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  • DCCXXV. - Naissance de la misogynie.

    "Qu'est-ce que je lui ai dit ?"

    [...]

    "Oulah mais elle doit avoir raison..."

    [...]

    "Mais qu'est-ce que je lui ai dit ?"

    [...]

    "Zut, j'ai dû lui dire quelque chose..."

    [...]

    "Qu'est-ce que je lui ai encore dit ?"

    [...]

    "Mais qu'est-ce que j'ai pu dire encore ?"

    [...]

    "Qu'est-ce qui se passe encore ?"

    [...]

    "Bon, qu'est-ce qu'elle a à râler, encore ?"

  • DCCXXIV. - La bouteille de vin.

    "Tiens tu sais que ton père, on lui a offert une bouteille de vin ? Une vieille, en plus. 1964. À son club.

    - Eh beh... tu sais quel vin c'est ?

    - Attends... ton père n'est pas là, je vais voir dans sa pièce. Il l'y a rangée.

    - Hein ? Mais il faut la mettre dans une pièce à température stable.

    - Vindieu, c'est qu'elle est emballée. Attends, je pose le téléphone... elle est pleine de papiers.

    - [...]

    - Voilàààà. 1964. Ah non, 1961. C'est un papi qui lui a offert, parce qu'il l'a aidé à faire de la compta, pour le club. Un monsieur qui a une grande cave avec plein de bon vin.

    - C'est sympa !

    - Oui. Même que ton père a dit qu'il la garderait pour une fois où tu serais là. C'est que tu es un grand amateur de bon vin.

    - Euh, Maman... je sais reconnaître un bon vin d'un mauvais, mais après...

    - À propos, je voulais te demander... je sais plus...

    - Oui ?

    - Ah oui, voilà : tu as un copain ?

    - Euh... non... pas pour l'instant.

    - Non parce que si tu avais un copain, un stable, tu vois, vu que tu disais que tu viendrais à Valence pour des vacances, tu peux venir avec lui. Faut pas que vous soyez séparés, hein, pour quinze jours.

    - Euh... c'est gentil. Ca me touche beaucoup. Je sais pas si Papa serait d'accord.

    - Si, si. Et puis il a bien accepté la copine de ton frère. Il faut bien qu'il s'y fasse, maintenant.

    - Merci, Maman...

    - D'ailleurs, tu as un copain ?

    - Non, rien de stable..."

    Il aura fallu quelques années mais tout vient à point à qui sait...

     

  • DCCXXIII. - Leçon de misogynie : être rustre.

    "Dis-moi, je peux partir un peu plus tôt aujourd'hui ? À 16h45 ? C'est pour voir le médecin.

    - Je te fais la même réponse qu'aux autres : vous êtes majeurs et cadres. Vous êtes responsables de votre emploi du temps. Donc pas de souci.

    - Hein ?

    - Bah oui. Je ne vous flique pas, sauf les tire-au-flanc. Donc vous faites comme vous voulez. Moi, tant que le boulot est fait...

    - Je vais te le dire franchement : tu te rends compte de ce que tu dis ? Pourquoi es-tu si... rustre ?

    - ???"

  • DCCXXII. - En paysant, en rétrogradant.

    On m'a demandé mon avis, mais je n'ai pas trop eu le choix : le message m'attendait déjà depuis quelques heures, lové au chaud de l'ordinateur. Il y avait d'autres endroits où je pouvais partir, oui, presque sans souci - mais pas celui-ci. Non, pas question. Jamais. Il y a des terres que l'on s'interdit. Non par haine, par honte, ou par exil. Par histoire.

    Les terres que l'on ne connaît pas, dont les rues creuses et poussiéreuses, donnant sur des théâtres de torchis où les photographes prenaient les passants, ont formé notre imaginaire et nos références mystiques - ne peuvent qu'être éloignées : l'an prochain à Jérusalem, peut-être, mais l'an nouveau a les millénaires pour se lever.

    Je n'ai pas peur du Maroc, je n'ai pas peur de la Tunisie, et d'autres pays du Mashreq encore. Pour peu qu'il y ait de la mer et du vent, je sais que j'y serai chez moi. Qu'il y aura ce fond commun, qui se résume aux olives et à la tomate pour les photos.  Pourtant dans les cartes demeure un trou, un creux : pour moi, l'Algérie, ça n'existe pas : c'est un pays d'ancêtres, pas un vrai pays.

    J'ai donc refusé.

    Peur instinctive de faire face à des souvenirs qui ne sont pas vraiment les miens, souvenirs hérités. De vouloir certainement interpréter tout à la lumière de ce que j'en sais - en fait, rien, à part du passé, transparent, disparu, revécu cent fois et biaisé éternellement.

    Puis - jamais de moi-même je n'aurais fait le geste. Autant profiter. J'irai, là-bas.

     

  • DCCXXI. - Un pote parlant de moi.

    C'est comme essayer de dissocier le Bad de :

    - Cet air constamment tristounet
    - Les yeux qui se lèvent au ciel pour dire : n'importe quoi !
    - Le regard vicieux envers les jeunes gaulois
    - Le rire sautillant à la Philippe Bouvard
    - L'envie irrésistible d'avoir un mari qui vaque à d'autres occupations le dimanche.

  • DCCXX. - Dans Paris.

     

    i. Je n'en pouvais plus de Julien Gracq - tant pis, il attendra. Accoté à une étagère, feuilletant les pages d'un livre pris au présentoir, j'attends ce moment où je commencerai à déambuler de rayons en rayons, alourdissant mes bras de livres jusqu'à ce que la pile dérape et tombe à terre. D'autres bouquinent aussi, dans des coins. À ma droite, un grand noir est penché sur un poche. Ses mains sont calleuses, striées blanches par le froid certainement. Il a enfoui son torse dans un pull difforme, qui devait être vert. Il lit lentement, à voix haute. Chaque mot bute, hésite. Il s'y reprend parfois, son index pousse les mots sur la page pour les aider à prendre forme lorsqu'ils sont compliqués. "Le hall... sentait le chou... cuit et le vieux tapis... À l'une de ses... extrémités... une affiche de couleur... trop vaste pour ce... déploiement... intérieur... était... clouée... au mur."

    Au retour, quand je serai chargé de livres, je le croise de nouveau. Il est au milieu d'une grande allée, il marche très lentement. Il continue de lire à voix haute. Concentré. Attaché à chaque mot qu'il arrache au folio. Parfois, il lève le doigt pour ponctuer. Avec effort. Avec triomphe. Il lit 1984.

     

    ii. Ils sont tous là, les hommes. Les apprêtés, dont le corps gracile est embrasé par un pull de ruches déferlantes. Les racés, qui portent au bout de leur bras droit la longue lanière de leur sac de cuir et de marque. Les vieilles chattes ronronnantes, emmitouflées dans d'épaisses écharpes tricotées qui leur couvrent les oreilles et la nuque, serrant le col de leur veste en piétinant d'impatience pour rentrer au chaud de la salle. Les chevelus au duvet jamais rasé, au dos voûté par une croissance trop rapide, que leur père accompagne, un peu incrédule de ce monde, un peu en doute, va savoir. Parfois dans cette queue allongée jusqu'au dessous des voûtes du passage pour se garantir, où les parapluies servent à former des groupes qui parlent mi-gênés mi-souriants de la pluie en se ravissant des effets pervers, des premiers regards commencent. Une ombre, cou rentré pour se protéger des gouttes, passe et dépasse, pour se fondre dans la queue quelques mètres plus loin, volant les mètres pour rejoindre un ami qui battait du pied. Des bises s'échappent, voltigent, et tombent dans la neige fondue avec les retrouvailles qui se réchauffent contre le mur.

    La porte s'ouvre, le concert va commencer.

     

    iii. Sur le canal Saint-Martin, le soleil plaque l'eau d'aluminium. Une péniche entre dans l'écluse, dont les portes se ferment lentement derrière elle. L'eau bouillonne, rongeant tour à tour chacune des marques de rouille sur le métal. Les festons de cuivre et de fonte rougis s'enfoncent, et le bateau se soulève insensiblement devant les regards des badauds, qui cherchent à comprendre dans quel sens il va. L'amont, l'aval. Sur la passerelle, les femmes défilent, pressées d'enfants qui cherchent à pousser leur tête entre les grilles pour voir la merveille en bas. Je cherche qui j'attends, tanguant un peu sur les pavés. Mains aux poches, j'attends le long du quai. Un regard précis me suit.

     

    iv. Pressés contre moi, celui-ci et celui-là. Ils sont dans mon creux, au point du lit, au point du jour. Leur chair s'est pressée à moi comme l'impression d'un torse sur des bras. Ils ont dormi m'entourant de leur bras, m'attirant à eux. Ma tête sur leur torse duveteux, mon nez contre leur sein imberbe. Il n'y aura dans nos nuits de sommeil que la pression sur le ventre, l'effacement des heures dans la chambre obscurcie. Au matin, il neigera, et nous prendrons un café côte à côte.

  • DCCXIX. - En rentrant, en somnolant.

    On laisse au Lecteur la possibilité de choisir lequel des points suivants (concernant mon existence récente) est le plus représentatif de la vie de cadre célibataire parisien.

    i. Se retrouver réduit le soir à se nourrir de ce qui reste, c'est-à-dire de crackers au paprika.

    ii. Envisager de faire le ménage lorsque les moutons  entament une transhumance d'un bout à l'autre du salon.

    iii. Ne plus lire qu'un livre au mois.

    iv. Se rendre compte qu'on n'a plus aucune nouvelle de sa famille depuis un mois, rentrant trop tard pour les appeler.

    v. Louper systématiquement toutes les séances de cinéma.

    vi. Ne rien pouvoir faire le ouiquennede que glander en ticheurte chez soi, en regardant par la fenêtre le monde tomber.

    vii. Dormir. Être épuisé tout le temps.

    viii. Se dire que tant de millions d'euros, c'est rien du tout.

  • DCCXVIII. - Pourquoi je ne pourrai être un artiste.

    Il arrive fréquemment, parfois du moins, qu’une personne qui est arrivée à lire les pages de cet almanach me fasse demander comment je peux être gangster – le vilain mot – et passer ma vie parmi les chiffres, alors que je « sais écrire » et que je « sais dessiner » (si bien). Il y a quelque chose d’inconcevable au fait que l’on puisse gribouiller de façon plus ou moins mignonne sans être artiste, sans faire de l’art. Pour le coup, ce sont des vilains mots : parmi les choses qui m’énervent, on trouve ceux qui parlent de leur art, et ceux qui parlent de l’art de quelqu’un.

     

    Sorti du fait que je suis gangster, et que je gagne bien ma vie par là, j’ai des amis qui, eux, travaillent réellement à faire des choses qui compteront plus tard (pas comme les malheureux milliards que j’agite sur des tableurs pour le contentement de futurs débris humains). Ce sont les tâcherons de l’art, les humbles vermisseaux, autrement plus admirables que les sommités quelconques. J’ai vu D*** durant de longs mois faire naître ce qui est, à de nombreux points de vue, une petite merveille graphique : il en a souffert atrocement. Construire est quelque chose qui use, épuise – et je reste un dilettante profond. Un amateur, même. Un débutant, encore.

     

    Il y a déjà quelques années, lorsque un été j’avais décidé qu’en une semaine je ferais le Jeune Homme (Saint Sébastien), qui reste, maintenant que j’ai un peu plus de recul, quelque chose d’assez anecdotique bien que techniquement réussi, à ne plus sortir, à ne faire que peindre, le nez dans la térébenthine, je pense bien être un peu devenu fou. Au bout de la semaine, les dernières ombres de la lèvre refaite, j’étais sorti prendre un verre, rue du Trésor. Le monde était figé, décalqué, constitué uniquement de traits et de successions de couleurs. Bref, j’étais ruiné, et je ne voyais plus. Je ne pense pas pouvoir mener ce genre d’expérience en continu. Je n’ai pas l’endurance de D***, sa force d’âme.

     

    E*** est comme D***. Il creuse son bonhomme de chemin en pianiste romantique, toujours superbe. Il est dans ces intermédiaires : il n’est pas celui-ci, qui se prétend artiste et qui ne fait qu’aligner des notes minables (ils sont nombreux), et il n’est pas de ces personnes révérées par le simple fait qu’elles font partie d’une coterie. Par conséquent, il est pauvre, mais ce qu’il fait est grand (mais j’aime, moi, le confort). Désormais que Mozart est devenu indépendant, et n’a plus cherché la protection des puissants, il faut accepter de vivre de peu. Ce qui ne signifie pas que l’absence de reconnaissance, l’existence loin des sauteries enchampagnées soit un point de repère : nombreuses sont les merdes qui se croient révolutionnaires.

     

    À tout bien regarder, si je suis peut-être génial, je ne le suis guère plus que Rimbaud était bon dessinateur : il décalquait ses images, moi j’ai un trait qui somme tout n’a que l’académique pour lui. Je fais « ressemblant », ce qui est la porte ouverte au fait d’être « mignon » et du « bien peint » (ou dépeint). Je suis de ce point de vue incapable d’innovation, et même de réinterprétation (au sens strict). Ma meilleure capacité est de reprendre un thème, et de le manipuler – inséré qu’il est dans une histoire, un réseau, dont je ne comprends pas nécessairement tous les tenants, mais que je maîtrise un tant soit peu.

     

    N***, dont les photos présentent une unité sur le long terme –et, malgré tout, une évolution spectaculaire – sait montrer l’absence dans nos villes. Il est le photographe du creux, du dos en train de marcher, du reflet. Alors que les êtres humains sont quasiment toujours absents de l’image, ce sont toujours eux qui se rappellent à nous par les moments qu’il saisit, comme une absence dolente. Régulièrement, je le presse de faire une exposition. Je le taquine peut-être, mais je le pense sincèrement. Au sens où cette constance innovatrice permet d’introduire de nouvelles résonnances (et son regard m’a beaucoup appris).

     

    J’ai peut-être aussi des constantes : après tout, ce que je regarde, c’est le corps placé. Non pas tel qu’il se met en scène (aucun intérêt) mais tel qu’il peut être – en décomposition, en évolution, en attente, en état. Pour cela, je ne fais qu’être dans une longue lignée, où je suis mes maîtres : Bacon, Rembrandt, Chardin, et l’on m’a. J’aurais du mal à réclamer cette forme de nouvelle innovation (de réinterprétation, de repolissage de la pierre), face à un tel patronage. Au mieux je ne pourrais que me poser dans la posture de l’un de ces académiciens du XIX° siècle, bloqué par ce qu’eux ont fait : bien peint, bien fait, certes, je sais le faire. Mais le reste… J’espère du moins que l’honnêteté de le dire, d’une certaine façon, me dédouanera.


    Pour ces raisons, je ne pourrai être un artiste.

  • DCCXVI. - Peintures, dessins, esquisses, etc.

    Secundus Gauvain.

    Secundus Gauvain

    Huile sur toile, 100 x 100.




    Autoportrait hurlant

    Autoportrait hurlant

    Lavis d'encre de Chine, aquarelle, huile sur papier, 50 x 70.




    Etude de corps.

    Etude gymnaste

    Etude main

    Etude mains

    Etude pieds

    Etude têtes