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  • DCCLV. - Liste de lectures.

    i. Montaillou, village occitan, de 1294 à 1324, d’Emmanuel Le Roy Ladurie. Classique. Grand classique. De ceux qu’il est convenu de lire, soit parce qu’on se frotte d’un peu de culture, soit parce qu’on vient du deuxième sud de la France (le premier sud, le vrai sud, restera toujours la Narbonnaise républicaine et romaine, réceptacle d’une mère des civilisations jusqu’au feu exclusive). Bref, inexpugnable. Et en même temps pas trop mal écrit, avec une dosette d’humour, il faut le reconnaître tant cela est notable et rare pour un livre de… euh… anthropologie historique ? Sociologie médiévale ? ethnologie antédéluvienne ? Certes, on peut noter certaines lourdeurs de style (par exemple, lorsque Le Roy Ladurie traite du personnage de Pierre Maury et de ses activités pastorale en usant et abusant de la périphrase « le bon pasteur », ce qui non seulement est lourd au bout d’x itérations mais en plus sent le procès de non-intention : on sent de quel côté penche l’Auteur, entre Bélibaste et Maury, quoi qu’on puisse dire), ou certaines répétitions d’un chapitre à l’autre, mais après tout ce n’est pas là le plus important du propos, je pense.

    Car après tout l’essentiel reste de parler de ce village vérolé par le catharisme sur lequel l’évêque de Pamiers va exercer ses talents d’inquisiteur et de futur pape (qu’on n’y voit pas malice : après tout, c’est parce que Jacques Fournier est devenu pape qu’on a eu des traces des procès de Montaillou, en un sens) : le carnage inquisitoire, les séances de questions, les condamnations au mur, à l’arrachage de langue, au port de la croix jaune, au petit ou au grand bûcher, qui décimeront ce village avec la rigueur et l’enthousiasme d’une foi pas si éteinte que ça encore de nos jours (même si l’imbécillité trouve d’autres domaines d’exercices), anéantissant une population, nous laissent cependant les traces de sa vie. C’est en parlant des moments où ils rencontrent les Parfaits que les paysans de Montaillou laissent deviner à l’Auteur leur cadre de vie, leurs coutumes, leurs usages. Et là, il faut reconnaître que le travail de Le Roy Ladurie impressionne. Je ne suis pas apte à juger ou critiquer – mais en tout cas je peux ôter le chapeau, messer.

     

    ii. The Dark Knight Returns, de Frank Miller, Klaus Janson et Lynn Varley. Wayne est vieux, il s'est même rangé des voitures il y a dix ans de ça. Batman n'existe plus, et Wayne a une vague nostalgie de violence dans un Gotham City envahi par une nouvelle espèce de gang : les Mutants, simplement des ados qui s'emmerdent et s'occupent en tarabustant le bourgeois aux soirées glauques. Le Joker est dans un état catatonique à Arkham, son sourire a disparu : il ne se met plus de rouge à lèvres. Bref, le monde a vieilli, mais il reste d'une violence extrême. Les Mutants, moitié parce qu'ils s'emmerdent, moitié parce qu'après tout ce sont les plus forts dans un univers bourgeois terrorisé où les politiques se contentent d'ahaner les sempiternelles promesses devant les médias et à rouler les mécaniques, essaient de prendre le contrôle de la cité. À leur manière, qui est un peu sale et nécessite quelques écrasements de dents. Sauf qu'entre deux crises cardiaques Wayne ressort son matos et va à l'assaut. Une nouvelle violence apparaît, et Wayne essaie de croire qu'en un sens c'est la bonne. Non qu'elle résoudra le problème est permettra de canaliser le bordel pour instaurer la paix : simplement parce que c'est sa violence, celle de Batman. Au point que les Mutants se transformeront en Fils de Batman, se peinturlurant la tronche d'une chauve-souris bleuâtre sans vraiment changer d'activité.

    C'est un univers sordide que celui de Miller, toujours, et celui de Batman, aussi. Sauf que là ce n'est plus violence contre violence, folie contre force. C'est dans un monde dégénéré, avec des médias imbéciles et un président fictrement reaganien, que le besoin de violence et de cruauté de Batman se développe... réveillant étrangement le Joker, qui devient en quelque sorte son alter ego, renversant en quelque sorte le schéma classique de la "naissance" de Batman (le Joker qui serait à l'origine de Batman après avoir tué les parents Wayne, mais peut-être ai-je trop vu le film de Tim Burton petit). C'est un monde où en fait la violence est surtout celle de Batman, et la folie celle de ce vieillard qui refuse l'évolution du monde, ou d'une façon qui s'en contente bien, juste parce qu'il croit ou espère que c'est là-dedans qu'il trouvera une certaine délivrance. C'est sale, c'est glauque, et c'est magistral.

    iii. Contes à faire rougir les petits chaperons, de Jean-Pierre Enard. Ce livre est d'une nullité crasse. On saluera tout juste l'effort méritoire de l'élève, qui s'est essayé au jeu de mot entre Louise et Carole qui encadrent la petite Alice, qui aurait grandit depuis l'affaire du miroir.

     

    iv. Le Chevalier inexistant, d’Italo Calvino. Agilulfe Edme Bertrandinet des Guildivernes et autres de Carpentras et Syra, chevalier de Sélimpie Citérieure et de Fez, est un des paladins de Charlemagne. Mais pas n'importe lequel. Celui qui a la plus belle armure, la plus blanche, la plus propre : celle où les joints sont huilés quotidiennement, où les boulons glissent sur des pas graissés avec une attention quasi inhumaine. Agilulfe est un être précautionneux : dans cette armée crasseuse où les armures sont pas mal cabossées à force de guerroyer, où les plumets des casques sont soit déchiquetés par le Sarrasin soit abîmés par la poussière, il est l'homme qui a l'oeil à tout, de la part de brouet distribuée aux rêtres jusqu'aux dates précises et aux mensurations des dragons divers butés par les valeureux héros. Chose pas toujours appréciée, lorsqu'il s'avère que tel dragon occis par tel preux était un enfançon dragonnet sans écaille car c'était l'époque de la mue... et que ça arrangerait bien Roland qu'on dise que ce dragon faisait la taille d'un donjon ou un peu plus. Car Agilulfe est un être précis, un être de détail. Il n'existe que par ça, dirait-on : celui qui s'essaierait d'ouvrir le bec de son heaume n'y trouverait que du vent ! L'armure d'Agilulfe est vide, et ce chevalier-là qui bouge n'existe pas.

    C'est merveilleux, ça joue avec tous les clichés des romans chevaleresques, des barbes fleuries à l'administration impériale quand les heaumes se soulèvent et que sous les fières armures apparaissent de vieux morses moustachus attachés aux préséances et aux règlements dans les batailles. Agilulfe énerve de tant d'exactitude, mais son petit personnage désagréable touche tant on le sent solitaire dans ce monde de chair et de pieds mal lavés. J'en ai presque envie de ressortir Le Baron perché, du coup.

     

    v. Les Olympiques, de Henry de Montherlant. Je ne sais trop s'il s'agit d'articles, de poèmes en prose ou de simples notules faites comme cela, à la gloire du sport. C'est qu'il m'a presque donné envie de me mettre au foot, l'Henry. Notamment quand il décrit ces moments de plaisir terrible, au pied des yeuses, dans les banlieues quand elles avaient encore des terrains et de la verdure. Cette simplicité, aussi, qu'il y a à se prêter ses crampons, ses chaussures - si simple à cette époque où ce qui différenciait une chaussure d'une autre n'était après tout qu'à peine la taille des pieds. Ou cette mère qui ne comprend à ce qu'est son fils. Après tout ce doit être plus agréable de courir dans l'air sec et froid, avec des personnes que l'on apprécie, que de regarder un match à la télé, même quand il s'agit de la défaite de l'Algérie face à l'Egypte.

    Ah, cette jeunesse des années vingt ! Ah, ce sport et cet esprit d'équipe - si loin pourtant des esprits de campagne et de guerre, que l'Henry nous rappelle parfois, au détour d'une blessure qui le fait ralentir.

    "Comme il est jeune ! Comme je suis âcre, déjà, à côté de lui ! Est-ce que je ne vais pas le contaminer ?

    "Il pourrira, lui aussi. Quelle honte ! Des postes d'observation j'interrogeais l'étendue, me demandant à quel endroit le prochain obus allait tomber : ainsi je cherche sur son corps le point par où il sera attaqué et détruit. Le coeur ? le cerveau ? l'estomac ? les intestins ?

    "Je mourrai avant lui. La nature a voulu que nous nous attachions davantage à ceux qui nous suivent, pour que nous puissions croire que nous n'aurons pas à les pleurer."

    Il est fort, l'Henry. Et irritant : car à le lire, cet auteur, on s'aperçoit soudain qu'il est jeune - plus jeune que moi. Et que lui qui se considérait vieux, et était considéré comme tel par ses camarades, n'avait - quoi - que vingt-six ans.

    "Pourquoi la piste, aujourd'hui, a-t-elle pour moi l'attirance d'un abîme ?

    "Si elle était de cendre, je prendrais un peu de sa cendre et la laisserais couler entre mes doigts. À la dérobée, comme si je faisais quelque chose de suspect."

     

    vi. Maurice, de Edward Morgan Forster. Je l'avais acheté parce que je voulais trouver Avec vue sur l'Arno, qu'on ne trouvait pas à cette époque dans les librairies. Comme quoi les petits films qui passent des fois à la télé le samedi aprèm peuvent réserver de bonnes surprises. Je me souviens : j'étais encore seulâbre, et je m'étais concocté un menu des familles à bâffrer devant un film. J'allume la télé, je m'embarque pour mettre le dévédé, et pouf je tombe sur un film débutant à propos d'histoire au tournant du XX° siècle. Et me voilà suivre les affaires sentimentales de Hugh Grant durant deux bonnes heures, me répétant régulièrement qu'il fallait que j'aille m'acheter un costume - chose que je me promets régulièrement et la tenue de cette promesse se voit à l'état de ma garde-robe. Bref, j'ai carrément accroché à cette midinetterie victorienne.Je la cherchais donc et, hop, je suis tombé sur le gay-friendly Maurice, bien planqué tout de même au deuxième rang des bouquins.

    Je l'avais déjà feuilleté à peine acheté (feuilleté est hypocrite : j'en avais lu plusieurs dizaines de pages, voire une bonne moitié), et je l'ai emporté, un peu par vice, chez mes parents à Noël. Et diantre, c'était très juste, comme livre. De Maurice qui se laisse draguer par un animal qui en somme se contente d'être un pédé de salon, juste pour le plaisir de l'hellénisme et du socratisme à la petite semaine... à Maurice qui comprend qu'au fond de lui se sont réveillé des masses sombres et obscures, qui ne lui rendront pas la vie facile, le dépassent et le maîtrisent plus que tout. Jusqu'à ce que dans cet univers policé et clair de la vie victorienne lentement il remarque le garde-chasse. Cliché ? Peut-être désormais que l'on baise avec les plombiers et les livreurs de pizza dans les pornos du tout venant. Génial à l'époque : la révolution de l'affection sexuelle confortée par celle des relations inter-classe. La fin est d'un hollywoodien scabreux et magnifique à vous tirer des larmes dans les chaumières, j'ai dû me planquer pour extraire les miennes et relire une deuxième fois le passage. Ce livre est un scandale, il est sain qu'il n'ait pas été publié du vivant de l'auteur.

     

    vii. Le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier. Fracasse, je l'avais côtoyé gamin, en version Redux pour enfançons. De celles de la Bibliothèque verte, celle des miséreux et des honteux. En lisant récemment Le Roman de la momie, j'ai extrait de ma bibliothèque la version abrégée que j'avais étudiée en sixième, et, franchement, l'abrégé n'ôte que de l'essentiel pour ne pas laisser grand'chose. L'abrégé, c'est considérer d'office que le Lecteur est définitivement un crétin et qu'on peut même à sa place décider des passages qu'il sauterait éventuellement.

    Bref, Fracasse, c'est du bon gros bouquin de cape et d'épée avec le rouge qui tache et les soubrettes qui sourient où il faut. Des morts tragiques dans la neige, et des châteaux magnifiques en banlieue de Paris. Des arbres qu'on dessoude à coups de rein pour leur faire franchir des fossées, qu'on escaladera, rapière à la main et amour en bandoulière. Etrangement (erreur des abrégé, certainement), je me souvenais de la scène du médecin comme un moment où il écartait avec sa petite spatule les dents de Vallombreuse, c'est-à-dire forçait un trou entre les deux incisives, non écartait les dents.

    J'aime la cape et l'épée. De toute manière, je suis bon public. Je ne suis pas un lecteur critique, je suis un esprit simple qu'il suffit de faire rêver. Certes, la description initiale du Château de la misère a de quoi remontrer aux plus longues pages du Père Goriot. Une fois les pages de bravoure passées, et l'accent romantique et misérabiliste, Dieu qu'est-ce qu'on accroche facilement à tout ça ! L'Isabelle fait des oeillades, certes, mais on a connu pire par ailleurs, alors...

     

    viii. Petits suicides entre amis, d’Arto Paasilinna. La Finlande, un été, la Saint-Jean. Trois raisons d'avoir un peu de vague-à-l'âme, surtout quand Onni Rellonen, entrepreneur à bout de souffle voit qu'il a trop bu et que sa femme ne le remarque pas. Le voilà parti pour se suicider, un peu comme on se soulage d'un mauvais rhume : parce qu'on n'en peut plus, non pas parce qu'on est désespéré. Sauf que dans la grange où il aimerait bien finir ses jours se trouve un colonel en vacances, qui lui aussi va s'essayer à se pendre. Diantre. Voilà les hommes qui sympathisent, se disant qu'après tout que tant qu'à se tuer, aujourd'hui ou demain, c'est pareil. D'autant plus qu'il paraît qu'en Finlande le nombre de candidats au suicide est suffisamment impressionnant pour qu'on se demande s'il ne faudrait pas apporter un peu d'aide à tout ces désespérés, au moins  en trouvant en commun le moyen d'exprimer leur peine, leur douleur, voire se tuer ensemble. Ca aurait de la gueule. Voici donc les deux compères partis pour monter un club de suicidés, qui rencontre un succès foudroyant. De quoi remplir un grand car de tourisme, format compète, de toute une palanquée de candidats au suicide. Et les voici maintenant en direction vers le Cap Nord, pour s'aller suicider en s'abîmant dans les eaux de la Mer Blanche. Sauf qu'il y fait froid, dans le Cap Nord. Les voici donc partis pour la Suisse : un ravin ou un gouffre, c'est tout aussi confortable que la mer pour mourrir... Et puis les voici partis pour le Portugal, où l'on dit que la mer est plus chaude. Colonel, entrepreneur, professeur d'économie ménagère sillonnent l'Europe et se battent contre les hordes de skins tout ne rêvant de suicide. Comme toujours avec Paasilinna, c'est féroce et ça donne envie de vivre, quoi.

     

    ix. Un Métier de seigneur, de Pierre Boulle. Lui, c'est Cousin. On dira qu'il s'appelle ainsi, et que c'est un intellectuel, de ceux dont les écrits révèlent de façon opiniâtre et étrangement élégante les profondeurs de l'âme. De ceux aussi qui croient que la guerre est d'une certaine façon le meilleur moyen de révéler la grandeur des esprits - ou plutôt la réalité de tout un chacun. Cousin est un officier pris dans la débâcle, qui se trouve fuir devant la Werhmacht et espère malgré tout redresser la roue du sort. Amené par miracle en Angleterre, il espère reprendre le combat et, d'un coup de génie sublime, renverser la partie. Cousin est donc envoyé avec un jeune Breton monter un réseau d'espionnage en France. Cela marche un temps, mais le contre-espionnage allemand est efficace, et la torture arrive à faire parler l'un d'entre eux. Cousin ? Le radio breton ? On ne sait, mais Cousin survit en s'enfuyant, et le réseau tombe dans un grand coup de filet de la Gestapo.

    L'espionnage est un métier de seigneur, un métier réservé aux êtres les plus fins, les plus puissants intellectuellement : c'est ce que Cousin fait valoir, tant il meurt d'envie de retourner se battre contre l'Allemagne. Avec ses armes : l'esprit, l'âme, la force. On accepte... mais on le surveille. On l'analyse, on l'ausculte. Et c'est un vrai chef-d'oeuvre d'espionnage et de finesse intellectuelle, psychologique, qui en quelques centaines de pages se monte autour de Cousin et de l'illusion d'un monde de grandeur. Quant à savoir si le premier réseau est tombé à cause de Cousin ou du Breton, lequel a cédé face à la torture, c'est une autre paire de manches. L'intrigue fait un peu cousu de fil blanc, peut-être, mais quel machiavélisme dans ce docteur Fog, tranquillement assis dans son bureau londonien...

     

    x. La Reine Margot, d'Alexandre Dumas. Ici on passe à un autre registre... quoi que ! Ce bouquin en somme est moins un livre de fureur et de sexe, comme la très mauvaise adaptation de Chéreau, qu'un monument de psychologie, d'esquive, de passes terribles où les épées sont encore moins mouchetées que les phrases. Je ne sais si le livre est de Maquet ou de Dumas vraiment, mais je sais sur quoi Dune a été pompé maintenant. La reine Catherine est un monument de cruauté, de froideur, de hideur abjecte. Franchement, j'adore. Une caricature, peut-être (j'en ai un à la maison qui régulièrement essaie de m'en convaincre, mais qui a bien fini par me pécho le livre aussi pour se l'envoyer), mais une merveille de littérature, aussi. Lorsqu'elle bute le pauvre petit Othon juste pour lire une lettre un instant... quelle salope, mais quelle salope !

    Peut-être l'inclination brusque de Margot pour le parti de Henri de Bourbon, uniquement due à quelque chose comme le devoir du mariage et le respect en soi-même de la dignité royale facilite-t-elle dès le début l'économie du roman, mais elle ne glisse pas si facilement que cela. Sorti de ça, qu'est-ce que c'est magnifiquement cruel et paranoïaque : jusqu'à ce vacillement de La Môle, causé jamais que parce qu'il n'a pas serré une main.

    La Reine Margot, c'est aussi un livre qui finit étrangement - de manière noire, de manière inachevée. La Môle est mort, Coconas est mort, et Henri de Bourbon s'enfuit. Certes, on "sait" que ça ne se finira pas comme ça, que l'Henri il va devenir roi et tout et tout. N'empêche. Ca finit mal et on s'en sort avec une légère crispation de la bouche, peut-être un goût de sang. Ou d'ail. Il paraît que c'est le goût de l'arsenic.

     

    xi. Le Roman de la momie, de Théophile Gautier. Là, on fait dans le classique, dans le retour aux sources, aussi. Le Roman de la momie, c'est un des premiers livres que j'ai eu à étudier en sixième. C'est mignon, mais ça reste bien écrit : prenez garde à la colère de Pharaon ! Car il est immobile, seul son bras se lève et foudroie, ainsi que dans les reliefs des temples oubliés que l'on commençait tout juste à concevoir, quand Gautier écrivait. L'intérêt premier du livre étant de me faire voir combien sont inutiles les versions expurgées, les romans mutilés aux versions non intégrales. Je me suis amusé à comparer la version que j'avais en sixième, et le livre de poche que j'avais trouvé pour quelques centimes d'euros chez un revendeur. Impressionnant et affligeant, tant non seulement les coupures de texte ôtent une partie notoire du sens, voire le pervertissent, mais en plus ne font rien pour "simplifier". Comme si les expurgateurs à la petite semaine étaient perdus entre la volonté de prendre le Lecteur enfançon pour un crétin et leur propre désir de se vouloir intelligent, pertinent, en fait fat.

    Sérieux, le texte intégral, ça reste tout de même bath.

     

    xii. Le Dernier des Mohicans, de James Fenimore Cooper. Oui, bon, là, déçu. Non seulement je ne sais pas ce que j'ai pu bien lire ado tant le livre était loin de mon souvenir (ou peut-être me souvenais-plus du film avec Daniel Day-Lewis, et de ses fusils-haches), mais en plus s'il y a des rebondissements continus d'intrigue, ça fait tout de même très lâche comme histoire. Oeil-de-Faucon qui répète à longueur de roman qu'il est de sang pur, non mêlé, ça va un moment mais on voit pas ce que ça lui rajoute comme qualités en tant que personnage. Je n'ai toujours pas compris l'intérêt de buter le petit poney avant de traverser la rivière, (qui semble pourtant vital aux personnages), ni comment on peut bien prendre un village de castors pour un village indien, et j'ai beau eu lire et relire la description de l'île aux grottes en plein milieu de la rivière, je n'y ai toujours foutre rien compris. Comme roman d'aventures, j'ai connu mieux. P'têt ben que le succès du livre est dû au long tomahawk d'Uncas, y'en a que ça doit faire tripper.

     

    xiii. Hôtel de Dream, de Edmund White. Honnêtement, j'ai acheté ce poche à cause de sa couverture - mon côté midinette, sûrement. Je m'attendais à une petite historiette, de celles qui détendent l'esprit et raniment le corps après des lectures aussi éprouvantes pour l'estime de soi que le bouquin de Fenimore Cooper. Et bien non, aimable et infidèle Lecteur, et bien non ! C'est plutôt de la belle saloperie, de celle à deux niveaux : un écrivain qui se meurt de consomption et essaie désespérément d'écrire un livre - de ces livres qu'on n'écrit qu'au seuil de la mort, parce qu'on n'a plus rien à perdre et qu'après tout l'oeuvre due est déjà écrite, et qu'il reste à écrire l'oeuvre que l'on se doit - et son livre, qui n'est après tout que l'histoire d'un garçon qu'il a croisé il y a quelques années de ça. Une histoire tragique, un peu comme si on était dedans La Confusion des sentiments, version intime : on est au début du XX° siècle, et un banquier père de famille tombe amoureux d'un vendeur de journaux qui se prostitue à Wall Street. Leur histoire se trace, entre jalousies, impossibilité de l'amour, et mafiosi amoureux de manière incendiaire et dévastatrice. Il y a dees travestis pathétiques, des drag-queen d'époque et des petits bébés joufflus qui aiment les régiments, à défaut de pleurer et de penser à ce qu'ils sont. L'écrivain, lui, meurt lentement de phtisie, de tuberculose, de fatigue et peut-être de littérature quand on voit combien ses discussions avec Henry James sont délicates et mal pesées. Pas facile d'écrire un livre aussi brûlant à une époque où la seule brûlure autorisée est celle de la fièvre.

    En tout cas ce qu'on comprend, c'est que White n'aime pas Henry James... Je vous laisse découvrir l'horrible reste.

     

    xiv. Pantaleón et les visiteuses, de Mario Vargas Llosa. On arrête les drames et l'aventure, pour rejoindre le délire.

    Délire d'une histoire : dans l'Amazonie péruvienne, il fait si chaud, l'air est si particulier que les soldats de la Nation ne pensent qu'à baiser sans fin, jusqu'à ce que les généraux de Lima décident de nommer le meilleur des capitaines de l'Intendance pour monter le  Service de Visiteuses pour Garnisons, Postes Frontières et Assimilés. Des femmes compréhensives qui viendront calmer les ardeurs des soldats qui se sacrifient aux frontières... et feront bouillir les esprits de la région. Pas facile de monter un service de prestations dans un pays qui continue de rester catholiquement profond, et sans marcher sur les plates-bandes des maquereaux locaux... jusqu'à ce que ça devienne une affaire florissante, trop florissante, même. C'est que le capitaine Pantaleon Pantoja a clairement le génie de l'organisation.

    Délire d'une autre histoire : dans cette même Amazonie, un frère s'essaie à devenir Messie, incitant les fidèles à planter des croix partout, et à y crucifier tout ce qui tombe sous leurs mains zélées. Ca commence par des chats et des hiboux, jusqu'à ce que l'on crucifie un enfant, vite devenu martyr de la nouvelle religion (ah, les fous !), des vieux... et des militaires. Et là, faut pas déconner.

    Délire d'une écriture : je ne sais fichtre pas d'où lui est venue l'idée de ce style, à Vargas Llosa, et j'ignore s'il écrit toujours comme ça. Franchement, c'est scandaleux tellement c'est génial. Systématique, certes, mais génial.

     

    xv. Le Bestial serviteur du pasteur Huuskonen, d'Arto Paasilinna. Franchement, le Lecteur comprendra que je commence à fatiguer de raconter les quinze derniers livres lus - à quand bien même il s'agit uniquement de ma faute, à lire tant et ne plus me connecter pour raconter aux foules impatientes ce qu'il faut lire au coin du feu. C'est qu'on est occupé, ma brave dame. Si, je vous jure. Entre la hausse du prix du pétrole et la baisse de celui du gouvernement, on ne sait plus à quel saint se vouer.

    Broum broum. Ici Paasilinna (pour la petite histoire, c'est le premier roman de lui dont j'avais entendu parler, à l'heure où il était publié en France, mais je n'allais pas alors mettre vingt euros dans un livre, et donc j'achetais la version poche d'Un Homme heureux), Paasilinna donc nous fait un petit pasteur d'un petit village, du genre le pasteur qui tonne le dimanche et pétrifie les ouailles, qui, bien que pas bien méchantes, ont forcément quelque chose à se reprocher. Jusuq'à ce que la mort tragique d'une traîteuse de village, accrochée à un pylône électrique (rien que ça, ça vaut le détour) ne le conduise à hériter d'un ours. Pas en peluche. Un vrai, un qui mort et qui hiberne en hiver. Entre le tempérament de l'explosif pasteur et le paterne courte-queue, l'histoire les mènera loin. Un peu en Russie. Et même à Malte. À croire avec le temps que Paasilinna aime faire voyager ses Finlandais en-dehors de la Finlande. Et faire aux pasteurs des choses pas très avouables.

     

    xvi. L'Etoile du sud, de Jules Verne. Allez, il me faut bien céder à mes lubies verniennes. Surtout lorsque le livre me coûte tout juste un petit euro cinquante à la devanture d'un retapasseur de littérature. Etonnant comme les poches édités dans les années soixante gardent un charme indéfinissable - ne serait-ce bien sûr que du fait des gravures encore imprimées en leur sein (je n'ai plus trop l'impression maintenant que dans les Verne modernes on mette des gravures, peut-être ai-je tort).

    Ici il s'agit d'un méritant jeune homme, bien évidemment un ancien élève de l'école des Mines et sorti second de Polytechnique, perdu quelque part dans le Griqualand, charmante contrée d'Afrique du Sud qui n'a d'autre mérite d'être un des gros producteurs de diamants mondiaux. Cyprien Méré - car c'est son nom - parce qu'il est français et amoureux de la fille du nabab local, va se lancer dans la construction d'un diamant artificiel... avec un four et un vieux canon. Trop compliqué de creuser la mine, il est vrai, lorsqu'on est dans Jules Verne. Et parce que c'est aussi Jules Verne, on fera du rodéo en autruche et en girafe aussi. Et aussi parce que c'est Jules Verne, toujours, le savant n'est pas si vainqueur que cela à la fin, lorsqu'on y regarde bien... ni les autruches, mais c'est une autre affaire. Une de vivisection. Qu'est-ce qu'il faut pas faire, pour épouser la fille de John Watkins !

  • DCCLIV. - Finalement.

    C'aura été une journée de 30h de travail interrompue par deux déjeuners et une madeleine du distributeur à café.

  • DCCLIII. - Pause.

    Après tout ça ne fait jamais que 21 heures de travail d'affilée pour l'instant.