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  • DCCLXXI. - Liste de lectures : Vingt ans après, d'Alexandre Dumas.

    Une fois qu'on a commencé une saga, il est toujours de mauvais goût de s'arrêter en si bonne route. D'autant que la saga n'est pas écrite par Danielle Steel mais par M. Dumas soi-même. Tout juste adolescent, je n'avais pas pu lire jusqu'au bout : quelque chose m'avait terrifié déjà à la mort de Milady, j'étais terrorisé quand Mordaunt confessait le pauvre bourreau de Béthune, et je m'arrêtais là. Il suffit de peu, quand on n'a pas douze ans et que les murs grincent dans le Lyonnais profond.

    Maintenant, je suis grand, et j'avais un chalet du Jura (où il pleut : je crois qu'il ne fait que pleuvoir au Jura ou faire froid, en somme c'est un pays étrange pour des gens bizarres) tout entier pour le lire, pendant que les trombes d'eau se déversaient comme le jugement dernier. Il y a quelque chose de vaguement culpabilisant et de doucement régalant que de passer un après-midi entier vautré dans un canapé contre une fenêtre, pendant qu'un chat de loin en loin pointe sa tête rouquine dessus son coufin, à voir s'enchaîner les nouvelles aventures anglaises de nos amis.

    Pour les béotiens et les lecteurs du Reader's Digest qui nous regardent, certes Vingt ans après se passe vingt ans après, tiens donc, mais surtout avec des mousquetaires vieillis. Pas facile certes pour Dumas de refaire rencontrer nos amis, seul d'Artagnan désormais blanchi sous le harnois étant encore repéré et repérable. Cela prendra un peu de temps, et permettra un peu de verve comique au narrateur, déjà noircie cependant par les éclats noirs des apparitions de Mordaunt, ou les passages (un brin caricatural ?) sur le cardinal. Car on est encore à faire avec un cardinal, mais pas le grand, là, le Richelieu, auquel tout le monde une fois mort reconnaît de la grandeur, mais Mazarin, qui est bien pratique pour lancer la Fronde et contester le dernier essort de l'absolutisme royal.

    D'Artagnan a vieilli, et ses amis aussi. C'est un univers désillusionné, un peu celui des derniers sursauts de la dignité, de l'honneur et de la noblesse. Un univers plus sombre, plus équivoque, aussi, avec le personnage d'Aramis qui devient nettement plus ambigu et cynique, expéditif dès que de besoin. Il s'agit encore de sauver une reine ou un roi, bref, quelqu'un auquel on doit un tantinet allégeance, mais cette fois-ci personne n'y croit plus trop - surtout que désormais les quatre ex-mousquetaires sont scindés entre deux camps, ceux qui sont pour la Fronde et ceux qui sont pour Mazarin, et ceux qui sont pour Charles d'Angleterre et ceux qui sont pour Cromwell. Bast, c'est point facile, et on sent que le roman est fait surtout pour faire de Charles I un roi martyr et de Mazarin un avare fourbe et lâche - mais l'honneur, qui reste malgré tout le dernier rempart de l'éthique nobiliaire, tentera de nouveau de mettre les choses au clair. Pas tant que ça, après tout, puisque les quatre compères en viendront à user d'expédients qu'ils eussent certes réprouvés durant leur jeunesse : l'enlèvement, le coup d'Etat, la séquestration.

    Ici, il ne s'agit pas d'un livre de la victoire, du moins n'est-elle pas aussi nette que dans Les Trois mousquetaires - c'est presque une défaite, et la mort de Mordaunt a quelque chose d'horrible, de noir, pour ne pas dire de fantastique. Ce qui se marie très bien avec des journées de pluies déluviennes et des chats qui errent en faisant le gros dos, poils hérissés.

    Bref, à peine de retour à Paris, j'ai acheté le Vicomte de Bragelonne. Vu pourtant qu'il y avait un Robin des bois, prince des voleurs que j'ignorais dans l'oeuvre de Dumas, je vous en parlerai après celui-ci. En plus, ça permettra de mieux clarifier pour ma petite mémoire les histoires de chacun. Un pour tous...

  • DCCLXX. - Liste de lectures polonaises.

    i. Marta Washington - le rêve américain, de Frank Miller et Dave Gibbons. J'avoue avoir acheté cette bédé non pas pour le thème, mais plutôt pour l'argument publicitaire sous-jacent : l'auteur de 300, de Sin City, du Dark Knight et autres merveilles graphiques, allié au dessinateur de Watchmen, cela pouvait toujours donner quelque chose d'intéressant - même s'il faut reconnaître que la grande force de Watchmen est plus dans son scénario que son dessin. Mea maxima, ma lecture peut-être inattentive m'a conduit à une certaine déception. C'est comme s'il y avait des bonnes idées, des émergences qui n'aboutissent pas. Pourquoi pas une sorte de chirurgien dément qui voudrait réduire à coup de bistouri toutes les maladies sociales ou des multinationales qui se tailleraient des part de hamburger dans le territoire américain - ou encore plus parlant il faut l'avouer ce personnage de président mégalomane post-Reaganien et populiste-sécuritaire qui évque tant ? Mais pourquoi ces sortes de chars d'assaut / poupées géantes ou ces personnages d'indien ou de mutant ? Il y a quelque chose dans l'économie de l'histoire qui fait bancal, pour ne pas dire dans sa psychologie. L'alimentaire existerait-il aussi dans le monde des comics ? Je le croyais réservé à l'édition française.

     

    ii. L'élégance du hérisson, de Muriel Barbery. Ca s'est acheté parce que ça se trouvait en tête de gondole chez un dealer quelconque de livres : il m'arrive aussi de céder aux facilités du merchandising. Et aussi, malgré tout, car j'avais vu le film et la citation de Tolstoi, qui m'avait fait autant tilter que cette pauvre madame Michel. Résonnance des cultures qui est en fait une résonnance des fatuités, ce plaisir de la citation, il faut l'avouer. C'est un roman qui se lit vite (deux jours), et qui montre rapidement ce qu'est l'auteur : une philosophe, ce que vient tout juste de me confirmer Wikipédia, avec cette petite satisfaction du philosophe à placer sa matière au-dessus de toute autre, sa compréhension faisant automatiquement du maître ès philos un modèle de connaissance humaine.

    Autant j'ai lu ce bouquin comme un moment de détente, autant en écrivant cette notule je me demande s'il n'y a pas beaucoup de présupposés dans l'histoire, en-dehors de l'archétype crapaud qui cache un coeur d'or et de princesse ou du plaisir particulier qu'on a toujours à voir les puissants ridiculisés dans leurs plus intimes faiblesses, et les modestes et les minables se révéler être les principaux parangons d'humanité. Car c'est en somme l'histoire de ce livre. C'est peut-être pour cela qu'il a eu du succès.

    Car l'ouvrage suppose que Renée, si elle est autodidacte, ne s'intéresse qu'à la culture classique, académique, universitaire. Oh, certes, elle connaît le cinéma d'Ozu. Mais après tout ça continue à traîner entre la Sorbonne et Saint-Germain, tout ça. De là à dire que pour le narrateur la seule culture qui vaille est celle-ci, et renier à Renée (beurk comme phrase) ou à la culture en général la possibilité de s'étendre à des petites merveilles d'art contemporain pur jus ou du rock qui descend tout sanglant de la guitare. Ecrit-on pour son public ? En tout cas, Ozu met dans ses gogues le Confutatis de Mozart, ça sent tout de même sa culture (de Requiem, il est connu que seul Mozart en a fait, les éditions Atlas vous le confirmeront et le tout-venant avec), et ça évite d'aller plus loin. Un peu de dissertation philosophique sur Kant ou Hegel pour impressionner le chaland (tout le monde sait que Hegel est imbittable, suffit de tirer sur l'ambulance), et une bonne vieille opposition culture / sous-culture au nom du syncrétisme, mettant dans l'unique paquet de la sous-culture Blade Runner (sauvé des eaux dieu sait par quel miracle) et mes goûts personnels (c'est tout de même scandaleux que Arcade Fire ne soit pas cité par Madame Michel, zut). À tout faire, j'en suis au stade où m'irritant tout seul en écrivant, je m'acharne et je me demande s'il n'y a pas un tantinet de condescendance démagogique chez le narrateur - jusqu'à citer parmi ses personnages des noms de "vraies" familles, sans que ce soit nécessaire pour autant à l'économie de l'histoire (les Broglie). Ah oui, il y a le Japon - mais le Japon est tellement la source des plaisirs de l'instant, de l'effleurement de la beauté, ça se porte si bien depuis qu'on importe les films de Kurozawa en France.

    Allez, c'est de la bonne détente, on va pas lui ôter ça.

     

    iii. Les trois mousquetaires, d'Alexandre Dumas. Avec une énaurme phôte de typographie offerte par Gallimard (Les Trois Mousquetaires - je suis en mode méchant, décidément), ce petit pavé a pas mal enchanté mon périple polonais. Certes, il avait été lu, gamin, et certes j'ai retrouvé avec un plaisir gourmand cette phrase croquignolette :

    "[...] dans cette époque de liberté moindre mais d'indépendance plus grande."

    Erreur de mémoire, elle n'est pas attribuée à d'Artagnan recevant une bourse du Cardinal, mais parle de Porthos. Ce que c'est que le cerveau ; cependant, dix-huit années séparant par leur gouffre les deux lectures, j'ai le droit à l'erreur. Contrition faite, admirons de nouveau la phrase :

    "[...] dans cette époque de liberté moindre mais d'indépendance plus grande."

    Que c'est joli ! Que c'est bien troussé ! Que c'est juste ! Rah, ce Dumas méritait décidément bien qu'on le mît au Panthéon, et j'ai eu tort de passer à côté de son cortège funèbre, il y a quelques années de cela, sans le saluer. La jeunesse est stupide, l'ignorance imbécile. Depuis cette année que je le découvre, avec son cycle sur les Valois et sur Cagliostro, j'avoue que je le dévore. Bien sûr, on peut ressortir la totale : Maquet et les nègres, la facilité du roman qui en somme le démarque peu semble-t-il des romans de gare. Eh non je ne suis pas d'accord : j'ai lu du Gustave Le Rouge, et je vous assure que c'est autrement mal écrit. J'ai aussi lu des Harlequin (si, si, aux heures nocturnes d'une adolescence qui cherchait de l'excitation où elle espérait en trouver entre romans roses et dessous couleur chair du catalogue de La Redoute, bien avant le net 2.0 et les sites pornographiques, jeunes béotiens dépravés que je vous envie), et pour le coup au moins les histoires d'amour de Dumas on y croit.

    Oui, les personnages sont "poussés", oui le niveau de finesse psychologique est moindre que celui qu'on trouvera dans la noirceur de la Reine Margot, oui Aramis est aussi cureton que Porthos est un matamore, oui Athos est trop souvent triste. Mais Aramis est drôlissime de rechuter dans la foi à chaque retard d'une lettre de sa cousine de Tours, Athos est grand car il boit bouteilles sur bouteilles, et Porthos ma foi ne manque pas de panache dans ses malheurs et ses oeillades à sa duchesse. Et d'Artagnan : quelle cruauté met ce petit con à se faire passer pour de Wardes et séduire Milady. Quel courage il a face au Cardinal. Quelle subtilité d'esprit il a d'ailleurs, ce Richelieu, qui loin d'être un sinistre tortionnaire (merci Hollywood) sait préserver la vie d'hommes de valeur. Ou manipule à souhait le roi pour amener l'histoire des ferrets sur la table.

    Quant à Milady, c'est un monstre de noirceur, et la façon dont elle arrive à enivrer Felton pour buter Buckingham est une prouesse. Sa cruauté est sans-pareille, et j'applaudis.

    Les grincheux diront qu'il y a des incohérences : d'Artagnan apprend une fois qu'il intègre le corps des mousquetaires mais redevient garde du roi, puis redevient mousquetaire quelques 400 pages plus loin. Milady est enfermée en hiver, met quinze jours à retourner Felton, et Buckingham meurt en août. Le bourreau final est miraculeusement celui qui a marqué Milady, ce qui sent trop son Deus ex machina. Mais tant pis. Une semaine et demie pour lire 800 pages, le tout en passant ses journées à sillonner la Pologne, est une preuve suffisante de la façon dont j'ai dévoré tout ça.

  • DCCLXVIII. - Sklep jest zamknięty na wakacje.

    Et, se réfugiant derrière Jarry, l'Auteur annonce qu'il va nulle part, plus précisément du sud au nord en passant par la capitale, paraît-il. Que la Patience ait ses Lecteurs en sa sainte garde, ça ne les changera guère.

    Pour vous faire patienter, un moment de publicité avec un croquignolet récent.

     

    Encre de Chine sur papier, 21 x 29.7.

  • DCCLXVII. - Un début d'été à Paris.

    C'est l'été. Les ados pointent régulièrement leurs têtes bouclées sur la rue de leur ennui, attendant dieu sait quoi dans la longueur du jour. Ils se penchent parfois pour voir la fille qui passe, ou toussottent une roulée, verre de Coca à la main, affalés sur la barre de la fenêtre.

    Le soir, ils s'animent. C'est-à-dire qu'ils reviennent chargés de pizza, à plusieurs, qu'ils grignoteront toujours à la fenêtre, entre potes. Les triangles de pâte à leur mains pointeront mollement vers le bas, morveux de fromage.

    L'un d'entre eux régulièrement s'extrait de la cage d'escalier par un vasistas, et se glisse sur une corniche de la façade pour rejoindre sa chambre, dix mètres plus loin. À chaque fois j'ai peur qu'il tombe. Je ne dis rien pourtant, il ne doit pas savoir qu'on le regarde pendant que nous prenons l'apéritif. Quand il passe devant la fenêtre de ses parents, il s'accroupit dessus le vide, tenu désormais par ses seules mains, glissant sa tête dessous la rambarde. On voit la télé qui clignote, bleutée, dans la pièce.

    Lui depuis quelques jours se contente de lire, assis sur un coussin, à la fenêtre.

     

  • DCCLXVI. - Analyses du soir.

    Indéniablement, j'aime ces repas où l'on est peu, où l'on mange - je fais malgré tout mi à l'avance, mi à l'arrache, le tout est de faire illusion et de laisser croire que j'ai eu l'idée de mettre le melon dans le gaspacho verde, ça flatte toujours - et surtout où l'on parle, buvant cette bouteille de vieille prune qui ne semble jamais se vider malgré les ponctions régulières qui y sont faites depuis des années.

    La vaisselle faite et mes doigts rongés de sécheresse, je remarque à moitié pinté (mais dans cet état où on fait l'effort de parler avec effort, cherchant la grammaire et l'illusion de rester conscient, donc décent) que j'ai encore du Paolo Conte en fond musical. Comme si chez moi un repas ne pouvait pas s'achever sans Conte ou Arcade Fire. Je dois être répétititif. Starring Partner éveille chez moi des plaisirs qu'on ne trouve qu'en ouvrant son sphincter un matin de débauche. Ca doit être ma malédiction. Le Rampa de Pratchett avait créé la cassette de Queen qui apparaissait dans toutes les voitures, je me contente d'avoir un Paolo Conte qui me fait penser à un film dont j'ai oublié le nom. Pourtant, on y voyait un couple danser sur Starring Partner. Y réfléchissant, je me dis qu'il doit en avoir pléthore, en fait.

    Un gelato al limon, è viro limon, ti piace ?

    Pour équilibrer et faire plaisir aux satisfaits je pourrais citer aussi Erasme car nous en avons parlé, aussi mais qu'importe ?

     

  • DCCLXV. - Héroïsmes.

    J'étais à Nantes ou pas très loin au nord, le long de l'Erdre, qui est leur Ourcq et se finit comme lui en canal, sous la brasserie Lu, qui est leur Bastille. La veille déjà nous avions roulé le long de la Sèvre, poisseux de soleil d'orage et d'humidité des sous-bois. Il y avait des grenouilles, des marais et des chevaux qui encensaient sous les branches d'un vert épatant. Là, c'était l'Erdre, qui prend des allures d'Amazone dès qu'on quitte la ville. Il y a des pontons et des balustres de bois qui passent dessus, entre les oiseaux, des cormorans et des poules d'eau, quelques hérons. Des jonchées de bois et quelques orties, un chemin de terre qui se cabosse pour contourner les bras morts et les cabanons. On se sent libre, parfaitement gamin, à foncer comme cela, sans attendre.

    Cela faisait quelque chose comme pas loin de deux heures que nous pédalions, mes fesses de plus en plus douloureuses sur le vélo volé. Le sentier s'étrécissait, se rapprochait de l'eau. Je continuais de foncer, content comme un pape en chaire. Ce n'était plus qu'un écoulement de terre au bord de la rivière, et il y avait des trous. Des effondrements de terre sur le gravier et le sable. J'évitais d'un coup de guidon, l'impression de sauter.

    Juste après sur une racine je tombais dans l'eau. Pantalon collant, chaussures de canard qui clapotaient et vélo dessus, à brandir tout ce que je pouvais sauf ma dignité qui coulait un peu plus loin. On m'a dit que j'étais devant et soudain il n'y eut plus qu'un pied qui tombait. J'étais dans l'eau, elle était verte mais bonne.

    On m'a dit que j'avais été courageux, et que je n'ai pas trop pesté. Je crois que sur le moment j'ai rameuté tout ce que je connaissais d'Epictete et même de Plotin ai-je prétendu sur le moment (même si je ne sais pas trop ce qu'il pourrait dire dans ces cas-là : une toge mouillée, c'est encore plus chiant que des jeans à porter) pour avoir un tantinet de courage.

    J'ai mis longtemps à sécher, il ne faisait pas si soleil que cela en fin de compte.

    Plus tard, dans la nuit, nous roulions entre les réverbères vers Saint-Sébastien, mes cheveux gratteux de terre et de branches. Je crois que la lampe du vélo est restée dans l'Erdre, j'irai la chercher la prochaine fois.