07.06.2009

DCCXLIX. - La seconde backroom.

Ni la Fnac, ni Gibert (jeune ou vieux), ni Shakespeare And Co, ni quoi que ce soit - encore moins les revendeurs louches qui entrouvrent leur duffle-coat d'un regard soupçonneux aux pieds du Palais de Justice. Les libraires n'ont pas The Mouse That Roared. Cela augmente mon désir de le lire, bien sûr. Il ne restera donc que Smith, et j'en doute : allez trouver un best-seller de 1955, même adapté avec Peter Sellers, tant qu'il parle de choses insouciantes. Tentez seulement de dégoter un Pratchett : vous en aurez l'intégralité, sous tous les formats d'illustration possible ; tentez de trouver un livre qui ne s'en éloigne que de peu, si ce n'est par l'âge et l'ancienneté : vous pouvez toujours tenter de passer la frontière d'Andorre avec plus de quatre cartouches de tabac. Il faudra donc attendre - cela a marché l'an passé avec Tous à Zanzibar. Cette année peut-être, à force de harceler les libraires, The Mouse That Roared sera-t-il réédité avec une frénésie pantelante.

J'ai donc noyé cela dans... j'ai donc noyé cela. Je crois que nous avons commencé par le Carré, avec bien un litre de bière chacun. C'était Happy Hour, il convenait de fêter pour satisfaire les dieux chtoniens la victoire de Perpignan.  Nous l'avons même fêtée avec un peu d'avance, cette victoire. De toute manière, il y a toujours des victoires à fêter  : à défaut de celle de sa propre survie, il suffisait de voir les supporters dans les rues durant l'après-midi. Je ne sais trop ce que Perpignan a gagné en fait : au vu des bérets, je dirais que c'est du rugby, peut-être du vélo. Qu'importe, cela a rendu des cafetiers heureux.

Puis nous avons tangué, déjà le foie brûlant, jusqu'à la Chaise au Plafond, afin de faire semblant d'humecter nos tatins de tomates confites et nos rouelles d'agneau aux herbes, posées sur des chips fraîches et de la purée de céleri d'un dernier reste de Cahors au goût étrange de menthe et de persil. Mes morceaux de viande étaient percés d'un cure-dent, pour les tenir sur le grill durant qu'ils rosissaient. Qui s'en occupe ? Moi, car ce n'est pas désagréable de voir ces escargots de chair ourlée d'un filet de graisse (ou de peau) fumer à peine sous les craquelis de gros sel dans une assiette trop large pour la table de bistro.

Je crois qu'ensuite... ah, diantre, oui, le Raidd. Youpi. Cela faisait tellement longtemps qu'il en parlait. Du monde, du monde, du monde : on y est serré comme caque en hareng, et tout le monde s'y emmerde. Le serveur s'y repère à ses six heures de bodybuilding quotidien, et à son absence de ticheurte. Le sol pègue sa race, et dans une baie vitrée ridicule, où l'on entre par une porte de collège à la poignée de plastique épais et rond, un serveur de corvée ira se badigeonner de mousse, arrosant parfois la vitre afin d'en ôter la buée. Il est sans conviction ; sans trop de doute, il est hétéro, et jamais il ne parlera à sa copine qui l'attend au chaud devant le dernier feuilleton du samedi ce qu'il doit faire tous les ouiquennedes. Un peu d'astiquage par-ci, cela n'empêchera pas le sol de péguer convenablement tant la bière s'y est répandue, épaisse, gluante. Il doit y avoir du frémissement dans les ampoules rectales, tant les verres se brisent tandis que l'Adonis protéinés ramone à l'intérieur de son slip de bain estampillé au blason du bar. Peut-être n'y en a-t-il qu'un seul, et que de prestation en prestation les serveurs se le refilent-ils.

Je crois qu'au Freedj nous n'avons fait que passer. Trop de monde, plafond trop bas. Le principe est de s'y battre pour avancer, et d'y être le plus serré envisageable, afin de tâter au maximum : ooops, pardon, oooops, excusez-moi, et palotage de fessiers tendus dans les jock-straps de circonstance. De l'air.

Et voici : ma première fois à l'Open. Tant qu'à faire, et c'est la première porte à côté. Pas de Guiness dans les bars de ce quartier, et je ne sais plus si je bois de la Desperado ou de la Corona. Qu'importe. Tant que ce n'est pas de la pression du tout-venant. Ici, les cheveux déteints côtoient les vieilles chemises entrebaillées. Je ne suis ni l'un ni l'autre, je suis la graisse jeune sous un chapeau, qui sort le cigare. Voici quinze jours que j'en avais envie, le voici à mes lèvres : le Romeo Y Julietta, n°2, au goût âcre et limpide, que je respire par courtes bouffées. Cela fait plouc, je sais que parfois l'on me regarde. Tant pis. La rue m'est interdite par une courroie de tissu rouge, qui resserre le troupeau entre le mur et elle. Des corps nous longent, des corps nous frôlent. Nombre d'entre eux ont la nuque raide, et le coude plié. Un quadragénaire - peut-être un quinquagénaire, que sais-je, les crèmes sont miraculeuses - essaie de tailler une bavette avant autre chose à mon camarade de beuverie. Je laisse faire. Je fume. Je suis celui qu'on ignore, le gros con imbu au cigare. Celui qui est égoïste : le cigare, ça ne se partage pas. Le cigare, ça ne peut pas se demander comme une clope, et encore moins on demande du feu pour allumer sous la nuit des étoiles dans les yeux. Le cigare, c'est l'isolement, le repli lointain, presque souverain. Non je n'attends pas ; et mon foie, lui, n'attend que de pouvoir vomir. Le cigare prend des notes poivrées, légèrement mentholées : sa fin approche.

La nuit aussi s'étire, et l'air enfin lentement s'échauffe sous la lune moribonde. Des couples d'un soir partent, appelés par le dernier RER. Ils laissent entre eux, marchant, la gêne de savoir qu'on les regarde, et que dans la meute qui fait semblant de les ignorer se trouve peut-être l'un de leurs futurs amants, qui pourraient leur en tenir rigueur. L'un d'entre eux a été l'un de mes amants. Il m'embrasse au passage, et part. Il a minci, depuis la dernière fois où nous avons couché ensemble. Cela lui va mieux.

J'écrase le cigare sous mon pied. Les feuilles de tabac, que la semelle brunit encore, s'épandent un peu, comme une annonce de l'automne. Parfois, quand je change de jambe d'appui, sous ma semelle je sens l'épaisseur du mégot.

Nous partons. Nous avons lui et moi terriblement mal au foie. Je suis parfois obligé de m'arrêter pour respirer. Le trottoir, après tout, serait une solution.

Je ne sais comment je suis venu ici. Nous avons simplement tourné à droite, au lieu d'aller au métro. Il sonne, et nous entrons. La porte est métallisée, munie de grilles et de judas. Cela pourrait être un entrepôt. Je me débarasse de ma veste, mais je garde mon chapeau, comme un dernier rempart de la décence. L'endroit est glauque et pue la merde. Parfois, il y a des ahanements, des clapotis de chair. Je crois voir quelques bites turgescentes, brandies comme des poutrelles douloureuses. L'un d'entre eux porte un cock-ring, comme pour certifier qu'on est bien là, et pas ailleurs. Un peu comme un timbre fiscal sur un relevé d'impôt.  En plus la bière est tiédasse, comme si je m'étais glissé dans des draps déjà utilisés. Je n'en peux plus, je pisse longuement comme un cheval à la poste. Aucun d'entre eux ne cherchera à reluquer ; je pense que je ne fais pas , que quelque chose me bloque entièrement. Me dégoûte.

Je dégrise.

Tout l'alcool et l'eau se concentre dans ma vessie. Des êtres dont je ne devine qu'à peine les corps tanguent, glissent. Des essaims se forment là où il y a des bruits, tandis que d'autres besogneusement pompent leur bière de retape au verre devant un vieux tube cathodique aux pornos tressautants. Veni, vedi, non vici. Treize euros, ça fait cher la pissotière. Dans la nuit, je fredonnerai du Mozart, pour survivre à ça.

Ce matin, nous nous étions réveillés l'un dans l'autre, tout comme nous avions dormi.

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On peut trouver, sur Priceminister, pour 10 euros plus 4,40 euros de frais d'envoi, "La Souris qui rugissait" (en traduction française, donc), et, sur e-Bay, plusieurs exemplaires de l'original anglais, à des prix divers.

Ecrit par : Arpad | 14.06.2009

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