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  • DCCLVI. - Conte moderne.

    Le 15 avril de cette année-là, contraint par les premières fuites dans la presse, le gouvernement d'un pays du nord de l'Europe fut contraint de dévoiler les causes de si nombreuses réunions de crise. Depuis quelques mois déjà les papparazzi, qui ont l'amour des aéroports comme certaines variétés de charognards apprécient les points d'eau où ils savent que passeront forcément les animaux malades qui font leur proie, avaient noté la recrudescence de savanticoles, savanteux et puis finalement savants et pontes qui sortaient du hall d'arrivée, cherchant le taxi venu discrètement les chercher. Les éminences d'amphithéâtre avaient été progressivement été remplacées par des stagiaires puis des attachés d'ambassade et des assistants parlementaires, jusqu'à ce que le ventre des premiers députés apparût. D'avion en avion, de semaine en semaine, la foule des flashes impatients attendait l'inévitable démenti des nouveaux arrivants, que des voitures peu à peu blindées emmenaient vers des destinations de plus en plus secrète.

    Finalement, ce ne fut jamais que lorsque la réunion de plusieurs Premiers Ministres et du Président du Conseil italien se fit à la résidence du gouvernement qu'il fallut commencer à admettre que quelque chose était bien en discussion. Il va de soi que ce secret servait tout aussi bien les tirages grandissant des journaux d'information, tandis que les rares journaux d'investigation qui se targuaient d'être encore indépendant faisaient leur travail, c'est-à-dire se moquaient de ce qui allait nécessairement faire pschitt. Quoi qu'il en soit, il est fort à parier que l'élu de la vingt-septième circonscription du pays dû à sa présence discrète sur le perron de la résidence sa réélection lors des partielles.

    Ce jour-là le Chef de l'Etat, dernier débris d'une famille couronnée par les hasards des guerres du dix-neuvième siècle et les certitudes des tirages à papier glacé, reçut des mains de son Premier Ministre une annonce à lire avec le ton le plus grave et le grand uniforme de circonstance.

    Six mois plus tôt, l'observatoire international qui était situé à quelques centaines de kilomètres au nord de la capitale, avait repéré dans la région de la ceinture d'Edgeworth-Kuiper un ensemble de corps intersidéraux encore non observés jusqu'ici. L'étude de leur masse et de leur trajectoire avait fait l'objet de nombreux calculs, afin de prendre en considération les interférences les plus certaines de la gravité aux abords de Neptune puis de Jupiter. En effet, les résultats de ces calculs avaient inquiété au plus haut point les membres du gouvernement, jusqu'à ce qu'une commission internationale indépendante de toute pression ait été nommé, conduisant à confirmer, hélas, les calculs : après une révolution complète autour du système solaire, les corps intersidéraux, désormais nommés Chronos I à X par une commission de l'Union astronomique internationale, allaient percuter certaines régions terrestres d'ici deux ans, durant l'été. Du fait cependant de l'inclinaison de la Terre sur son axe à cette période de l'année, les corps célestes devaient atterrir dans l'hémisphère sud, ce qui n'aurait donc que relativement peu d'impact sur l'avenir de l'économie européenne.

    Un Comité international, sous l'égide des Nations-unies, conduirait une politique d'entr'aide et de solidarité afin d'aider les pays du sud qui seraient rasés par la catastrophe dans leur politique de reconstruction. Un système de prêt à taux préférentiel était actuellement à l'étude. Dans l'hypothèse d'une croissance raisonnable de l'économie du nord de l'hémisphère, et en admettant que les contraintes de l'inflation imposées par les lettres de mission des différentes banques centrales fussent respectées, il était envisageable d'étudier un réétalement de la dette, voire une annulation pour les pays les plus significativement atteints.

    Nécessairement - chose que le message royal n'évoquait pas encore - la catastrophe permettrait la production de plusieurs centaines d'heures de reportages, dont les plus poignantes (enfants brûlés, femmes décharnées recouvertes de décombres sur fond de cieux à la noirceur thermonucléaire) tourneraient en boucle jusqu'à être publiées dans les "beaux livres" de photographie qu'on vend à Noël. Certaines peut-être marqueraient l'Histoire comme celles des morts d'Espagne ou des homosexuels qu'on pendait alors en Iran : corps distendus au cou étiré au bout de canons de char d'assaut. Il se peut que l'opinion s'émeuve, les médias aimant à faire croire qu'elle éprouve ou s'indigne : des avions chargés de nourriture et de médicaments hors d'usage s'envoleraient alors pour aider les frères du Sud. D'autres suivraient, chargés des armes qui aideraient aux carnages que la fin et la destruction entraîneraient dans ces lointaines régions. Quelques stars en recherche d'une reconnaissance depuis longtemps dissolue certainement s'offriraient le plaisir d'un concert gratuit en plein air pour l'événément.

    En somme, concluait la déclaration d'un ton qui montrait la sollicitude et la compréhension d'ores et déjà affirmée pour les pays du Sud, la situation serait en quelque sorte comprise, et l'on chercherait éventuellement à réduire les peines infligées par le hasard et l'injuste nature. Le Sud devait être assuré de la pleine et entière solidarité entre frères humains. L'on attendrait, et l'on ferait en sorte, le drame arrivé, d'amoindrir les souffrances.

    Le 3 mars, au voisinage de la ceinture d'astéroïdes, une collision malencontreuse infléchit la course de Chronos. Des calculs inquiets, vérifiés, revérifiés, amenèrent à plusieurs valses de directeurs d'institut, de centres de recherche et de laboratoire. On envisagea quelque remaniement ministériel pour pallier l'incurie ou rééquilibrer les orientations gouvernementales avec l'impatience des hémicycles. Force fut d'admettre cependant que les courses stellaires n'étaient que difficilement influencées par les subtils mouvements des équilibres politiques : l'inflexion allait conduire Chronos et sa suite funèbre sur l'hémisphère nord.

    Le lendemain, les armées des Nations-Unies envahirent le Sud, anéantissant la population.