24.03.2009
DCCXXXI. - Liste de lecture.
i. Trois Soeurcières, de Terry Pratchett. Dans cet univers un peu étrange qu'un Dieu qui rigolait un brin des blagues de Galilée a décidé de faire plat, couché comme une huître ouverte repue sur le dos de quatre éléphants un peu serrés eux sur la carapace d'une tortue ineffable qu'est le Disque-Monde, pas loin du Moyeu trois sorcières se souviennent vaguement qu'à l'école on leur avait parlé, peut-être, de Macbeth. Non qu'elles y tiennent particulièrement, surtout Mémé Ciredutemps, qui a de la dignité et qui sait se tenir, mais il paraît que faire un convent, un sabbat régulièrement, ça fait pas de mal et que c'est bon pour l'image de marque. Rapport à la clientèle. Mémé Ciredutemps n'aime pas trop ces choses, mais ça sent toujours moins la modernité que le nouveau Roi. Il paraîtrait qu'il aurait tué l'ancien roi d'un poison dans l'oreille ou en haut de l'escalier, mais ça fait partie des risques du métier - c'est pas ça le plus dangereux. Le plus dangereux, c'est qu'il a oublié le respect. Et là, tout roi qu'il est, si trois sorcières, dont une encore pucelle, et un fantôme au rabais, s'en mêlent, ça risque de tintinabuler plus que les clochettes tristounettes du fou local, qui gambade plus par habitude professionnelle que par envie. Sans compter qu'il va falloir repérer les citations de Shakespeare : pas toujours évident...
ii. Pyramides, de Terry Pratchett. Cette fois, c'est l'histoire d'un voleur, diplômé s'il vous plaît (encore que : tout juste, ça n'a pas été évident, notamment l'épreuve de grimpé de cheneaux), qui apprend que son père est mort. Normal, en général ça arrive souvent aux pères, encore plus lorsqu'ils sont pharaons - mais là, pas de messager : c'est juste que le soleil se lève bizarrement et que Teppicymon XXVIII (semble-t-il, en tout cas la numérotation n'a pas eu le temps de sécher) voit des fleurs pousser partout où il marche. C'est ce qui arrive, y paraît, quand on devient pharaon. Le problème des pharaons cependant est qu'ils ont plein de choses à faire : permettre au soleil de se lever tous les matins, honorer les femmes du harem, et suivre les conseils du Grand Pêtre. Car dans ce pays collé sur son fleuve comme la sangsue au crocodile, les Grands Prêtres sont là pour faire respecter la Tradition. Important, la Tradition. Sauf quand les Dieux se mettent à réellement exister, et le ciel à être remplacé par une grande femme bleue avec des étoiles sur le corps.
iii. Le Rivage des Syrtes, de Julien Gracq. Nul. Verbeux. Latinisant à tout bout de champ, sans gain. Paroles perdues. Analyses creuses. Ne vaut pas du tout Le Désert des Tartares, auquel il m'a fait penser au début. En fin de compte : lâché avant le dernier chapitre, où j'ai craqué.
iv. Sauvez Hamlet, de Japser Fforde. Un petit moment de détente agréable, sans plus : les personnages ne sont pas suffisamment fouillés pour que ce soit ébouriffant. C'est l'histoire d'un service brit chargé du maintien de l'ordre dans le monde des livres. Un truc pas toujours facile, surtout quand un Minotaure s'enfuit pour se glisser dans un roman des années 1930 où on parle de cow-boys... L'affaire est presque réglée, notamment grâce à l'intervention de l'Empereur Jark - autre agent de la Jurifiction qui cependant apprécie particulièrement de dégommer une vingtaine de planètes à chaque petit déjeuner. Bref, Thursday Next règle l'affaire et peut prendre quelques congés. Sauf qu'on lui colle un prince danois un peu versé en procrastination dans les pattes, un dodo ressuscité avec un pois chice dans le crâne et pour finir un personnage de fiction échappé illégalement d'un roman de gare et qui tente de transformer l'Angleterre en dictature... Je vous rassure, à la fin, l'Amiral Nelson retrouve Lady Hamilton, au grand dam d'Hamlet.
v. Quatrains, Omar Khayyam. Epatant... Je m'y suis "retrouvé", c'est donc que cela m'a fait réagir, et donc que c'est de la bonne poésie... À quand bien même je me doute bien que, de traduction en traduction, on a perdu. Je ne lis pas le persan : il faut l'admettre. J'aime cette sagesse cependant à voir notre destin commun, et à boire, dans la désillusion, en ne laissant pas le temps faire, mais en faisant en sachant l'inutilité. Inutilité dans laquelle on trouve pourtant la beauté, l'or et le sang, le rubis, le diamant.
"Aujourd'hui refleurit la saison de ma jeunesse
"J'ai le désir de ce vin d'où me vient toute joie
"Ne me blâme pas - même après il m'enchante
"Il est âpre parce qu'il a le goût de ma vie"
Je pense que ce livre longtemps traînera dans mes poches.
vi. Le Montespan, de Jean Teulé. Madame de Montespan n'était pas une damoiselle ni une pucelle, quoi que Sa Majesté, Louis le Quatorzième qui se l'est tout de même illégitimement tringlée 21 ans durant, eût aimé la chair fraîche. Elle était marié à Louis-Henri de Pardaillan, de Gondrin marquis de Montespan et accessoirement (pas tant que ça tout de même) Gascon. Sans compter hobereau local toujours au bord de la saisie judiciaire, qu'on se demande comment une Rochechouart-Mortemart comme Françoise a pu un jour accepter de l'épouser, sinon par amour. Amour il y avait, en tout cas c'est ce que clamait le marquis. Amour donc qui le fit mal accepter que Sa Majesté daignât trempouiller et retrempouiler son sceptre dans le giron de la Françoise (Athénaïs pour les intimes). En ce temps, on se battait pour mettre sa femme dans le plumard royal, histoire de recueillir les avantages d'une nuit une vie durant : pension, prébendes, titres, etc. Point n'en veut l'irascible Louis-Henri, qui ira limite engueuler le royal amant en pleine Galerie des Glaces, ornant son blason comme son carosse des cornes de son cocufiage. Promesses, menaces, prisons, rien n'y fera : il refusera tant qu'on ne lui rendra pas sa Françoise chérie... qui à Versailles ne s'agenouille pas que devant le Saint Sacrement. Un bon p'tit moment de détente que ce livre, pas la verve du Magasin des Suicides ou de la noirceur de Michel Folco, pourtant... sur un sujet similaire, en terme de personnages terribles.
vii. Benito Cereno et autres contes de la véranda, de Herman Melville. Dans ce recueil de nouvelles, dont la plus célèbre est Bartleby l'écrivain, Melville change du registre où je le connaissais mieux : on n'est plus dans la marine et les délires pour savoir si une baleine est un poisson ou pas (de toute manière Ismaël en fin de compte décidait qu'une baleine était un poisson... parce que ça lui plaisait comme idée), mais c'est tout le contraire : La Véranda commence comme une histoire bourrée de références féériques, à vous couper le souffle et le reste, tant cela fourmille et c'est brillant. On sent son Shakespeare, mais un Grand Bill maîtrisé, refait, réinterprété - transposé en terres sauvages et ricaines. Mais la féérie choit brusquement, soudainement, sans pitié : vous voilà signifié, il n'y a plus d'espoir, plus de fées, plus de bois sympathiques. À vous désormais de rejoindre Bartleby l'écrivain qui se nourrit de petits gâteaux au gingembre en regardant le mur de briques en face de la fenêtre, ne bougeant plus, préférant ne pas faire... Ne plus rien faire, jusqu'à ce que contre cette montagne d'atonie la patience du notaire de l'étude s'efforce, s'arcboute, puis s'épuise.
La nouvelle suivante est plutôt un long article de journal (peut-être en est-ce un, d'ailleurs, publié en feuilleton, cela se pourrait, à voir l'architecture), qui parle des Îles Enchantées. Encore un nom de rêve : on se croirait peut-être chez Stevenson - et on connaît le paysage, quoi qu'on dise, pour peu qu'on soit allé jusqu'en Terminale ; il s'agit des Galapagos. Cet univers de pierres noires et de vagues cinglantes où seuls survivent quelques oiseaux et des lézards qui permirent à Darwin de délirer. C'est bien avant Darwin et son Beagle, c'est déjà un univers sans pitié, sans espoir, sans horizon, fait de marins qui échouent pour éviter la corde, d'hommes desséchés par le sel, de femme qui voit ses frères mourir dans les vagues. La visite de cet univers halluciné s'achève dans le cimetière des Escanditas, comme un couperet : décidément, avec Melville, tout n'est pas si beau... je vais finir par le croire plus noir que London.
Vieux frèr' qui passes par ici,
J'étais pareil à toi jadi'.
Aussi gaillard, aussi faraud,
Ma paye, asteur elle est finie :
J'n'vois plus rien par mes fafiots :
Me voilà pieuté dans les scories !
Benito Cereno est le retour à la mer et aux pirates - l'histoire d'un brave capitaine américain qui porte secours à un étrange bateau espagnol, chargé d'esclaves qui se promènent librement sur le pont, et doté d'une proue qui semble faite d'un squelette humain. Le San Dominick est un étrange bateau, et son capitaine, Don Benito, un étrange homme. Moins que l'histoire, ce qui est admirable est la manière dont Melville fait lentement monter la tension, dès l'instant où le fantomatique bateau de Don Benito apparaît dans la brume jusqu'au moment où le brave capitaine comprend à quelle échelle de coupée sa charité l'a fait monter...Pourquoi cette rangée d'homme qui polit des haches rouillées par le sel ? Pourquoi cet esclave noué ce chaînes d'acier qui vient toutes les heures demander pardon à Don Benito ? Pourquoi cet autre esclave qui souvent porte secours aux faiblesses du capitaine malade ? Pourquoi cette ombre dans les haubans quand le capitaine américain se penche par la coursive de poupe ? Pourquoi Don Benito doit-il se faire raser dans un drapeau espagnol ?
Le Campanile enfin est la dernière plongée dans la noirceur - étrange pour une ville qui se contente d'édifier un campanile, haut, immense, par un bâtard magnifique, Bannadonna, encore plus déjanté, cruel et parjure que Benvenuto Cellini le jour où il coula son Persée. C'est un conte moral, mais un conte souverain qui clôt ce livre.
"[...] Comme celle de Babel, sa base fut jetée en une heure d'exaltation de la terre rénovée, après le second délugen quand les eaux des Sombres Ages eurent été taries et qu'à nouveau parut la verdure. Point de merveille qu'après une submersion si longue et si profonde, la jubilante espérance de la race prit essor, comme jadis dans le sein des fils de Noé, en de senaariennes aspirations.
"Pour la ferme résolution, point d'homme dans toute l'Europe qui, en ce temps, passât Bannadonna. L'Etat où il vivait, enrichi par le commerce avec le Levant, ayant décidé d'avoir le plus noble clocher d'Italie, sa réputation le désigna pour en être l'architecte.
"Pierre par pierre, mois après mois, la tour monta. Plus haut, toujours plus haut ; limaçon pour l'allure, mais torche ou fusée pour l'orgueil."
Notule : Avant moi, ce livre a appartenu à une Joséphine, en 1991. J'aime ce genre de détails.
23:27 Publié dans Listes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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