05.02.2009
DCCXVIII. - Pourquoi je ne pourrai être un artiste.
Il arrive fréquemment, parfois du moins, qu’une personne qui est arrivée à lire les pages de cet almanach me fasse demander comment je peux être gangster – le vilain mot – et passer ma vie parmi les chiffres, alors que je « sais écrire » et que je « sais dessiner » (si bien). Il y a quelque chose d’inconcevable au fait que l’on puisse gribouiller de façon plus ou moins mignonne sans être artiste, sans faire de l’art. Pour le coup, ce sont des vilains mots : parmi les choses qui m’énervent, on trouve ceux qui parlent de leur art, et ceux qui parlent de l’art de quelqu’un.
Sorti du fait que je suis gangster, et que je gagne bien ma vie par là, j’ai des amis qui, eux, travaillent réellement à faire des choses qui compteront plus tard (pas comme les malheureux milliards que j’agite sur des tableurs pour le contentement de futurs débris humains). Ce sont les tâcherons de l’art, les humbles vermisseaux, autrement plus admirables que les sommités quelconques. J’ai vu D*** durant de longs mois faire naître ce qui est, à de nombreux points de vue, une petite merveille graphique : il en a souffert atrocement. Construire est quelque chose qui use, épuise – et je reste un dilettante profond. Un amateur, même. Un débutant, encore.
Il y a déjà quelques années, lorsque un été j’avais décidé qu’en une semaine je ferais le Jeune Homme (Saint Sébastien), qui reste, maintenant que j’ai un peu plus de recul, quelque chose d’assez anecdotique bien que techniquement réussi, à ne plus sortir, à ne faire que peindre, le nez dans la térébenthine, je pense bien être un peu devenu fou. Au bout de la semaine, les dernières ombres de la lèvre refaite, j’étais sorti prendre un verre, rue du Trésor. Le monde était figé, décalqué, constitué uniquement de traits et de successions de couleurs. Bref, j’étais ruiné, et je ne voyais plus. Je ne pense pas pouvoir mener ce genre d’expérience en continu. Je n’ai pas l’endurance de D***, sa force d’âme.
E*** est comme D***. Il creuse son bonhomme de chemin en pianiste romantique, toujours superbe. Il est dans ces intermédiaires : il n’est pas celui-ci, qui se prétend artiste et qui ne fait qu’aligner des notes minables (ils sont nombreux), et il n’est pas de ces personnes révérées par le simple fait qu’elles font partie d’une coterie. Par conséquent, il est pauvre, mais ce qu’il fait est grand (mais j’aime, moi, le confort). Désormais que Mozart est devenu indépendant, et n’a plus cherché la protection des puissants, il faut accepter de vivre de peu. Ce qui ne signifie pas que l’absence de reconnaissance, l’existence loin des sauteries enchampagnées soit un point de repère : nombreuses sont les merdes qui se croient révolutionnaires.
À tout bien regarder, si je suis peut-être génial, je ne le suis guère plus que Rimbaud était bon dessinateur : il décalquait ses images, moi j’ai un trait qui somme tout n’a que l’académique pour lui. Je fais « ressemblant », ce qui est la porte ouverte au fait d’être « mignon » et du « bien peint » (ou dépeint). Je suis de ce point de vue incapable d’innovation, et même de réinterprétation (au sens strict). Ma meilleure capacité est de reprendre un thème, et de le manipuler – inséré qu’il est dans une histoire, un réseau, dont je ne comprends pas nécessairement tous les tenants, mais que je maîtrise un tant soit peu.
N***, dont les photos présentent une unité sur le long terme –et, malgré tout, une évolution spectaculaire – sait montrer l’absence dans nos villes. Il est le photographe du creux, du dos en train de marcher, du reflet. Alors que les êtres humains sont quasiment toujours absents de l’image, ce sont toujours eux qui se rappellent à nous par les moments qu’il saisit, comme une absence dolente. Régulièrement, je le presse de faire une exposition. Je le taquine peut-être, mais je le pense sincèrement. Au sens où cette constance innovatrice permet d’introduire de nouvelles résonnances (et son regard m’a beaucoup appris).
J’ai peut-être aussi des constantes : après tout, ce que je regarde, c’est le corps placé. Non pas tel qu’il se met en scène (aucun intérêt) mais tel qu’il peut être – en décomposition, en évolution, en attente, en état. Pour cela, je ne fais qu’être dans une longue lignée, où je suis mes maîtres : Bacon, Rembrandt, Chardin, et l’on m’a. J’aurais du mal à réclamer cette forme de nouvelle innovation (de réinterprétation, de repolissage de la pierre), face à un tel patronage. Au mieux je ne pourrais que me poser dans la posture de l’un de ces académiciens du XIX° siècle, bloqué par ce qu’eux ont fait : bien peint, bien fait, certes, je sais le faire. Mais le reste… J’espère du moins que l’honnêteté de le dire, d’une certaine façon, me dédouanera.
Pour ces raisons, je ne pourrai être un artiste.
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Commentaires
J'observe que cette auto-analyse, ou autocritique, comme on voudra, ne porte, à l'exception de la mention fugace du verbe "écrire" à la deuxième ligne, que sur le versant plastique de ce que vous ne voulez pas qu'on appelle votre "art". Vous donnez donc, implicitement, à moitié raison à vos admirateurs en ne récusant point les lauriers qu'ils tressent à l'originalité, celle-là indubitable, de votre écriture.
Ecrit par : Arpad | 07.02.2009
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