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  • DCCXXXV. - C'étaient de très jolis soirs

    Supposons qu'il s'appelle P*. Tu as rencontré P* il y a quelques années de cela, juste le temps d'un soir. C'était un très joli soir. En novembre, te semble-t-il : les trottoirs miroitaient de la pluie de l'après-midi, les réverbères brillaient clairement dans la pure noirceur de la nuit. C'était de ces soirs où les pas pouvaient résonner longtemps dans les rues humides.

    C'était un très joli soir, et tu avais aimé la douceur extrême de sa peau, son sourire léger, et la timidité qu'il avait. Il portait des jeans bleu sombre, un pull fin au col en V, et un slip blanc de coton. Tout fin et tout doux.

    Puis le temps a passé. De temps en temps, tu échangeais avec P*. Tu discutais même avec - tu devinais bribe à bribe comment le temps lentement le changeait, pendant que tu étais couché sous son rabot ravageur. Parfois, vous évoquiez la possibilité de vous revoir - une fois, peut-être, cela fut certain ou presque.

    Et puis le temps a passé. Comme toujours, comme on ne peut l'empêcher. Tu es parti - au Portugal, au Maroc, en Grèce. Tu as déménagé, tu n'as pas eu accès au net. Bien des mois après, le monde avait changé. Et puis le temps a passé, simplement.

    Un soir, tu reçois un appel :

    "Bonsoir, c'est P*.

    - P* ? Euh... Ooooh, P* ! Comment ça va ? Ca fait si longtemps !

    - Je peux monter ? Je suis en bas de chez toi, j'ai envie de te parler.

    - Euh, P*, j'ai déménagé depuis...

    - Bah. C'est pas grave. Tu me donnes ton adresse ?"

    Alors il est venu chez toi. Il te restait du tiramisu de la veille, vous l'avez mangé, avec du martini. Et vous avez parlé.

    Puis tu lui as ôté les chaussures. Il portait des jeans bleu sombre, un pull fin au col en V. Tu t'es assoupi dans ses bras, doux et légers, pendant qu'il caressait ta nuque et ton ventre.

    C'était un très joli soir.

     

  • DCCXXXIV. - Oh et puis zut !

    C'est pas parce que je suis vieux, veuf et sectaire que je vais mourir sur mon sort. Trois heures en cuisine, et voilà : pastilla de volailles, avec ce qu'il faut d'épices et de safran, d'amandes et d'oeuf, puis mousse au café-chocolat et crumble aux pommes bien arrosé de canelle.

    Et c'est pas parce que je suis seul que je vais me priver : Saumur-Champigny que le caviste m'a dit tout à l'heure qu'il irait bien avec. Il allait bien, paix à son âme.

    C'est pas parce que mon lit est froid sans chaussettes que je ne vais pas prendre du café de la Bialetti pour finir le tout. Ils me font rire les meczélémeufs à la mode avec leur truc à bouton et capsule prédéfinie, histoire de bien encadrer leur goût. À moins d'avoir une machine de comptoir à faire du ristretto qu'on goûte comme une liqueur, fors la Bialetti point de salut. Le café en sort épais et glauque, presque poussiéreux à l'aspect, mais doté d'une richesse, d'une puissance d'arôme qu'on ne trouve pas dans les chaussettes françaises ou ces trucs de meczémeufs à la mode. Et chaud, surtout. Brûlant. Plus d'une tasse, on tombe, agité de spasmes terribles.

    Et si j'ai fini de mangé à 16h30 c'est la faute au changement d'heure.

  • DCCXXXIII. - L'Albatros.

    Souvent cette impression pesante

    D'être au sol et ne pouvoir s'envoler

    Corps lourd, haleine pantelante

    Et l'être lointain qui peut s'envoler

     

    Souvent cette peur épuisante

    Et souvent l'esprit étiolé

  • DCCXXXII. - Les Veilleurs.

    La semaine était rude, et le soir tombait. L'Auteur, ayant d'un pas presque cadencé avancé à l'ombre des tours qui s'illuminaient, venait tout juste de se carrer contre le velours rouge sang d'un cinéma qu'il ne connaissait pas encore - mais au vu de la boutique dévédé, ornée d'un Marchand de Venise avec Pacino à cinq euros, il se disait déjà qu'il y retournerait souvent. Le film s'annonçait bien, en tout cas l'Auteur cherchait un petit film avec des épées ou des capes pour se changer les idées : pas du compliqué, pas du Tokyo Sonata, ce sera pour le ouiquennede.

    Se délectant d'avance du navet boum-boum qui allait bientôt flatter ses cernes, l'Auteur feuilletait un magazine quelconque (Peter Doherty, son chapeau, son cheveux, ses cernes), laissant la salle s'emplir : quelques parisiens, leurs foulards, leurs cernes. Les réclames sont toujours propices à l'un ou l'autre regard en biais, tant pour se prémunir contre les voisins envahisseurs (toujours garder une place libre à côté pour faire chier les couples et s'y étaler en cours de route) que pour noter, d'un hochement de menton, ceux dont on sait que...

    Loupiottes qui baissent, toux : le film commence. J'ai cru m'être trompé. Une minute passe. Je me redresse dans mon fauteuil, zieux grands zouverts.

    Mais je suis chez Bouvard et Pécuchet ou quoi ?

    Nixon à son cinquième mandat en 1985, Kissinger toujours grasseyant son anglais... un univers où la violence est bâtarde, où l'on se bat comme on se bat dans la rue, maladroitement (même quand il s'agit de flics attaquant un appart), des trentenaires paumés qui n'arrivent à bander que lorsqu'ils portent des jarretières de cuir et qu'ils jouent à Batman. Un univers où tout n'est que peur, peur insidieuse d'un extérieur, avec le crabe interne : le cancer, qui détruit moins des vies que des hommes, quand il est montré à la télé.

    Les personnages de comics poussés à leur extrême : des monstres qui brûlent le Viêtnam, qui écrasent les enfants, disloquent les corps comme des pâtés infectes - qui se battent contre les commies.

    Des adultes lâches, vaguement fascinés par leur jeunesse, qui s'offrent les escapades qu'ils peuvent mais se recoiffent lorsqu'on sonne à la porte.. Peut-être encore idéalistes, prêts à sauver des gamins d'un immeuble en flammes d'une façon sûrement brouillonne mais surtout parce que c'est drôle et que ça agite les cheveux... Des adultes tellement idéalistes qu'en fin de compte ils acceptent avec le vieillissement les solutions les plus ignobles, les crimes et les disparitions de témoins gênants pour peu qu'ils n'aient pas les mains salies (sauf si c'est pour réparer le moteur de la mécanique).

    Et dans ce monde banal il y a un gamin têtu, obstiné et parano qui s'appelle Rorschach.

    J'ignorais que Flaubert savait écrire des scénars. Chapeau, monsieur.

    Le film Watchmen est réalisé par Zack Snyder et date de 2009.

  • DCCXXXI. - Liste de lecture.

    i. Trois Soeurcières, de Terry Pratchett. Dans cet univers un peu étrange qu'un Dieu qui rigolait un brin des blagues de Galilée a décidé de faire plat, couché comme une huître ouverte repue sur le dos de quatre éléphants un peu serrés eux sur la carapace d'une tortue ineffable qu'est le Disque-Monde, pas loin du Moyeu trois sorcières se souviennent vaguement qu'à l'école on leur avait parlé, peut-être, de Macbeth. Non qu'elles y tiennent particulièrement, surtout Mémé Ciredutemps, qui a de la dignité et qui sait se tenir, mais il paraît que faire un convent, un sabbat régulièrement, ça fait pas de mal et que c'est bon pour l'image de marque. Rapport à la clientèle. Mémé Ciredutemps n'aime pas trop ces choses, mais ça sent toujours moins la modernité que le nouveau Roi. Il paraîtrait qu'il aurait tué l'ancien roi d'un poison dans l'oreille ou en haut de l'escalier, mais ça fait partie des risques du métier - c'est pas ça le plus dangereux. Le plus dangereux, c'est qu'il a oublié le respect. Et là, tout roi qu'il est, si trois sorcières, dont une encore pucelle, et un fantôme au rabais, s'en mêlent, ça risque de tintinabuler plus que les clochettes tristounettes du fou local, qui gambade plus par habitude professionnelle que par envie. Sans compter qu'il va falloir repérer les citations de Shakespeare : pas toujours évident...

    ii. Pyramides, de Terry Pratchett. Cette fois, c'est l'histoire d'un voleur, diplômé s'il vous plaît (encore que : tout juste, ça n'a pas été évident, notamment l'épreuve de grimpé de cheneaux), qui apprend que son père est mort. Normal, en général ça arrive souvent aux pères, encore plus lorsqu'ils sont pharaons - mais là, pas de messager : c'est juste que le soleil se lève bizarrement et que Teppicymon XXVIII (semble-t-il, en tout cas la numérotation n'a pas eu le temps de sécher) voit des fleurs pousser partout où il marche. C'est ce qui arrive, y paraît, quand on devient pharaon. Le problème des pharaons cependant est qu'ils ont plein de choses à faire : permettre au soleil de se lever tous les matins, honorer les femmes du harem, et suivre les conseils du Grand Pêtre. Car dans ce pays collé sur son fleuve comme la sangsue au crocodile, les Grands Prêtres sont là pour faire respecter la Tradition. Important, la Tradition. Sauf quand les Dieux se mettent à réellement exister, et le ciel à être remplacé par une grande femme bleue avec des étoiles sur le corps.

    iii. Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq. Nul. Verbeux. Latinisant à tout bout de champ, sans gain. Paroles perdues. Analyses creuses. Ne vaut pas du tout Le Désert des Tartares, auquel il m'a fait penser au début. En fin de compte : lâché avant le dernier chapitre, où j'ai craqué.

    iv. Sauvez Hamlet, de Japser Fforde. Un petit moment de détente agréable, sans plus : les personnages ne sont pas suffisamment fouillés pour que ce soit ébouriffant. C'est l'histoire d'un service brit chargé du maintien de l'ordre dans le monde des livres. Un truc pas toujours facile, surtout quand un Minotaure s'enfuit pour se glisser dans un roman des années 1930 où on parle de cow-boys... L'affaire est presque réglée, notamment grâce à l'intervention de l'Empereur Jark - autre agent de la Jurifiction qui cependant apprécie particulièrement de dégommer une vingtaine de planètes à chaque petit déjeuner. Bref, Thursday Next règle l'affaire et peut prendre quelques congés. Sauf qu'on lui colle un prince danois un peu versé en procrastination dans les pattes, un dodo ressuscité avec un pois chice dans le crâne et pour finir un personnage de fiction échappé illégalement d'un roman de gare et qui tente de transformer l'Angleterre en dictature... Je vous rassure, à la fin, l'Amiral Nelson retrouve Lady Hamilton, au grand dam d'Hamlet.

    v. Quatrains, Omar Khayyam. Epatant... Je m'y suis "retrouvé", c'est donc que cela m'a fait réagir, et donc que c'est de la bonne poésie... À quand bien même je me doute bien que, de traduction en traduction, on a perdu. Je ne lis pas le persan : il faut l'admettre. J'aime cette sagesse cependant à voir notre destin commun, et à boire, dans la désillusion, en ne laissant pas le temps faire, mais en faisant en sachant l'inutilité. Inutilité dans laquelle on trouve pourtant la beauté, l'or et le sang, le rubis, le diamant.

    "Aujourd'hui refleurit la saison de ma jeunesse

    "J'ai le désir de ce vin d'où me vient toute joie

    "Ne me blâme pas - même après il m'enchante

    "Il est âpre parce qu'il a le goût de ma vie"

    Je pense que ce livre longtemps traînera dans mes poches.

    vi. Le Montespan, de Jean Teulé. Madame de Montespan n'était pas une damoiselle ni une pucelle, quoi que Sa Majesté, Louis le Quatorzième qui se l'est tout de même illégitimement tringlée 21 ans durant, eût aimé la chair fraîche. Elle était marié à Louis-Henri de Pardaillan, de Gondrin marquis de Montespan et accessoirement (pas tant que ça tout de même) Gascon. Sans compter hobereau local toujours au bord de la saisie judiciaire, qu'on se demande comment une Rochechouart-Mortemart comme Françoise a pu un jour accepter de l'épouser, sinon par amour. Amour il y avait, en tout cas c'est ce que clamait le marquis. Amour donc qui le fit mal accepter que Sa Majesté daignât trempouiller et retrempouiler son sceptre dans le giron de la Françoise (Athénaïs pour les intimes). En ce temps, on se battait pour mettre sa femme dans le plumard royal, histoire de recueillir les avantages d'une nuit une vie durant : pension, prébendes, titres, etc. Point n'en veut l'irascible Louis-Henri, qui ira limite engueuler le royal amant en pleine Galerie des Glaces, ornant son blason comme son carosse des cornes de son cocufiage. Promesses, menaces, prisons, rien n'y fera : il refusera tant qu'on ne lui rendra pas sa Françoise chérie... qui à Versailles ne s'agenouille pas que devant le Saint Sacrement. Un bon p'tit moment de détente que ce livre, pas la verve du Magasin des Suicides ou de la noirceur de Michel Folco, pourtant... sur un sujet similaire, en terme de personnages terribles.

    vii. Benito Cereno et autres contes de la véranda, de Herman Melville. Dans ce recueil de nouvelles, dont la plus célèbre est Bartleby l'écrivain, Melville change du registre où je le connaissais mieux : on n'est plus dans la marine et les délires pour savoir si une baleine est un poisson ou pas (de toute manière Ismaël en fin de compte décidait qu'une baleine était un poisson... parce que ça lui plaisait comme idée), mais c'est tout le contraire : La Véranda commence comme une histoire bourrée de références féériques, à vous couper le souffle et le reste, tant cela fourmille et c'est brillant. On sent son Shakespeare, mais un Grand Bill maîtrisé, refait, réinterprété - transposé en terres sauvages et ricaines. Mais la féérie choit brusquement, soudainement, sans pitié : vous voilà signifié, il n'y a plus d'espoir, plus de fées, plus de bois sympathiques. À vous désormais de rejoindre Bartleby l'écrivain qui se nourrit de petits gâteaux au gingembre en regardant le mur de briques en face de la fenêtre, ne bougeant plus, préférant ne pas faire... Ne plus rien faire, jusqu'à ce que contre cette montagne d'atonie la patience du notaire de l'étude s'efforce, s'arcboute, puis s'épuise.

    La nouvelle suivante est plutôt un long article de journal (peut-être en est-ce un, d'ailleurs, publié en feuilleton, cela se pourrait, à voir l'architecture), qui parle des Îles Enchantées. Encore un nom de rêve : on se croirait peut-être chez Stevenson - et on connaît le paysage, quoi qu'on dise, pour peu qu'on soit allé jusqu'en Terminale ; il s'agit des Galapagos. Cet univers de pierres noires et de vagues cinglantes où seuls survivent quelques oiseaux et des lézards qui permirent à Darwin de délirer. C'est bien avant Darwin et son Beagle, c'est déjà un univers sans pitié, sans espoir, sans horizon, fait de marins qui échouent pour éviter la corde, d'hommes desséchés par le sel, de femme qui voit ses frères mourir dans les vagues. La visite de cet univers halluciné s'achève dans le cimetière des Escanditas, comme un couperet : décidément, avec Melville, tout n'est pas si beau... je vais finir par le croire plus noir que London.

    Vieux frèr' qui passes par ici,

    J'étais pareil à toi jadi'.

    Aussi gaillard, aussi faraud,

    Ma paye, asteur elle est finie :

    J'n'vois plus rien par mes fafiots :

    Me voilà pieuté dans les scories !

    Benito Cereno est le retour à la mer et aux pirates - l'histoire d'un brave capitaine américain qui porte secours à un étrange bateau espagnol, chargé d'esclaves qui se promènent librement sur le pont, et doté d'une proue qui semble faite d'un squelette humain. Le San Dominick est un étrange bateau, et son capitaine, Don Benito, un étrange homme. Moins que l'histoire, ce qui est admirable est la manière dont Melville fait lentement monter la tension, dès l'instant où le fantomatique bateau de Don Benito apparaît dans la brume jusqu'au moment où le brave capitaine comprend à quelle échelle de coupée sa charité l'a fait monter...Pourquoi cette rangée d'homme qui polit des haches rouillées par le sel ? Pourquoi cet esclave noué ce chaînes d'acier qui vient toutes les heures demander pardon à Don Benito ? Pourquoi cet autre esclave qui souvent porte secours aux faiblesses du capitaine malade ? Pourquoi cette ombre dans les haubans quand le capitaine américain se penche par la coursive de poupe ? Pourquoi Don Benito doit-il se faire raser dans un drapeau espagnol ?

    Le Campanile enfin est la dernière plongée dans la noirceur - étrange pour une ville qui se contente d'édifier un campanile, haut, immense, par un bâtard magnifique, Bannadonna, encore plus déjanté, cruel et parjure que Benvenuto Cellini le jour où il coula son Persée. C'est un conte moral, mais un conte souverain qui clôt ce livre.

    "[...] Comme celle de Babel, sa base fut jetée en une heure d'exaltation de la terre rénovée, après le second délugen quand les eaux des Sombres Ages eurent été taries et qu'à nouveau parut la verdure. Point de merveille qu'après une submersion si longue et si profonde, la jubilante espérance de la race prit essor, comme jadis dans le sein des fils de Noé, en de senaariennes aspirations.

    "Pour la ferme résolution, point d'homme dans toute l'Europe qui, en ce temps, passât Bannadonna. L'Etat où il vivait, enrichi par le commerce avec le Levant, ayant décidé d'avoir le plus noble clocher d'Italie, sa réputation le désigna pour en être l'architecte.

    "Pierre par pierre, mois après mois, la tour monta. Plus haut, toujours plus haut ; limaçon pour l'allure, mais torche ou fusée pour l'orgueil."

    Notule : Avant moi, ce livre a appartenu à une Joséphine, en 1991. J'aime ce genre de détails.

  • DCCXXVIII. - Manu Larrouy, Un mec à la coule.


    Sortie de l'album de Manu Larrouy, Un mec à la coule : 23 mars 2009.

  • DCCXXVI. - Constat(s).

    Je n'ai pas vu le plus beau des Nantais.

    Pour me venger, je pars à Alger.