21.06.2009
DCCLIII. - Cruising bars.
On appellera cet ancien voisin G*** pour préserver son anonymat, ce qui le préserve de peu de choses de toutes manières. Depuis nos longues années de célibat, G*** est devenu un compère en assassinat de saucissons, de tartiflettes et autres litrons complets de limoncello. G***, comme moi, a des défauts, que depuis quelques temps nous allons comparer (au lieu de les soigner) dans des bars "centraux". De cuites en cuites, nos petites âmes terrorisées ont fini de camper dans un seul café, pour progressivement aller de chaland en chaland, comme des marins de port en port.
Notre cabotage ces derniers mois nous a conduit de plus en plus loin. Mon foie en sait quelque chose ; c'est devenu régulier, constant. Je crains en avoir déjà dit quelques mots, ici. Nous en étions au stade où nous testions plusieurs bars, toujours centraux. De plus en plus de néons, de plus en plus d'oscilloscopes et de pénombres interlopes au rythmes des musiques saccadées et vibrantes. Et de rues que l'on passe, sous le ciel de juin, de portes qui s'entrouvrent aux portes dégueulantes de fumeurs.
Nous avons continué, droit au sud. Nous sommes conquistadores. Cela faisait longtemps que G*** cherchait la voie du Sud, celle qui tournait l'Afrique. Et voici : il y a quelques semaines de ça, amoché par l'alcool, il m'avait traîné jusqu'au Cap de Bonne-Espérance. J'ai frisé la mutinerie plusieurs fois. Y entrer a été une vraie cale humide. Un bain de dégrisement majeur. On ne fait pas mieux qu'en tombant autant en pleine mer, lourde de sel et de coups, où l'on se prend la quille et le quillon du gouvernail. Mais en un sens on se sent vivant. On vomit tout ce qu'on peut, on cherche l'air, on n'a qu'une envie - s'enfuir.
Ce soir, nous avons voulu battre Cabral et Gama. Nous sommes partis. Nous avons bu, peut-être. Sûrement - quoi que, pas tant que cela. Et voici : nous avons mouillé au dépôt de Calicut. Acmé pour G***, cela faisait si longtemps qu'il en parlait. Là-bas, dit-on, la moukhère est frivole et le thé léger pour le corps et l'âme ; là-bas, l'alcool coule comme du sperme en bacchanale, et les danseurs sont gironds. Ce serait l'orgie, celle promise par les Dieux, et les épices n'y manqueraient pas, ce qui est plus précieux encore.
En fait, ce dépôt-ci n'est jamais qu'un entrepot de chantier... quelques fort des halles gastrophores se sont devêtus, ne gardant qu'un cache-sexe d'où débordent des poils, posant sur leur ventre une sacoche contenant leurs papiers et leur bourse. Beaucoup d'entres eux attendent, assis. D'autres marchent ; on marche beaucoup, ici. On ne fait que ça. De loin en loin, il y a des recoins, des creux et des trous dans les murs. Des fonds de cale que des tentures de chantier masquent, où l'on avance à tâtons dans les odeurs. Ca sent la caque et le hareng. Il y a des attroupements, des moments de presse silencieuse.
D'autres ouvriers se reposent, accroupis, dans les recoins. Souvent, une de leurs mains est entre leur cuisse, et l'autre frotte les replis de leur ventre, sous le téton. Dans l'attente.
De ces quatre nouveaux forçats qui marchent aussi, par couples. Deux d'entre eux portent des combinaisons étroites pour leur âge, et s'emparent de la scène. Les deux autres cherchent plus directement à se mêler. Ils parlent fort, un peu de façon qu'ils estiment provocante - mais parler dans ce silence constant, c'est la vraie provocation, qui paraît un peu comme une insulte. Choquant, en tout cas. Dans une pièce un lit de sangles et de cuir a des chaînes qui cliquettent un peu dans le noir épais quand je les touche, briquet levé.
Parfois l'un des esclaves me regarde, le visage de masque, l'oeil inquiet. Je ne sais que faire, j'ai l'impression qu'il mendie - qu'il m'arrachera ce qu'il peut dès que mes yeux le regarderont trop. Son regard en somme est pitié. Il voudrait beaucoup de moi, mais n'espère pas que quoi que ce soit l'engage. Juste prendre, avoir. Sans rien. Ceux qui attirent mon regard ne le font, me semble-t-il, que parce qu'ils me ressemblent un peu. Comme par communauté d'inquiétude, guère plus.
La lumière noire irise les fils de mon ticheurte de poils blancs. Je marche, aussi, tétant la bière, suivant G***. On se demande ce qu'on fout là. Calicut n'est qu'un foutu bordel qui sent la merde.
05:00 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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