Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • DCCXV. - Liste de lectures.

    i. La Femme en vert, de Arnaldur Indridason. C'est dans un jardin aux limites de Reykjavik que l'on trouve un bébé en train de mâchouiller un drôle d'objet, qui ressemble un tantinet à une côté d'os. Plus tard, dans les fondations que l'on creuse pour une maison du nouveau quartier, un squelette est trouvé. Bizarrement couché.

    Le commissaire Erlendur et ses pulls improbables dirige les fouilles. Mais, se promenant à la fraîche près d'un bouquet de groseillers, il sent son pied buter contre une petite pierre... qui sera le doigt d'un squelette, enterré main en l'air comme s'il se débattait pendant qu'on jetait la terre sur lui.

    Bref, deux squelettes pas très nets, vieux d'un bon demi-siècle, peut-être trois, et voilà Erlendur avec encore une enquête improbable sur les bras.

    L'histoire commence très fort, on entend le vent froid de l'Islande et la neige épaisse de l'hiver entre les vrombrissements de quelque chose qui sent un peu la guerre, aussi, les réservoirs de gaz de fin du monde et la faim terrible d'enfants qu'on perd dans la neige.

    Dommage que la fin, comme écrite à la va-vite, oublie de résoudre toute l'affaire, et laisse de l'improbable à une histoire qui partait si bien ficelée : on a encore un mort sur les bras, et on ne sait pas qu'en faire, sans que ni le narrateur ni Erlendur ne s'en occupent : y'a souci, je dis.

    "Il remarqua qu'il s'agissait d'un os humain dès qu'il l'enleva des mains de l'enfant qui le mâchouillait, assis par terre."

    ii. Le Livre des darons sacrés ou La Bible en Argot, de Pierre Devaux. Le genre de livre improbable, qu'on ne trouve jamais que par hasard et fortune, chez un bouquiniste. Imaginez simplement que le Vénéré Daron, parce qu'il voudrait bien rigoler à plusieurs et partager l'oignon croquignolet, se mette à créer de ses paluches formidables le premier Miroton... et c'est là que commencèrent tous les blèmes, de Noé contraint de se faire une barcasse des plus olpiches, Holopherne renquillé à Béthulie par cette grosse cochonne de Judith, Jonas en pitaine de baleine contraint d'avaler du jus de parapluie, la coquinasse reine Esther qui se fait piler le marcotin par Assuérus, sans compter Joseph refilé à Putiphar par ses frangins, bref toute la lerhistoidu pas ligodu du trêpe d'Israël. Une petite merveille, à vous faire danser les valseuses et donner des louises de contentement.

    "Au commencement, notre Vénéré Daron goupilla la Terre et les Cieux. À l'époque, la Terre, qui se baguenaudait tristrement dans les Ténèbres, épousait pas encore c'te belle rondeur qui, par la suite, créa tant d'emmouscaillures à c'te pauvre Galilée, l'inventeur de l'étourdissement."

    iii. Contre-enquête sur la mort d'Emma Bovary, de Philippe Doumenc. Emma va mal : elle se meurt. Charles est à son chevet, affolé ; ses talents, conjugués à ceux de Homay, ont plus nui à son état que combattu le mal. On appelle le curé, qui maugrée, face à ce qui ressemble fort à un suicide. On va jusqu'à Rouen chercher deux sommités médicales : elles arrivent, tard dans la nuit - rien n'y fait. Si ce n'est que le docteur Canivet, se penchant sur la jeune femme, entend ses dernières paroles : "Assassinée, pas suicidée".

    Il en faut pour qu'on envoie de Rouen deux souliers à clou pour élucider le mystère. Car la jeune femme avait beaucoup de relations, un peu trop pour une si jeune personne, dans un village où tout se sait. Elle trompait son mari, elle avait des amants... Non loin du village il y a le "château" de Rodolphe, un cynique libertin, sans compter que le pharmacien, à trop se mêler de la vie des autres, semble bien concupiscent. Ni le mari cocu.

    Bref, l'enquête dans la campagne normande ne s'avère pas facile...

    "Après cette folle journée de la veille passée à courir dans la neige et la boue, après ces supplications vaines, ces menaces, ces refus grossiers auxquels elle s'était heurtée, elle avait enfin compris qu'elle était vaincue."

    iv. RN 86, de Jean-Bernard Pouy. Lucie est partie faire un stage, Lucie est revenue. Lucie est repartie faire un stage, Lucie n'est pas revenue tout de suite. Il lui a fallu un bon mois. Et, un mois plus tard, sa voiture fonce sur un camion, comme perdant le contrôle. Léonard, son mari, ne comprend pas. Est complètement perdu. Perdu de douleur, perdu d'incompréhension.

    Alors il reprend la RN 86 du stage pour essayer de comprendre. Un peu comme un deuil. Un peu comme une enquête. Non loin du pont du Gard, entre une officine de gendarmes qui regardent avec mépris ce quadra jouant à Colombo, et un écrivain obèse qui siphonne tout ce qui passe, pourvu que ce soit bon.

    "On a les madeleines qu'on mérite."

    v. Physiologie du goût, de Jean-Anthelme Brillat-Savarin. Il fallait bien que l'on passât par ce monument de la gastronomie. C'est quelque chose d'étrange, que ces Méditations de Brillat-Savarin, ce livre fondateur en toutes choses, admiré par MM. Alexandre Dumas et Roland Barthes themselves. C'est un mélange de textes pontifiants, de déclamations et de verbiages, de textes de chasse sans grand intérêt littéraire, et d'impertinence, d'humour, de dérision - on ne peut croire que la description du professeur assis à son fauteuil, digérant, soit sérieux. Mais il y a aussi ces grandes sentences qui n'inventent rien, si ce n'est d'énoncer des vérités millénaires (chose qui élève peut-être, en un sens, Brillat-Savarin au rang des moralistes).

    Il y a des fulgurances chez Brillat-Savarin, il y a cette volonté de transformer les plaisirs de la table une science, des anecdotes savoureuses, et cette fabuleuse recette de l'omelette au thon, que j'ai bien envie d'essayer, sans compter voir un jour l'effet des plats d'anguille.

    "I. L'univers n'est rien que par la vie, et tout ce qui vit se nourrit.

    II. Les animaux se repaissent ; l'homme mange ; l'homme d'esprit seul sait manger."

  • DCCXIV. - Un autre conte moderne.

    Très cher ami, vous excuserez, je pense, les méthodes que j’ai pu employer. J’espère que vous n’en avez pas trop souffert – quoi que, comme vous le pensez, que vous n’ayez pas un peu dommage serait, comment dire, un peu contraire au but de l’opération.

     

    Comme vous avez pu le constater, vous êtes sous une planche de bois, que perce un trou de métal, dans lequel il faut bien le dire, votre tête a été insérée par le bas. Je vous passe les détails mécaniques, car c’est bien simple : votre crâne est coincé par une espèce d’écrou quelconque que j’y ai installé, de sorte que vous ne pouvez rien faire – ni entrer, ni sortir, ni tourner la tête. Vous êtes en quelque sorte immobilisé.

     

    Je me doute que la position soit un brin inconfortable pour vous – tenez, je pose sous vos pieds un tabouret pour que vous ne soyez pas sans arrêt déconcentré à faire des pointes, d’autant que cela abîme votre cuir chevelu.

     

    Bien. Donc, je vous disais que vous aviez la tête coincée. Allons, pas de gémissement, vous aurez bien le temps ensuite. Voici la suite des opérations, si vous le voulez bien.

     

    Imaginez donc que votre crâne dépasse de l’autre côté de cette planche qui vous couvre comme un sombrero. Ce couteau à pain que je vous présente me permettra de l’autre côté de couper la peau qui couvre votre tête, sans être gêné en aucune façon par les cheveux. J’avoue ne pas comprendre cette manie que l’on peut avoir à porter les cheveux si longs, d’ailleurs, cela est si gênant pour cette opération. J’imagine que vous vous trouvez ici pour cette seule raison ; après tout, elle peut être valable, ne trouvez-vous pas ?

     

    Je vous assure que je ferai de mon mieux pour que le sang ne salisse pas trop la table lorsque j’ôterai votre cuir chevelu. Avec le temps, j’ai acquis une certaine expérience, savez-vous, mais il suffit d’une veine mal placée et l’on tache tout. Un malheur est si vite arrivé.

     

    Allons, ne fermez pas les yeux ! Je tiens tout particulièrement à ce que vous n’ignoriez rien, c’est la moindre des choses ! J’ai ma conscience !

     

    Voyez – cet instrument assez étrange est une variation intéressante du trépan, qui me permettra en quelque tours, d’ouvrir votre crâne comme l’on décapsule une boîte de conserve. Un rien de crissement, certes, parfois le son de la lame d’acier sur l’os n’est pas toujours confortable. Ça rappelle l’ongle sur l’ardoise, vous vous souvenez. Brrrrr. Rien que d’y penser… Mais voilà, hop, et votre bol d’os partira sur un plateau, renversé, on y verse les meilleurs soupes au pois.

     

    Je ne suis pas un tortionnaire : je ne vous ai pas attaché les mains, vous aurez tout le loisir de battre le dessous de la table – n’hésitez pas, je tiens tout particulièrement à ce que vous soyez à votre aise. Les ongles, au plus extrême instant, ont une capacité à tracer des arabesques du plus grand intérêt. Il est dommage que certains parfois aient leur ongle qui s’y arrache, c’est toujours un peu décevant. Si à un moment vous vous évanouissez de douleur ou d’effroi, je n’hésiterai pas à stopper l’opération jusqu’à ce que vous vous réveilliez. Il ne faut surtout pas que vous en perdiez une miette.

     

    Quant à cette cuiller d’argent et de vermeil, que j’ai achetée au Mont Saint-Michel (regardez, on détaille très bien l’église sur la miniature peinte au sommet), je pense qu’il vous est évident que je m’en servirai pour déguster morceau à morceau votre cervelle succulente, pendant que vous hurlerez de terreur et d’effroi insensé.

     

    Je vous laisse, au revoir !

  • DCCXIII. - Citation.

    "Le vin a le rouge des roses, le verre est plein de l'eau des roses... peut-être !

    Dans l'écrin de cristal est un rubis très-pur... peut-être !

    Dans l'eau est un diamant liquide... peut-être !

    Le clair de lune est le voile du soleil... peut-être !"

    Omar Khayyam

  • DCCXII. - En se demandant bien pourquoi.

    1. -  Alexandra a été ma plus longue relation, la plus étrange, la plus aléatoire, à travers les années et nos couples respectifs. Je l'ai aimée, elle a fini par me dire qu'il fallait cesser, parce que j'étais gay.
    2. -  Anne-Sophie a réussi deux choses : avoir mon pucelage hétéro, bien après qu'un autre ait - et me donner un profond dégoût de moi.
    3. -  Antoine-Florian reste anecdotique, si ce n'est qu'il n'avait pas fini de grandir, et qu'il s'habillait en Cyrillus.
    4. -  Arnaud agitait ses chevilles avant de sortir, disant qu'il fallait s'échauffer pour marcher, sinon courir.
    5. -  Arnaud avait décidé qu'il m'aimait, et que je devais l'aimer ; il m'a harcelé.
    6. -  Auguste cherchait à avoir de la distance et du jugement, il a surtout laissé plein de poussière de tabac fripé partout.
    7. -  Aurélie m'a embarqué dans un tourbillon, je crois qu'avec elle j'ai commencé à deviner ce que pouvait être l'affection. Mais je jouais plus que je ne ressentais, et n'en avais pas conscience. En un sens, je m'admirais, alors qu'il n'y avait qu'à pleurer de moi.
    8. -  Axel était trop vieux pour ne pas être innocent, nous étions trop jeunes pour comprendre. Il a été le premier, sur tout. Depuis, je ne peux pas écouter un certain opus de Schubert sans réagir.
    9. -  Benjamin a été l'un de ses rares potes-amants que l'on conserve un temps ; nous avons frotté nos solitudes un bon temps, puis nous nous sommes disputé, sans le savoir, la même personne. J'ai perdu.
    10. -  Benoit travaillait au BHV : il avait quitté son école, pour se consacrer à la musique, qu'il faisait répétitive. Il m'a permis de m'affirmer;
    11. -  Benoit voulait que je lui déclare je ne sais quoi ; je l'ai nourri, nous avons fait ce que l'on devait.
    12. -  Cédéric ne traîtait les gens que parce qu'ils portaient, sa gloire étant de servir, oui, mais de servir une femme quelconque d'un homme politique quelconque.
    13. -  Cédric avait un sourire magnifique.
    14. -  Charlie a été un amant, puis un pote, puis de nouveau un amant. Ces derniers moments ont conclu notre relation, en somme.
    15. -  Cyprien est le premier, en un sens, avec lequel j'ai fait autre chose que… comment dire… un câlin du tout venant ?
    16. -  David, je ne sais pourquoi, me rappelait l'un de mes responsables. Ca l'a vexé.
    17. -  Didier m'a donné sans compter son amitié, sa tendresse, sa fidélité. C'est un ami.
    18. -  Dominique vendait des voitures, il s'est jeté sur moi. Il gémissait alors.
    19. -  Emilion venait de réussir l'école normale ; il jouait au grand, avec le temps je continue de me demander si je n'étais pas dans les premiers. En tout cas, il récitait une leçon, chapitre à chapitre.
    20. -  Eric a été mon amour de Belgique. Je l'ai aimé, profondément, entièrement.
    21. -  Félix était malade, et moi je finissais de l'être.
    22. -  Florent était si jeune que je me suis mis à avoir de la tendresse ; pourtant, le matin, je me suis réveillé seul.
    23. -  François, comme beaucoup de musiciens, hésitait entre sa passion et le devoir de survivre. Il buvait du champagne, importait du thé au goût de paille, alors qu'il n'en avait pas l'argent.
    24. -  Fred m'a permis d'être infect : il voulait - découvrir, ce que c'était sans les filles. Etrange, d'être professeur, ici.
    25. -  Frédéric me parlait de savon hindoustani au santal, et tenait son corps comme un élément qu'on pose en décoration n'importe où.
    26. -  Grégory n'aimait pas le café et le thé ; mais il aimait que les voisins nous regardent, par les fenêtres sans rideaux.
    27. -  Guillaume a été désiré, peut-être moins pour ce qu'il était que sa beauté : moi aussi, je voulais me prouver que je pouvais draguer quelqu'un d'aussi beau. Il est étrangement devenu un collègue.
    28. -  Jean-Charles avait du charme, de la minceur - notre rencontre a été gâchée par les impératifs du calendrier.
    29. -  Jean-François (Jeff) aimait fumer fenêtres ouvertes après ; il avait un tatouage dans le dos, au bas. J'ai découvert ce que c'était qu'un amant avec lui.
    30. -  Jean-Yves m'a donné lentement à voir la richesse qu'il pouvait y avoir dans des relations entre hommes. C'est un ami.
    31. -  Jérémy critiquait les dessins-animés de Corto Maltese, auxquels il avait participé. J'ai aimé laisser mes mains dans le poil épais de son torse et son ventre.
    32. -  Jessy reste ma relation la plus étrange à ce jour : il massait. Il masse encore, je crois.
    33. -  Johann était une rencontre à côté d'une fontaine, je l'ai suivi dans son escalier - il possède encore le livre que je lisais, s'il ne l'a pas jeté depuis.
    34. -  Long ricanait nerveusement, et s'accrochait. Sa chambre sentait le riz cuit, ce que je n'aime pas.
    35. -  Luc avait des scarifications, issues de son lointain pays, et reste le plus… impressionnant que j'ai vu. Il reste aussi le seul à avoir usé de poppers.
    36. -  Matthias fumait trop, n'écoutait pas, passait son temps à affirmer des choses. Je l'ai quitté pour redevenir hétéro.
    37. -  Mickaël m'a parlé longtemps du fonctionnement d'un appareil de projection, au cinéma.
    38. -  Morgan étudiait les Lettres ; nous sommes restés ensemble un temps raisonnable, puis il est devenu lâche. J'ai failli l'aimer.
    39. -  Mourad était doux et grand, il riait doucement - étrangement, parfois il me rappelait A***. J'aimais quand il fumait à la fenêtre, en slip.
    40. -  Nicolas portait son portable à la ceinture ; des fois, je le comprenais mal, quand il parlait.
    41. -  Nicolas, je l'ai désiré, je l'ai aimé. Je l'aime encore - différemment, avec une énorme tendresse. C'est un ami.
    42. -  Paul était biologiste, mais surtout d'un très grand charme, il m'arrive encore de le regretter.
    43. -  Philippe m'a fait comprendre ma proximité à Pasolini - cette affection pour les corps de liane, la jeunesse et la minceur.
    44. -  Philippe restait tremblant de sa propre honte, et ne me regardait pas.
    45. -  Pierre faisait son école de commerce, il a fait aussi de la confiture avec moi, dont les derniers pots me restent.
    46. -  Ronan était gêné par notre rencontre, et riait sans arrêt. Il demandait plus, dans ses gestes, que ce que j'étais prêt à pouvoir donner.
    47. -  Shaunaq était mon melting-pot à moi, il était passé d'Inde aux USA avant de débarquer en France. Il buvait le blanc dans des verres à Bourgogne.
    48. -  Simon cherchait à devenir puériculteur ; nous avons parlé trop longtemps pour peu de choses, décevantes.
    49. -  Stéphane, je m'en souviens à peine.
    50. -  Steve a été l'occasion de détruire un couple, dont je ne sais s'il faut que je sois fier ou honteux. Il a joué avec moi, puis la feuille au vent est partie.
    51. -  Steve est celui qui m'a donné une crise de fou rire lorsqu'il a fallu passer aux choses sérieuses ; il en a été extrêmement vexé. Je riais de lui.
    52. -  Taka avait un futon, et déjà un appartement, en rez-de-jardin. Il a été fou d'amour pour moi durant un mois, avant de rencontrer quelqu'un d'autre : un bel exemple.
    53. -  Yoann avait pour tout mérite d'être danseur, et que je l'ai peint.

  • DCCXI. - En rutabagant, en testant.

    Voici - quoi ? Un mois que je vis réellement dans mon nouveau quartier, malgré quelques excursions à l'étranger (Marais, Portugal...). J'y prends des habitudes, lentement j'ai repéré le traiteur, le fromager et le marchand de quatre saisons. Aucune des queues devant les bouchers n'ont pour l'instant réussi à me convaincre.

    Ce marchand-là a une petite échoppe, qui s'ouvre comme une cuisse sur les trottoirs. Devant dévalent une triplée de clémentines différentes, des quintuplés aux grands jours. Les mémés s'y poussent, et ne se gênent pas pour vous passer devant, elles sont toujours pressées ; l'étudiant qui fait le service, le samedi, ne se laisse pas faire - au pire, Stéphane, qui s'humecte régulièrement les lèvres de sa langue épaisse, s'en occupera patiemment, recommandant à l'une ou à l'autre la meilleure façon de cuire le rave.

    Depuis un mois que j'y vais, j'ai repéré dans l'angle, au fond, derrière les caisses de tomates rougissantes de n'avoir pas de goût, la zone des légumes oubliés, ceux qu'on ne cuisine pas. Le rayon dépend des fois, des jours, des arrivages et certainement des humeurs de Stéphane. La semaine passée, il y avait des crosnes, que j'ai fait cuire dans un jus de viande, avec une saucisse de Montbéliard, et décidé étrangement de manger avec un blanc, me disant qu'il fallait atténuer la puissance des tubercules. Il y a quinze jours, c'était du panais, qu'une vioque infecte m'a chouravé sous le pif, me contraignant à me rabattre sur le céleri et les patates douces. Vieille peau, tiens.

    Aujourd'hui, une fois le sac rempli de quoi faire un pot-au-feu des familles et une soupe de potiron de même (je risque, cette semaine, d'héberger une cargaison revenue d'Ouganda - en tout cas, j'aimerais bien), je dégotais des sortes de navets jaunes-verts. Tudieu, diantre et palsambleu : des rutabagas !!! Ca se fait encore ?

    Une longue heure de cuisson des monstres dans l'un des faitouts domestiques, laissant dans la cuisine une odeur de navet qui n'avait pas grand'chose d'effrayant et réduisait à néant tout une page de mes cours d'histoire sur la Seconde, l'ajout d'un brin de lait, de sel et de je sais plus quoi encore, aboutit à l'une des conclusions suivantes, que je laisse au choix (sagace, toujours, même si ç'agace des fois) du Lecteur :

    i. Je ne sais pas faire la purée de rutabaga ;

    ii. Le rutabaga, c'est vraiment dégueulasse.