27.12.2008

DCCVIII. - En furetant, en chaland.

Quelques-unes de mes années viennent de partir à la poubelle. Ce n’est pas un mal : je suis un garçon qui accumule trop. Ou plutôt : sans que cela soit volontaire, je note parfois que dans tel ou tel point de mon existence des éléments se sont accumulés, entassés, et parfois que la poussière s’y est installée. Je note tout aussi consciencieusement qu’il conviendrait d’y faire un tri – que, c’est promis, je le ferai – et cela passe.

 

Plus ou moins régulièrement, il m’arrive de passer devant le tas, plus souvent de l’oublier. Témoins ces trois larges étagères, chez mes parents. Remplies de cours, de notes, conservées pieusement, révérencieusement comme on prépare des reliques dans l’hypothèse incongrue où mon histoire, avant la destruction totale de l’univers, intéresserait un attardé quelconque.

 

À la poubelle. Dehors, les cours inoubliables, les copies inexpugnables qui, juchées au faîte de la pensée humaine, attendaient avec la morgue de la science atteinte le chartiste en mal de poussière. Au sac, les notes de cours que je ne relirai en fin de compte jamais, quoi que je prétende. A l’encan, la prépa, tant révérée durant tant d’années.

 

Bien sûr, avec l’attrait morbide pour ce qui a toujours été mes échecs, les cours d’histoire ont résisté au massacre – tout comme ceux de philo. Peut-être un jour d’intense folie me mettrais-je à relire ces pattes de mouche, dessinées des matins de beuverie où je m’efforçais de ne pas dormir sous les atomes crochus de la figure ou de la construction de l’URSS au tournant de la NEP. Ils m’attendront encore un peu là-haut, jusqu’à ce que je fasse le même raisonnement que pour le reste : si je veux m’intéresser à ça, il y aura toujours des livres.

 

Enfin, faut-il l’espérer.

 

J’ai, je le répète, je l’ai déjà dit, et je m’en vante, une fascination morbide pour les livres. Mon rêve est de finir vieux libraire croulant sous le velours et l’odeur de la pipe. Il y a chez moi cette envie putride, à chaque fois que j’entre dans une librairie, d’acheter tout le fonds. Ce plaisir malsain de l’énumération, qui consiste à s’extasier devant un capiton de livres – isolants meilleurs que toutes les laines de verre possibles – juste pour le plaisir d’y prendre un ouvrage, de l’ouvrir, de le flairer comme on hume un vin, et de chercher la date d’édition.

 

Pour autant, quelque chose comme une fierté mal placée, une idée des limites à la possession, font que je n’aime pas avoir dans mes livres des titres que je n’ai pas lus : ceux-ci ont une place bien circonscrite dans ma bibliothèque, et même : ce ne sont pas des livres que je n’ai pas lu, ce sont des livres qui sont à lire. A quand bien même certains d’entre eux le sont depuis des années (Ulysse, Les Pensées, ou bien cet opus maximus sur le théâtre de Diderot).

 

Cet encadrement de la frénésie voit toutes ses barrières céder quand on sait me mettre dans la bonne librairie. Celle-ci, par exemple, dans les tréfonds de Lyon. Enfilades de caves, de rayons et de caisses, où les éditions de 1647 des Confessions (édition avec nouvelle traduction et annotations) jetées négligemment dans un carton, devant la vitrine, ne sont là que pour amuser le chaland.

 

L’avantage de l’âge est qu’on apprend plus rapidement à discerner les éditions cartonnées des années trente et des années soixante-dix, à leur décoration de fausse marbrure ou de skaï façon peau de mouton retraitée à l’ancienne. Son inconvénient est qu’il n’interdit pas de se pâmer devant une collection des Vies de Plutarque datée de 1845 en bilingue ou, chose méconnue, d’un Journal de Grimod de la Reynière (quand je ne lui connaissais que l’Almanach des gourmands). On passera sur la collection de Cicéron imprimée en Hollande (1799) pour envisager l’achat d’un fascicule contenant les premiers vers de Musset, mais ce n’est jamais que baguenauder.

 

Et là, c’est le drame.

 

Entre deux pâles copies datées de 1920, chez Hetzel, Les Histoires de Jean-Marie Cabidoulin, format « livre de prix », cartonnage au steamer, 1906. Putain de bordel de sa race.

 

Ici, Lecteur, on laissera un silence pudique, masquant les affres de pensées qui assaillirent le Narrateur, afin que tu devines s’il a cédé et acheté cette édition originale de son auteur fétiche.

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