29.12.2008

DCCX. - Que faire des souvenirs ?

Voilà plus de dix ans que mes grands-parents sont morts tour à tour.

Maman a eu le courage, il y a peu, d'aller creuser dans les cartons qu'on avait ramenés de Provence, alors, et qui étaient restés plusieurs années dans l'appentis. Les vinyles d'abord, puis le tourne-disque étrangement, vinrent trôner dans sa pièce ; parfois, elle met une vieille opérette, de celles que mon grand-père aimait jouer, paraît-il, à Hannabah (je n'ai pas connu cette époque, j'en ai vu des photos). D'autres, simplement, elle y écoute la radio : cela fait toujours étrange d'entendre en passant des chansons modernes, du rock parfois, sur ce poste vieux de plusieurs décennies et de plusieurs pays.

Cet automne, elle a commencé à ouvrir les cartons, ceux où entre deux pages d'encyclopédie mes grands-parents mettaient à sécher les pensées qu'ils nous envoyaient, pour les lettres les plus importantes. Certaines d'entre elles ont encore une légère teinte bleutée. Quand je feuillette le Larousse de 1931, dont je sais qu'il me reviendra plus tard, il m'arrive d'en retrouver une, aussi. Je l'y replace alors, en essayant de ne pas l'abîmer.

Maman a commencé à faire un album, où elle a mis les photos de la famille depuis le début du siècle : pas de celui-ci, de l'autre. On y voit mon grand-père, bébé encore, serré dans les bras de mon arrière-grand-mère, hirsute italienne ou maltaise (on ne sait plus trop), dépenaillée, contre la rambarde d'une maison en Algérie. Mon arrière-grand-père porte une moustache que l'on sent poussiéreuse ; le soleil tapait souvent, à Hannabah - il tape toujours, je pense.

Mon grand-père y grandit, y vieillit - y pose, aussi souvent : il adorait être mis en situation. Dans les années trente, on dirait un hybride en Al Capone et Tino Rossi. Puis il marche aux bras de sa femme, dans les rues de terre, surpris par le photographe qui était toujours devant le théâtre - quel théâtre ? Je ne sais pas - mais il  y était toujours. D'année en année, c'est surprenant de voir que la façon de marcher dans la rue de mes grands-parents, de se tenir par le bras, restait la même.

Ma grand-mère, née allemande, avait épousé le pied-noir par un miracle de la pauvreté et des migrations. On voit mes arrière-grands-parents alsaciens, qui n'ont jamais parlé autre chose que leur patois allemand, dans d'incongrus vêtements volés aux années 1910, sous les palmiers d'Algérie, lors de leurs deux visites là-bas : 1938 et 1946, comme un trait d'humour un peu noir. Le voyage pour les deux vieillards, entre les tensions des invasions et les pays dévastés, avait dû être éprouvant au possible.

Puis ceux que je connais naissent. Je vois ma grand-tante, notre Tantine, tenir dans ses bras mon oncle, ma tante, puis Maman, qui grandissent de plage en plage, entre les palmiers et les cages aux poules. Mon grand-père pose devant une voiture blindée, képi coquin sur l'oeil : c'est la guerre, l'autre, celle dont on parle souvent encore chez nous.

En 1963, mon grand-père prit pour la première fois de la neige en photo : ils quittaient l'Algérie.

J'ai peu de souvenirs de mon grand-père : le trépied de son appareil photo, des boutons de son uniforme, puis le portefeuille et le porte-clefs qui me servent tous les jours. Ce week-end, j'ai retrouvé les timbres qu'il m'avait offerts, et les médailles de son groupe de musique.

En triant, j'ai aussi retrouvé d'autres souvenirs, qui étaient les miens, cette fois : mes dents d'enfant, une empreinte de main faite à la maternelle, des dessins. Puis ces cahiers, épais, tricotés d'agraphes, où j'avais adolescent voulu réécrire l'histoire de Dom Juan - et ce lourd dossier sur Catilina, carnet de notes, pièce de théâtre procédurière, début de réécriture désespéré. J'hésite encore à les conserver ou les jeter - je crains de ne conserver cela que par apitoyement sur moi-même - je ne veux pas laisser la côté la sincérité de l'Olivier qui a écrit cela durant des mois et des mois, corrigeant, raturant, passant les épreuves à l'informatique pour les couper de nouveau maintes et maintes fois, tant et si bien que je ne sais plus laquelle est la dernière (à défaut de la définitive).

Peut-être mes neveux et nièces conserveront-ils cette image de moi, tout comme j'imagine mon grand-père jouer du saxo dans son band. Ou peut-être en effacerais-je toute trace, préférant qu'ils ignorent - tout comme, dans un domaine bien différent, j'ignorerai toujours ce qu'il s'est passé en Corse et durant la guerre.

Les autres pages sont blanches, Maman a dit qu'elles étaient pour nous.

Ecrire un commentaire