celle de Bruges, qu’un conservateur magnanime a voulu renvoyer à son état de mécanique dérisoire qu’on entretient non seulement en l’isolant dans l’angle d’une grande salle mais aussi en coinçant ostensiblement dans les rainures de la lame des baguettes de bois pour éviter tout accident, la guillotine de Gand est mise en situation, et le mécanisme de blocage de la lame (car j’espère qu’il y en a un, et pas seulement la corde) totalement caché. L’engin est plus horrible. Plus monstrueux de tout ce qu’il rappelle – cette guillotine a tué – et de tout ce qu’il promet. J’ai tourné longtemps autour, j’avoue, j’ai regardé et détaillé, j’avoue aussi. Sans toucher. C’est intouchable, cet engin. On craint que l’effleurement seul suffirait à faire tomber le couperet.

     

    Juste au moment où nous quittions la pièce, un couple avec un bébé est entré. Ils ont hurlé des choses qui devaient ressembler à du so cute et du gorgeous, dans une langue similaire. La mère, prenant son fils, a enfoncé la tête dans la lunette pour que le père hilare les prenne en photo.

     

    Je crois que j’étais entre le dégoût, la terreur et l’indignation.

  • DCCLXXXIII. - Liste de lectures.

    i. Le Chercheur d'or, de Jean-Marie Gustave Le Clézio.

    ii. Barry Lyndon, de William Makepeace Thackeray - ou plutôt Les Mémoires de Barry Lyndon du Royaume d'Irlande, contenant le récit de ses aventures extraordinaires, de ses infortunes, de ses souffrances au service de feu sa majesté prussienne, de ses visites à plusieurs cours de l'Europe, de son mariage, de sa splendide existence en Angleterre et en Irlande et de toutes les cruelles persécutions, conspirations et calomnies dont il a été victime, ce qui est un titre qui en déchire autrement plus.

    iii. Le Pianiste, de Wladyslaw Szpilman.

    iv. Deux ans de vacances, de Jules Verne.

    v. Stratégie - les 33 lois de la guerre, de Robert Greene.

    vi. Le Trône de fer, de George R. R. Martin.

    vii. Les Hauts de Hurle-Vent, de Emily Brontë.

    viii. Joseph Balsamo, d'Alexandre Dumas.

    ix. L'Exécution, de Robert Badinter.