Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • DCCLIX. - Bibliothèque.

    "Vous zavez pas à utiliser l'ascenseur, il faut que je m'en serve, ça ferme à 12h."

    Vieille peau.

    La soeur de l'Auteur déménageant en grande banlieue parisienne, des cartons de livre profitaient de l'occasion pour être rapatriés des terres quasi ancestrales jusque dans le Grand Nord et mon mur de bibliothèques. Pas grand'chose, je dirais la dernière centaine de livres qui restaient là-bas. Cinq-six cartons, quoi, qu'on met rapidement dans l'ascenseur pour grimper les étages, et qu'on répartit rapidement sur le palier pour laisser l'ascenseur vivre sa vie de chutard. L'opération prend même pas trois minutes : une pour charger, une pour monter, une pour décharger.

    Une tête de bique à bibi pointe par la porte de l'escalier de service. "C'est vous qui bloquez l'ascenseur ?" Elle a dû faire tous les paliers pour savoir qui dénoncer dans sa lettre au commissariat, regrettant cette époque un tantinet bénie où les relations franco-allemandes étaient au beau fixe avant que les rostbifs viennent interrompre de longues veillées de dénonciation anonyme. Des gens éduqués, que l'on était alors, avec une jeunesse à culottes courtes qui savait se tenir. Pas comme ces zippies qu'on trouve partout.

    "Bonjour Madame. Oui, juste un instant : ce sont des cartons de livre. On a fini.

    - Vous zavez pas à utiliser l'ascenseur, il faut que je m'en serve, ça ferme à 12h."

    Vieille peau. À Paris, les commerces ferment à 13-14h.

    Tant pis, j'ai passé l'après-midi à ranger, classer, retrier, pousser les murs, bouleverser les sections. Celle d'histoire prend bien quatre étagères maintenant que les Cursus ont retrouvé l'in-octavo du Mémorial. Je garde tout pour l'instant, mais je me dis que certains livres un de ces jours seront posés dans un carton sur un mur pour celui qui les voudra, tant j'y tiens peu. D'autres, je préférerai couper deux bras à mes Lecteurs plutôt que m'en séparer.

    Bref, côté statistiques, je suis désormais l'heureux possesseur de 1 100 ouvrages, le plus ancien datant de 1738 (Télémaque, de Fénelon, édition hollandaise), le plus récent de 2009 (Le Mastaba, de Didier Garguilo et Eric Adam). Cela correspond à 455 auteurs (ou collectifs...). De façon assez surprenante, le plus représenté est Dino Buzzati (45 occurrences), talonné par William Shakespeare (42) et l'inénarrable "ZZZ" des anonymes (33). Balzac, à mon grand désespoir, arrive quatrième, certainement du fait que j'ai acheté adolescent plusieurs de ses tomes (29), cependant Poe et Jules Verne le suivent de peu (23) ce qui me rassure. 305 auteurs n'ont qu'un seul ouvrage dans ma bibliothèque, si on met de côté le gouffre des anonymes, officiel ce qui permet d'éviter de savoir si Homère est un anonyme ou pas et quels sont les auteurs de la Bible.

    Les romans sont les plus présents (611 titres), suivis des pièces de théâtre (122) et des livres d'histoire (95). Viennent ensuite les essais (70), sorte de vaste fourre-tout dans lequel je classifie certains ouvrages dont je ne sais trop ce qu'ils sont, et les BDs (55), dont je sais ce que c'est, en revanche. La famille pauvre est le droit, qui ne comprend jamais qu'un ouvrage, ce qui est dû aussi au fait que les Constitutions dont je dispose ont atterri en section histoire pour des raisons de choix qui me sont propres.

    Etonnant, non ?

  • DCCLXVIII. - Danser.

    Juste danser et boire. Prendre des doigts sur une table de bois bancal de la tapenade aux figues, qu'on étale sur des morceaux de pain pris au sac de papier. Derrière l'arbre, au pied de la colline, la nuit apparaît, brune et sombre comme aux revers de l'été. Les nuages sont des taches plus sombres, d'un bleu de Prusse profond. Non épais, léger et posé par masses, comme pour rythmer les cieux. Quelques branches s'agitent.

    La foule est massée, la foule fait queue devant le bar, devant les tables, sur le trottoir et devant les vigiles. Les bouteilles sont ouvertes partout. Les verres sont des verres de plastique, remplis tout aussi précautionneusement que des verres de cristal, à peine au tiers, pour y boire l'or d'un vin brillant aux éclats de métal. C'est un soir de fin d'été, on pourrait être un soir de juin, et se laisser griser.Les corps parfois se jaugent, avec l'aggressivité de ceux qui vont danser bientôt et se frôler.

    Contre les vitres de simple verre, tenue par des baguettes de simple bois, nous dansons, le son plein le crâne, les bras plein le plafond. Je coule de sueur et je m'en moque, des regards pleins les yeux, la tête renversée pour tenir mes lunettes. Le mur est d'un jaune passé, et la nuit est noire désormais. Autour, dans la nuit, des groupes discutent autour des lanternes des verres.

  • DCCLXVII. - Liste de lecture de l'été.

    I. LECTURES

    Pour ceux que cela intéresse, les lectures de l'été.

    i. Relation commentée de la guerre des Gaules, de Jules César.

    "La Gaule est divisée en trois parties..."

    ii. La mauvaise vie, suite..., de Frédéric Mitterrand.

    Je précise que j'ai commencé ce livre avant que Frédéric Mitterrand ne soit nommé ministre, c'est dire le retard dans mes listes de lecture. Sorti de son style, qui est très bon, cela fait plus name-dropping qu'impression cannoise. Cependant, des pages sont pas mal écrites. Je suppose que Proust faisait de même.

    iii. Perte et fracas, de Jonathan Tropper.

    Bon petit livre de détente, mais de là à y trouver une citation...

    iv. Excusez les fautes du copiste, de Grégoire Polet.

    Bof. Mais vu que c'est A*** qui me l'a filé, dans l'un de ses sacs plastiques miraculeux, et que c'est carrément édité chez la NRF...

    v. Méridien de sang, Cormac McCarthy.

    "C'est vrai que les Saintes Ecritures cosidèrent la guerre comme un mal. N'empêche que c'est plein de sang et d'histoires de guerre dans la Bible.

    "Peu importe ce que les hommes pensent de la guerre, dit le juge; La guerre est éternelle. Autant demander aux hommes ce qu'ils pensent des pierres. Il y a toujours eu la guerre ici-bas. Avant que l'homme existe la guerre l'attendait. Le métier suprême attendait son suprême praticien. Il en a toujours été et il en sera toujours ainsi. Ainsi et pas autrement."

    vi. La vie sexuelle à Rome, de Géraldine Puccini-Delbey.

    Je ne vais pas vous faire un cours sur la sexualité romaine, regrettée et pleurée hélas, d'autant plus que cet ouvrage reprend beaucoup de la thèse L'érotisme masculin dans la Rome antique, de Thierry Eloi et Florence Dupont, déjà citée quelque part dans cet almanach.

    vii. A Year in the Merde, de Stephen Clarke.

    "The only difficulty with beign tough on everyone was that they were all so damned polite, almost ritually s. Marc and Bernard always shook my hand the first time they saw me in the day. They all say "Bonjour" every morning, and asked if "ça va", and when we parted, they wished me "bonne journée" - have a nice day - or if it was the afternoon, "bonne après-midi", or if it was later, "bonne fin d'après-midi" - have a nice rest-of-the-afternoon. If we met forst the first time after about 5pm, they said "bonsoir" instead of "bonjour". And if one or other of us was on our way home, we separated with "bonne soirée" - have a good evening. This was without all the "bon week-end" stuff on Fridays, and Monday's "bonne semaine" (have a good week). It was Oriental in its complexity."

    viii. Baudolino, de Umberto Eco.

    "Prends alors un flacon vide, immerge-le dans l'eau, le col en bas. L'eau n'entre pas, parce qu'il y a l'air. Suce l'air du flacon, ferme-le avec un doigt pour qu'il n'en pénètre plus, immerge-le dans l'eau, ôte ton doigt, l'eau entrera là où tu as créé du vide.

    "- L'eau monte parce que la nature agit de sorte que ne se crée par le vide. Le vide est contre nature, étant contre nature il ne peut exister dans la nature.

    "- Mais tandis que l'eau monte, elle ne le fait pas d'un coup, qu'y a-t-il dans la partie du flacon qui n'est pas encore remplie, vu que tu y as ôté l'air ?

    "- Quand tu suces l'air, tu n'élimines que l'air froid qui se meut lentement, mais tu y laisses une partie d'air chaud, qui va vite. L'eau entre et fait aussitôt fuir l'air chaud.

    "- Maintenant, reprends ce flacon plein d'air..."

    ix. La Rôtisserie de la reine Pédauque, d'Anatole France.

    Décevant, tout de même... moi qui m'attendait à une grande pantalonnade, et qui me retrouvait face à une resucée des romans de formation du Grand Siècle...

    "Pour moi, dit l'abbé, d'accord avec les docteurs les plus subtils, j'approuve la conduite de cette sainte [Marie l'Egyptienne]. Elle est une leçon aux honnêtes femmes, qui s'obstinent avec trop de superbe dans leur altière vertu. [...] Sainte Marie l'Egyptienne en jugeait mieux. Bien que jolie et faite à ravir, elle estima qu'il y aurait trop de superbe à s'arrêter dans son saint pélerinage pour une chose indifférente en soi et qui n'est qu'un endroit à mortifier, loin d'être un joyau précieux. Elle le mortifia, madame, et elle entra de la sorte, par une admirable humilité, dans la voie de la pénitence où elle accomplit des travaux merveilleux.

    "- Monsieur l'abbé, dit ma mère, je ne vous entends point. Vous êtes trop savant pour moi.

    "- Cette grande sainte, dit frère Ange, est peinte au naturel dans la chapelle de mon couvent, et tout son corps est couvert, par la grâce de Dieu, de poils longs et épais. On en a tiré des portraits dont je vous apporterai un tout béni, ma bonne dame.

    "Ma mère attendrie lui passa la soupière sur le dos du maître. Et le bon frère, assis dans la cendre, se trempa la barbe en silence dans le bouillon aromatique."

    x. Le Pont de la rivière Kwaï, de Pierre Boule.

    "En paix avec sa conscience, avec l'Univers et avec son Dieu, les plus clairs que le ciel des tropiques après un orage, goûtant par tous les pores de sa peau rouge la satisfaction du repos bien gagné que s'accorde le bon artisan après un travail difficile, fier d'avoir surmonté les obstacles à force de courage et de persévérance, orgueilleux de l'oeuvre accomplie par lui-même et par ses soldats dans ce coin de Thaïlande qui lui semble maintenant presque annexé, le coeur léger à la pensée d'avoir été digne de ses ancêtres et d'avoir ajouté un épisode peu commun aux légendes occidentales des bâtisseurs d'empires, fermement convaincu que personne n'aurait pu faire beaucoup mieux que lui, retranché dans sa certitude de la supériorité dans tous les domaines des hommes de sa race, heureux d'en avoir fait en six mois une éclatante démonstration, gonflé de cette joie qui paie toutes les peines du chef lorsque le résultat triomphant se dresse à portée de la main, savourant à petites gorgées le vin de la victoire, pénétré de la qualité de l'ouvrage, désireux de mesurer une dernière fois, seul, avant l'apothéose, toutes les perfections accumulées par le labeur et l'intelligence et aussi de passer une ultime inspection, le colonel Nicholson s'avançait à pas majestueux sur le pont de la rivière Kwaï."  

    xi. La Conspiration des milliardaires, de Gustave Le Rouge.

    Pas particulièrement intéressant, franchouillard à mort, et pompeur de Jules Verne à outremort (Les Cinq cent millions de la Bégum on me la fait pas à moi !). Pourtant, l'idée de base était marrante : des milliardaires américains qui veulent au XIX° siècle favoriser la croissance de leur belle nation en réduisant par plein d'armes infectes la vieille et civilisée Europe.

    "Bien souvent, le reporter américain devance la police, et découvre avant elle l'assassin, dont son journal publiera le lendemain le portrait, la biographie et l'interview sensationnels.

    "A-t-il découvert quelque chose ? Le reporter se précipite au télégraphe.

    "Il l'accapare. Et l'histoire est bien connue de cet enragé qui, froidement, un jour, se mit, pour garder la première place, à télégraphie des versets de la Bible, à raison de dix dollars le mot, pendant que ses concurrents se morfondaient.

    "Un crime, un suicide viennent-ils d'avoir lieu ?

    "Jouant des coudes, et criant bien haut qu'il est médecin, un homme fend la foule des curieux, maintenue par des policemen.

    "Il se faufile, s'introduit auprès de la victime, console les parents éplorés, examine sérieusement la blessure, tout en inspectant soigneusement les lieux, questionne sans relâche, puis tout à coup, sous un prétexte quelconque, disparaît.

    "Il a son information.

    "C'était un reporter."

    xii. Les Chouans, de Honoré de Balzac.

    Tellement inintéressant que je n'y ai même pas trouvé de quoi faire une citation. C'est un sous-Quatre-Vingt-Treize au pays des Bretons, ou un Dune sous la guillotine.

    xiii. William Conrad, de Pierre Boulle

    "Tous les peuples libres ont du goût pour les "conférences". Les nègres d'Afrique, les Chinois, les Français et les Anglais en sont particulièrement friands. Mais l'esprit anglo-saxon attache au mot une signification presque opposée à celle qui lui est attribuée par les races barbares. Les différences sont profondes. Dans une "conférence" entre gentlemen, les idées sont REELLEMENT examinées. Chacun des participants est prié A SON TOUR d'exprimer librement son opinion. - Une conférence réunit rarement plus d'une dizaine d'individus. - Les auditeurs essaient VRAIMENT de suivre la pensée de l'orateur, en faisant abstraction de leurs propres sentiments, et s'efforcent de COMPRENDRE son "point". Des silences réfléchis remplissent l'intervalle entre chaque allocution. Quand tout le monde a parlé, une décision est prise, celle précisément qui s'est révélée dans la discussion comme la plus utile."

    xiv. What is Orthodoxy ? A Short Explanation of the Essence of Orthodoxy and of the Differences between the Churches, de Peter A. Botsis.

    "[...] we can easily understand why the Church rejected all those who tried to falsify or refused to accept the truth of the Curch, those who tried to add or to omit something from the Church, which is Christ Himself. The Church rejected them as heretics not because she lacked love for men but, on the contrary, because of excessive love for them, for outside the Church, far off the truth, ther is no salvation.The Church cannot compromise or sacrifice the truth and the orthorodx faith, because she will lose her identity and catholicity."

    xv. Le Colosse de Maroussi, de Henry Miller.

    "Voici donc Agamemnon et son épouse. Que préférez-vous ? Le menu ou un festin en règle, un gueuleton de roi, comme qui dirait ? Où est la carte des vins ? Un bon vin frais serait de rigueur, en attendant. Katsimbalis claque les lèvres, il a la dalle sèche. Nous nous laissons choir sur la pelouse, et Agamemnon nous apporte le livre d'un archéologue anglais, édition de luxe. C'est ce qui sert de hors-d'oevure, apparemment au salaud de touriste anglais. Le livre pue l'érudition ; on y parle de strates supérieures et inférieures, d'ornements pectoraux, d'os de poulet et de reliques tombales. Je le jette de côté dès qu'Agamemnon a tourné le dos. C'est un tendre, cet Agamemnon, presque un diplomate par la force de l'habitude. Sa femme a l'allure d'une bonne cuisinière. Katsimbalis pique un somme sous un gros arbre. Un petit groupe d'Allemands, mangeurs de choucroute déguisés en êtres humains, sont assis à une table sous un autre arbre. ils ont l'air affreusement savant et répugnant : enflés qu'ils sont comme des crapauds."

    xvi. Le Roi des aulnes, de Michel Tournier.

    "Un soir qu'il s'attardait dans l'ombre dorée de l'écurie où flottait l'odeur sucrée du purin, en regardant les croupes luisantes onduler de stalle en stalle, il vit la queue de Barbe-Bleue se dresser, légèrement de biais, en sa racine, découvrant l'anus, bien maronné, petit, saillant, dur, hermétiquement fermé et plissé en son centre, comme une bourse à coulants. Et aussitôt la bourse s'extériorisa, avec la vitesse d'un bouton de rose filmé en accéléré, se retourna comme un gant, déployant au-dehors une corolle humide, du centre de laquelle il vit éclore des balles de crottin toutes neuves, admirablement moulées et vernissées, qui roulèrent une à une dans la paille sans se briser."

    xvii. Au guet !, de Terry Pratchett.

    "Les livres gauchissent le temps et l'espace. Une des raisons pour lesquelles les bouquinistes, dans les petites boutiques exigües et pleins de recoins dont on a déjà parlé, ont toujours l'air de tomber du ciel, c'est que nombre d'entre eux débaruent effectivement d'ailleurs, qu'ils se sont égarés chez nous après avoir pris un mauvais embranchement dans leurs propres librairies, sur des mondes où l'on estime de bon ton pour la profession l'habitude de porter en permanence des pantoufles et d'ouvrir à la clientèle uniquement quand on en a envie."

    xviii. Η Καινη Διαθικη.

    Bon, j'avoue que je n'ai pas lu. Mais ça a tout de même de la gueule maintenant d'avoir le Nouveau Testament orthodoxe en grec dans sa bibliothèque, tout droit venu du monastère où Sainte Pélagie eut la révélation de la cachette de l'icône miraculeuse de Tinos.

     

    II. CINEMATURES

    Pour ceux qui seraient inconsidérément intéressés, les films de la semaine :

    i. Inglorious Basterds, de Quentin Tarentino. Splendide, mais on se demande si Tarentino ne commence pas à vouloir faire à tout prix du Tarentino.

    ii. Number 9, de Shane Acker. Histoire cucul, images splendides.

    iii. Là-Haut, de Pete Docter et Bob Peterson, encore le couple du vieux grincheux et du jeune frais et innocent, mais pourtant..

    iv. Brüno, de Larry Charles. OVNI qu'on ne sait juger, et pourtant j'y ai ri.

    v. Les Derniers jours du monde, de Jean-Marie et Arnaud Larrieu. Une bonne merde parisienne trop longue de deux heures trente.

    vi. Little New York, de James de Monaco. Aaaah bah en voilà un petit film de mafiosi sympathique !

  • DCCLXVI. - Avoir vu M***.

    Sa peau est une merveille. Tout en lui est merveille. Dès que je le vois, je n'ai que l'envie de le toucher, me tenir contre lui, de sentir à travers le col du t-shirt l'odeur douce de sa peau, un peu alourdie par la sueur. Je me sens comme l'enfant qui veut se blottir contre le monde de la douceur, l'univers simple et enivrant des premières sensations, celles qui nous font fermer les yeux pour les juste sentir - à bout de toucher, à bout de nez. Ce n'est pas facile de résister à la tentation de lui toucher toujours la nuque, le dos, même dans un cinéma. Parfois on calcule trois doigts qui se posent sur une cuisse, dans les moments simples du film. Qu'on retire timidement, parce qu'il faut bien que l'un ou l'autre croise ses jambes différemment, à un instant.

    Je n'étais pas rentré dans son studio depuis longtemps, depuis quatorze mois. Il n'avait pas changé, ou dans la limite de ces jeux que l'on fait juste pour sentir les fins déplacements que le temps a fait : un peu plus de livres empilés sur le manteau de la cheminée, des CDs et des DVDs, dont certains pas encore ouverts, amoncellés devant la guitare basse. Le tapis du sol est maintenant roulé à côté du frigo, sous des sacs plastiques mis là par l'habitude. Derrière le paravent, je devine une cafetière ; il ne me semble pas qu'elle était là avant. Le petit bouddha qui était sur la commode est maintenant sur la table basse, toujours aussi encombrée et sale. Il y a quelques fleurs séchées, je ne pense pas que ce soient celles d'il y a un an ; il me dira que ce sont celles offertes par une amie. Peut-être.

    À peine sommes-nous entrés qu'il allume l'ordinateur, et commence à me parler de musique. Je me retrouve couché sur le lit, à le regarder entre mes pieds, me penchant sur le coude parfois pour chercher de mes yeux myopes les nouveaux titres parmi les livres. Il a beaucoup étudié Le Choix de Sophie : plusieurs éditions traînent. Comme dans une longue circonvolution le temps qui s'était achevé l'an passé au seuil de l'été se continue désormais, le silence entretemps n'a jamais existé. Lui parle, me teste entre deux petites cigarettes qu'il a ramené d'Espagne, et comme avant je ne peux qu'admettre qu'il reste nettement meilleur que moi. J'écoute malgré tout d'une oreille distraite, fasciné que je suis de le revoir sur le petit tabouret, de nouveau voûté, gardant la coquetterie d'un chapeau qu'il a posé sur l'arrière de la nuque, et qu'il rabat parfois sur les yeux. Il a ôté son anneau, prend un paquet de cigarettes sur la table et l'allume en regardant l'écran, et me parlant. Il croise les jambes, et souffle en l'air en pensant sur un silence. Il est comme sur la toile que je viens de suspendre dans ma chambre. J'ai envie de le prendre dans mes bras, me levant. Je ne le fais pas ; je le fais déjà trop souvent.

    Je crois que je t'aime.

    En dormant il m'a laissé le prendre dans mon creux. Mon coude sous son oreiller, ma main droite caressant son ventre, je  presse  mon ventre contre son dos, embrassant trop régulièrement sa nuque. Il s'endort rapidement, je sens son ventre à la peau lisse et douce. Il a un peu vieilli : je ne me souviens pas de ces poils sous la pomme d'Adam, et ceux du nombril ont forci. Comme le chiot dans le panier je me serre contre lui, extatique. Fermant les yeux sentant le duvet de sa nuque. À un moment je pense je ne sais pourquoi aux êtres d'Alcibiade dans Platon, un peu étonné de la comparaison ; mais son sommeil ne s'imbrique pas entièrement dans mon creux, il soupire parfois et je le caresse alors. Il est un peu plus grand que moi, il m'échappe. Comme toujours, et comme cela sera. A moi d'apprendre.

  • DCCLXV. - Constat effrayant.

    À chaque fois que je quitte la Grèce, un drame y survient : il y a deux ans, la canicule et les incendies ; cet hiver, les émeutes étudiantes ; cette semaine, le feu aux portes d'Athènes.

    Je devrais y rester. Ce serait plus sain pour ce pays.

  • DCCLXIV. - Le temps, lui, n'a pas suspendu son vol.

     

    Mes Lecteurs, de moins en moins nombreux, se seront aperçus que cet Almanach est moribond depuis quasi un mois. Qu'ils imaginent que l'Auteur est parti en Grèce, et qu'il a fait quasi son Durrell dans les Cyclades. On vous le contera. Du moins, on tentera.