02.06.2009

DCCXLVII. - Liste de lecture.

 

i. Le Seigneur des Anneaux, de John Ronald Reuel Tolkien. Certes, je l'avais lu jeune - il y a quatre ans de cela, quand les films sont sortis et que je croyais encore à des choses comme l'amour et aux croissants sans margarine, innocence propre à la jeunesse. Cela fait toujours sourire de voir un cravaté attaché-casé avec ce genre de livre à la main dans le métro, ou pire encore une bédé. Menfous. Cette relecture fut salutaire : j'avais trop les films en tête la première fois, trop ce côté carton-pâte, trop ce côté maquillage et crocs de plastique des Orques qui masquait la simplicité du livre. Certes, Théoden-Roi qui charge sur les plaines du Pelennor en hurlant

Debout, debout, Cavaliers de Théoden !
Des événements terribles s'annoncent : feux et massacres !
La lance sera secouée, le bouclier volera en éclats,
Une journée de l'épée, une journée rouge, avant que le soleil ne se lève !
Au galop, maintenant, au galop ! À Gondor !

ça a de la gueule et ça vous donne envie de retourner en Islande sabre au clair et nasal du casque tanguant contre le nez pendant la chevauchée. Ca vous donne un petit air shakespearien qui vous donne envie d'être un homme lorsqu'on secoue la lance en hurlant. J'ai toujours aimé les livres d'aventures, ceux de cape et d'épée : on ne me refera pas.

Pourtant, si on regarde un peu tout ça, l'écart entre le film et le livre est patent, écrasant : la magie est très peu présente, en fait... Il s'agit éventuellement d'un livre de fantasy, mais Gandalf en use peu : contre le Carradras, dans la Morria et lorsqu'il chevauche pour retrouver Boromir. La Tour Sombre elle-même n'a pas ce côté de périscope de sous-marin à l'oeil rouge que lui ont donné les films : c'est un lieu de ténèbres, mais un lieu somme toute banal, si ce n'est qu'il est sinistre.

Le plus patent en somme restent les personnages : les deux seuls éléments réellement fantastiques sont le Balrog et le Nazgûl : le Balrog est effectivement un être de flammes noires, indescriptible et terrible. Le Seigneur des Nazgûl est un regard cruel dans un vide :

Sur son dos se tenait une forme enveloppée d'un manteau noir, énorme et menaçante. Elle portait une couronne d'acier, mais entre le bord de celle-ci et le vêtement ne se voyait rien d'autre qu'une lueur sinistre d'yeux : le Seigneur des Nazgûl.

Les autres personnages ne sont jamais décrits, quand on y regarde bien : les Elfes sont en général grands et minces, et sont de "belles gens". Les Nains sont petits, les Orques ont des oreilles rêches. Parmi les Hommes, les Dunedains sont plus perspicaces et dotés d'une plus longue longévité. Bref, j'étais surpris d'y trouver si peu de magie : plus importante est l'apparence (quand Gandalf ou Frodon s'énerve, doté d'un pouvoir magique, il paraît plus grand, il n'est pas forcément plus grand). Après tout, ce monde de la Terre du Milieu m'a bien rappelé les champs de bataille des Chroniques de Saxo Grammaticus, un état miédéval complexe fait de différentes "races", aux caractéristiques et aux moeurs différentes, mais peu atteint par le monde de la magie. À croire que les lectures que l'on fait de cette Trilogie sont trop souvent perverties par un regard de geek amateur d'Orques à la peau verte.

 

ii. Bonjour tristesse, de Françoise Sagan. Il y arnaque sur la marchandise, je le dis tout de go. Un livre révolutionnaire ? Un livre marquant ? Que nenni ! Un ton qui sent la communale, légèrement teintée d'un bon vieux bachot de philo des familles. Au pire une légère introspection du côté d'un esprit, et encore - au mieux, le personnage le plus intéressant reste Cyril, le falot amant de Cécile. Le reste, bof...

 

iii. De bons présages, de Terry Pratchett et Neil Gaiman. Oui, je sais, Attentif Lecteur, je l'ai déjà lu, j'en ai donc déjà parlé. Et alors ? C'était c'est dire si ça remonte à loin. À mon âge vénérable, trois ans, c'est suffisant pour assister à une destruction complète de la moitié du système neuronal. Quant à mon lecteur, je profite de son temps de cerveau disponible pour lui en remettre une couche, après tout c'est en serinant qu'on fait apprendre aux besogneux (dont je ne doute point que tu fais partie, Lecteur, à te tripoter la nouille de la main gauche tout en bavant d'admiration devant l'excellence de ma prose, schlika schika schlika ragnagnaaaaaa pouf pouf pouf raaaaaah). Ores donc : la fin du monde est pour dans onze ans. L'Antéchrist doit apparaître dans une maternité paumée du fin fond de l'Angleterre, et pour ça c'est Rampa, un démon, un ange déchu (trébuché, plutôt), doit refiler l'Adversaire, le Destructeur de Rois, l'Ange de l'Abîme sans Fond, la Grande Bête nommée Dragon, le Prince de ce Monde, le Père du Mensonge; l'Engeance de Satan et Seigneur des Ténèbres, bref le chiard dans son moïse à l'heureuse famille qui sans trop le savoir devra l'élever. Sauf que son pote Azipharale, un ange avec lequel Rampa est plutôt en bons termes (pensez, six mille ans à se battre l'un l'autre Ici-Bas, ça vous rapproche) essaie vaguement de s'en mêler. Onze années passe, le Molosse annonçant l'Apocalypse sort enfin des Enfers pour seconder l'Adversaire, le Destructeur de Rois, etc., mais l'Antéchrist en question préfère l'appeler Toutou et faire apparaître des baleines un peu partout. L'Apocalypse s'annonce mal, en fait, sans compter qu'il faut rajouter une descendante professionnelle (pas toujours facile d'être l'héritière d'une prophétesse du XVI°) et un Inquisiteur de première classe... Ah, oui, la Mort, la Pollution, la Famine et la Guerre pour faire bonne mesure, mais on trouve toujours n'importe quoi pour annoncer la fin du monde...

 

iv. Le Droit pénal, de Jean Larguier. Depuis que je me suis mis à lire régulièrement le blog de Maître Eolas, je me suis mis à m'intéresser au droit... ce petit bouquin me semblait un bon moyen de comprendre vaguement les notions de base du droit pénal. Si il annonce la couleur d'emblée : le droit pénal n'est pas que plaidoiries brillantes et crimes de sang - je m'attendais tout de même à une petite partie sur la procédure pénale. Ici, il s'agit plutôt d'établir les distinctions qui constituent le droit pénal (ce qu'est le pénal, le crime, le délit, l'infraction, la victime, la peine, l'indulgence...). Cependant, c'est salutaire, et de loin, bien qu'on reste sur sa faim, attendant de plus longs détails, de plus longues dissertations. Tant pis, ce sera pour le prochain livre.

 

v. Des Souris et des hommes, de John Steinbeck. 'ttention, klassik, commondit. C'est fort court et c'est cinglant. Après Les Raisins de la Colère, je m'aperçois que j'ai commencé Steinbeck dans le mauvais sens ; j'aurais d'abord dû lire celui-ci en premier. C'est dommage de se dire qu'à force d'avoir été seriné sur les 'ttensionchèfdeuvres à l'école on en garde comme un léger goût de méfiance, une résistance, une réticence : on va y trouver de quoi s'ennuyer derechef sur des questions humaines moult fois soulevées, le néant, le tragique, l'absurde. Rah, qu'on est bête quand on a trente ans (pas encore, ça approche). C'est l'histoire de deux types, un peu Vladimir et Estragon, qui sont de voyage plus par hasard et par habitude que par réelle volonté. L'un aime les choses douces, l'autre aimerait bien avoir la paix... Sauf que lorsqu'une robe et une vieille chienne se mettent dans les parages, les choses ne seront pas simples, dans ce pays lointain-ci. Il y a peu de place pour les sentiments et les descriptions ; tout est réservé aux actes, et aux silences de ces êtres qui ont tout juste de quoi remplir une vieille caisse à pommes clouée dessus un vieux lit plein de puces et de punaises. Une chienne accouche, une femme s'accote au chambranle, cherchant son mari. Le temps passe, il suffit de quelques heures pour faire des morts et des larmes.

 

vi. Le Capitaine Alatriste, de Arturo Pérez-Reverte. J'avais été catégorique pour cette pauvre libraire, mince comme une anorexique qu'on aurait mis à sécher sur une corde à linge de vieux fer verdâtre : je voulais un livre d'aventure, de préférence un livre de pirates - ou de cape et d'épée. Je connaissais Falkner, je connaissais Swift, j'avais lu l'essentiel de Jules Verne, c'est pas avec Defoe qu'elle pourrait m'appâter. De la cape ! de l'épée ! et du soleil, diantre ! Elle avait cherché un peu, proposé deux-trois choses que je connaissais (pas facile, au bout d'un temps...), quand elle m'a brandit la tronche de Viggo Mortensen en pleine poire. Ah ! Y'avait même une coquille de rapière bien visible, avec un tantinet de snag coagulé dessus ! En plus, il est vrai que lorsque le film était sorti, je m'étais promis de lire l'ouvrage. Hop, vendu. C'est un petit 264 pages (format classique) qui se lit en deux jours (format classique). Cela veut tout dire et rien dire. En somme, c'est un roman qui se lit vite, et dont on sent qu'il sert plus à poser de nombreux personnages pour une longue série, lucrative de préférence. Il cherche à tracer les bas-côtés et les ruelles du Siècle d'Or, il y a pas mal de didactique dans tout ça. Même l'égoïsme cruel et carnassier, chose attendue dans ce genre de livres écrit fin XX°, prend un peu trop ses aises dans les descriptions d'auberge aseptisée. Comment dire - le décor est léché, trop. Et les personnages un peu trop emblématique, jusqu'à ces deux Anglais qui débarquent à Madrid et qu'Alatriste doit tuer.

 

vii. Le Chancellor, de Jules Verne. Prenez un classique de la peinture, et un tragique de l'histoire navale : La Méduse. Histoire qui rappelait un peu à une France qui croyait rétablis l'ordre et la morale, les institutions pérennes et la compétence des êtres moralement destinés aux meilleurs postes n'empêchaient pas l'archaïsme, l'incompétence et la lâcheté (toute référence avec un temps présent quelconque, etc.). Mettez-le dans les mains d'un de nos plus grands écrivains d'aventure, et ça vous donne ceci : Le Chancellor, navire marchand de Sa Gracieuse Majesté, part des Etats-Unis pour une traversée banale de l'Atlantique. Du moins est-ce ce que le passager Karzallon espère en commençant son journal de bord. Mais progressivement, la température monte étrangement dans les cabines ; le plancher du pont chauffe lentement, et l'équipage semble se comporter étrangement, de nuit. Le feu est à bord ! Le feu couve ! Et les milliers de ballot de coton de la cale lentement se consument, rongeant le bateau de l'intérieur... des îles basaltiques apparaissent, aussi. L'Atlantique devient décidément un Océan étrange. Karzallon n'est plus sur un bateau ; il est sur un radeau, et une partie de l'équipage avec lui. Comment sont-ils arrivés là ? Va savoir... mais un nouvel arrivant est grimpé à bord du radeau, pourtant perdu sur le désert liquide : la Faim.

"Au moment de ramener sur le cadavre les vêtements qui vont lui servir de linceul, je ne puis retenir un geste d'horreur. Le pied droit manque, la jambe n'est plus qu'un moignon sanglant !

[...]

"Hobbart ne l'entend pas ainsi. Il saisit ma main et cherche à me reprendre le morceau de lard, mais sans parler ; il ne veut pas attirer l'attention de ses camarades.

"J'ai le même intérêt que lui à me taire. Il ne fat pas que d'autres viennent m'arracher cette proie ! Je lutte donc silencieusement mais avec d'autant plus de rage que j'entends Hobbart dire entre ses dents : "Mon dernier morceau ! Ma dernière bouchée !"

"Sa dernière bouchée ! Il me la faut à tout prix, je la veux, je l'aurai ! Je prends à la gorge mon adversaire, qui râle sous ma main et reste bientôt sans mouvement !

"Et moi, je broie ce morceau de lard entre mes dents, tandis que je tiens Hobbart renversé...

"Puis, lâchant le malheureux, je rampe de nouveau, et je reviens prendre ma place à l'arrière.

"Personne ne m'a vu. J'ai mangé !"

 

viii. Le Puits des histoires perdues, de Jasper Fforde. Capacité à prendre des séries dans le mauvais sens, de préférence par la fin. J'avais parlé du dernier épisode des aventures de Thursday Next, voici l'avant-dernier. En résumé : dans le Monde des Livres, Thursday Next s'est trouvé un roman policier de rayon B pour y prendre quelques vacances, et finir sa grossesse, accompagnée de son dodo domestique (qui oublie régulièrement de couver son oeuf). Mémé Next débarque, vêtue intégralement de Vichy. Et on annonce qu'après CavernBarbouillePro, TabletArgil V2.1, MANUSCRIT ("qui remporta tous les concours et subit huit mises à jour jusqu'à la version V3.5") et LIVRE V1, le Grand Central des Livres veut lancer UltraWord, un tout nouveau concept de livre. Bref : ça ne casse pas trois pattes à un canard, et il vaut mieux en apprécier l'humour anglais (ou gallois), le sens du nonsense et la satire cultivée que l'intrigue, qu'on a vite tendance à oublier tant elle est décousue. Pour la plage, en somme.

 

ix. Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson. La trilogie Millenium, c'est un peu comme Harry Potter : à force de voir tout le monde le lire dans le métro, de la secrétaire de conférence au cadre design à boucle de ceinture Gary Cooper, un film par-dessus le marché (ou plutôt bien entièrement dans le marché), on se dit qu'il va falloir s'y mettre, au moins pour ne pas paraître trop bête lorsqu'autour de la machine à café une pause se fait entre la Coupe de la Ligue et la défaite des Girondins. Oui, bon, ben voilà : c'est un hybride entre Dallas et un bon vieux plongeon dans l'Histoire. Le succès est attribué à la critique d'un modèle social larvaire actuellement présent en Suède ; je n'en suis pas intégralement convaincu, tant les incises en somme sont peu fréquentes (l'antiquité nazie de la Suède, la Guerre d'Hiver, le système social de gestion des handicapés). Au moins ont-elles le mérite d'exister, il faut reconnaître que c'est une des rares choses que j'ai trouvées intéressantes dans ce livre. Quant à l'histoire principale, en l'occurrence l'enquête, c'est une mauvaise série B : les intuitions révélatrices, l'histoire d'amour retardée, le gentil monsieur qui se révèle l'ignoble méchant avec une base souterraine et des chaînes... Allez, tout de même : j'ai bien aimé la partie où Mikaël Blomkvist tire à boulet rouge sur les journalistes économiques. Sorti de ça... Le film, quant à lui, est plus simpliste encore : la vague relation entre Vanger et l'industriel que poursuit Blomkvist disparaît complètement, ce qui anéantit directement le début d'unification des deux intrigues esquissé par le roman. Les diverses conquêtes du journaliste (la nièce Vanger, la rédactrice en chef, la punkette) sont aplanies pour ne laisser place qu'à un vague sulfureux avec la punkette seule, plus à même de convaincre tous les publics sans entacher la morale. Divertissant, et encore, sans génie.

 

x. Histoire de la laïcité en France, de Jean Baubérot. Un simple Que sais-je ? sur lequel je suis tombé dans une de mes errances dans une librairie universitaire. Comme tous les Que sais-je ?, cela trace bien les grands axes, est synthétique, mais parfois attend du Lecteur un peu trop de connaissances historiques (ça va, je les ais, mais le tout-venant, qui n'a pas eu la chance de chausser à sa naissance ma doudoune ventrale et mes petits bourrelets ?),sans compter qu'il est un peu dommage que les trois "seuils" de la laïcité française ne soient pas plus clairement identifiés (à l'exception du dernier). On sent le vieux prof, qui oublie parfois d'être concis, à force de ruminer son sujet d'année en année...

 

xi. Un Loup est un loup, de Michel Folco. Diantre ! Pas facile d'être fils de sabotier dans le Rouergue des Lumières... enfin, les Lumières : quand on habite à Racleterre, à l'ombre du castel des Armogastes, louvetiers royaux, et qu'en plus au terme d'une longue journée de travail votre femme vient d'accoucher d'un, non, de deux, non, de trois, non, de quatre. Non, de cinq ! enfants, voilà de quoi déstabiliser Clovis Tricotin ou n'importe quel homme de bon ou de mauvais sens. Sauf qu'à peine remis de son coup quintuple, voilà qu'un traîneur de sabre vient lui chercher des noises, et le provoquer en duel. Et ce n'est que le début : il y a des vaches qui se comportent bizarrement, et surtout ces quintuplés si étranges, si merveilleux que le Roy lui-même envoie un parchemin pour féliciter l'heureuse et fertile famille. Il y a Clodomir, Pépin, Dagobert, Clotilde et surtout Charlemagne, celui qui est venu en dernier... et donc entré le premier chez Maman, déclare la châtelaine, qui en fait l'aîné et son filleul. Voilà Charlemagne né, voilà Charlemagne et sa tripotée de frères et soeur qui grandit, pas toujours évidents à supporter pour la famille voire la ville : le clocher municipal y laissera des plumes et un tocsin, quelques rabateurs des Armogastes leur jambe, d'autre simplement la vie. Jusqu'à ce que Charlemagne, un peu pourchassé, un peu par envie, se retrouve ermite au plein coeur de la forêt, territoire des loups...

 

xii. En Avant comme avant ! , de Michel Folco. Charlemagne a grandi... et il vient juste de donner au Pibrac, Justinien le Troisième, maître exécuteur héréditaire de la baronnie de Bellerocaille, le tout devant vingt-six familles de bourreaux qui ont bravé l'exécrable réseau routier du Royaume pour la cérémonie. Bref, ça s'annonce mal, on dira même que ça sent la galère un tantinet. Ou la Bastille. Ou le duel. Charlemagne n'en loupe pas une, il va même empêcher le Roy de finir de grignoter ses croquants aux amandes et de tirer les chats sur les toits de Versailles. Avec En Avant comme avant ! Michel Folco continuait les histoires d'humour noir et férocemment amatrices de vie, de sang et d'os des familles Tricotin et Pibrac (Dieu et nous seuls pouvons), spécialistes en dévastation en tout genre, qu'il a plus ou moins conclues avec un peu moins de succès et avec le récent Même le mal se fait bien. Y'a pas à tortiller : c'est une vraie jouissance que de lire ça, ça se dévore et ça se baffre. Ne serait-ce que la scène du pilori, qui m'a donné une de ces tortores :

"cinq tranches de pain couvertes depâté de lièvre, une omelette de dix oeufs aux champignons découpée en cinq parts et cinq cabecous bien durs enroulés dans des feuilles de vigne. Pour boisson, une outre pleine d'eau mêlée à du vin était suspendue à la ridelle. [...] L'avocat apportait du poulet rôti, du pain blanc encore chaud qui sortait de son "four à pain pour tous", et cinq chopines de clairet.  [...] pâté de perdreau, semelles de faisan à l'espagnole, cailles à l'estouffade, plus quelques filets mignons de sanglier sauce poivrade. [...] Les vêpres allaient sonner d'un moment à l'autre quand l'oncle Félix Ciamboulives se voitura un passage dans le bruyant va-et-vient animant la place. L'oncle Félix immobilisa sa charrette le long du pilori et tira de sous la banquette un panier contenant une tarte au miel et aux amandes qui en fit loucher plus d'un. [...] La tarte achevée, l'oncle Félix sortit du panier dix beignets au sucre et fit apparaître, toujours de sous la banquette, une dame-jeanne de vin de La Valette. [...] Puis ce fut Culat qui se présenta avec un panier débordant de charcutailles."

 

xiii. Watchmen, de Alan Moore et Dave Gibbons. Le film, magistrale surprise, n'avait pu que m'inciter à tomber sur la bédé avec la grâce d'une chouette asthmatique sur le loir assoupi qui rote son roquefort au fond des bois. Avec le recul, j'avoue que je l'avais déjà traficotée - Dieu sait où, mais j'avais pris le Hibou d'alors pour une mauvaise chouette de roman pour enfant en manque d'imagination. Fatale erreur. C'est un pavé complexe qui fait bien ses 300 pages, et on est prié de ne pas en louper une seule. La première lecture, faite affalé dans le canapé avec un bon bol de thé et des Speculoos, avait été sautillante, comme je commence toujours avec les bédés. Du coup, j'avais loupé les quelques cases essentielles, celles qui sont bien masquées : les incises de textes, d'articles, et, point magique, la bédé dans la bédé avec l'histoire de pirates que lit l'ado à côté du vendeur de journaux. Au début, ça a l'air totalement gratuit, jusqu'à ce que cette histoire donne une toute autre dimension aux actes d'Adrian Veid. Ca parle de fin du monde, d'ère post-atomique dans un univers parallèle où Nixon est président pour la cinquième fois. Les super-héros ont réellement existé, mais une loi en 1977 leur a interdit d'exercer leur profession... profession ? Passe-temps, plutôt, semble-t-il, de trentenaires qui trouvaient alors du plaisir à se déguiser et à prendre la cape. Ils ont cinquante ans maintenant, et sont un peu désabusés, vivant dans l'anonymat de maisons de retraite ou de centres de recherches, savourant une tisane bien sucrée en se rappelant comment en 1940 ils explosaient à coup de poing la gueule à Moloch. Sauf un : Rorschach, qui refuse de croire que les morts parmi les anciens super-héros soient des morts naturelles. Et là, ce n'est plus dramatique, c'est profond. Bouvard et Pécuchet au pays des collants, mais pas que ça...

 

Pendant que j'écris cela, à la télé passe un Don Giovanni, donné à Rennes... Les personnages sont devenus des hybrides de marionnettes et de Commedia dell'Arte. Dommage.

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