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  • DCCLVIII. - Le vélo au coin de la rue.

    Il était l'heure de la brune, celle où l'obscurité doucement se repose sur la ville. En ces heures d'été, il est tard, et l'on croit sortir du travail tout juste à l'orée du soir. Les lampadaires ne sont pas encore éclairés, tandis que les vitres des bars sont largement ouvertes, laissant voir sur les lampions dans leurs verres rouges les visages que la flamme bronze déjà, un peu bouffis et suant derrière les larges assiettes blanches, aux traînées essuyées d'un coup de torchon autour d'une large bavette, de confit d'oignon et de frites courtes et baveuses, apportées par un serveur à la chemise largement ouverte comme deux traits de pinceaux qu'ombre tout juste l'intimité des poils dans les replis de la salle.

    Je sortais du métro, un peu hagard de chaleur, avec la seule envie d'ôter mes chaussures. La chemise pèse, la cravate est déjà pliée dans une poche de la veste tout aussi pesante, le pantalon pèse, mais le pire reste ces chaussures en ces temps où l'on meurt du désir d'avoir le sol sous ses doigts. Quitte à bitumer toute la plante des pieds, mais marcher sans l'attirail de cuir, sans la malette où le portable s'alourdit des si discrets et confidentiels documents qu'il convient de porter pour se sentir important.

    Je sortais du métro, et je traversais au bonhomme toujours miraculeusement vert quand je sors du métro. Au Canon, les familles touillaient la verdure printanière sauvée des deux fastefoudes qui encadrent la rue. Derrière le bus qui marquait le pas, un vélo au dossard jaune se faufilait. Je le notais à peine, plus le dossard que le reste.

    Il avait le menton légèrement avancé, les lèvres étirées pour respirer. Sur le menton, il y avait de l'ombre, qui devait être celle d'une mouche. Des sourcils comme des faux.
    Je continuais, pestant contre l'attirail du cadre. Stop. Figé. Je me retourne. Je fais un pas. C'est...

    Le feu passe au vert.

    Je me demande si je dois pas courir. Je fais la connerie de me demander si je dois pas courir. Du coup je ne cours pas.

    Le vélo traverse l'avenue d'Italie, petite marque de jaune fluo. J'en suis encore à commencer de courir.

    Et puis je laisse tomber mon cartable et je le regarde comme un con. Le cartable et le vélo.

    C'était A***, mon premier homme.

  • DCCLVI. - Ce soir le dahu est tout mniourf.

    Lily Allen, Fuck You Very Much.

    Histoire de changer je suis encore tombé par hasard sur la Tatapride. J'étais parti acheter du papier, et je me disais que pour aller ensuite m'offrir une plante verte je n'avais qu'à marcher tranquillement jusqu'à Bastille, prendre la 5 jusqu'au quai de la gare.

    Le long de la rue du roi de Sicile, je repérais les drapeaux, plus nombreux qu'à l'accoutumée. Juin était beau, et les adolescents tapissaient les devantures de glaciers avec leurs jeans blancs trop courts. Lentement la foule se faisait plus dense, gorgée lentement d'hommes, de choses indescriptibles et des torses nus usuels. Un peu plus de bonnes soeurs que d'habitude, peut-être.

    Je pense que la parade arrivait juste à la Bastille, ce qui n'empêchait pas les matelas de CRS, mantés-religiosés comme des insectes, d'en filtrer tous les bords. Impossible de marcher tranquillement jusqu'au fleuve, un bras de tonfa m'en coupait la route.

    Cette année, quelque chose de la ferveur locale m'échappait. En général, me retrouver aussi près d'une telle palanquée de garçons et de torses suffit à m'exciter, à me faire participer à l'excitation d'une façon. À me rendre presque fier. Là, ni honte ni fierté, je me contentais de traverser la place en zig-zag. Je me disais que ça me semblait bien loin, toute cette nécessité de l'exhibition (et pourtant).

    Bref, de retour, j'ai la vague à l'âme, un peu de remord et de nostalgie. En plus, comme cette nuit le foutre va couler à n'en plus finir, moi, je me sens seul.

    Pouf, pouf.

     

    Lily Allen, Fuck You Very Much.

  • DCCLIV. - Chambres intimes, suite.

     

    Chambres intimes - La pause (Morgan)

    Huile sur toile, 50 x 70.

     

    (au passage il faudra qu'on m'explique pourquoi les appareils photos, de près, transforment des droites en courbes)

  • DCCLIII. - Cruising bars.

    On appellera cet ancien voisin G*** pour préserver son anonymat, ce qui le préserve de peu de choses de toutes manières. Depuis nos longues années de célibat, G*** est devenu un compère en assassinat de saucissons, de tartiflettes et autres litrons complets de limoncello. G***, comme moi, a des défauts, que depuis quelques temps nous allons comparer (au lieu de les soigner) dans des bars "centraux". De cuites en cuites, nos petites âmes terrorisées ont fini de camper dans un seul café, pour progressivement aller de chaland en chaland, comme des marins de port en port.

    Notre cabotage ces derniers mois nous a conduit de plus en plus loin. Mon foie en sait quelque chose ; c'est devenu régulier, constant. Je crains en avoir déjà dit quelques mots, ici. Nous en étions au stade où nous testions plusieurs bars, toujours centraux. De plus en plus de néons, de plus en plus d'oscilloscopes et de pénombres interlopes au rythmes des musiques saccadées et vibrantes. Et de rues que l'on passe, sous le ciel de juin, de portes qui s'entrouvrent aux portes dégueulantes de fumeurs.

    Nous avons continué, droit au sud. Nous sommes conquistadores. Cela faisait longtemps que G*** cherchait la voie du Sud, celle qui tournait l'Afrique. Et voici : il y a quelques semaines de ça, amoché par l'alcool, il m'avait traîné jusqu'au Cap de Bonne-Espérance. J'ai frisé la mutinerie plusieurs fois. Y entrer a été une vraie cale humide. Un bain de dégrisement majeur. On ne fait pas mieux qu'en tombant autant en pleine mer, lourde de sel et de coups, où l'on se prend la quille et le quillon du gouvernail. Mais en un sens on se sent vivant. On vomit tout ce qu'on peut, on cherche l'air, on n'a qu'une envie - s'enfuir.

    Ce soir, nous avons voulu battre Cabral et Gama. Nous sommes partis. Nous avons bu, peut-être. Sûrement - quoi que, pas tant que cela. Et voici : nous avons mouillé au dépôt de Calicut. Acmé pour G***, cela faisait si longtemps qu'il en parlait. Là-bas, dit-on, la moukhère est frivole et le thé léger pour le corps et l'âme ; là-bas, l'alcool coule comme du sperme en bacchanale, et les danseurs sont gironds. Ce serait l'orgie, celle promise par les Dieux, et les épices n'y manqueraient pas, ce qui est plus précieux encore.

    En fait, ce dépôt-ci n'est jamais qu'un entrepot de chantier... quelques fort des halles gastrophores se sont devêtus, ne gardant qu'un cache-sexe d'où débordent des poils, posant sur leur ventre une sacoche contenant leurs papiers et leur bourse. Beaucoup d'entres eux attendent, assis. D'autres marchent ; on marche beaucoup, ici. On ne fait que ça. De loin en loin, il y a des recoins, des creux et des trous dans les murs. Des fonds de cale que des tentures de chantier masquent, où l'on avance à tâtons dans les odeurs. Ca sent la caque et le hareng. Il y a des attroupements, des moments de presse silencieuse.

    D'autres ouvriers se reposent, accroupis, dans les recoins. Souvent, une de leurs mains est entre leur cuisse, et l'autre frotte les replis de leur ventre, sous le téton. Dans l'attente.

    De ces quatre nouveaux forçats qui marchent aussi, par couples. Deux d'entre eux portent des combinaisons étroites pour leur âge, et s'emparent de la scène. Les deux autres cherchent plus directement à se mêler. Ils parlent fort, un peu de façon qu'ils estiment provocante - mais parler dans ce silence constant, c'est la vraie provocation, qui paraît un peu comme une insulte. Choquant, en tout cas. Dans une pièce un lit de sangles et de cuir a des chaînes qui cliquettent un peu dans le noir épais quand je les touche, briquet levé.

    Parfois l'un des esclaves me regarde, le visage de masque, l'oeil inquiet. Je ne sais que faire, j'ai l'impression qu'il mendie - qu'il m'arrachera ce qu'il peut dès que mes yeux le regarderont trop. Son regard en somme est pitié. Il voudrait beaucoup de moi, mais n'espère pas que quoi que ce soit l'engage. Juste prendre, avoir. Sans rien. Ceux qui attirent mon regard ne le font, me semble-t-il, que parce qu'ils me ressemblent un peu. Comme par communauté d'inquiétude, guère plus.

    La lumière noire irise les fils de mon ticheurte de poils blancs. Je marche, aussi, tétant la bière, suivant G***. On se demande ce qu'on fout là. Calicut n'est qu'un foutu bordel qui sent la merde.

  • DCCLII. - Un an plus tard.

    Après un an, voici. Se revoir dans un bar, regarder un peu trop ses yeux verts. Boire de la Guinness que le patron apporte en tutoyant. Le regarder fumer, en frissonnant dans le vent frais de juin. Se demander pourquoi on est si distant. Il le dira à un moment : il relisait une de tes lettres, c'est bien écrit, y'a pas à dire, mais on se demande des fois si tu te lâches.

    Non, je ne me lâche pas. Je suis sur la défensive. D'ailleurs, je le sais, je parle beaucoup de travail : indice. Et puis depuis un an, le temps, les envies - et aussi le souvenir de ce qui est arrivé. Comment.

    Il resserre le col de son blouson sur son collier, qui reste le même. Une simple plaque de métal argenté.

    Au métro, j'ai envie de mordre sa lèvre. Nous nous regardons. Je m'imagine un flottement, avant de partir de mon côté. Je m'imagine. Forcément.

    J'ai été distant.

  • DCCLI. - César lui-même en parlait...

    (et je m'en aperçois au cours de mes (re)lectures, quand César, franchissant le Rhin pour aller taquiner le Teuton en l'an 53, se mit à décrire la faune et la flore locale, pour faire du son et lumière vu le peu de succès de sa promenade de santé)

    "Il y a aussi les animaux qu'on appelle élans. Ils ressemblent aux chèvres et ont même variété de pelage. Leur taille est un peu supérieure, leurs cornes sont tronquées et ils ont des jambes sans articulations : ils ne se couchent pas pour dormir, et, si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent se mettre debout ni même se soulever. Les arbres leur servent de lits : il s'y appuient et c'est ainsi, simplement un peu penchés, qu'ils dorment.

    "Quand, en suivant leurs traces, les chasseurs ont découvert leur retraite habituelle, ils déracinent ou coupent au ras du sol tous les arbres du lieu, en prenant soin toutefois qu'ils se tiennent encore debout et gardent leur aspect ordinaire. Lorsque les élans viennent s'y accoter comme à leur habitude, les arbres s'abattent sous leur poids, et ils tombent avec eux."

    Jules César, La guerre des Gaules, VI, 27.

    ... du dahu !

    E je dirai même que César décrit une variété assez rare, le dahutus camporum dextro-levogyrus.

  • DCCL. - Impressions.

    i. Des chaussures usées rangées sur un banc, dans la rue. Il y en a trois paires : des baskets, des écrase-merde et des escarpins. Au retour, il n'y en aura plus que deux paires, les escarpins auront été pris par un passant, qui a pourtant redisposé autrement les chaussures.

    ii. Dans le métro, un enfant au ticheurte remonté par une épée de plastique. Il se met entre deux voitures, là où il y a des soufflets de caoutchoux, pour tanguer au galop de son cheval. Son bras peine à sortir l'arme de son fourreau, tant elle est grande. Il raidit le coude, son cheval se cabre. Voilà, l'épée est au clair. Les quillons brillent d'or à son poing couvert par les fronces de son pull trop grand, qui lui font un gant d'escrimeur. On est déjà à Vincennes, il n'a plus qu'à prendre le château. Àaaaaaa l'attaque !!! Les parents derrière doivent tirer la tortue et le bélier dans une poussette.

    iii. J'entre. Il est assis, à un angle. Il a la beauté impériale de Pharaon. Au bout d'une station, je le vois. Il me regarde, détourne la tête. Je regarde le mur derrière lui, à l'autre bout du quai. Ses yeux coulissent à leur tour vers moi. Je n'ai pas lu Proust, donc je ne sais pas ce que fait Charlus avec Jupien. Pourtant il y a certainement de cela, dans nos regards qui s'évitent, se frôlent, se retouchent, se rivent. Se rivent. Se rivent. Nous replongeons, moi dans mon magazine, lui dans son écran de téléphone. La beauté d'un pharaon. Je lève les yeux. Il est là à me regarder. C'est sa station. Il part.

    iv. Nous aurons passé un après-midi ou presque, assoupis l'un dans l'autre. Je crois que j'ai beaucoup hurlé.

  • DCCXLIX. - La seconde backroom.

    Ni la Fnac, ni Gibert (jeune ou vieux), ni Shakespeare And Co, ni quoi que ce soit - encore moins les revendeurs louches qui entrouvrent leur duffle-coat d'un regard soupçonneux aux pieds du Palais de Justice. Les libraires n'ont pas The Mouse That Roared. Cela augmente mon désir de le lire, bien sûr. Il ne restera donc que Smith, et j'en doute : allez trouver un best-seller de 1955, même adapté avec Peter Sellers, tant qu'il parle de choses insouciantes. Tentez seulement de dégoter un Pratchett : vous en aurez l'intégralité, sous tous les formats d'illustration possible ; tentez de trouver un livre qui ne s'en éloigne que de peu, si ce n'est par l'âge et l'ancienneté : vous pouvez toujours tenter de passer la frontière d'Andorre avec plus de quatre cartouches de tabac. Il faudra donc attendre - cela a marché l'an passé avec Tous à Zanzibar. Cette année peut-être, à force de harceler les libraires, The Mouse That Roared sera-t-il réédité avec une frénésie pantelante.

    J'ai donc noyé cela dans... j'ai donc noyé cela. Je crois que nous avons commencé par le Carré, avec bien un litre de bière chacun. C'était Happy Hour, il convenait de fêter pour satisfaire les dieux chtoniens la victoire de Perpignan.  Nous l'avons même fêtée avec un peu d'avance, cette victoire. De toute manière, il y a toujours des victoires à fêter  : à défaut de celle de sa propre survie, il suffisait de voir les supporters dans les rues durant l'après-midi. Je ne sais trop ce que Perpignan a gagné en fait : au vu des bérets, je dirais que c'est du rugby, peut-être du vélo. Qu'importe, cela a rendu des cafetiers heureux.

    Puis nous avons tangué, déjà le foie brûlant, jusqu'à la Chaise au Plafond, afin de faire semblant d'humecter nos tatins de tomates confites et nos rouelles d'agneau aux herbes, posées sur des chips fraîches et de la purée de céleri d'un dernier reste de Cahors au goût étrange de menthe et de persil. Mes morceaux de viande étaient percés d'un cure-dent, pour les tenir sur le grill durant qu'ils rosissaient. Qui s'en occupe ? Moi, car ce n'est pas désagréable de voir ces escargots de chair ourlée d'un filet de graisse (ou de peau) fumer à peine sous les craquelis de gros sel dans une assiette trop large pour la table de bistro.

    Je crois qu'ensuite... ah, diantre, oui, le Raidd. Youpi. Cela faisait tellement longtemps qu'il en parlait. Du monde, du monde, du monde : on y est serré comme caque en hareng, et tout le monde s'y emmerde. Le serveur s'y repère à ses six heures de bodybuilding quotidien, et à son absence de ticheurte. Le sol pègue sa race, et dans une baie vitrée ridicule, où l'on entre par une porte de collège à la poignée de plastique épais et rond, un serveur de corvée ira se badigeonner de mousse, arrosant parfois la vitre afin d'en ôter la buée. Il est sans conviction ; sans trop de doute, il est hétéro, et jamais il ne parlera à sa copine qui l'attend au chaud devant le dernier feuilleton du samedi ce qu'il doit faire tous les ouiquennedes. Un peu d'astiquage par-ci, cela n'empêchera pas le sol de péguer convenablement tant la bière s'y est répandue, épaisse, gluante. Il doit y avoir du frémissement dans les ampoules rectales, tant les verres se brisent tandis que l'Adonis protéinés ramone à l'intérieur de son slip de bain estampillé au blason du bar. Peut-être n'y en a-t-il qu'un seul, et que de prestation en prestation les serveurs se le refilent-ils.

    Je crois qu'au Freedj nous n'avons fait que passer. Trop de monde, plafond trop bas. Le principe est de s'y battre pour avancer, et d'y être le plus serré envisageable, afin de tâter au maximum : ooops, pardon, oooops, excusez-moi, et palotage de fessiers tendus dans les jock-straps de circonstance. De l'air.

    Et voici : ma première fois à l'Open. Tant qu'à faire, et c'est la première porte à côté. Pas de Guiness dans les bars de ce quartier, et je ne sais plus si je bois de la Desperado ou de la Corona. Qu'importe. Tant que ce n'est pas de la pression du tout-venant. Ici, les cheveux déteints côtoient les vieilles chemises entrebaillées. Je ne suis ni l'un ni l'autre, je suis la graisse jeune sous un chapeau, qui sort le cigare. Voici quinze jours que j'en avais envie, le voici à mes lèvres : le Romeo Y Julietta, n°2, au goût âcre et limpide, que je respire par courtes bouffées. Cela fait plouc, je sais que parfois l'on me regarde. Tant pis. La rue m'est interdite par une courroie de tissu rouge, qui resserre le troupeau entre le mur et elle. Des corps nous longent, des corps nous frôlent. Nombre d'entre eux ont la nuque raide, et le coude plié. Un quadragénaire - peut-être un quinquagénaire, que sais-je, les crèmes sont miraculeuses - essaie de tailler une bavette avant autre chose à mon camarade de beuverie. Je laisse faire. Je fume. Je suis celui qu'on ignore, le gros con imbu au cigare. Celui qui est égoïste : le cigare, ça ne se partage pas. Le cigare, ça ne peut pas se demander comme une clope, et encore moins on demande du feu pour allumer sous la nuit des étoiles dans les yeux. Le cigare, c'est l'isolement, le repli lointain, presque souverain. Non je n'attends pas ; et mon foie, lui, n'attend que de pouvoir vomir. Le cigare prend des notes poivrées, légèrement mentholées : sa fin approche.

    La nuit aussi s'étire, et l'air enfin lentement s'échauffe sous la lune moribonde. Des couples d'un soir partent, appelés par le dernier RER. Ils laissent entre eux, marchant, la gêne de savoir qu'on les regarde, et que dans la meute qui fait semblant de les ignorer se trouve peut-être l'un de leurs futurs amants, qui pourraient leur en tenir rigueur. L'un d'entre eux a été l'un de mes amants. Il m'embrasse au passage, et part. Il a minci, depuis la dernière fois où nous avons couché ensemble. Cela lui va mieux.

    J'écrase le cigare sous mon pied. Les feuilles de tabac, que la semelle brunit encore, s'épandent un peu, comme une annonce de l'automne. Parfois, quand je change de jambe d'appui, sous ma semelle je sens l'épaisseur du mégot.

    Nous partons. Nous avons lui et moi terriblement mal au foie. Je suis parfois obligé de m'arrêter pour respirer. Le trottoir, après tout, serait une solution.

    Je ne sais comment je suis venu ici. Nous avons simplement tourné à droite, au lieu d'aller au métro. Il sonne, et nous entrons. La porte est métallisée, munie de grilles et de judas. Cela pourrait être un entrepôt. Je me débarasse de ma veste, mais je garde mon chapeau, comme un dernier rempart de la décence. L'endroit est glauque et pue la merde. Parfois, il y a des ahanements, des clapotis de chair. Je crois voir quelques bites turgescentes, brandies comme des poutrelles douloureuses. L'un d'entre eux porte un cock-ring, comme pour certifier qu'on est bien là, et pas ailleurs. Un peu comme un timbre fiscal sur un relevé d'impôt.  En plus la bière est tiédasse, comme si je m'étais glissé dans des draps déjà utilisés. Je n'en peux plus, je pisse longuement comme un cheval à la poste. Aucun d'entre eux ne cherchera à reluquer ; je pense que je ne fais pas , que quelque chose me bloque entièrement. Me dégoûte.

    Je dégrise.

    Tout l'alcool et l'eau se concentre dans ma vessie. Des êtres dont je ne devine qu'à peine les corps tanguent, glissent. Des essaims se forment là où il y a des bruits, tandis que d'autres besogneusement pompent leur bière de retape au verre devant un vieux tube cathodique aux pornos tressautants. Veni, vedi, non vici. Treize euros, ça fait cher la pissotière. Dans la nuit, je fredonnerai du Mozart, pour survivre à ça.

    Ce matin, nous nous étions réveillés l'un dans l'autre, tout comme nous avions dormi.

  • DCCXLVIII. - Vantardise.

    "Tu es le Pic de la Mirandole de l'actuariat !"

    (Un collègue, dans un ascenseur)

  • DCCXLVII. - Liste de lecture.

     

    i. Le Seigneur des Anneaux, de John Ronald Reuel Tolkien. Certes, je l'avais lu jeune - il y a quatre ans de cela, quand les films sont sortis et que je croyais encore à des choses comme l'amour et aux croissants sans margarine, innocence propre à la jeunesse. Cela fait toujours sourire de voir un cravaté attaché-casé avec ce genre de livre à la main dans le métro, ou pire encore une bédé. Menfous. Cette relecture fut salutaire : j'avais trop les films en tête la première fois, trop ce côté carton-pâte, trop ce côté maquillage et crocs de plastique des Orques qui masquait la simplicité du livre. Certes, Théoden-Roi qui charge sur les plaines du Pelennor en hurlant

    Debout, debout, Cavaliers de Théoden !
    Des événements terribles s'annoncent : feux et massacres !
    La lance sera secouée, le bouclier volera en éclats,
    Une journée de l'épée, une journée rouge, avant que le soleil ne se lève !
    Au galop, maintenant, au galop ! À Gondor !

    ça a de la gueule et ça vous donne envie de retourner en Islande sabre au clair et nasal du casque tanguant contre le nez pendant la chevauchée. Ca vous donne un petit air shakespearien qui vous donne envie d'être un homme lorsqu'on secoue la lance en hurlant. J'ai toujours aimé les livres d'aventures, ceux de cape et d'épée : on ne me refera pas.

    Pourtant, si on regarde un peu tout ça, l'écart entre le film et le livre est patent, écrasant : la magie est très peu présente, en fait... Il s'agit éventuellement d'un livre de fantasy, mais Gandalf en use peu : contre le Carradras, dans la Morria et lorsqu'il chevauche pour retrouver Boromir. La Tour Sombre elle-même n'a pas ce côté de périscope de sous-marin à l'oeil rouge que lui ont donné les films : c'est un lieu de ténèbres, mais un lieu somme toute banal, si ce n'est qu'il est sinistre.

    Le plus patent en somme restent les personnages : les deux seuls éléments réellement fantastiques sont le Balrog et le Nazgûl : le Balrog est effectivement un être de flammes noires, indescriptible et terrible. Le Seigneur des Nazgûl est un regard cruel dans un vide :

    Sur son dos se tenait une forme enveloppée d'un manteau noir, énorme et menaçante. Elle portait une couronne d'acier, mais entre le bord de celle-ci et le vêtement ne se voyait rien d'autre qu'une lueur sinistre d'yeux : le Seigneur des Nazgûl.

    Les autres personnages ne sont jamais décrits, quand on y regarde bien : les Elfes sont en général grands et minces, et sont de "belles gens". Les Nains sont petits, les Orques ont des oreilles rêches. Parmi les Hommes, les Dunedains sont plus perspicaces et dotés d'une plus longue longévité. Bref, j'étais surpris d'y trouver si peu de magie : plus importante est l'apparence (quand Gandalf ou Frodon s'énerve, doté d'un pouvoir magique, il paraît plus grand, il n'est pas forcément plus grand). Après tout, ce monde de la Terre du Milieu m'a bien rappelé les champs de bataille des Chroniques de Saxo Grammaticus, un état miédéval complexe fait de différentes "races", aux caractéristiques et aux moeurs différentes, mais peu atteint par le monde de la magie. À croire que les lectures que l'on fait de cette Trilogie sont trop souvent perverties par un regard de geek amateur d'Orques à la peau verte.

     

    ii. Bonjour tristesse, de Françoise Sagan. Il y arnaque sur la marchandise, je le dis tout de go. Un livre révolutionnaire ? Un livre marquant ? Que nenni ! Un ton qui sent la communale, légèrement teintée d'un bon vieux bachot de philo des familles. Au pire une légère introspection du côté d'un esprit, et encore - au mieux, le personnage le plus intéressant reste Cyril, le falot amant de Cécile. Le reste, bof...

     

    iii. De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman. Oui, je sais, Attentif Lecteur, je l'ai déjà lu, j'en ai donc déjà parlé. Et alors ? C'était c'est dire si ça remonte à loin. À mon âge vénérable, trois ans, c'est suffisant pour assister à une destruction complète de la moitié du système neuronal. Quant à mon lecteur, je profite de son temps de cerveau disponible pour lui en remettre une couche, après tout c'est en serinant qu'on fait apprendre aux besogneux (dont je ne doute point que tu fais partie, Lecteur, à te tripoter la nouille de la main gauche tout en bavant d'admiration devant l'excellence de ma prose, schlika schika schlika ragnagnaaaaaa pouf pouf pouf raaaaaah). Ores donc : la fin du monde est pour dans onze ans. L'Antéchrist doit apparaître dans une maternité paumée du fin fond de l'Angleterre, et pour ça c'est Rampa, un démon, un ange déchu (trébuché, plutôt), doit refiler l'Adversaire, le Destructeur de Rois, l'Ange de l'Abîme sans Fond, la Grande Bête nommée Dragon, le Prince de ce Monde, le Père du Mensonge; l'Engeance de Satan et Seigneur des Ténèbres, bref le chiard dans son moïse à l'heureuse famille qui sans trop le savoir devra l'élever. Sauf que son pote Azipharale, un ange avec lequel Rampa est plutôt en bons termes (pensez, six mille ans à se battre l'un l'autre Ici-Bas, ça vous rapproche) essaie vaguement de s'en mêler. Onze années passe, le Molosse annonçant l'Apocalypse sort enfin des Enfers pour seconder l'Adversaire, le Destructeur de Rois, etc., mais l'Antéchrist en question préfère l'appeler Toutou et faire apparaître des baleines un peu partout. L'Apocalypse s'annonce mal, en fait, sans compter qu'il faut rajouter une descendante professionnelle (pas toujours facile d'être l'héritière d'une prophétesse du XVI°) et un Inquisiteur de première classe... Ah, oui, la Mort, la Pollution, la Famine et la Guerre pour faire bonne mesure, mais on trouve toujours n'importe quoi pour annoncer la fin du monde...

     

    iv. Le Droit pénal, de Jean Larguier. Depuis que je me suis mis à lire régulièrement le blog de Maître Eolas, je me suis mis à m'intéresser au droit... ce petit bouquin me semblait un bon moyen de comprendre vaguement les notions de base du droit pénal. Si il annonce la couleur d'emblée : le droit pénal n'est pas que plaidoiries brillantes et crimes de sang - je m'attendais tout de même à une petite partie sur la procédure pénale. Ici, il s'agit plutôt d'établir les distinctions qui constituent le droit pénal (ce qu'est le pénal, le crime, le délit, l'infraction, la victime, la peine, l'indulgence...). Cependant, c'est salutaire, et de loin, bien qu'on reste sur sa faim, attendant de plus longs détails, de plus longues dissertations. Tant pis, ce sera pour le prochain livre.

     

    v. Des Souris et des hommes, de John Steinbeck. 'ttention, klassik, commondit. C'est fort court et c'est cinglant. Après Les Raisins de la Colère, je m'aperçois que j'ai commencé Steinbeck dans le mauvais sens ; j'aurais d'abord dû lire celui-ci en premier. C'est dommage de se dire qu'à force d'avoir été seriné sur les 'ttensionchèfdeuvres à l'école on en garde comme un léger goût de méfiance, une résistance, une réticence : on va y trouver de quoi s'ennuyer derechef sur des questions humaines moult fois soulevées, le néant, le tragique, l'absurde. Rah, qu'on est bête quand on a trente ans (pas encore, ça approche). C'est l'histoire de deux types, un peu Vladimir et Estragon, qui sont de voyage plus par hasard et par habitude que par réelle volonté. L'un aime les choses douces, l'autre aimerait bien avoir la paix... Sauf que lorsqu'une robe et une vieille chienne se mettent dans les parages, les choses ne seront pas simples, dans ce pays lointain-ci. Il y a peu de place pour les sentiments et les descriptions ; tout est réservé aux actes, et aux silences de ces êtres qui ont tout juste de quoi remplir une vieille caisse à pommes clouée dessus un vieux lit plein de puces et de punaises. Une chienne accouche, une femme s'accote au chambranle, cherchant son mari. Le temps passe, il suffit de quelques heures pour faire des morts et des larmes.

     

    vi. Le Capitaine Alatriste, de Arturo Pérez-Reverte. J'avais été catégorique pour cette pauvre libraire, mince comme une anorexique qu'on aurait mis à sécher sur une corde à linge de vieux fer verdâtre : je voulais un livre d'aventure, de préférence un livre de pirates - ou de cape et d'épée. Je connaissais Falkner, je connaissais Swift, j'avais lu l'essentiel de Jules Verne, c'est pas avec Defoe qu'elle pourrait m'appâter. De la cape ! de l'épée ! et du soleil, diantre ! Elle avait cherché un peu, proposé deux-trois choses que je connaissais (pas facile, au bout d'un temps...), quand elle m'a brandit la tronche de Viggo Mortensen en pleine poire. Ah ! Y'avait même une coquille de rapière bien visible, avec un tantinet de snag coagulé dessus ! En plus, il est vrai que lorsque le film était sorti, je m'étais promis de lire l'ouvrage. Hop, vendu. C'est un petit 264 pages (format classique) qui se lit en deux jours (format classique). Cela veut tout dire et rien dire. En somme, c'est un roman qui se lit vite, et dont on sent qu'il sert plus à poser de nombreux personnages pour une longue série, lucrative de préférence. Il cherche à tracer les bas-côtés et les ruelles du Siècle d'Or, il y a pas mal de didactique dans tout ça. Même l'égoïsme cruel et carnassier, chose attendue dans ce genre de livres écrit fin XX°, prend un peu trop ses aises dans les descriptions d'auberge aseptisée. Comment dire - le décor est léché, trop. Et les personnages un peu trop emblématique, jusqu'à ces deux Anglais qui débarquent à Madrid et qu'Alatriste doit tuer.

     

    vii. Le Chancellor, de Jules Verne. Prenez un classique de la peinture, et un tragique de l'histoire navale : La Méduse. Histoire qui rappelait un peu à une France qui croyait rétablis l'ordre et la morale, les institutions pérennes et la compétence des êtres moralement destinés aux meilleurs postes n'empêchaient pas l'archaïsme, l'incompétence et la lâcheté (toute référence avec un temps présent quelconque, etc.). Mettez-le dans les mains d'un de nos plus grands écrivains d'aventure, et ça vous donne ceci : Le Chancellor, navire marchand de Sa Gracieuse Majesté, part des Etats-Unis pour une traversée banale de l'Atlantique. Du moins est-ce ce que le passager Karzallon espère en commençant son journal de bord. Mais progressivement, la température monte étrangement dans les cabines ; le plancher du pont chauffe lentement, et l'équipage semble se comporter étrangement, de nuit. Le feu est à bord ! Le feu couve ! Et les milliers de ballot de coton de la cale lentement se consument, rongeant le bateau de l'intérieur... des îles basaltiques apparaissent, aussi. L'Atlantique devient décidément un Océan étrange. Karzallon n'est plus sur un bateau ; il est sur un radeau, et une partie de l'équipage avec lui. Comment sont-ils arrivés là ? Va savoir... mais un nouvel arrivant est grimpé à bord du radeau, pourtant perdu sur le désert liquide : la Faim.

    "Au moment de ramener sur le cadavre les vêtements qui vont lui servir de linceul, je ne puis retenir un geste d'horreur. Le pied droit manque, la jambe n'est plus qu'un moignon sanglant !

    [...]

    "Hobbart ne l'entend pas ainsi. Il saisit ma main et cherche à me reprendre le morceau de lard, mais sans parler ; il ne veut pas attirer l'attention de ses camarades.

    "J'ai le même intérêt que lui à me taire. Il ne fat pas que d'autres viennent m'arracher cette proie ! Je lutte donc silencieusement mais avec d'autant plus de rage que j'entends Hobbart dire entre ses dents : "Mon dernier morceau ! Ma dernière bouchée !"

    "Sa dernière bouchée ! Il me la faut à tout prix, je la veux, je l'aurai ! Je prends à la gorge mon adversaire, qui râle sous ma main et reste bientôt sans mouvement !

    "Et moi, je broie ce morceau de lard entre mes dents, tandis que je tiens Hobbart renversé...

    "Puis, lâchant le malheureux, je rampe de nouveau, et je reviens prendre ma place à l'arrière.

    "Personne ne m'a vu. J'ai mangé !"

     

    viii. Le Puits des histoires perdues, de Jasper Fforde. Capacité à prendre des séries dans le mauvais sens, de préférence par la fin. J'avais parlé du dernier épisode des aventures de Thursday Next, voici l'avant-dernier. En résumé : dans le Monde des Livres, Thursday Next s'est trouvé un roman policier de rayon B pour y prendre quelques vacances, et finir sa grossesse, accompagnée de son dodo domestique (qui oublie régulièrement de couver son oeuf). Mémé Next débarque, vêtue intégralement de Vichy. Et on annonce qu'après CavernBarbouillePro, TabletArgil V2.1, MANUSCRIT ("qui remporta tous les concours et subit huit mises à jour jusqu'à la version V3.5") et LIVRE V1, le Grand Central des Livres veut lancer UltraWord, un tout nouveau concept de livre. Bref : ça ne casse pas trois pattes à un canard, et il vaut mieux en apprécier l'humour anglais (ou gallois), le sens du nonsense et la satire cultivée que l'intrigue, qu'on a vite tendance à oublier tant elle est décousue. Pour la plage, en somme.

     

    ix. Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson. La trilogie Millenium, c'est un peu comme Harry Potter : à force de voir tout le monde le lire dans le métro, de la secrétaire de conférence au cadre design à boucle de ceinture Gary Cooper, un film par-dessus le marché (ou plutôt bien entièrement dans le marché), on se dit qu'il va falloir s'y mettre, au moins pour ne pas paraître trop bête lorsqu'autour de la machine à café une pause se fait entre la Coupe de la Ligue et la défaite des Girondins. Oui, bon, ben voilà : c'est un hybride entre Dallas et un bon vieux plongeon dans l'Histoire. Le succès est attribué à la critique d'un modèle social larvaire actuellement présent en Suède ; je n'en suis pas intégralement convaincu, tant les incises en somme sont peu fréquentes (l'antiquité nazie de la Suède, la Guerre d'Hiver, le système social de gestion des handicapés). Au moins ont-elles le mérite d'exister, il faut reconnaître que c'est une des rares choses que j'ai trouvées intéressantes dans ce livre. Quant à l'histoire principale, en l'occurrence l'enquête, c'est une mauvaise série B : les intuitions révélatrices, l'histoire d'amour retardée, le gentil monsieur qui se révèle l'ignoble méchant avec une base souterraine et des chaînes... Allez, tout de même : j'ai bien aimé la partie où Mikaël Blomkvist tire à boulet rouge sur les journalistes économiques. Sorti de ça... Le film, quant à lui, est plus simpliste encore : la vague relation entre Vanger et l'industriel que poursuit Blomkvist disparaît complètement, ce qui anéantit directement le début d'unification des deux intrigues esquissé par le roman. Les diverses conquêtes du journaliste (la nièce Vanger, la rédactrice en chef, la punkette) sont aplanies pour ne laisser place qu'à un vague sulfureux avec la punkette seule, plus à même de convaincre tous les publics sans entacher la morale. Divertissant, et encore, sans génie.

     

    x. Histoire de la laïcité en France, de Jean Baubérot. Un simple Que sais-je ? sur lequel je suis tombé dans une de mes errances dans une librairie universitaire. Comme tous les Que sais-je ?, cela trace bien les grands axes, est synthétique, mais parfois attend du Lecteur un peu trop de connaissances historiques (ça va, je les ais, mais le tout-venant, qui n'a pas eu la chance de chausser à sa naissance ma doudoune ventrale et mes petits bourrelets ?),sans compter qu'il est un peu dommage que les trois "seuils" de la laïcité française ne soient pas plus clairement identifiés (à l'exception du dernier). On sent le vieux prof, qui oublie parfois d'être concis, à force de ruminer son sujet d'année en année...

     

    xi. Un Loup est un loup, de Michel Folco. Diantre ! Pas facile d'être fils de sabotier dans le Rouergue des Lumières... enfin, les Lumières : quand on habite à Racleterre, à l'ombre du castel des Armogastes, louvetiers royaux, et qu'en plus au terme d'une longue journée de travail votre femme vient d'accoucher d'un, non, de deux, non, de trois, non, de quatre. Non, de cinq ! enfants, voilà de quoi déstabiliser Clovis Tricotin ou n'importe quel homme de bon ou de mauvais sens. Sauf qu'à peine remis de son coup quintuple, voilà qu'un traîneur de sabre vient lui chercher des noises, et le provoquer en duel. Et ce n'est que le début : il y a des vaches qui se comportent bizarrement, et surtout ces quintuplés si étranges, si merveilleux que le Roy lui-même envoie un parchemin pour féliciter l'heureuse et fertile famille. Il y a Clodomir, Pépin, Dagobert, Clotilde et surtout Charlemagne, celui qui est venu en dernier... et donc entré le premier chez Maman, déclare la châtelaine, qui en fait l'aîné et son filleul. Voilà Charlemagne né, voilà Charlemagne et sa tripotée de frères et soeur qui grandit, pas toujours évidents à supporter pour la famille voire la ville : le clocher municipal y laissera des plumes et un tocsin, quelques rabateurs des Armogastes leur jambe, d'autre simplement la vie. Jusqu'à ce que Charlemagne, un peu pourchassé, un peu par envie, se retrouve ermite au plein coeur de la forêt, territoire des loups...

     

    xii. En Avant comme avant ! , de Michel Folco. Charlemagne a grandi... et il vient juste de donner au Pibrac, Justinien le Troisième, maître exécuteur héréditaire de la baronnie de Bellerocaille, le tout devant vingt-six familles de bourreaux qui ont bravé l'exécrable réseau routier du Royaume pour la cérémonie. Bref, ça s'annonce mal, on dira même que ça sent la galère un tantinet. Ou la Bastille. Ou le duel. Charlemagne n'en loupe pas une, il va même empêcher le Roy de finir de grignoter ses croquants aux amandes et de tirer les chats sur les toits de Versailles. Avec En Avant comme avant ! Michel Folco continuait les histoires d'humour noir et férocemment amatrices de vie, de sang et d'os des familles Tricotin et Pibrac (Dieu et nous seuls pouvons), spécialistes en dévastation en tout genre, qu'il a plus ou moins conclues avec un peu moins de succès et avec le récent Même le mal se fait bien. Y'a pas à tortiller : c'est une vraie jouissance que de lire ça, ça se dévore et ça se baffre. Ne serait-ce que la scène du pilori, qui m'a donné une de ces tortores :

    "cinq tranches de pain couvertes depâté de lièvre, une omelette de dix oeufs aux champignons découpée en cinq parts et cinq cabecous bien durs enroulés dans des feuilles de vigne. Pour boisson, une outre pleine d'eau mêlée à du vin était suspendue à la ridelle. [...] L'avocat apportait du poulet rôti, du pain blanc encore chaud qui sortait de son "four à pain pour tous", et cinq chopines de clairet.  [...] pâté de perdreau, semelles de faisan à l'espagnole, cailles à l'estouffade, plus quelques filets mignons de sanglier sauce poivrade. [...] Les vêpres allaient sonner d'un moment à l'autre quand l'oncle Félix Ciamboulives se voitura un passage dans le bruyant va-et-vient animant la place. L'oncle Félix immobilisa sa charrette le long du pilori et tira de sous la banquette un panier contenant une tarte au miel et aux amandes qui en fit loucher plus d'un. [...] La tarte achevée, l'oncle Félix sortit du panier dix beignets au sucre et fit apparaître, toujours de sous la banquette, une dame-jeanne de vin de La Valette. [...] Puis ce fut Culat qui se présenta avec un panier débordant de charcutailles."

     

    xiii. Watchmen, de Alan Moore et Dave Gibbons. Le film, magistrale surprise, n'avait pu que m'inciter à tomber sur la bédé avec la grâce d'une chouette asthmatique sur le loir assoupi qui rote son roquefort au fond des bois. Avec le recul, j'avoue que je l'avais déjà traficotée - Dieu sait où, mais j'avais pris le Hibou d'alors pour une mauvaise chouette de roman pour enfant en manque d'imagination. Fatale erreur. C'est un pavé complexe qui fait bien ses 300 pages, et on est prié de ne pas en louper une seule. La première lecture, faite affalé dans le canapé avec un bon bol de thé et des Speculoos, avait été sautillante, comme je commence toujours avec les bédés. Du coup, j'avais loupé les quelques cases essentielles, celles qui sont bien masquées : les incises de textes, d'articles, et, point magique, la bédé dans la bédé avec l'histoire de pirates que lit l'ado à côté du vendeur de journaux. Au début, ça a l'air totalement gratuit, jusqu'à ce que cette histoire donne une toute autre dimension aux actes d'Adrian Veid. Ca parle de fin du monde, d'ère post-atomique dans un univers parallèle où Nixon est président pour la cinquième fois. Les super-héros ont réellement existé, mais une loi en 1977 leur a interdit d'exercer leur profession... profession ? Passe-temps, plutôt, semble-t-il, de trentenaires qui trouvaient alors du plaisir à se déguiser et à prendre la cape. Ils ont cinquante ans maintenant, et sont un peu désabusés, vivant dans l'anonymat de maisons de retraite ou de centres de recherches, savourant une tisane bien sucrée en se rappelant comment en 1940 ils explosaient à coup de poing la gueule à Moloch. Sauf un : Rorschach, qui refuse de croire que les morts parmi les anciens super-héros soient des morts naturelles. Et là, ce n'est plus dramatique, c'est profond. Bouvard et Pécuchet au pays des collants, mais pas que ça...

     

    Pendant que j'écris cela, à la télé passe un Don Giovanni, donné à Rennes... Les personnages sont devenus des hybrides de marionnettes et de Commedia dell'Arte. Dommage.

  • DCCXLVI. - Au garçon.

    L'Auteur a pique-niqué sous un arbre éthique que le vent tournant faisait balancer au rythme des nuages qui allongeaient son ombre. Il a joué pieds nus dans l'herbe et les ronces avec les chiens, avec les hommes. Il a laissé des chiens furieux de chaleur orageuse réduire des bâtons d'écorce grumeleuse en lambeaux gluants de bave sur lesquels ils haletaient. Il a lancé des volants, et couru dans les brousailles pour l'empêcher d'y tomber.

    Il s'est aspergé d'eau froide, à gros bouillons, dans la douche. La mer depuis s'est peut-être emparée de ces élucubrations.

    Il a marché tranquillement dans le jour de 22h, avec l'irrépressible envie de fumer, assis sur les pavés.

    Mais c'est au garçon qu'il a longtemps regardé dessus deux bières et quelques floppées de tables, et qui l'a regardé tout autant, qu'il pense, se maudissant. À tant se regarder, à tant fixer, il se demande bien pourquoi il n'a rien fait. Prétendre qu'il a ignoré l'envie de le poursuivre lorsqu'il allait aux toilettes sans alléguer l'excuse lamentable de chercher à avoir une estime de soir : mensonge.

    Il est joli ; non, il est beau. Et lui aussi connaissait les paroles de Louise Attaque qui passaient alors.