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  • DCCIV. - Dans Paris.

    Quand j'ai quitté Paris, j'ai pris l'été avec moi. Athènes était restée chaude, quoi qu'il arrive : toujours, le soleil parvenait ça et là à laisser des traces de lumières, y compris quand avec la fin de l'automne une légère fraîcheur est entrée dans les rues des vieux quartiers, ou sur la place de Kolonaki. Ce matin, le jour paraissait sombre.

    Alors ce matin je suis revenu, les mains tirées par les sacs pris aux différents commerçants de ce quartier que je ne connais pas encore. Le vent était glacial, humide : aucune buée ne sortait de la bouche. J'enviais le courage des arpètes, au doigts serrés dans l'extrémité de leur blouse, qui servaient sur le seuil des boutiques de la souris d'agneau ou des pots de miel. L'un d'entre eux ne devait pas avoir quinze ans.

    Se retrouver chez soi donne de la sympathie à toutes choses ; soudain, l'on se met à ressentir plus intensément la politesse qui fait la vie de quartier : les sourires, les portes tenues, les marchands bourrus qui taquinent les vieilles dames, fières d'avoir pour elles leurs propres cartes bancaires - celles auxquelles le mari n'a pas accès, et qui sert aux commissions.

    J'avais des envies de fruit, des envies de cuisine - des envies de mordre, de happer. Les passants devenaient beaux sur mon passage, comme si la beauté désormais avait décidé d'éclore comme des fleurs de têtes posées sur les écharpes. Sur l'étal des quatre saisons, un chou d'hiver poussait ses fleurs fractales aux triangles infiniment répétés et obscènes. L'église battait midi.

    Paris pour moi s'est réveillée dans ce froid d'hiver. Je n'ai pas connu l'automne : il a échappé, disparu. D'une saison à l'autre, les fruits restent les mêmes : tomates, patates, courgettes et poivrons. Pourtant, d'autres, plus irréguliers, suivent la réduction des jours. Les raisins noirs et durs se sont racornis aux coins des étals, poussés par les clémentines. Potirons, oranges, clémentines : étrangement, pour moi l'hiver est plus orange que rougi par Noël. J'ai commencé à en cueillir des morceaux, doigts transis.

    Au soir, les voitures illuminaient un boulevard, derrière le Père Lachaise. Les cafés tracent des étoiles sur la rue, en grands carrés percés par les silhouettes des fumeurs qui se pressent sur le seuil. Des fenêtres de certains appartements, d'où l'on a suspendu des rideaux rouges et épais, on voit ce que font les voisins : un vélo posé contre un piano qui porte un crucifix, des affiches d'Ava Gardner, un homme en pull et slip qui mange à sa table de vieux bois. La bow-window s'avance sur la rue, qui trace son fossé bien loin.

    Nous buvons ; nous pendons une crémaillère.

    En face du canapé où je me suis affalé, parfois entièrement couché, verre sur le ventre, il s'est pressé dans un coin. Au début, il a longtemps gardé son manteau, dont il pressait le col épais et noir contre le bas de ses joues en un geste de frileux. Sur sa peau un peu jaune, ses mains fines aux ongles détaillés se détachent nettement, dessinées par les bagues. Il croise souvent les jambes, et sourit parfois aux discussions, gêné : il ne connaît personne, il a été amené.

    Ses yeux sont larges, cils peut-être épaissis par coquetterie. Réchauffé, un peu plus tard - rassuré, aussi, je pense - il ôtera son manteau, qu'il pliera derrière lui, sur le sol, laissant apparaître plusieurs bracelets ronds et brillants à son poignet droit. Son torse est fin, et dans le col ouvert de son pull-over on voit des poils tracés finement. Il est comme étonné de lui-même, recroquevillant les jambes sur un barreau de la chaise, chaussures brillantes et cirées. Je le regarde.

    Les heures passent : les jours se sont éteints aux fenêtres, la rue dort désormais dans la nuit. Nous nous regardons.

    Parfois, nos regards se recherchent. Il pose son menton dans sa main, et plisse les yeux, souriant avec une moue. Son autre main repose sur son genou, verre pendant dans le vide. Certainement quelque chose s'est-il passé. Son copain, discutant à sa droite, lui caresse le genou. Il se redresse, un peu de vin tombe de son verre de plastique. Yeux agrandis.

    Suivre les conversations devient difficile. Cela doit l'amuser, de me voir bafouiller dans mon vin, répondant pendant qu'à nouveau nos yeux se dérobent et se trouvent. J'ai envie de l'emmener, l'embrasser, le déshabiller. Il me sourit lentement.

    Triste, amusé, que sais-je.

    Je sens que je parle un peu trop fort, quand je salue pour partir. En lui disant au revoir, sur un carton je lui glisse mon numéro. Je pense que son copain l'a vu.

    Dehors, paisiblement, il neigeait. Mon chapeau se couvrit de givre.

  • DCCIII. - Un dernier jour au Metropolitan.

     

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    Chaque matin, elle pose sur son blazer d’uniforme bleu un léger fichu d’un bleu plus clair, qu’elle noue devant elle. Elle est à côté du comptoir, d’où une de ses collègues me sourit tous les matins, pour me demander le numéro de ma chambre avant que je n’aille prendre le breakfast.

    « Five-five-two », et je traîne mon pas embué vers le buffet, oubliant systématiquement où sont les assiettes et les sachets de thé.

    Avec le temps, j’ai eu mon coin : à l’angle de la baie vitrée, à côté d’une tenture, une des rares tables où les chaises ont des bras ; on y voit les jardiniers qui s’affairent à côté de la fontaine, et, de l’autre côté de l’enceinte, les ouvriers qui dressent les palissades d’un nouvel immeuble. Cette dernière semaine, ils ont ressorti les énormes décorations de l’Avent. Un sapin de plastique érige plusieurs mètres de verdure dorée dans le lobby, des bâtons peints en rouge ou noyés d’ampoules ont été glissés dans les portes à tambour de l’entrée.

    Le long de Sygrou, sur leur caillebotis de bois sombre, les oliviers ont été tressés de guirlandes lumineuses, incongrues en somme : je suis encore en simple bras de chemise, le plus souvent.

    L’eau brûlante comme tous les matins tarde à venir. Rêvassant, mâchant, jamais réveillé, je regarde – les cars de fondepensionnés américains qui se sont fait rares ont été remplacés par des séminaires de cadres qui viennent partager leur bonheur dynamique. Des Philippins tiennent avec beaucoup de cérémonie les fourchettes dans leurs doigts surchargés de bagues, parfois apparaissent, déjà en costume, des têtes vues de semaine en semaine. Le jeune consultant anglais est de retour, avec ses collègues à Blackberry dès potron-minet : il mange maintenant consciencieusement, pour ne pas déranger les conférences internationales au téléphone et le ronflement du ventilateur des portables. Peut-être sourit-il un peu moins, aussi.

    Par petits groupes apparaissent parfois des joueurs d’une équipe, en survêtement, souvent mal rasés. Ils mesurent avec précision les quantités d’omelette blanche, ce sont souvent des êtres dont le corps respire la stabilité, la présence. Leurs gestes ont cette simplicité qui interdit de ne pas les regarder. L’un d’entre eux, une fois, m’a profondément troublé.

    Elle est encore à côté du comptoir. Parfois, quand les serveurs sont débordés, elle les aide en prélevant une tasse sale, qu’elle pose sur le plateau. Puis elle retourne à sa place, jambe droite en avant. Elle pose sa main gauche à plat comme sur le manteau d’une cheminée – si jamais la postérité venait la surprendre.


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    Chaque soir, pour lui Yannis pousse le battant de la porte de verre. Il entre, toujours voûté, dans une veste beige dont la coupe varie. Il a pris soin de mettre une cravate, et parfois une fleur est à sa boutonnière. Ses pas sont hésitants, il doit avoir quatre-vingt ans.

    Il vient en voisin, s'installe dans un fauteuil du lobby. Parfois, il passe de longues heures à étudier son carnet d'adresses, y cherchant je ne sais quoi. D'autres, il sirote un café, froid depuis longtemps - parfois d'autres le rejoignent, ils parlent lentement, congrès cérémoniel comme on devait en voir parfois parmi les assemblées de sage.

    Ses oreilles font de lui un prêtre inca.

    Des soirs, quand le pianiste s'est assis, il demande un morceau de jazz et écarte les pans de sa veste pour y trouver une cigarette. Renversé dans sa chaise, le mégot tremblant dans ses mains aux ongles longs, il déguste - fumée, notes, Metaxa.

    Longtemps, il a porté de larges lunettes noires ; je n'ai vu ses yeux que récemment.


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    C'est des nombreux quartiers que je ne connais pas dans la ville : des maisons y sont à l'abandon, mangées d'une vermine sèche et rêche. Parfois, elles sont effondrées, sur des piles de vieux pneus. De guingois sur un trottoir une voiture a laissé fondre son métal sur le goudron dans un lointain incendie. Des poubelles vertes et surchargées se pressent l'une contre l'autre, comme pour une photo de famille. Il fait un peu plus frais : c'est novembre, en Grèce.

    Le garçon, en livrée, nous ouvre la porte du taxi.

    Le parquet est marqué par les talons : le restaurant a beau être récent, le tango ne pardonne pas. L'une de nos hôtes est déjà là, apprêtée pour l'occasion comme les femmes le font souvent, toute d'attention maquillée qui leur ouvre les yeux et les rend blanc d'inquiétude à séduire. La salle est encore vide, les tables se perdent dans la lumière absente de bougies rouges. Elles ne sont pas numérotées, mais sur chacune on a posé un carton avec les noms de poètes et de chanteur de tango, parfois de dictateurs sud-américains.

    Deux tables nous attendent, sous la verrière d'où le ciel étonnament clair apparaît, martelé d'étoiles. Le vent du soir est parvenu à dégager les nuages de pollution.

    Les vins, précieux, nous seront tendus avec la rigueur ibérique, comme si on allait nous demander une explication publique.

    Alors pour la première fois je parlerai de chevaux.

  • DCCII. - En direct de l'AFP, ceci est une dépêche qui pourrait être quasi de première bourre.

    Paris perhaps never more.

    I gotta job in London, I gotta job in Athens, I gotta job in Porto, I gotta job Lisboa, I gota job in Rome, I gotta job even in the Vatican dome...

  • DCCI. - En boucle depuis une semaine.

    Je ne sais pas qui ils sont, de quand date ce morceau, mais il a sur moi un effet quasi hypnotique.

    Modest Mouse, Bukowski

    La prochaine fois, j'envisage de vous parler de ce qu'est une cuisine grecque.

  • DCC. - En rentrant, en m'asseyant.

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    Descente de l’avion, j’allume le portable, pour savoir combien de chasseurs de têtes ont voulu me proposer durant la semaine une opportunité professionnelle – j’ai la chance, ces temps, d’être dans un métier où l’on embauche autant que faire se peut. Bien sûr, il y en a quelques-uns.

     

    « Bonjour, vous avez quatre nouveaux messages. […] Mardi 18 novembre, à 17h57 : Et bien bonsoir, monsieur Xanadu, monsieur… ce n’est pas la peine de me rappeler, je voulais savoir si tu étais heureux. Bien, tu es à l’étranger, j’essaierai de te rappeler la semaine prochaine. Allez, au revoir. »

     

    Je me demande ce que c’est, que de vouloir savoir si je suis heureux. A l’écouter, ce message, j’avais l’impression d’être un malade déterminé, un inconnu du bonheur – pour lequel ces instants sont quelques choses comme la balle que le maître lance à son chien, fou d’amour, et qui jamais ne la rattrape.

     

    Pas de signature, je n’ai pas reconnu la voix.

     

     

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    Puis j’ai pensé à A***, dont la voix a ces sonorités graves, et parfois ces précautions. Cependant, cela était si étrange (même pour l’animal).

     

     

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    Il fait froid à Paris, cela s’est rafraîchi aussi à l’autre bout de la Méditerranée. Mardi, mercredi, nous avons couru sous les orages, protégeant nos cravates. Nos nuits sont brèves, désormais, mais nous voyons parfois du bureau le ciel d’un bleu profond, roi.

     

    Tout à l’heure, les tankers s’alignaient sur la mer Saronique, qui avait la couleur de l’aluminium éclairé par le soleil – tandis que nous étions sous les nuages, et que la ville grisonnait dans la vallée. L’air était pur, sur les îles en face on voyait les armées de maisons blanches coincées dans les golfes, attendant. On aurait dit un jour de débarquement.

     

     

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     Nous fatiguons, nous devenons nerveux. A tant travailler, on s’étonnerait du contraire : entre douze et quinze heures par jour. On se raccroche alors à ces moments de dérision, qui permettent d’isoler un instant un bout d’humanité devant les manipules de chiffres et les centuries de formules actuarielles. On se fait notre Babaorum dans l’univers ordonné des légions romaines.

     

    Une heure qu’on affale sur le canapé de la chambre, livre en main, devient alors extrêmement précieuse – l’on comprend parfois un peu ce que c’est que le bonheur de lire, l’isolement merveilleux qu’il impose. Parfois, on se couche tôt le matin, juste parce qu’on a volé un peu de temps aux exigences du travail. Tant pis : c’est vital.

     

    Hier, l’hôtel au lieu du verre m’a offert une bouteille de vin de Macédoine. J’ai invité l’assistant à le partager. Ce n’est plus guère professionnel, mais je crois que nous en avions besoin, et lui et moi, de faire autre chose. La légèreté du vin soulève le cœur de l’homme et lui permet d’oublier un instant ce qu’il est.

     

     

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    Mon appartement fait bien vide.

  • DCXCIX. - Liste de lectures.

    i. Les Raisins de la colère, de John Steinbeck. J’ai pris ce livre comme un devoir de maison : après avoir parcouru sans conviction Faulkner, je me disais qu’il convenait de voir ce que c’était, le Steinbeck. Il y a des auteurs qu’on met à l’école sur la même étagère des cours d’histoire : Faulkner – Steinbeck - Dos Passos. À tant faire qu’on les confond, et qu’on ne sait plus trop qui a écrit quoi.

     

    Surtout lorsqu’il arrive, incongrûment, qu’on échange avec un faulknérien extrémiste, et que Sanctuaire vous a laissé l’impression d’un foutage de gueule de première (pourtant, Dieu sait combien de fois vous avez eu à en traduire l’incipit, au lycée, en prépa, en école, sans jamais rien en retenir).

     

    Remercions là encore l’éditeur, qui m’a eu par les mêmes sentiments qu’il m’avait attiré, il y a des années de cela, vers Mishima : la couverture, ma bonne amie, tout simplement la couverture, avec l’une de ces photos de Dorothea Lange qu’on peut trouver à la Bibliothèque du Congrès.

     

    Scié, j’ai été. Entièrement scié, du haut en bas, en travers et en biais.

     

    C’est énervant, en un sens, de ne pouvoir que se cantonner à l’épatement, à l’ébahissement, à l’admiration : il est toujours plus facile de critiquer quelque chose qui n’a pas été apprécié, car on peut en prendre n’importe quel bout pour le rendre ridicule à tout jamais, le faire porter à faux, même s’il faut de la mauvaise foi ou en tout cas de l’acharnement. Ici, la plus intrinsèque honnêteté interdit, à moins de cuistrerie, l’analyse détaillée. Non par respect devant un monument poussiéreux et admirable (au sens premier : à admirer parce qu’il le faut, comme une étape du Baedecker), mais car cela foisonne, par, s’enchevêtre, tout aussi bien par la force de mise en chair, du rendu des personnages, des histoires, des paroles, la force poétique de ces chapitres intermédiaires, mi-évocation poétique, mi-analyse socio-économique.

     

    Ce livre est un traité, et ce livre est un roman, et ce livre est un poème – jusqu’à la scène finale ( ?) qui laisse écraser par la pluie cet univers de désespoir, où la famille se délite avec les eaux qui détruisent tout, unissant en quelques pages les conséquences extrêmes du capitalisme moderne, le déluge biblique et la caritas romaine.

     

    Tout ce que je peux faire, je crains, est de le hisser tout en haut, où certes il était déjà : au Panthéon, trônant sans orgueil avec l’Illiade, le Maître et Marguerite, La Conjuration des imbéciles, Les Frères Karamazov, Le Livre de ma mère et quelques autres. Heureux les hommes qui ont la chance de pouvoir découvrir de si précieuses merveilles.

     

     

    ii. L’Amour aux temps du choléra, de Gabriel García Márquez. Ce n’est jamais que « mon » deuxième Márquez, j’aurais du mal donc à prétendre « là encore on s’inscrit dans une histoire qui défie le temps ». Il s’agit encore de nombreuses années au cours d’un siècle, au point que celui-ci à son tour se délite, jusqu’à n’être plus qu’un vaste fleuve, dépeuplé et boueux, où les bateaux errent à la recherche de leur propre image.

     

    Il y a de l’étrangeté dans ce livre – comme s’il était lui-même une parenthèse, un codicille à un autre livre qu’on ne connaîtra pas, interrompu par la mort du docteur Juvénal Urbino à quatre heures et sept minutes un dimanche de Pentecôte : adieu, pour savoir quelle était la lettre laissée par le joueur d’échecs qui s’était suicidé, le matin même, au cyanure d’or, et ce qu’elle contenait pour que le docteur en fin de compte n’aille pas à la messe du dimanche matin.

     

    En revanche, ce que l’on sait, c’est que le jour même des funérailles du docteur, la veuve Fermina Daza se verra faire une déclaration d’amour par un vieux monsieur qui l’attend depuis leurs seize ans. Et qui attendra encore des années, s’il le faut.

     

    Il faut se plonger dans la moiteur des Caraïbes – j’ai imaginé que c’était dans une île, peut-être était-ce ailleurs, plus sur le continent, mais qu’importe : il y a un port, des marais, le choléra qui rôde régulièrement, la pesanteur bourgeoise et les amours désillusionnées de tous. Il y a des vice-rois qu’on prend garde à ne pas réveiller de leurs sépulcres, des phénomènes étranges qui ne se passent pas vraiment, et de longues lettres qu’on s’échange durant des années, pour ne plus se parler durant des décennies. Et il y a cet amour de fourmi ouvrière qui ne se réalise que lorsque seule la mort devient possible.

     

    « ״ Et jusqu’à quand vous croyez qu’on va pouvoir continuer ces putains d’allées et venues ?״ demanda-t-il.

     

    « Florentino Ariza connaissait la réponse depuis cinquantre-trois ans, sept mois, onze jours et onze nuits.

     

    « ״Toute la vie״, dit-il. »

     

     

    iii. Histoire du snobisme¸ de Frédéric Rouvillois. On va éviter d’office les petits traits d’esprit ridicules sur le thème « mais moi-même ne suis-je pas snob, ou n’est-ce pas snob de lire ce livre, et d’ailleurs qui n’est pas snob ? » C’est de la fausse mise en abyme, de la modestie sans intérêt.

     

    D’ailleurs, ce livre s’en approche assez. Pour ma défense : il m’a été offert (avec une intention à la clef, certainement). À ma charge : j’en avais lu des comptes-rendus suffisamment élogieux pour avoir retenu le nom, et être content qu’on me l’offre.

     

    Verdict : bah.

     

    D’abord, les trois premiers chapitres n’en apprennent pas plus que les deux articles de Wikipédia sur la noblesse et l’héraldique.

     

    Ensuite, le reste est un simple catalogue thématique (religion, décoration, vêtements, alimentation, sports, voitures…), avec un seul axe : est snob celui qui tente de se hisse au-dessus de sa condition sociale en cherchant à prendre l’apparence de la classe qu’il considère comme étant supérieure. Avec bien téléguidée en fin la question de la fin du snobisme dans nos sociétés dites démocratiques par l’auteur, plutôt de consommation de masse.

     

    On sent qu’avec les chapitres l’auteur s’est trop pris au jeu du catalogue, sans passer à l’analyse réelle. Bref, ça manque le sujet, mais ça permettra toujours de briller en ville. Objectif atteint, peut-être.

     

  • DCXCVIII. - Dans le journal, dans l'avion.

    "À compter du 13 novembre 2008, l'OULIPO excuse

    François CARADEC

    à ses réunions ordinaires et extraordinaires pour cause de décès."

    La mort d'une personnalité (?) m'a touché. Non seulement parce qu'on ressent (enfin ?) la patte du temps, l'aspect définitif qu'elle donne à cette absence aux réunions oulipiennes - voilà Caradec parti rejoindre, va savoir où, Queneau et Perec - mais aussi parce que tout aussi absolument on ne pourra plus surprendre sa voix sur les ondes. L'impression étrange qu'avec Caradec on approche de l'un des derniers chapitres de la littérature du XX°, sans vouloir essayer de compter les derniers monstres discrets et vivants encore, comme par une facétie.

    Bye, FC - je vous regretterai, et vos histoires.

  • [hors numérotation]

  • DCXCVIII. - [Déconseillé aux mineurs]

    Le matin régulièrement ces temps, je ne sais pourquoi, j’y repense. C’est souvent sous la douche. Il s’agit d’une pensée où l’excitation se mêle à la frustration – à la sensation d’une perte, qui est mesurable ; d’un plaisir, qui était certain.

    Je repense à la bite parfaite de M***.

    Ni large ni grande comme on peut le constater dans les premiers pornos venus, elle avait cette longueur et cette épaisseur que l’on remarque et l’on apprécie, sans sortir le ruban de couturière pour détailler les extrémités centimétriques. Elle avait certainement cette évidence, cette symétrie intègre que l’on retrouve peu – cette masse qui n’est pas loin de l’obscène, et qui vous le rend désirable.

    Une légère excroissance à sa droite la rendait encore plus excitante – trop de symétrie aurait rendu l’ensemble de peau légèrement grenue trop puéril, enfantin (pour le coup, malsain). Ici, il y avait cette virilité profonde que je m’épatais à caresser. Ou à sentir dessous son pantalon de toile noire quand je le tenais dans mes bras, et qu’il fumait.

    La peau dessous était épaisse, et tenait tout juste en main. C’était magnifique d’avoir cette difficile poignée, pendant que l’on léchait, joue contre les contours du ventre.

    L’érection la gonflait lentement, en faisant un arc plus épais, plus large et grand, que le poids maintenait ployé dans une large parabole concave. Puis, elle se redressait, jusqu’à ce que je la sente contre moi, se frottant à mes cuisses ou entre mes jambes. Le prépuce se défaisait lentement, bijou sacré que je sentais rouler avec délices sous ma langue.

    Sur son ventre reposaient alors les vers blancs du désir. Depuis, le temps les a effacés.

  • DCXCVII. - Trois lieux.

    À Kuzina, nous avons mangé du risotto au potiron.

    À Athènes, il y avait de fins grains de raisins dedans, et un bol d’huile à côté. Les restaurants commençaient à chauffer les terrasses, où l’on sentait parfois les bouffées peu convaincantes des calorifères. La nuit était douce, un peu fraîche : soir, où l’on se promène encore en bras de chemise. La lune était rousse, découpée en ballon de rugby par le seul nuage du ciel.

    À Paris, les feuilles pleuvaient en larges gouttes, rousses à leur tour. Le ciel brillait dans les flaques.

    À Athènes, quelque part vers la grande basilique orthodoxe dont j’ai oublié le nom, un jeune homme m’arrêtait. Derrière lui, un peu tirée par la main, une jeune femme se lissait les cheveux derrière l’oreille. Il demanda si je savais où l’on pouvait trouver un distributeur de préservatifs. Puis si j’en avais un sur moi.

    À Paris, une femme penchait son visage pointu sur son épaule droite, où reposait l’extrémité de l’étole rouge vif qui lui protégeait les cheveux de l’ondée de novembre.

    À Kuzina, les chaises étaient blanches. Derrière un grand bar de bois brut, les marmitons découpaient des filets de sole, plongeant dans des tourbillons de vapeur des écrevisses. Elles mouraient ivres, heureuses peut-être. À mon tour je redemandais un verre, servi dans une étrange bulle plus large que haute, où il roulait comme une mer renfermée.

    À Athènes, un vieil homme s’asseyait à côté d’une famille qui chantonnait, grattant son ventre sous le pull bleu bordé de noir. D’une vieille housse, il sortit un violon, et se mit à suivre l’accordéon. Le père le salua du menton ; l’enfant continua de jouer aux voitures. Assis sur le muret de la promenade archéologique, des couples. Des hommes aux bras croisés marchaient rapidement, se jaugeant parfois.

    À Paris, un clochard se coucha dans la rue, devant une soupe populaire. Il disait qu’il ne voulait pas dormir ailleurs, vu qu’il fallait attendre. À ses pieds, le bus meuglait. Un chauffeur vint lui dire qu’il fallait qu’il laisse là aussi les gens vivre.

    À Kuzina, un grand dadais se mit à jongler avec les petits pains du serveur, lequel souriait, un brin interloqué. Il nous avait apporté peu avant une confiture de tomates, et de petits beignets ronds où s’étaient posées des tranches de poisson ocre, parsemées de thym.

    À Paris, dans les bars des quadragénaires qui venaient regarder les plus jeunes s’offraient le délice d’un champagne tiède. Ils ne se parlaient pas. Lové dans un Chesterfield, leur passé se tenait amoureusement la main, se caressant les doigts. Des serveurs claquaient des doigts, mimant la salsa, pour accueillir le chaland.

    À Athènes, les dés claquaient dans les rues de Gazzi. Des filles, habillées à la mode pour ces âges où se ressembler est la révolution, jouaient sur un vieux backgammon. Les hommes sirotaient lentement à la paille leur café frappé. Parfois, entre une volute de fumée, un regard s’échangeait. Mille fois troublant.

    La mer, or tout juste martelé, illuminait.

  • DCXCVI. - La ville des chats.

    Des tréfonds de ma fatigue, j’ai senti son poids sur le matelas, se déplaçant en pressions circonspectes vers l’océan d’oreillers où je m’étais réfugié. Sa langue erra un peu sur l’un de mes bras, avant qu’à son tour le chat se love contre moi et ronronne.

    L’hôtel était calme, vide. Le chat était là, et je le regardais sans surprise, comme s’il était évident qu’un chat grimpe je ne sais comment jusqu’au quatrième étage, et se glisse par la fenêtre laissée ouverte, pour profiter de la douceur de novembre. Des voitures pétaradaient sur Syngrou, derrière le temple de Zeus Olympien. Le soleil était haut, il était midi ou un peu plus. Le chat s’était glissé dans la marque de mon crâne sur les draps. Il me suivit sur le balcon, glissant sa petite tête entre les barreaux de fonte.

    Plus tard, sûr de lui comme un député à la Chambre, il arpenta à ma suite les couloirs vers l’ascenseur. La circulation sur Syngrou s’était calmée, c’était peut-être l’heure du déjeuner. Quelques femmes, aux adolescents un brin réclamiers, traînaient des jonchées de sacs en papier, avec des marques dessus. Des touristes perdus essayaient d’avoir l’air urbain, un chandail sur l’épaule et des chaussures de randonnée au pied.

    La tentation était forte, de remonter Dionysou Areopagitou. Les cafés étaient attirants, évidents, posés là avec leur menu traduit plusieurs fois. Ce n’était pas fait pour moi, malgré la faim. Je tournais, et commençais à traîner. Progressivement, des figuiers dessinaient leurs feuilles épaisses dans les rues, les pavés se brisaient. Le monument de Lysicrates perdait sa colonne entre des arbres et des chaises ombragées. Des ruelles débutaient un assaut de l’Acropole, dont la muraille parfois se dressait entre les petites maisons, avant de s’essouffler sur une volée d’escaliers en guingois ou une place penchée. Sur une piazzetta où les maisons laissaient tomber leur crépi, je m’assis à l’ombre d’un balcon et d’un olivier. Quatre chats se mirent à jouer autour de moi, l’œil attentif. L’un d’eux me griffa, quand je lui donnais un peu de viande.

    Le vin était léger, un peu épais… j’avais envie de lever mon verre à l’amoncellement de pierres, de toits, d’arbres, de roches, de portes et de fenêtres qui montait la rue devant moi jusqu’au bec du Belvédère. Je me contentais de savourer le café légèrement râpeux, main dans la tête, regardant. Une petite fille courait après les chats, tapant l’air d’une branche de figuier. Un jeune anglais, que rejoignait un grec, parlait tout sourire de sa vie ici, et de ses études. J’ai eu brusquement l’envie de m’installer aussi – dans ce pays que je ne connais pas, et qui m’a été familier si rapidement. Où le soleil est celui que je connais, la mer et les montagnes sont évidentes. Où la séduction, jamais exposée, se fonde sur des regards et des intentions perdues dans la foule. Ici, la visibilité est soluble dans la population, ce qui n’est pas un mal. Sans gêne je pourrais vivre dans ces maisons un peu bricolées, aller dans les cafés sombres où l’on chante le mal d’aimer et la dureté de la terre sur un bouzouki électrique.

    J’ai aimé ce rêve un instant, puis je suis reparti marcher dans Plaka.

    Je suivais les rues comme elles venaient, évitant celles où l’on voyait le touriste passer, œil inquiet de ne pas repérer l’indication kilométrique et la direction de New York sur Adrianou. Il suffit de prendre les escaliers qui sentent la terre et la pierre, où parfois erre un tas de sable ou un chat, d’être entre la colline et la vallée où ondulent les toits en longue houle grise écaillée.

    J’ai erré, j’ai marché. Pas loin de l’agora (Pandrossou ? Ifestou ?) des marchands alpaguaient ce qui passait pour des baskets éclaboussées de paillettes ou de vieux drapeaux bleus et blancs. Sur une place, des masures hébergeaient des amoncellements de colifichets, des porcelaines, des reproductions d’antiques de toutes époques, des Adonis de plâtre et des épées néo-médiévales ou des sabres japonais de fantaisie laissaient parfois apparaître un poignard SS de belle facture, des cuivres et des clarinettes sous des morceaux de laine vierge. Dans un café de vieux bois, une femme chantait, toutes les places étaient prises.

    Bien longtemps après, le soleil descendait sur Ermou. L’Acropole lentement s’illuminait pendant que les cheminées de Gazi traçaient dans le ciel des lignes noires. Longtemps je lus sur un canapé d’osier, essayant de ne pas faire tomber la sueur du café frappé sur le ticheurte. Un vieillard, fait beau pour le samedi, tirait sur son cigare. Trois femmes en goguette commandaient du Metaxa, c’est si outrancier, si agréable. Parfois des patrons de gargote en mal de pigeons à rissoler venaient demander l’heure, avant de vous parler de leur femme qui venait immanquablement de votre pays. Des rides brûlaient brusquement devant des briquets. Contre un mur, un homme jouait de la guitare pour lui-même.

    La nuit était calme et douce. Vers Apostolou Pavlou, une famille fredonnait. Une vieille dame, dans une jupe rouge, répondait à quelqu’un, puis les regardait, sa tête penchée dans ses fanons.

    Plus tard, dans l’ascenseur, le groom me regarda avec attendrissement. Le chapelet de bois que je tenais en main et agitais, tout comme je le fais depuis trois semaines, le faisait sourire.

    Quand j’ouvris la fenêtre, le chat rentra.