15.02.2009
DCCXX. - Dans Paris.
i. Je n'en pouvais plus de Julien Gracq - tant pis, il attendra. Accoté à une étagère, feuilletant les pages d'un livre pris au présentoir, j'attends ce moment où je commencerai à déambuler de rayons en rayons, alourdissant mes bras de livres jusqu'à ce que la pile dérape et tombe à terre. D'autres bouquinent aussi, dans des coins. À ma droite, un grand noir est penché sur un poche. Ses mains sont calleuses, striées blanches par le froid certainement. Il a enfoui son torse dans un pull difforme, qui devait être vert. Il lit lentement, à voix haute. Chaque mot bute, hésite. Il s'y reprend parfois, son index pousse les mots sur la page pour les aider à prendre forme lorsqu'ils sont compliqués. "Le hall... sentait le chou... cuit et le vieux tapis... À l'une de ses... extrémités... une affiche de couleur... trop vaste pour ce... déploiement... intérieur... était... clouée... au mur."
Au retour, quand je serai chargé de livres, je le croise de nouveau. Il est au milieu d'une grande allée, il marche très lentement. Il continue de lire à voix haute. Concentré. Attaché à chaque mot qu'il arrache au folio. Parfois, il lève le doigt pour ponctuer. Avec effort. Avec triomphe. Il lit 1984.
ii. Ils sont tous là, les hommes. Les apprêtés, dont le corps gracile est embrasé par un pull de ruches déferlantes. Les racés, qui portent au bout de leur bras droit la longue lanière de leur sac de cuir et de marque. Les vieilles chattes ronronnantes, emmitouflées dans d'épaisses écharpes tricotées qui leur couvrent les oreilles et la nuque, serrant le col de leur veste en piétinant d'impatience pour rentrer au chaud de la salle. Les chevelus au duvet jamais rasé, au dos voûté par une croissance trop rapide, que leur père accompagne, un peu incrédule de ce monde, un peu en doute, va savoir. Parfois dans cette queue allongée jusqu'au dessous des voûtes du passage pour se garantir, où les parapluies servent à former des groupes qui parlent mi-gênés mi-souriants de la pluie en se ravissant des effets pervers, des premiers regards commencent. Une ombre, cou rentré pour se protéger des gouttes, passe et dépasse, pour se fondre dans la queue quelques mètres plus loin, volant les mètres pour rejoindre un ami qui battait du pied. Des bises s'échappent, voltigent, et tombent dans la neige fondue avec les retrouvailles qui se réchauffent contre le mur.
La porte s'ouvre, le concert va commencer.
iii. Sur le canal Saint-Martin, le soleil plaque l'eau d'aluminium. Une péniche entre dans l'écluse, dont les portes se ferment lentement derrière elle. L'eau bouillonne, rongeant tour à tour chacune des marques de rouille sur le métal. Les festons de cuivre et de fonte rougis s'enfoncent, et le bateau se soulève insensiblement devant les regards des badauds, qui cherchent à comprendre dans quel sens il va. L'amont, l'aval. Sur la passerelle, les femmes défilent, pressées d'enfants qui cherchent à pousser leur tête entre les grilles pour voir la merveille en bas. Je cherche qui j'attends, tanguant un peu sur les pavés. Mains aux poches, j'attends le long du quai. Un regard précis me suit.
iv. Pressés contre moi, celui-ci et celui-là. Ils sont dans mon creux, au point du lit, au point du jour. Leur chair s'est pressée à moi comme l'impression d'un torse sur des bras. Ils ont dormi m'entourant de leur bras, m'attirant à eux. Ma tête sur leur torse duveteux, mon nez contre leur sein imberbe. Il n'y aura dans nos nuits de sommeil que la pression sur le ventre, l'effacement des heures dans la chambre obscurcie. Au matin, il neigera, et nous prendrons un café côte à côte.
02:25 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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