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  • DCCX. - Que faire des souvenirs ?

    Voilà plus de dix ans que mes grands-parents sont morts tour à tour.

    Maman a eu le courage, il y a peu, d'aller creuser dans les cartons qu'on avait ramenés de Provence, alors, et qui étaient restés plusieurs années dans l'appentis. Les vinyles d'abord, puis le tourne-disque étrangement, vinrent trôner dans sa pièce ; parfois, elle met une vieille opérette, de celles que mon grand-père aimait jouer, paraît-il, à Hannabah (je n'ai pas connu cette époque, j'en ai vu des photos). D'autres, simplement, elle y écoute la radio : cela fait toujours étrange d'entendre en passant des chansons modernes, du rock parfois, sur ce poste vieux de plusieurs décennies et de plusieurs pays.

    Cet automne, elle a commencé à ouvrir les cartons, ceux où entre deux pages d'encyclopédie mes grands-parents mettaient à sécher les pensées qu'ils nous envoyaient, pour les lettres les plus importantes. Certaines d'entre elles ont encore une légère teinte bleutée. Quand je feuillette le Larousse de 1931, dont je sais qu'il me reviendra plus tard, il m'arrive d'en retrouver une, aussi. Je l'y replace alors, en essayant de ne pas l'abîmer.

    Maman a commencé à faire un album, où elle a mis les photos de la famille depuis le début du siècle : pas de celui-ci, de l'autre. On y voit mon grand-père, bébé encore, serré dans les bras de mon arrière-grand-mère, hirsute italienne ou maltaise (on ne sait plus trop), dépenaillée, contre la rambarde d'une maison en Algérie. Mon arrière-grand-père porte une moustache que l'on sent poussiéreuse ; le soleil tapait souvent, à Hannabah - il tape toujours, je pense.

    Mon grand-père y grandit, y vieillit - y pose, aussi souvent : il adorait être mis en situation. Dans les années trente, on dirait un hybride en Al Capone et Tino Rossi. Puis il marche aux bras de sa femme, dans les rues de terre, surpris par le photographe qui était toujours devant le théâtre - quel théâtre ? Je ne sais pas - mais il  y était toujours. D'année en année, c'est surprenant de voir que la façon de marcher dans la rue de mes grands-parents, de se tenir par le bras, restait la même.

    Ma grand-mère, née allemande, avait épousé le pied-noir par un miracle de la pauvreté et des migrations. On voit mes arrière-grands-parents alsaciens, qui n'ont jamais parlé autre chose que leur patois allemand, dans d'incongrus vêtements volés aux années 1910, sous les palmiers d'Algérie, lors de leurs deux visites là-bas : 1938 et 1946, comme un trait d'humour un peu noir. Le voyage pour les deux vieillards, entre les tensions des invasions et les pays dévastés, avait dû être éprouvant au possible.

    Puis ceux que je connais naissent. Je vois ma grand-tante, notre Tantine, tenir dans ses bras mon oncle, ma tante, puis Maman, qui grandissent de plage en plage, entre les palmiers et les cages aux poules. Mon grand-père pose devant une voiture blindée, képi coquin sur l'oeil : c'est la guerre, l'autre, celle dont on parle souvent encore chez nous.

    En 1963, mon grand-père prit pour la première fois de la neige en photo : ils quittaient l'Algérie.

    J'ai peu de souvenirs de mon grand-père : le trépied de son appareil photo, des boutons de son uniforme, puis le portefeuille et le porte-clefs qui me servent tous les jours. Ce week-end, j'ai retrouvé les timbres qu'il m'avait offerts, et les médailles de son groupe de musique.

    En triant, j'ai aussi retrouvé d'autres souvenirs, qui étaient les miens, cette fois : mes dents d'enfant, une empreinte de main faite à la maternelle, des dessins. Puis ces cahiers, épais, tricotés d'agraphes, où j'avais adolescent voulu réécrire l'histoire de Dom Juan - et ce lourd dossier sur Catilina, carnet de notes, pièce de théâtre procédurière, début de réécriture désespéré. J'hésite encore à les conserver ou les jeter - je crains de ne conserver cela que par apitoyement sur moi-même - je ne veux pas laisser la côté la sincérité de l'Olivier qui a écrit cela durant des mois et des mois, corrigeant, raturant, passant les épreuves à l'informatique pour les couper de nouveau maintes et maintes fois, tant et si bien que je ne sais plus laquelle est la dernière (à défaut de la définitive).

    Peut-être mes neveux et nièces conserveront-ils cette image de moi, tout comme j'imagine mon grand-père jouer du saxo dans son band. Ou peut-être en effacerais-je toute trace, préférant qu'ils ignorent - tout comme, dans un domaine bien différent, j'ignorerai toujours ce qu'il s'est passé en Corse et durant la guerre.

    Les autres pages sont blanches, Maman a dit qu'elles étaient pour nous.

  • DCCIX. - Liste de lectures.

    i. Le Meunier hurlant, de Arto Paasilinna. Comme toujours, il s'agit de l'un de ces livres de Paasilinna qui donne envie d'aller couper du bois en Finlande (à défaut de chevaucher dans les verts hauts-plateaux islandais), et de surveiller le soleil de minuit, vers juin, pour les quelques heures où il se cache derrière l'horizon, pour voir s'il ne laisse pas deviner le rayon vert - d'ailleurs, pourquoi pas la Finlande, pour mes prochaines expéditions bobo ? Pour autant, c'est un Paasilinna étrange : il se finit presque mal - il se finit étrangement, en déliquescence, en surprise, en silence, en légende en somme - ce qui surprend pour un écrivain toujours si ancré dans la réalité, si proche du bois, des varlopes et des chasses à ski.

    Gunnar Hutunen est un meunier qui a décidé de s'installer dans un village près de la rivière de la Bouche, après les guerres finno-russes des années quarante. Il achète un vieux moulin délabré, le retape plus ou moins, et essaie de s'inserrer dans la communauté. C'est un homme entreprenant, bûcheur, bosseur, un peu rustre et maigre - bref, un personnage de Paasilinna.

    Mais Gunnar a un problème : quand il est content, quand il est triste - bref, quand il a une émotion un tantinet forte, il l'exprime en hurlant. Sans compter qu'il est assez bon pour imiter les villageois façon animaux. Ce qui parfois peut déranger, voire être de moins en moins apprécié... sauf, à la rigueur, par la conseillère rurale Sanelma Käyrämö.

    Si vous aimez crapahuter dans les marais en portant des alambics pas très légaux, ou chier sur des planches au-dessus de rivière, si vous aimez les montagnes avec des loups et les boîtes postales faites de cartons posés en pleine forêt, ce livre est fait pour vous...

    ii. Polichinelle, de Pierric Bailly. Ce livre était ma concession à la rentrée littéraire, suite à recommandation de journaux divers sans compter les quelques magazines qu'il m'arrivait d'acheter pour animer les soirées festives du Boeing entre Athènes et Paris.

    Tout ce que je peux dire, c'est qu'il y a quelque chose qui m'a échappé dans ce livre. Pour pas dire tout.

    À tout le moins ai-je compris que cela se passait parmi une bande de jeunes, pas loin de Lons-le-Saunier, durant l'été : l'ennui mortel d'ados qui trippent, hip-hoppent et détruisent tout ce qui passent à portée de main afin que ça ne leur échappe pas, ou peut-être dans l'espoir d'une punition qui donnerait justification à leur existence. Il y a de la débilité, dans ces corps, du mariage cousine-cousin sur plusieurs générations, des coups qui se perdent jamais et beaucoup de piscines qui servent de dépotoir à télé.

    Mais il y a aussi une succession d'images dont on se demande ce qu'elles font dans un roman - le poétiser ? À quoi servent ces tulipes, et cette image du bus dans le champ ? Pourquoi toutes ces histoires qui ne commencent même pas, d'autres qui s'achèvent tout juste - si ce n'est peut-être pour donner le sentiment d'une impermanence continue, d'une insatisfaction qui n'arrive même pas à prendre conscience, à s'exprimer ? D'un ennui total, dont le prurit n'est calmé parfois que par une violence puérile ?

    iii. La chasse au tatou dans la pampa argentine, de Jean-Bernard Pouy. C'est une succession de nouvelles assez brèves de M. Pouy que cet ouvrage. De la belle facture, comme toujours, où l'on voit un duo de papis dézinguer des décanilleurs de lapins provençaux, un trio de broques tenter de dévaliser une banque en ignorant ce qu'il arrive aux tatous dans la pampa, un mono de caissière d'autoroute qui se met à couper un canon de fusil avec une scie de ménage, un chien qui en a marre de fureter sous les canapés du métro et Dieu qui n'en peut plus de conduire son bus. Faut aimer l'humour noir, les enfants, format encre de Chine concentrée.

    iv. Histoire d'Alexandre, Quinte-Curce. 'videmment, on n'est pas plus dans un univers policé avec le Macédonien qu'a mis les Perses à genoux et à Gaucamèles. Le livre n'est pas entier, la faute à ces barbares qui se sont vengés qu'on leur apprenne la civilisation en paumant nombre de nos ouvrages à nous qu'on a écrit avec nos calames persos. On sent pourtant que Quinte-Curce a un rapport zarbi à l'Alexandre le Grand.

    C'est un être impétueux, couvert par la chance, la fortune et le destin plus assurément que par n'importe quel contrat d'assurance. C'est un être courageux, noble, digne des plus grands héros - c'est aussi un ordonnateur, un bâtisseur de villes. Mais c'est aussi un tyran, un type emporté, qui picole grave, force à se prosterner devant ses petons divins le tout-venant et transperce ses amis à coups de javelot quand ça lui chante sans compter qu'il a un goût douteux pour les mésalliances et la polygamie.

    Franchement, la mort de Perdicas a quelque chose de monstrueux. D'inexplicable. On a envie de prendre Alexandre par le col de la cuirasse et de lui envoyer un bon paquet d'allers-retours rien que pour lui apprendre la vraie vie, la dignité. Bordel, quand on a eu Aristote comme prof, on fait pas ça !!!

  • DCCVIII. - En furetant, en chaland.

    Quelques-unes de mes années viennent de partir à la poubelle. Ce n’est pas un mal : je suis un garçon qui accumule trop. Ou plutôt : sans que cela soit volontaire, je note parfois que dans tel ou tel point de mon existence des éléments se sont accumulés, entassés, et parfois que la poussière s’y est installée. Je note tout aussi consciencieusement qu’il conviendrait d’y faire un tri – que, c’est promis, je le ferai – et cela passe.

     

    Plus ou moins régulièrement, il m’arrive de passer devant le tas, plus souvent de l’oublier. Témoins ces trois larges étagères, chez mes parents. Remplies de cours, de notes, conservées pieusement, révérencieusement comme on prépare des reliques dans l’hypothèse incongrue où mon histoire, avant la destruction totale de l’univers, intéresserait un attardé quelconque.

     

    À la poubelle. Dehors, les cours inoubliables, les copies inexpugnables qui, juchées au faîte de la pensée humaine, attendaient avec la morgue de la science atteinte le chartiste en mal de poussière. Au sac, les notes de cours que je ne relirai en fin de compte jamais, quoi que je prétende. A l’encan, la prépa, tant révérée durant tant d’années.

     

    Bien sûr, avec l’attrait morbide pour ce qui a toujours été mes échecs, les cours d’histoire ont résisté au massacre – tout comme ceux de philo. Peut-être un jour d’intense folie me mettrais-je à relire ces pattes de mouche, dessinées des matins de beuverie où je m’efforçais de ne pas dormir sous les atomes crochus de la figure ou de la construction de l’URSS au tournant de la NEP. Ils m’attendront encore un peu là-haut, jusqu’à ce que je fasse le même raisonnement que pour le reste : si je veux m’intéresser à ça, il y aura toujours des livres.

     

    Enfin, faut-il l’espérer.

     

    J’ai, je le répète, je l’ai déjà dit, et je m’en vante, une fascination morbide pour les livres. Mon rêve est de finir vieux libraire croulant sous le velours et l’odeur de la pipe. Il y a chez moi cette envie putride, à chaque fois que j’entre dans une librairie, d’acheter tout le fonds. Ce plaisir malsain de l’énumération, qui consiste à s’extasier devant un capiton de livres – isolants meilleurs que toutes les laines de verre possibles – juste pour le plaisir d’y prendre un ouvrage, de l’ouvrir, de le flairer comme on hume un vin, et de chercher la date d’édition.

     

    Pour autant, quelque chose comme une fierté mal placée, une idée des limites à la possession, font que je n’aime pas avoir dans mes livres des titres que je n’ai pas lus : ceux-ci ont une place bien circonscrite dans ma bibliothèque, et même : ce ne sont pas des livres que je n’ai pas lu, ce sont des livres qui sont à lire. A quand bien même certains d’entre eux le sont depuis des années (Ulysse, Les Pensées, ou bien cet opus maximus sur le théâtre de Diderot).

     

    Cet encadrement de la frénésie voit toutes ses barrières céder quand on sait me mettre dans la bonne librairie. Celle-ci, par exemple, dans les tréfonds de Lyon. Enfilades de caves, de rayons et de caisses, où les éditions de 1647 des Confessions (édition avec nouvelle traduction et annotations) jetées négligemment dans un carton, devant la vitrine, ne sont là que pour amuser le chaland.

     

    L’avantage de l’âge est qu’on apprend plus rapidement à discerner les éditions cartonnées des années trente et des années soixante-dix, à leur décoration de fausse marbrure ou de skaï façon peau de mouton retraitée à l’ancienne. Son inconvénient est qu’il n’interdit pas de se pâmer devant une collection des Vies de Plutarque datée de 1845 en bilingue ou, chose méconnue, d’un Journal de Grimod de la Reynière (quand je ne lui connaissais que l’Almanach des gourmands). On passera sur la collection de Cicéron imprimée en Hollande (1799) pour envisager l’achat d’un fascicule contenant les premiers vers de Musset, mais ce n’est jamais que baguenauder.

     

    Et là, c’est le drame.

     

    Entre deux pâles copies datées de 1920, chez Hetzel, Les Histoires de Jean-Marie Cabidoulin, format « livre de prix », cartonnage au steamer, 1906. Putain de bordel de sa race.

     

    Ici, Lecteur, on laissera un silence pudique, masquant les affres de pensées qui assaillirent le Narrateur, afin que tu devines s’il a cédé et acheté cette édition originale de son auteur fétiche.

  • DCCVII. - En errant, en se levant.

    C'est là encore un nouveau quartier, à peine plus nouveau que le mien désormais. Il était pour moi longtemps un quartier où je marchais, assez vite, faisant attention de n'y pas croiser les regards toujours surprenants. Mi-terreur d'être vu, mi-espoir d'être inexorablement attendu.

    Ce matin, il faisait doux, je ne suis descendu qu'en chemise frippée, à cette boulangerie où l'on faisait souvent la queue, quand il m'arrivait de passer devant. Dans la rangée d'hommes qui venaient chercher leur pain tranché, je me frottais les cheveux, yeux froncés, face au miroir.

    Me tournant, je faillis me trouver contre une joue - tant on est serré, évidemment.

    Le garçon avait une couronne de papier sur les cheveux, et de la farine au bout des doigts. Peut-être parce que je me contentais de lui dire bonjour, ou que je le laissais enfin se plaindre de la longueur de sa journée, sans lui demander un pain tranché avec le ton sec et un peu inquiet de celui qui espère toujours se faire séduire fissa, il rajouta un croissant aux amandes dans le sac. Parfois, ce genre d'attentions compte plus qu'un physique de façade.

    Lentement ce quartier prend un aspect humain que je ne lui donnais pas. Je devine un peu mieux, désormais, les hommes qui se contentent de fumer, accotés à un lampadaire, tranquillement - et ceux qui marchent, subrepticement, comme si ailleurs toujours il y aurait du mieux.

    En rentrant, dans sa cour je croisais Jeanne, qui sortait son chien.

  • DCCVI. - Menu.

    Vin de Champagne, brut, avec une décoction de pois, de lardons et de cumin, parfumé d'un peu de sauge, et des toasts aux olives avec des rillettes de saumon. Puis un oeuf coque rempli d'une soupe fouettée de truffes. Vin d'Anjou, brillant, pour aller avec le mille-feuille de saumon au caviar entre ses croquettes glacées aux pommes de terre et au chou. Puis des variations autour du foie gras, avec une fine tranche au pain d'épices, accompagnée d'une mousse de foie gras avec un air de girolles. Ensuite, sur le thème de la truffe du Périgord, un dos de mulet sous sa mousse, posé sur quelques moules fraîches, et une noix de Saint-Jacques tout juste parfumée.

    Tenir le couteau à poisson est toujours un exploit, quand on ne sait le prendre que de la main gauche.

    Les vins ont été changés deux fois, pour aller progressivement vers des blancs plus secs. Puis, dans de larges verres où l'on ne fera que tremper les lèvres - tant le goût est important - sera versé un vin épais et frais, peut-être un peu trop léger pour les différentes pièces de sanglier qui viendront, posées sur une sauce à l'épeautre, pleine de bulles, comme battue. Les fromages seront de trois sortes, tressés en rosaces sur l'assiette carrée : du vacherin, du brie, et quelque chose qui devrait être proche d'un vieux Comté, pour lequel je peinerai à ne pas pleurer de bonheur, sous les petites lampes du restaurant.

    Ensuite, il y eut cette mandarine givrée et cette coupelle de pamplemousses légèrement cuits dans un sirop de citron frais, et cette tranche de gâteau chocolaté qui donnait l'impression d'avoir des petites bulles explosant entre les dents, comme ces bonbons de notre enfance, et ce lait dans un verre dont nous ne parviendrons pas à savoir s'il est à la grenadine, à la menthe ou au chocolat.

    Voilà ce qu'il y eut, après le muscat.

  • DCCV. - En mangeant, en s’asseyant.

    Certes, je suis loin. Je découvre, de nouveau, immobile, une ville, et chez moi. Je ne suis plus ces temps-ci toujours partout, entre des avions et des fuseaux horaires - et, voici : chercher à revivre par le net s'est délité.

    Il y aurait des choses à raconter, si on voulait. Ceci, ceci, et puis cela.

    Telle chose sur le travail, telle autre sur les livres, telle enfin sur les restaurants où l'on attend, mi-impatient, mi-inquiet, sur un verre de muscat aux âges vénérables. Telle sur les après-midi à cuisiner pour qu'au soir seulement l'on s'assied, et mange, moi débordé, les recettes rapportées d'Algérie posées sur une table trop étroite pour tous. Telle sur les quelques tomates jetées à la va-vite dans un bain d'échalote, parmi une cuisine qui ne m'est pas vraiment connue. Telle sur les moments de colère extrême et contenue, qui se délite par une parole, un épanchement, un geste. Telle chose sur les frissons délicieux au froid terrible de l'hiver, quand la respiration se gèle et que le souffle hoquette, piqué de givre. Telle autre sur les cadenas sciés en pleine journée, en pleine rue, en surveillant l'arrivée des condés. Telle autre sur des chiens qui se mettent à m'aimer, des amis qui pour cacher leur timidité s'empressent de faire du vin chaud sur mes fourneaux.

    Vivre : je suis mortel, il me reste déjà peu. Tout passera, tout se détruira.

    Ce matin, à 6h il faisait encore le froid grinçant de la nuit, celui qui fige lorsqu'on s'ôte au sommeil. En sortant du square, je me trouvais face à ce long mur d'abbaye qui est en plein centre de la ville, normalement si habillé de chaises et de serveurs. Au pied d'un lampadaire à la lumière précise, il y avait une poubelle et un vélo, posant pour l'éternité. Un peu plus loin, on sentait le ronflement d'un taxi, sur la place aux lumières vertes et jaunes.

    Rentré chez moi, ôtant la cravate, j'écoutais Starring Partner.